‹ Les Parures, fantaisieChapitre 18 sur 21 · ET RE · texte numérisé non relu

ET RE

alors fort dédaigné ; on employait pour les habits le taffetas, le satin, le velours, le bouracan, la calemande, et plusieurs autres

étoffes de toutes couleurs, unies ou mélangées.

C’est seulement en 1787 que l’habit noir, avec la culotte et

les bas de soie noirs, commencent à se montrer dans les salons.

Pour monter à cheval, on porte des culottes de peau coliantes,

gilet blanc, bottes anglaises luisantes.

L'épée, avec l’habit à la française, était toujours de rigueur ; mais, pour les neuf dixièmes de ceux qui la portaient, c'était uni-

quement un meuble de parade.

On en peut dire autant du chapeau tricorne, que l'on portait

sous le bras afin de ne pas déranger l’économie de la coiffure.

Vers 1785 parurent le chapeau hollandais et le chapeau anglo-

américain, à forme haute et cylindrique.

Alors, dit notre malin chroniqueur, on s’avisa d’une idée lumineuse et simple, comme le sont toujours les traits de génie : on reconnut que les chapeaux étaient faits pour être portés sur la tête

et non sous le bras.

Le chapeau devint une vérité! Le tricorne seul continua à jouir du privilége de son inutilité les jours de grandes visites; mais, comme par compensation, les bagues, les bijoux, les inutilités de toutes sortes se montrèrent avec une profusion sans

exemple.

Jusque-là, on s'était contenté d’une montre ; maintenant on en porte deux, ornées chacune d’une longue chaîne tombant sur la

cuisse,

Le maréchal de Richelieu qui, malgré ses soixante-treize ans, était demeuré l’adorateur le plus fervent de la mode, fut le premier propagateur de cette fantaisie ; mais, tout en sacrifiant à

l’inconstante déesse, il était demeuré homme d'esprit.

Un jour, une duchesse qui lui faisait visite fit tomber sur le parquet, en jouant de l’éventail, les deux montres que le maréchal

venait de déposer sur la cheminée, Comme elle se confondait en excuses :

« Consolez-vous, belle dame, lui dit ce vétéran de la galan-

terie, je ne les ai jamais vues aller si bien ensemble, »

En 1786, une confusion des plus singulières tend à s'établir entre les costumes des deux sexes : les femmes portent des vestes, des gilets, des jabots, des chemises semblables à ceux des hommés; elles s’entourent le cou d’une cravate, mettent deux montres à leur ceinture, avec chaînes et breloques; elles portent des cannes à pomme d’or, et font arranger en queues, cadenettes et catogans, leurs cheveux, sur lesquels elles posent résolument des chapeaux de feutre, en même temps qu’elles endossent des redingotes

de drap.

De leur côté, les hommes portent des douillettes, des effilés à leurs gilets , et des boucles d’orcilles, et ils adoptèrent même les

manchons qui étaient alors dans toute leur vogue, *

oo

L'origine des manchons est toute septentrionale ; cette parure est une imitation française et peu heureuse des modes moscovi-

tes et polonaises.

Chose étrange cependant ! le manchon, depuis plus d’un siècle, n’ajamais été entièrement abandonné chez nous : on l’a pris, quitté

pour le reprendre, le quitter et le reprendre encore.

Il y a cinquante ans, les manchons les plus volumineux étaient réputés les plus beaux, et une jolie femme affublée de cette mons-

trueuse fourrure avait l’air de porter un ours dans ses bras.

Depuis dix ou douze ans, les manchons se portent plus petits ; mais leur forme n’a point changé, et la mode qui a délaissé, depuis cette époque, tant de charmantes choses, n’a pas cessé de

leur être favorable.

Quelle peut être la cause de cette faveur si persistante ?

En y pénsant beaucoup, nous nous sommes mis en tête que les manchons sont beaucoup moins bêtes qu’ils n’en ont l'air, et qu'ils pourraient bien recéler dans leurs profondeurs une foule de petits mystères épistolaires et autres, mis ainsi à l’abri des mains indiscrètes, et à ces causes nous sommes tentés de les absoudre,

la discrétion étant la première qualité d’un confident.

Bientôt les femmes, reprenant possession de leur domaine, se coiffent à laveuve du Malabar, puis elles adoptent successivement les justes à la provençale, les capots à la béarnaise, les

coiffes à la picarde, les habits 4 la languedocienne.

Puis tout à coup les grandes toilettes disparaissent ; on ne porte plus que des négligés, des demi-négligés, des déshabillés, des pierrots, des redingotes, des robes en chemise, et enfin le caraco,

dernier échelon dans cette marche descendante.

