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DE ELA MODE

Arrière les perruquiers eux-mêmes !

L'art qui prend son essor peut-il s’accommoder de cette tri-

viale dénomination ?

Voici venir les coiffeurs qui, par droit de conquête, s'emparent de toutes les têtes féminines, matière première de l’art qu'ils

professent.

Ces nouveaux conquérants, tous jeunes, agréables, bien tour. nés, sont promptement admis à tous les mystères de la toilette

des grandes dames...

Les perruquiers furieux jurent de faire respecter leurs droits : mais les coiffeurs gagnent le procès que la corporation jalouse

leur a intenté.

Nous sommes en 1769; l’orgueil des vainqueurs n’a plus de bornes : ils instituent une académie de coiffure, et s’intitulent

académiciens-coiffeurs.

L’académie française à son tour s’indigne d’une telle irrévérence; ces quarante immortels, chargés de peigner la langue et d’épiler le vocabulaire, fonctions dont ils s’acquittent assez mal . ne peuvent souffrir que des gens faisant métier d’orner l’extérieur des têtes, prennent la même qualité qu'eux, grands hommes, ayant mission d’en orner l’intérieur, et un nouveau

procès est intenté aux coiffeurs.

Ah! si l’on avait jugé les parties selon leurs œuvres, quelle défaite eussent essuyée les savants !

Mais les perruques étaient encore en majorité au palais; cette ligue des perruques et des savants, dont nous ressentons aujourd’hui même les funestes effets, était alors dans toute sa

force.

Les coiffeurs perdirent leur procès, et ils cessèrent d’être académiciens; pour s’en venger, ils se firent hommes de lettres, et cette même année 1769 vit paraître un gros livre in-4°, intitulé : l'Art de la coiffure des dames françaises ; l'exemplaire se vendait deux louis, et la première édition en fut épuisée en trois

mois.

Les coiffeurs en réputation alors étaient les célèbres Legros et

Dangé; tous deux avaient maison montée, chevaux, voitures.

Ils ne pouvaient suffire à leur riche clientèle, et ils étaient euxmêmes plus riches que beaucoup des grandes dames qu’ils con-

sentaient à coifler.

C'est alors aussi qu'apparut l’illustre Léonard, coiffeur de Marie-Antoinette, encore dauphine, et à laquelle il demeura at-

taché lorsqu'elle ceignit la couronne.

Quel talent prodigieux !

Avec quel art cet habile homme savait alterner les mèches de

la chevelure avec les plis brisés de la gaze!

On raconte qu’il employa un jour quatorze aunes de gaze sur la tête d’une dame de la cour, sans que la légèreté de l’édifice en

souffrit.

Les coiffures continuent à s'élever, les coiffeurs grandissent ; des coiffures dites d’apparat on passe à celle de la comèéle, qui est

promptement remplacée par la qu’esaco et le pouf au sentiment.

Le pouf devait ce premier nom à la quantité d'objets divers qu'on faisait entrer dans sa composition, eton l’appelait au sentiment parce qu'on y faisait figurer, dit un historien, tout ce que

la dame affectionnait.

On peut s’en faire une idée par cette description d’un pouf au

sentiment élevé sur la tête de la duchesse de Chartres.

« Au fond était une femme assise sur un fauteuil et tenant un nourrisson, ce qui désignait le duc de Valois (depuis le roi

Louis-Philippe), et sa nourrice.

«A la droite était un perroquet becquetant une cerise, oiseau

précieux à la princesse.

« À gauche, un petit nègre, image de celui qu'elle aimait

beaucoup.

« Le surplus était chargé d’une toufle de cheveux du due de Chartres, son mari, du duc de Penthièvre, son père, du due

d'Orléans, son beau-père, etc. »

Il y avait aussi les pouf à la reine, à la Junon, les coiffures en parc anglais, en parterre galant, en moulin à vent, et mille

autres non moins prodigieuses.

Louis XVI monte sur le trône, et Marie-Antoinette devient

reine de France sans cesser d’être reine de la mode; mademoiselle Bertin, sa marchande de modes en titre, passe à l’état de

premier ministre, et on l'entend dire à ses demoiselles de magasin:

« Présentez donc à Madame des échantillons de mon dernier

travail avec Sa Majesté. »

L'atelier de cette artiste donnait sur la rue Saint-Honoré, dit le chroniqueur auquel nous devons la plus grande partie des

éléments de cette histoire.

Le jour où la reine fit son entrée à Paris, mademoiselle Bertin était sur son balcon, avec ses trente ouvrières.

La reine lui fit en passant un signe de protection, auquel la modiste répondit par une profonde révérence; le roi lui fit un

geste gracieux : nouvelle révérence,

Les courtisans, singeant le maître, s’inclinèrent aussi en passant : nouvelles salutations de sa part : elle en eut un relief merveilleux, et la faveur dont elle jouissait s’accrut, ce qui ne l’em-

pêcha pas de faire bientôt une faillite énorme.

Dès ce moment, la mode se jette dans les excentricités les plus

incroyables.

