DA ET LES PARURES
génie de Benvenuto Cellini et de quelques autres l’arrachèrent au
néant,
Les femmes souffrirent particulièrement de cette léthargie des arts ; les colliers, grossièrement ouvragés, déchiraient leurs blanches épaules, et cette parure leur était devenue insupportable à ce point qu’il fallait un ordre exprès du roi pour que la belle Agnès Sorel consentit à porter le collier de diamants qu’elle devait à la munificence de son royal amant, et qu’elle appelait son
carcan.
Sorti vainqueur de ces rudes épreuves, le collier ne cessa de voir grandir sa vogue; il devint même une puissance , puis-
sance terrible, qui porta à la monarchie un coup mortel.
Ce fut de la fameuse affaire du collier de la reine, en 1787, que sortirent les premières étincelles de la révolution : si l'infortunée Marie-Antoinette eût désiré moins ardemment le collier de deux millions que le roi lui avait refusé, et au prix duquel le cardinal de Rohan crut pouvoir obtenir ses faveurs, les Parisiens n’eussent
probablement jamais songé à attaquer la Bastille.
Désir de femme est un feu qui dévore;
Désir de reine est bien plus vif encore!
L'expiation, toute terrible qu’elle fut, s’oublia promptement, et le collier, malgré cette terrible catastrophe, est demeuré en possession de la faveur des femmes jolies, de celles qui lont été, et
de celles qui croient l'être.
De tout temps, dit l’auteur du Code de la toilette, on a beau-
coup aimé les bijoux en France.
Les diamants, même avant le temps où Louis de Bruges essaya de les tailler, étaient considérés comme la plus précieuse parure,
uoique l’on ignorât complètement l’art de les monter. D
La belle et infortunée Marie Stuart ayant apporté en France de très beaux diamants taillés, la mode en devint aussitôt générale à la cour ; mais elle passa avec la jeune reine , et soit inconstañce, soit rareté, soit plutôt respect pour un douloureux souvenir, les diverses tentatives que l’on avait faites pour en remettre l'usage
en vogue n'avaient pu réussir.
Dès les premiers temps du règne de Louis XIV, les diamants
reparurent.
Le fastueux monarque en parsema ses habits; la reine en couvrit
sa ceinture, les épaulettes de sa robe, l’agrafe de son manteau.
Dès lors la richesse et la beauté employèrent le diamant en cent
galantes façons : on en orna les bracelets, les bagues...
Un mot sur ces deux parures qui nous paraissent mériter une mention particulière.
L'usage du bracelet remonte à la plus haute antiquité ; les Grecs, les Romains le considéraient à la fois comme un signe d'honneur et une marque d’esclavage , destinés à rappeler sans cesse à la femme qui s’en parait qu’elle devait être la gardienne
et l’esclave de l'honneur de la famille,
Les hommes qui avaient d’abord dédaigné cette parure l’adoptèrent plus tard avec enthousiasme, et l’on voit, dans la vie de Maximin, successeur d'Alexandre Sévère, écrite par l'historien latin Capitolinus, que cet empereur, dont la taille était de plus de huit pieds, avait des doigts si gros qu’il se servait des brace-
lets de sa femme en guise d'anneaux.
Le bracelet devint alors l’emblême de la force, et l’on en vit bientôt à tous les bras: en or, en argent, en ivoire, pour les personnes d’un rang élevé; en cuivre et en fer, pour les gens du
peuple et les esclaves.
Pour tous cela voulait dire honneur et dévouement, et les porteurs de fer et de cuivre n'étaient pas les moins fidèles à cette
devise.
On donnait alors des bracelets aux gens de guerre, non comme récompense de leur valeur, ainsi que l’ont dit à tort tant d’historiens, Mais comme une distinction acquise par la haute sagesse
à laquelle leur courage savait se subordonner.