Nous voici arrivés à 1789.

Ici commence, pour la mode, un interrègne de dix ans ;

de Marie-Antoinette à la future impératrice Joséphine.

La mode, pendant ces terribles années, avait bien encore quelques intrépides partisans qui ne s’effrayaient ni du canon d'alarme, ni des massacres, et que la guillotine et la disette ne pouvaient intimider; mais elle n’avait plus de souveraine, et à sa grandeur passée succédait une décadence rapide qui semblait ne devoir s'arrêter qu’au néant, lorsqu'au sortir de la terreur apparaît une femme, une créole charmante qui ramasse avec bonheur le sceptre abandonné , en attendant le jour prochain où la gloire de l’homme dont elle doit partager la destinée la fasse asseoir sur

le trône de France qu’il s'apprête à relever.

Secondée par ia belle madame Tallien, son amie , la douce et jolie créole parvient à donner à la mode une nouvelle impulsion : toutes deux tentent avec succès de rajeunir les costumes de l’ancienne Grèce; vêtues de courtes robes de gaze ou de mousseline transparente, retenues sous le sein par d’élégantes ceintures , le front couronné de fleurs, des anneaux d’or du plus riche travail aux orteils de chaque pied, on les vit paraître au jardin des Tui-

leries, où les accucillit Padmiration générale, , O

2h0 LES PARURES.

Ce fut, pour la mode, le commencement de la renaissance.

La ceinture, si longtemps dédaignée, cette parure en quelque sorte divine, qui se retrouve dans toutes les mythologies, et dont le nom est inséparable de celui de Vénus, la ceinture recouvre toutes ses prérogatives qu’elle avait perdues dans une lutte fà-

cheuse.

Ecoutez, Mesdames, ce qui. était advenu autrefois à cette pau-

vre innocente.

C'était au commencement du quinzième siècle ; les femmes de haut parage portaient des robes à collet renversé, dont la longue

queue, relevée en plis ondoyants, se rattachait à la ceinture.

Les bourgeoises ne tardèrent pas à adopter cette mode qui se

répandit bientôt dans toutes les classes.

Indignées de n’avoir plus rien qui les distinguât des autres filles d'Eve, les grandes dames eurent alors recours à l’autorité des lois; elles crièrent, cabalèrent, intriguèrent tant et si bien, que

le parlement de Paris crut devoir intervenir.

On discuta longuement : bon nombre de jeunes conseillers tenaient pour la liberté illimitée en matière de robes et de ceintures ; mais les vieux mirent en avant la morale, fort étonnée sans

doute qu’on l’invoquât à ce propos.

Ils dirent les dangers du luxe, et soutinrent la nécessité de raccourcir les robes et d'interdire les ceintures par respect pour

les mœurs; or, sous le beau ciel de notre France, les choses les

plus bizarres étant celles qui, de tout temps, ont eu le plus de chances de succès, l'opinion des vieux prévalut, et le parlement, par arrêt du 12 mai 1420, « fit défenses expresses aux femmes « folles de leur corps, de porter la robe à collet renversé, la

« queue, les boutonnières et la ceinture dorée. »

Les pauvres persécutées se soumirent d’abord, mais pour la forme seulement : au bout de quelque temps, les queues si cruellement mutilées reparurent peu à peu, et les ceintures si brutalement dénouées se rajustèrent, ce qui donna lieu à ce mot devenu proverbe : Zonne renommée vaut mieux que ceinture

dorée.

Dès lors les ceintures furent perdues de réputation, et si on ne les abandonna pas entièrement, elles furent presque constamment

négligées.

N'est-ce pas là un effrayant exemple de la fragilité des choses

humaines ?..

Les couronnes de fleurs, réhabilitées en même temps que les ceintures, étaient aussi une réminiscence de l'antiquité : les Grecs et les Romains aimaient passionnément les couronnes de fleurs : quiconque se serait présenté au cirque, à l'académie , au théà-

tre, etc., sans couronne, eût passé pour un fou.

Pour les gens chauves, la couronne remplaçait la perruque; aussi tous les philosophes s’en paraient ; Socrate, lui-même, ne manqua jamais de ceindre son front de fleurs, et, à l’âge de

9h2 LES PARURES.

quatre-vingts ans, Anacréon se parait d'une couronne dé

roses.

César, chauve à trente ans, dut à la couronne l'avantage de

cacher cet inconvénient aux beautés de Rome.

Alcibiade changeait de couronne trois fois par jour.

Sophocle faisait répéter une tragédie, lorsqu'il apprit la mort d’Euripide, exilé ; aussitôt il jeta sa couronne, en signe de deuil, tous les acteurs l’imitèrent, et la répétition ne fut pas con-

tinuée.