Un jour, en 1775, Marie-Antoinette entre chez Louis XVI,

vêtue d’une robe de taffetas de couleur brune. — C’est couleur de puce, dit le roi en riant.

Le mot fait fureur; toutes les dames veulent avoir du tafletas

puce; les hommes suivent le mouvement: les fabricants n'y

peuvent suffire,

Bientôt, renchérissant sur cette folie, on divise et l’on subdivise les nuances : il y a la nuance jeune puce, vieille puce, ventre de puce, dos de puce, cuisse de puce, puce effrayée, puce

endormie , puce agitée, etc.

Il sembait que cette mode dût durer éternellement, tant l’engouement était grand ; mais voilà qu'après moins de trois mois, la reine s'étant fait apporter des satins par ses marchands, elle

en choisit de couleur gris cendré.

Le comte de Provence, depuis Louis XVIIE, fait remarquer

que cette couleur est celle des cheveux de la reine,

C'en est fait de toutes les nuances de puces; leur règne fait place au gris cendré, et en moins de quinze jours, le prix des

étolles de cette couleur augmente de moitié.

Dès ce moment, les couleurs et les formes varient presque chaque jour, et prennent les noms les plus bizarres: on passe des robes de satin, couleur de soupir étouffé, aux couleurs de candeur parfaite, de doux sourire, de désir marqué, de plainte

indiscrète, de composition honnête, etc.

Les bonnets à la conquête assurée sont garnis de plumes vo-

lages, de rubans, soupir de Vénus ou œil abattu.

Les robes, dit notre chroniqueur émérite, se font à {a fran-

çaise, ouvertes par devant, pour laisser apercevoir le jupon d’étoffe pareille.

On leur donne par derrière deux aunes d’ampleur, auxquelles ?

on ajoute, de chaque côté, une pointe par en bas.

À droite et à gauche du jupon est pratiquée une ouverture

pour la poche.

Le dos de la robe est plissé à plis plats; les manches, ne s’avançant que jusqu'au coude, sont assujéties par de petits mor-

ceaux de plomb.

De ces manches plombées partent de longues manchettes pen-

dantes de dentelle, qui recouvrent en partie le bras. Les garnitures, les volants et les falbalas varient à l'infini.

Si c'est une robe de cour, on lui donne, comme du temps de

Louis XIV, une queue d’une longueur démesurée.

Cela est ridicule; mais cela se fait de par la mode et de par

l'étiquette ; le moyen de s’y soustraire ?

Il faut savoir porter cette entrave avec grâce.

D'ailleurs, il y a un certain coup de talon pour rejeter adroite-

ment sa queue en arrière, qui est du meilleur effet.

C'est un apanage de l'aristocratie : cela vous distingue des

petites gens.

La robe de cour, beaucoup trop longue par en bas, est, en

revanche, extrêmement échancrée par en haut.

À cette époque les robes étaient si décolletées, et les épaules et la gorge si découvertes, que personne, à cet égard, n’avait plus

le droit d’être jaloux des privilégiés du boudoir.

La évite est un emprunt fait, pour le nom plus que pour la chose, à l'antique tribu chargée à Jérusalem de garder l'arche

sainte,

Faite d’abord comme une robe de chambre d'homme, elle

montait Jusqu'au cou et se portait volante pour le négligé,

La première modification qu'on lui fit subir fut de mettre par

dessus une ceinture pour la serrer sur le Corps.

Bientôt on échancra le tour de la gorge, on descendit le collet, et l’on marqua la taille avec des plis; mais, comme ces plis avaient pour résultat de la grossir, on coupa le corsage, on le fit juste,

et l’on y joignit le reste de la robe plissé sur les hanches.

Les manches, qui descendaient d’abord jusqu’au poignet. furent ? oO L:

rétrécies, ornées de parements, et remontèrent jusqu’au dessus du

coude.

Aïnsi transformée de manière à la rendre méconnaissable, la robe des femmes de la tribu de Lévi devint un objet de parure

des femmes du xvrrr° siècle.

Cependant la commodité de la /évite, dans sa première forme, pour le voyage ou la chambre, la fit reprendre de nouveau sous

le nom de quinzevine.

Cette robe, qui se serre avec une coulisse, fut imitée, avec quelque différence, dans la robe en chemise, à la mode dix ans plus

tard.

La polonaise, qui avait été fort à la mode sous Louis XV, ouverte par devant, s’élargit à droite et à gauche sur les hanches, après avoir pris la taille avec assez de grâce; elle se porte très courte, et tombe à six pouces au-dessus du jupon; elle se relève de chaque côté avec une ganse, qui embrasse une certaine portion

de la robe et va se fixer au jupon.

Cette robe, à plis larges et librement jetés, est restée longtemps

en vogue.

L'anglaise ne diffère de la polonaise qu’en ce que les trois coutures du dos se rapprochent davantage par le bas, et finissent en

serrant toujours plus, comme un fourreau.

La robe turque, plus compliquée encore, est une polonaise par le dos, et traîne d’un tiers de sa longueur. C’est une robe de

parure.