Les jeunes filles ne portaient des bracelets qu'après avoir été fiancées; cette parure était, pour elles, un signe de douce renonciation à la liberté dont elles avaient joui jusque-là, et qu’elles
sacrifiaient dès-lors aux ineffables joies de la famille.
En France, ce n’est que sous le règne de Charles VIL que les femmes adoptèrent l'usage des bracelets en même temps que celui
des pendants d'oreilles et des colliers; ils devinrent alors, et ils
demeurèrent jusqu’à nos jours une des parures les plus aimées de
la beauté.
On porte aujourd’hui le bracelet à l'extrémité inférieure du
bras, et ses formes sont aussi variées que les matières dont on le compose.
Tantôt l'or, les perles, les diamants, ou d’autres pierres précieuses y brillent du plus vif éclat: tantôt ce sont des camées non moins précieux. Souvent ils sont ornés de portraits ou de peintures gracieuses et du plus haut prix; quelquefois ils se com-
posent d’une simple mèche de cheveux.
Mais de quelque matière qu’il soit composé, quelque forme que lui donne la mode, le bracelet sera toujours une des pièces
les plus importantes de la toilette d’une jolie femme.
L'histoire de la bague ou de l’anneau diffère peu de celle du bracelet ; leur origine est aussi ancienne : gages d'amour, symboles d’alliance, aujourd’hui, comme aux temps les plus reculés, la bague ou l’anneau sont en quelque sorte le complément indis-
pensable des belles mains.
C’est une monnaie courante fort en usage dans les affaires de cœur, mais sur la valeur de laquelle il est toujours imprudent de compter, tant elle est variable; et puis les faux monnayeurs sont
si audacieux... !
Revenons au règne de Louis XV.
On voit que si la forme des vêtements changeait peu, la magni-
ficence n’y perdait rien , et que le génie féminin n’en était pas
moins actif.
L'art de se peindre le visage fut poussé à un point incroyable; non seulement il fut réputé indécent pour une femme de sortir sans rouge, mais il fallut que les traits naturels devinssent mécon-
naissables,
Les mouches en taffetas gommé dont on avait d’abord été sobre, se multiplièrent à l'infini; la manière de les découper, de les placer sur le visage, devint un art précieux ; on donna à ces mouches des noms selon le point du visage qu’elles occupaient, etla forme qu’elles avaient; celle qu’on plaçait au milieu du front, et qui était ordinairement découpée en étoile, s’appela la majestueuse ; celle du coin de l’œil fut nominée la passionnée; le nom d’effrontée fut donné à celle du nez, et celui de coquette
à celle qu’on plaçait sur la lèvre supérieure.
Toutes les autres s’appelaient assassines, et lorsqu'elles ca= chaient quelques boutons, rougeur, tache de roüsseur, etc. , on
les nommait recéleuses.
Un abbé de ruelles disait à une grande dame :
« D’honneur ! votre passionnée est divine; la coquette me ravit, l’effrontée m’encourage; mais la majestueuse m’impose, »
Une dame de haut parage ne sortait point sans sa boîte à mouches, sorte de bonbonnière remplie de petits morceaux de taffetas
sgommé, et garnie d’un petit miroir qui permettait de rajuster ou
de remplacer à tout instant les mouches, naturellement exposées à une foule d'accidents, ou bien d’en changer la disposition selon les événements ; car ces mouches étaient, dans certains cas, de véritables signes télégraphiques à l’aide desquels on pouvait en-
tretenir une correspondance réglée.
Mais si l’on se cachait le visage avec tant de soin, en revanche on se découvrait les épaules avec un laisser aller tout-à-fait épicurien : les robes n’eurent presque plus de corsage ; les manches les plus longues ne durent pas dépasser le coude, et les talons des
souliers atteignirent jusqu’à quatre pouces,
Faut-il donc s'étonner que les chutes fussent si fréquentes en
ce temps-là?
Ieureusement l’ampleur des paniers permettait de dissimuler
bien des accidents.