Au milieu d’une fête qu’elle donnait à l'élite de la jeunesse, la célèbre Aspasie apprend que la belle Cléagène, sa rivale, vient d’expirer : le sourire disparait de ses lèvres ; ses yeux s’emplissent de larmes ; elle arrache sa couronne, la foule aux pieds ; tous ses

convives en font autant, et la fête est abandonnée.

Le couronnement des rosières, chez nous, n’est aussi qu'une imitation de certains usages de l'antiquité; à l'exemple des Grecs nous avons fait de la couronne la récompense des qualités les plus

diverses et les plus opposées.

Les empereurs romains de la famille de César ne porterent qu’une couronne de laurier ; ce fut Héliogabale qui, le premier,

porta une couronne enrichie de perles.

Les papes adoptèrent la tiare formée d’une triple couronne, our indiquer qu'ils réunissaient la puissance ecclésiastique à la

puissance impériale.

HISTOIRE DE LA MODE. 2h à

Au moyen-âge, les empereurs portaient trois couronnes : une d'argent, à Aix-la-Chapelle, comme rois d'Allemagne; une de fer, à Milan, comme rois de Lombardie; une d'or, à Rome, comme

empereurs.

Les rois de la première race, en France, portèrent des couronnes de quatre sortes : la première était un diadème de perles fait en forme de bandeau, avec des bandelettes qui pendaient derrière la tête ; la seconde était semblable à celle des empereurs au moyen-âge; la troisième avait la forme d’un mortier comme celui que portèrent ensuite les présidents aux parlements ; la quatrième était en forme de chapeau pyramidal qui finissait par une

pointe surmontée d’une grosse perle.

Les rois de la seconde race avaient la tête ceinte d’un double

rang de perles ou d’une couronne de laurier.

La couronne des rois de la troisième race était un cercle d’or

enrichi de pierreries et rehaussé de fleurs de lis.

François I‘ est le premier qui adopta la couronne fermée au

sommet, pour ne le céder en rien à Charles-Quint.

Vers le x° siècle, le blason s’empara de la couronne primitive ;

il copia les fleurs, qui devinrent des fleurons.

Le moyen-âge vit naître les couronnes princières, les couronnes

ducales, celles de marquis, de comte, de baron.

Ces couronnes étaient en or ; leurs fleurons étaient des perles

ou des diamants, et cela a duré jusqu’à nos jours.

Aujourd'hui, ces riches couronnes passent de mode; rois et diadèmes s’en vont en même temps; mais l'empire de la beauté subsiste, et les couronnes de fleurs sont de tous les régimes, les fleurs elles-mêmes devant être jusqu’à la fin des siècles la plus riche et la plus délicieuse parure des femmes douées de

grâces et de beauté...

Mais hélas! la mode n’a pas respecté ces filles du soleil, et voilà qu'à ces suaves divinités elle substitue de grossières

idoles.

C’est toujours des fleurs que les femmes mettent dans leurs cheveux, sur leurs chapeaux , à leur corsage, depuis le commencement de ce siècle, mais ce sont des fleurs de toile, de peau, de papier; des fleurs sans vie, sans parfum, insensibles à l’haleme

du printemps !....

Les parterres sont déserts, les bouquetières sont abandonnées; c’est dansles sombres et poudreux ateliers des fabricants de fleurs artificielles que les plus grandes dames achètent leurs guirlandes et leurs bouquets; c’est là, oh profanation! que se fabrique la cou-

ronne virginale de la jeune mariée !..….

La fraude est partout.

Au nom du ciel, Mesdames, revenez au vrai ; nous y gagnerons

tous.

Sans doute les fleurs artificielles ont atteint une grande per-

fection : la rose entr’ouverte à demi cachée dans vos cheveux

es vraiment ravissante; ce camellia rend plus admirable encore l’éclatante blancheur de votre gorge; mais cela ne s’effeuille

point...

On vit aussi reparaître, au commencement de ce siècle la

léronnière, fantaisie charmante d’une beauté célèbre qui lui donna

son nom,

La féronnière est un diminutif du diadème comme la couronne en esl l'extension ; il n’est pas de parure qui convienne mieux à un beau front : c’est un de ces rares caprices de jolie femme

qui n’ont rien à redouter du temps.

Enfin c’est encore de cette époque que date la fanchon, simple et gracieuse parure qui dut son origine et sa vogue à la fantaisie d’une charmante montagnarde savoisienne , qui avait quitté sa

chaumière pour chercher fortune en courant le monde.