C’est encore à cette époque que les peignoirs, jusque-là exclusivement consacrés à la toilette, sont mis au nombre des déshabillés galants ; que l’on adopte les corps, affreuses machines qui compriment le corps au point de faire d’une jolie femme une sorte de statue, et qui est bientôt remplacée par le corset, en même temps qu'aux paniers, dont nous avons parlé plus haut, succèdent les bouffantes, faites d’une toile de crin ayant une demi-aune de

large, et que l'on emploie, en outre, pour soutenir et enfler les

robes, une toile fortement gommée appelée la criarde, à cause

du bruit qu’elle faisait au moindre froissement, Un mot sur les chaussures,

Il y en avait de plusieurs sortes : les galoches, les mules mignonnes, les sabots chinois, et les talons rouges de toutes les hauteurs ; mâis rien n’était merveilleux comme les souliers de bal qui, longs et étroits, resplendissaient d’or et de pierreries; ces broderies étincelantes s’appelaient coups perfides sur le devant :

celles de derrière se nommaient venez-y-voir.

Pendant un an, on ne porte plus de diamants qu’aux pieds : les plaintes des joailliers arrivent jusqu’à la reine, qui se laisse aisément attendrir, et les pierreries, si ridiculement dédaignées, reprennent leur rang dans la toilette des grands, et recommencent à briller du plus vif éclat sur les beaux fronts et les blanches

épaules.

Pendant six ans, à dater de l’avénement de Louis XVI, les coiffures des femmes continuèrent à monter ; elles atteignirent une élévation telle, que le visage d’une femme de moyenne taille pa-

raissait être placé au milieu du corps.

Le 17 février 1776, la reine, se rendant à un bal donné par la duchesse d'Orléans, portait un panache si élevé, qu’il fallut le lui enlever pour qu’elle pût entrer dans sa voiture, et le lui remettre

quand elle en sortit.

Malheureusement toutes les coiffures de ce genre ne pouvaient

23h LES PARURES.

se désarticuler ainsi, et la plupart des grandes dames étaient obligées de se mettre à genoux dans leur voiture, ou de se tenir con-

stamment la tête hors de la portière. C'était un supplice horrible ;

mais le courage féminin est capable de tout braver quandil s’agit

IRL d’être à la mode.

En 1777. Marie-Antoinette envoya à l’impératrice Marie-Thé- ,

rèse, sa mère, son portrait avec une coiffure de ce genre.

L'impératrice le lui renvoya en lui mandant qu'on s’était

| sûrement trompé, et qu’on lui avait envoyé le portrait d’une comé-

Il | dienne au lieu de celui de la reine de France.

La leçon fut perdue, et les hautes coiffures demeurèrent en faveur jusqu’en 1780, époque à laquelle la reine perdit ses che-

veux à la suite d’une couche laborieuse.

La révolution amenée par cet accident fut aussi rapide que complète; on ne porta plus qu’un chignon plat terminé par une

boule, que l’on appela coiffure à l’enfant.

C’est alors que l’on vit paraître les bonnets au bandeau d’amour, aux grandes prétentions, à la carmélite, au lever de la

reine, à la prêtresse de Vénus, à la novice de Cythère, et mille

autres non moins extraordinaires par la forme et par la dénomi-

nation.

Les coiffures pyramidales avaient -disparu depuis quelque temps, lorsque les bonnets et les chapeaux prirent tout-à-coup

une ampleur prodigieuse; alors se produisirent les chapeaux-

bonnettes, dont les bords tombaient comme de larges auvents autour de la tête; le Chapeau à bateau renversé, le chapeau Tarare, les chapeaux à la caisse d’escompte, c’est-à-dire sans fonds, et les chapeaux de feutre de laine légers, qui avaient jusqu’à sept pouces de bord ; puis, faisant un emprunt aux infidèles, quelques grandes dames adoptèrent le turban, et parvinrent à le mettre à

la mode; mais cette fantaisie passa vite.

On y revint pourtant dix-huit ans plus tard, à l’occasion du

retour d'Egypte de Bonaparte,

Le général avait parmi les personnes de sa suite quelques Mameluks, coiffés de riches turbans ; les élégantes de cette époque adoptèrent aussitôt cette coiffure : les plus hardies n’en retranchèrent pas même le croissant, et Paris, peuplé de belles infidèles,

eut bientôt l’air d’un vaste sérail.

Pendant ce temps, que devenaient les costumes d'hommes ?

L'habit à la française avait subi quelques modifications : après y avoir mis des agrafes pour remplacer les boutonnières, on supprima les unes et les autres; l’habit ne ferma plus, et il fut dégagé

par devant de manière à découvrir entièrement les cuisses.

La veste commence à être remplacée par le gilet, mais seule-

ment en négligé,

On porte aussi en négligé le ro/ant, espèce de pardessus sans

doublure, et la houppelande, comme pardessus d’hiver.

L'habit noir, dont nous faisons aujourd’hui tant de cas, était

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