C'est aussi à cette époque que les femmes commencèrent à porter de longues cannes de jonc à pomme d’or ou d'ivoire ; mais
les faux pas et les entorses n’en furent pas moins nombreux.
L'ampleur des perruques continua à diminuer, et l’on supprima les boutonnières des habits, ce qui étaittrès rationnel, puisqu'on ne les boutonnait point; mais comme on ne s’avise jamais de tout, on laissa subsister les boutons qui étaient devenus dou-
blement inutiles.
Quant à la culotte, elle était toujours excessivement courte, ce
qui obligeait à la relever de temps en temps, attendu le défaut
de bretelles, instrument d'invention toute moderne; mais cela se faisait avec grâce dans le beau monde, et puis la veste, qui tenait lieu de notre gilet actuel, était d’une telle longueur, qu'elle
garantissait suffisamment de toute espèce de nudité. Telle était la situation, lorsque Louis XV atteignit samajorité.
Au faste de Louis XIV avaient succédé les mœurs et les modes décolletées de la régence; maintenant le règne dela frivolité , du
caprice, commençait.
Le jeune roi, libre de ses actions, s’élance avec ardeur dans le champ du plaisir : il se soucie peu de tenir les rènes de l'Etat ; mais il veut tenir celles de la mode; c’est en cela que se manifeste
sa. puissance.
Désormais le vaisseau de l'Etat flotte sur un océan de dentelles, de rubans, de paillettes ; pilote habile sur cette mer de colifichets, le roi veille attentivement à la manœuvre; rien ne lui échappe, et les ordres qu’il donne témoignent de sa haute capacité ; c'est
ainsi qu’il écrivait au maréchal de Richelieu :
« Nous voustransmettons, monsieur le maréchal, notre décision royale sur l'affaire des parasols; la chose, mûrement examinée, il nous à paru qu’une exclusion complète serait trop rigoureuse; en conséquence, nous voulons que les dames et les duches-
ses en puissent avoir à la procession. »
Oue d’autres gagnent des batailles et donnent des lois au * (e te)
monde; le roi de France réglemente l'usage des parasols , et cela
suffit à sa gloire.
Louis XIV guerroyait contre les coiffes; Louis XY accorde droit
de cité aux parasols...
Oui, riez sceptiques dédaigneux, détracteurs nés des bonnes et douces choses; riez, accablez d’épigrammes les hommes d'élite de ce temps ; tous vos sarcasmes et vos dédains ne pourront faire que les règnes de ces deux rois n’aient été les plus longs, les plus heureux et les plus splendides de notre histoire, ce qui prouve surtout, avant tout, contre tout, que ces deux princes
avaient, au degré le plus élevé, l'esprit de leur temps.
À la distance où nous en sommes, il est difficile d'apprécier convenablement ces faits; mais en voyant ces puissants monarques descendre des hautes régions de la politique pour réglementer les modes, il est permis de croire que sous cette apparente futilité se cachait une pensée profonde : Alcibiade faisant couper la queue à son chien n’accomplissait-il pas, en cela, un acte de
haute politique ?
On a dit du règne de Louis XV qu'il fut l’époque de la déca-
dence du goût, et c’est là une assertion fort contestable.
« C'est l’époque, dit un spirituel écrivain auquel nous avons fait quelques emprunts, c’est l’époque de Pompadour, dont le nom est devenu une sorte d’épithète caractéristique de la grâce mignarde, des jolis riens, des pompons et des colifich ts; c’est le temps des Vanloo, des Coypel, des Natoires, des Parrocel.
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des Boucher, des Watteau; c’est l’époque de la décadence du
goût dans les arts. »
Nous ne saurions approuver ce dédain superbe : depuis ces maîtres, nous avons fait autrement ; avons-nous fait mieux? On
nt | répond oui; pour être franc, il faut dire peut-être, car enfin
cette école subsiste.
Le costume des hommes ne subit pas de modifications impor-
tantes, sous le règne de Louis XV.