Vers 1800, alors que la France commençait à se remettre des terribles commotions qui l'avaient si violemment agitée pendant douze ans, on vit paraître, sur les promenades de Paris, une joueuse de vielle, dont le costume montagnard semblait rehausser

encore’ l’incontestable beauté.

Elle se nommait Fanchon, et se faisait surtout remarquer par la gracieuse simplicité de sa coiffure, consistant en un petit fichu, posé transversalement sur le sommet de la tête, et noué par les

pointes, sous le menton.

Bientôt il ne fut plus question que de Fanchon la vielleuse; elle

faisait des recettes prodigieuses : les parvenus lui jetaient de petits écus; les lions d’alors, qu’on appelait muscadins , payaient

avec de l’or chacun de ses sourires.

Les journalistes la vantèrent, les poètes la chantèrent, les auteurs dramatiques la mirent en vaudeville, et Paris, après cinquante ans, n’a pas encore oublié cette romance où respire une

délicieuse naïveté :

Aux montagnes de la Savoie

Je naquis de pauvres parents ; Voilà qu'à Paris l’on m'envoie, Car nous étions beaucoup d'enfants.

Je n’apportais, hélas! en France,

Que mes chansons, quinze ans, ma vielle et l'espérance.

Les femmes ne portèrent plusrien qui ne fût à la Fanchon:; elles adoptèrent surtout cette gentille coiffure qui devait rester comme un type de simplicité charmante, et qui a gardé le nom de sa

créatrice.

Fanchon, un instant souveraine du monde élégant, ne se laissa pas éblouir par cette fortune passagère : économe et sage, elle mit à profit la prodigieuse faveur qu’elle devait au caprice, et lorsque son étoile commença à pâlir, elle regagna son village , Saint-Pierre-d’Albigny, près de Chambéry, où elle se maria avec l’homme de son choix , l’élu de son cœur , que les princes de la

jeunesse dorée n’avaient pu lui faire oublier.

Fanchon est aujourd’hui une bonne vieille qui, d’une voix che-

- AETRE FARRERARPELETETIITITTIET AAA RSI LEC EC EC ES ARRELETETNTUE AAARARRRELLECEEIICLE : »»- ARALLETTYELES . x & ..- s« "

VAT Jo

n nt

} BRERLILLILEL 0..."

LELIL V5%%%9%%%%) 1070020 % Su:

vrotante, berce ses arrière-petits-enfants avec ses chansons d’autrefois ; mais son souvenir est resté parmi nous : pour immortali-

ser le nom de cette jolie fille, il n’a fallu qu’un colifichet.

Revenons à la jolie créole : quatre ans après ces promenades aux

Tuileries, dont nous avons parlé, elle était impératrice.

Toutefois, la nouvelle souveraine ne régna pas de la façon qu'’avait régné Marie-Antoinette ; à cette heure, le royaume n’était plus en quenouille; la grâce de la femme disparaissait devant la

majesté et la gloire du mari.

Les caprices devaient se subordonner à la volonté du maître, et ce maître n’était rien moins qu’un homme de boudoir; il le prouva bientôt en faisant arrêter et jeter en prison mademoiselle Despeaux, marchande de modes de Joséphine, sous le prétexte qu'elle le ruinait, lui maître de l’Europe, et qu’elle ruinait les

femmes de ses généraux.

Ce coup d’Etat eut un grand retentissement ; mais la mode en souffrit peu, et il est à peu près certain que l’impératrice et les dames de la cour n’en dépensèrent par la suite ni plus ni moins. La nouvelle souveraine joignait à la passion de la toilette le goût le plus délicat; elle avait au plus haut degré le sentiment des

nuances :

— «Je suis malade aujourd’hui, disait-elle un jour à ses

femmes ; donnez-moi un chapeau qui sente la petite santé. »

Il y à tout un livre dans ce mot,

Il faut bien le dire pourtant, les modes de 1808 à 18410 furent, en général, peu gracieuses : soit que les chagrins domestiques que la souveraine commençait à ressentir, opérassent une fâcheuse réaction sur son goût, naguère si délicat ; soit que ses facultés fussent absorbées par les préoccupations politiques, la mode, pendant ces deux années, sembla rétrograder, et il en fut à peu près

de même pendant les deux années suivantes.

Peut-être aussi cela venait-il de la prospérité de la splendeur même de cette époque : la France, enivrée de gloire, se prenait à avoir des fantaisies d'enfant gâté. Et puis, enfin, nous devons reconnaître la justesse de cette observation due à notre spirituel chroniqueur : « Ge n’est pas la beauté poétique, pittoresque du costume, sa simplicité noble, ou bien sa richesse ou sa dignité qu’aime la Parisienne ; ce qu’elle aime, c’est le ehiffon ! Elle s’y complaît, elle le caresse, elle l’étudie, elle le travaille, elle en vit, elle en rêve, elle l’aime à la folie; elle aime le chiffon pour les autres, pour elle-même, pour le chiffon lui-même. Otez le chiffon de ce monde, et vous anéantissez en partie l’inquiète et incessante

activité de son esprit.

Ce n’est pas son affaire à elle de se draper magnifiquement dans une pièce d’étoffe : elle n’y entend rien, elle n’est pas une vestale. D'ailleurs y a-t-il rien de plus bête qu'un morceau d’étoffe uni ? C’est bien la peine d’avoir fait tant de conquêtes industrielles, d’avoir opéré toutes les merveilles de la civilisation,

our rétrograder jusqu’au peplum ouàla chlamyde de Pénélope! Le] <

HISTOIRE DE LA MODE. 9h9

mie

La Parisienne prend une étoffe pour la soumettre aux mille exigences de son imagination capricieuse, pour la froncer, la plisser, la tuyauter, la bouillonner, la friser, la rucher, la taillader, la découper, l’effiler, la broder, la festonner, la falbalaser, l’enjoliver, la chiffonner, en un mot, de cent, de mille, de dix mille

manières différentes.

C'est chose merveilleuse de voir ce qu’elle crée d’adorables inutilités à l’aide de la gaze, de la blonde, de la dentelle, du ruban, des plumes et des fleurs! Radieuse au milieu de ce tourbillon vertigineux de chiffonnages, qui disparaissent et se renou vellent sans cesse autour d'elle, elle illumine des fausses lueurs de son goût le monde civilisé qui a labonhomie d’attendre dévo-

tieusement ses oracles.

Et comment ne croirait-elle pas à l’infaillibilité de son goût, quand elle voit une si universelle soumission à ses caprices devenus des lois?.... Non seulement ses inventions les plus bizarres sont adoptées, mais encore il suffit qu’elle emprunte aux autres une mode, qu’elle la signe, pour ainsi dire, pour qu’on l’accepte

en lui en faisant honneur.

En présence de cette suprématie, comment osons-nous, téméraire contradicteur, venir infirmer la réputation de son goût exquis ? Eh quoi! c’est au milieu de Paris même que nous osons émettre ces paradoxes sacriléges ! Une simple remarque générale suflira cependant pour les justifier, À toutes les époques, la Parisienne s’est attribué le mérite du bon goût dans l’art de la toi-

lette ; que sa robe fût en pavillon de cloche ou en fourreau d’épée, qu’elle eût sur sa tête un pouf au sentiment, un chapeau à la | Paméla ou un bibi. Et le monde de continuer d’adorer ou d’imi- L | ter ! Or, à travers les évolutions de modes si opposées, et pour citer un fait des plus concluants, à travers les variations extrêmes de la taille qu’elle s’est amusée (sous sa seule responsabilité et Dieu en étant fort innocent) à faire voyager depuis l'extrémité | | inférieure du busc de son corset jusqu’à l'extrémité supérieure,

et à faire redescendre d'autant, il est peut-être permis de soupno çonner que souvent elle n’était pas dans le vrai, et que, par

conséquent, son goût était parfois douteux , parfois même dé- | | testable, et à ce sujet on n’a qu’à s’en rapporter aux impressions

DL générales.

N'est-ce pas une chose prodigieuse que la rapidité avec laquelle les modes, non pas de plusieurs années antérieures, mais seulement de l’année précédente, paraissent surannées , et combien les formes et les coupes des vêtements les plus élégants, au bout de quelque temps, paraissent ridicules ! Chacun trouve alors les meilleures raisons du monde pour critiquer ce qui lui

plaisait précédemment, pour renier ce qu’il avait adoré. Les

dames ont à cet égard un inépuisable talent, une imperturbable

logique pour trouver sur l'heure même le fort et le faible des

choses, et se mettre la conscience en repos avec les plus pauvres raisons du monde. Aïnsi lorsqu’en 1810 , après plusieurs années de vogue des spencers, les dames adoptèrent l’usage des redin-

gotes de drap, une femme, pour démontrer à son mari les avan-

tages de ce nouveau vêtement, ne manquait pas de lui dire : Le temps est si mauvais et les rues sont si sales ! si vous sortez à pied, votre robe est à l'instant perdue, tandis qu'avec une redingote de drap vous courez tout le jour, vous rentrez , et après quelques coups de vergette, vous êtes aussi présentable qu’en

partant.