Les perruques, ainsi que nous l'avons dit, avaient diminué d’amnl pleur, et elles allèrent toujours en s’amoindrissant; néanmoins les perruques à trois marteaux firent une longue et courageuse résistance : défendant le terrain pied à pied, et n'étant plus soutenues que par quelques fortes têtes de la haute aristocratie, elles se
réfugièrent dans la bourgeoisie, et jusque parmi les artisans.
Les hommes à la mode adoptèrent alors les perruques à ca-
denettes , dont la partie pendante se divisait en deux portions
qu'on nouait avec un ruban en été , et qu’on dénouait en hiver ; les hommes d'épée portèrent la perruque à la brigadière terminée
par deux boucles en crin en tire-bouchon, nouées ensemble avec
un ruban noir.
Après avoir inventé toutes sortes de choses pour déguiser la couleur du visage, on songea à cacher la couleur des cheveux, et l’usage de la poudre fut généralement adopté; il ne suffit plus que
les perruques fussent frisées et pommadées, il fallut qu’elles fus-
sent poudrées à frimats, de sorte que la tête d’un homme ou d’une femme ainsi accommodée avait l'air d’être couverte de flocons de
neige.
Enfin, les chevelures artificielles furent entièrement rejetées, excepté par les chauves ; mais la poudre ne perdit pas de sa vogue, et le goût de la frisure devint général, de sorte qu'un homme comme il faut ne pouvait se dispenser de consacrer chaque
jour deux heures au moins à l'édification de sa coiffure.
Pendant deux heures on lui passait toutes sortes de fers chauds dans les cheveux, soit pour les accommoder à l’oëseau royal, soit
pour les friser en fer à cheval, ou les relever à la grecque.
Les cheveux frisés et pommadés, le patient se cachait le visage dans un large cornet de papier pour ne pas être asphyxié par le
nuage de poudre ambrée qui tourbillonnait sur sa tête,
C'était un véritable supplice, et pourtant nul ne songeait à faire de l'opposition à cette tyrannie de la plus absolue des sou-
veraines.
Vers 1770, on commença à porter en tresses ou en queue les cheveux qu’on avait jusque-là laissé flotter sur les épaules ; puis on les porta retroussés avec un nœud en catogan; en 1775, on les enferma dans une sorte de bourse qui se jouait sur le collet
de l’habit.
Ces bourses se nornmaient aussi crapaud et sac à charbon,
selon qu'elles étaient plus ou moins grandes.
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La cravate n’était toujours qu’un morceau de mousseline taillé d'une manière peu gracieuse, et qui s’agrafait derrière le cou : mais l'élégance des jabots et des manchettes s’accrut considérablement : les grands seigneurs n’en portaient qu’en dentelles des
plus riches et d’un prix fabuleux,
Vers le milieu de ce règne, l’habit à la française commença à être porté par les hommes de toutes conditions; ces habits étaient en drap de soie, en velours, en drap noir, en camelot ou en dro-
guet.
Ceux de velours de soie étaient souvent garnis de paillettes,
enrichis de galons d’or plus ou moins larges et abondants. O
Avec l’habit à la française, il fallait nécessairement porter l'épée, qu’on attachait à la ceinture, de telle sorte qu’elle relevait la basque de l’habit, et que la pointe semblait menacer le
ciel.
Un peu plus tard, on commença à porter la redingote et le pantalon ; mais seulement le matin, à la campagne; c'était le plus grand négligé, et l’on disait d’un homme ainsi vêtu qu’il était en
chenille.
Les femmes avaient également adopté la poudre, et jamais leur coiffure, même alors que Louis XIV s’efforçait de mettre des
bornes à ses envahissements, ne s'était élevée à une telle hauteur.
Arrière les perruques, les tempes, les bichons frisés, que les perruquiers en renom ont jusqu'ici fournis aux femmes élé-
gantes!