L'avantage sautait aux yeux ; le mari était convaincu , le tail-

leur était appelé, et madame avait une redingote. L’année suivante , autre raisonnement :

La redingote est un vêtement lourd et assommant, le drap se fane vite, se tache et se roussit : personne ne veut plus en porter; el d’ailleurs cela n’est pas convenable pour une femme honnête ,

Cola à l'air trop cavalier. Et l’on revenait au spencer.

C'est cette frivolité de notre goût qui met obstacle chez nous è (a formation d’un costume national caractéristique. Non-seulement nous répudions les costumes de nos pères, mais encore

nous répudions le lendemain notre propre costume de la veille.

A cette frivolité se joint une faute originelle de goût. Notre goût est tourné vers la recherche coquette plutôt que vers la simplicité digne et sévère. Ainsi ce sont justement les Françaises, c’est-à-dire les femmes de la terre s'étant le plus assidûment occupées de toilettes, qui se sont montrées le moins aptes à inven-

ter des costumes pittoresques dans le sens artistique du mot,

Ces charmantes femmes font l'éternel désespoir des peintres, et jamais le ciseau du statuaire ne consentirait à les admettre au fronton d’un monument. Allez donc inscrire dans le marbre un

pouf ou un bibi, un caraco ou une robe à volants !

Qu'importe après tout à la Parisienne le dédain des Phidias? Ses artistes à elle, les vrais artistes selon son cœur, ne sont pas ceux qui manient l’ébauchoir et la brosse, mais ceux qui se servent des ciseaux et de l'aiguille : la couturière et la marchande de modes, voilà les génies qu’elle aime à consulter; ce sont là ses démons familiers qui la pousseraient a un changement

perpétuel, si elle n’y était pas disposée d'elle-même.

Elle quittera le beau pour le laid sans scrupule, pour satisfaire l'inconstance de ses désirs ; elle aura sur sa cheminée des pors celaines de Saxe, des magots chinois ou des vases étrusques ; elle s’engouera tour à tour d’un petit nègre, d’un jockey ou d’un groom; d’une guenon où d’un bichon; d’un carlin ou d’un king’scharles. Au commencement du xvin° siècle, elle se fatiguera des tapisseries héréditaires ou des indestructibles tentures de cuir gauflré et doré, de la tapisserie à petits points, du lampas et du velours brodé, et elle ne voudra plus voir dans ses appartements que des boiseries peintes en blanc et rehaussées d’or. Bientôt les tentures et les paravents chinois auront sa préférence; puis, quand elle prendra la tunique d’Aspasie, elle fera tendre sa chambre à coucher en drap rouge à bordures noires copiées à Pompéfï, et du style le plus sévère. Tantôt elle n’estimera que les meubles

anguleux et à maigre profil; tantôt les meubles chantournés et à

rinceaux arrondis auront seuls du prix à ses yeux. Aujourd’hui le bronze triste et sombre; demain les dorures à profusion, Chaque artisan s’ingénie dans son genre à varier autour d’elle les séduc-

tions, spéculant à coup sûr sur son antique fragilité. »

Nos campagnes dans le nord de l’Europe avaient ramené le goût des fourrures fort négligées depuis longtemps ; une aventure de cour vint donner à ce genre de parure une vogue prodigieuse. Lors de l’entrevue des empereurs de France et de Russie, à Tilsit, Alexandre avait fait présent à Napoléon d’une magnifique pelisse doublée en queue de martre. Quelques mois après Napoléon entre un matin chez sa sœur Pauline, vêtu de ce

présent impérial qui fait l'admiration de la princesse. — Que cela est beau ! quelle magnifique fourrure ! — Oh! fit l’empereur, cela ne doit pas être bien rare,

-- Tout ce qu’il y a de plus rare au monde! pour en avoir de pareille, il faudrait envoyer tout exprès en Sibérie, c’est-à-dire qu'on ne l'aurait pas avant huit ou dix mois, et nous sommes au

commencement de l’hiver !

— Eh bien ! ma chère Paulette , reprit Napoléon, puisque cela

te plait si fort, je te le laisse.

Et se dépouillant aussitôt de sa riche pelisse , il la posa sur un meuble, à la grande joie de la jolie Pauline qui témoigne à son frère la plus vive reconnaissance.

25h LES PARURES.

Le soir de ce même jour, un jeune colonel de hussards, nommé Jules de Canouville, était mystérieusement introduit chez la

princesse,

Pauline avait le cœur tendre et l'humeur légère ; le colonel, qui était un des plus beaux hommes de l’armée, ne se piquait pas non plus d’une grande constance : il s'agissait ce soir-là, entre ces deux personnages, d’une explication qui devait décider d’une rupture complète ou d’un raccommodement. Que fut-il dit dans cette conférence? nul ne le sait ; mais il est permis de croire que le jeune colonel fut très éloquent, et que s’il avait eu des torts, il sut se les faire pardonner, car en sortant de chez la princesse il était enveloppé dans la précieuse pelisse offerte et acceptée comme gage de réconciliation, et dont, le lendemain, il se fai

sait faire sans scrupule un dolman et une doublure de chabraque.

À quelques jours de là, l’empereur, passant une revue, s’arrête devant un régiment de hussards; il fronce le sourcil, ses lèvres O ,

se serrent : le précieux dolman avait frappé son regard d’aigle.

— Colonel, dit-il de cette voix rude et brève que lui donnait

la colère, ce dolman n’est pas d'ordonnance.

— Sire.. j'ai cru... la différence étant si légère.

— Et vous avez mal fait de croire, Mes soldats ne doivent pas

être commandés par des manequins de salon... Retirez-vous

le froid pourrait vous incommoder.

Le jeune colonel, qui était aussi brave que beau, se retira le désespoir dans le cœur. Quelque temps après , il se fit tuer à la tête de son régiment. Quant à la princesse Pauline, elle en fut quitte pour quelques jours d’exil à la Malmaison ; mais l’aventure fit du bruit; toutes les grandes dames voulurent avoir des fourrures semblables à celle de ce beau dolman, qui d’une affaire de cœur avait presque fait une affaire d'État, Dès ce moment, robes, toques , bonnets, tout se fait à la polonaise: on ne voit que pelisses fourrées et witchouras : le renard et l’astracan, naguère si dédaignés, se vendent à des prix fabuleux ; la martre et la zibeline se montrent dans les plus riches salons ; quantà l’hermine,

il faut être millionnaire pour pouvoir s’en procurer.

Cette vogue si grande dure peu, et pendant deux ans, les fourrures sont de nouveau délaissées ; mais, en 1810, on y re-

vient avec une ardeur nouvelle,

C’est enveloppées des fourrures les plus riches que les élégantes se montrent sur le bassin de la Villette, en traîneaux poussés par des patineurs en vestes rouges garnies d’astracan au collet et aux

revers...

Oh ! l’heureuse et belle époque ! quelle élégante et joyeuse vie ! vie presque toute matérielle , il est vrai : on vise peu à l'esprit ; la littérature est en léthargie, et nul ne songe à l’en faire sortir ; c’est au plaisir que l’on consacre tout son temps. La foule se presse à tous les théâtres ; les calembours de Brunet font fureur ;

tout Paris court au théâtre des Variétés pour y rire des tribula-

HI (Il

fl 256 LES PARURES.

tions de M, Dumollet ; les mélodrames de Guilbert Pixérécourt al font verser des torrents de larmes; chaque soir Franconi et ses Il écuyers font l’admiration de deux mille spectateurs dans leur | | salle de la rue Monthabor ; lesromances/e Point du jour, Partant pour la Syrie, la Sentinelle, font retentir tous les échos... Paris | nl est aujourd'hui plus bruyant; sera-t-il jamais aussi joyeux? Qui lui rendra les ombrages de Tivoli, de Ruggiéri? Par quoi rem- | 11 placera-t-il ce café du Jardin Turc, où trente garcons suffisaient | à peine à servir les consommateurs. Alors les élégants déjeu-

naient au café Hardi, au café Riche, aujourd’hui ils y fument!

Si la première impératrice avait beaucoup fait pour la mode, en revanche, la seconde ne fit rien : raide , guindée , sans goût, toujours à cheval sur l’étiquette, Marie-Louise s’occupait si peu de sa toilette que, dans une circonstance importante, ce fut Napo-

léon qui dut lui faire faire sa robe.

Il s'agissait d’assister à un bal offert par la ville de Paris ; le

matin du jour fixé pour cette fête, l’empereur apprend que l’im-

pératrice n’a pas même songé à commander une robe qui fût

digne de l'éclat de cette soirée.

Aussitôt il fait appeler le fameux modiste Leroy.

L'artiste, qui avait toujours habillé Joséphine, se défendit sur

la brièveté du temps.

D'ailleurs il n’a pas encore eu l'honneur d’habiller la nouvelle

impératrice.

« — Un corsage bien fait d’une de ses robes vous suffit-il ? demande Napoléon.

— Oui, Sire , et je vais aller me mettre à l’œuvre.

— Vous ne vous en irez pas; l’impératrice n’aurait pas sa

robe.

— Mais, Sire, il me faut mes demoiselles, — Faites-les venir.

— Mes ateliers. …

— Îl ne manque pas de tables ici. Installez-vous, »

L'atelier de couture est improvisé: les demoiselles arrivent et

se partagent la besogne.

À cinq heures la robe fut essayée, et quatre heures après ,

Marie-Louise, en étant parée, entrait au bal de l'Hôtel-de-Ville.

Leroy fut nommé fournisseur de l’impératrice.

Mais voici venir la fameuse comète de 1811... Tailleurs, cou-

turières, modistes, cordonniers, etc., etc., vite à la besogne! Ne faut-il pas que tout soit à /a comète? les bottes et les chapeaux, les voitures et les habits, les rubans, les

doit y passer.

bijoux, les meubles, tout

L'année suivante on s'habille à la Deghen, nom d’un aéro-

naute allemand dont les a

scensions font courir tout Pons

quelques mois de là, des mineurs, engloutis au fond d’une mine de houille que l’eau a subitement envahie, sont sauvés par le dévoûment d’un brave ouvrier nommé Coffin; aussitôt Deghen est oublié, et c’est à la Coffin qu’il faut être vêtu. C’est alors aussi que les promenades et les salons sont envahis par le diable, espèce de joujou en buis qu’on lance en l'air après l’avoir fait rouler sur une corde fixée à deux baguettes. Et ce ne sont pas seulement les enfants qui se livrent à ce puéril exercice; hommes et femmes, jeunes et vieux font ronfler le diable; c’est une rage, une frénésie : quiconque n’a pas un diable dans sa poche est

réputé de mauvaise compagnie.

En même temps la mythologie est en grande faveur. « Une psyché, dit le chroniqueur déjà cité, n’est plus l'âme éprise et tourmentée par l'amour, c’est un miroir destiné à. remplacer les anciennes toilettes, où les beautés ne pouvaient se voir qu’à moitié. Une élégante a une figure de Saturne sur la pendule de sa cheminée; une patrouille d’amours en biscuit, de chez Dagoty, dans son boudoïr ; les caporaux sy donnent le mot d’ordre : aimer. Le dieu Morphée est figuré en bronze doré sur son lit et sur son somno, meuble qu’autrefois on cachait avec soin, et dont on fait parade alors. Elle porte des casques à la Minerve, des tuniques de Vénus, des fichus à l’Iris; il n’est pas jusqu’à son cordonnier qui ne décore les pantoufles qu'il lui vend du nom pompeux de sandales à la Psyché. Elle-même ne s'appelle ni Clémence, ni Joséphine, ni Marie ; elle a quelque nom mythologique

ou romanesque : Euphrosine, Aglaé, Aglaure, Emma, Clara,

Évelina, Ida, Mina, Lodoïska, Palmyre ou Zoé. Cependant elle a moins de prétention que ses grand’mères n’en ont eu, et moins aussi que n’en auront ses filles. Elle n’est pas encore versée dans toutes les littératures étrangères. En fait de piano, elle joue du Boccherini ou tout au plus de Steibelt ; en fait de romances, elle chante : Partant pour la Syrie, le jeune et beau Dunois : en

fait de danse, elle ne vise plus à rivaliser avec les Terpsichore de

l'Opéra.

Les femmes, pendant les quatre dernières années de l'empire, portent indifféremment des robes, des redingotes, des spencers,

desguimpes, des cachemires, des plumes, desfleurs, des rubans. »

En 1813, elles se coiffent à la chinoise et elles adoptent des Chapeaux d’une hauteur démesurée et dont la forme faisant, par derrière , une espèce de coude, ressemble à s’y méprendre à un

tuyau de poêle nouvellement posé.

Les hommes, de leur côté, s’affublent de lourds carricks, en hiver ; en été, ils portent de larges habits gris, des pantalons

étroits, fendus par en bas et tombant sur le soulier.

En 1785 avait paru le Cabinet des Modes, journal qui cessa de paraître après la prise de la Bastille; sous le Directoire parut le Journal des Modes, qui existe encore aujourd’hui. 1814 donne naissance à l’A/manach des Mo:'es, et ce petit livre annonce à l'univers que mademoiselle Despeaux est toujours la modiste en

renom, et que mademoiselle Bertin, la célèbre marchande de

Hal modes de Marie-Antoinette, vient de mourir dans une de ses

{| LU terres, aux environs de Paris.

Quoi qu’il en soit, pendant ces quatre dernières années (1810 | à 1814), quelques falbalas de plus ou de moins, des fraises plus l ou moins amples, des collets ôtés ou remis, sont les seules variations de la mode, qui, au fond, est à peu près restée la même. Aucune couleur n’est exclusivement en vogue, excepté le bleu Marie Louise, plus éclatant que le lapis, moins foncé que le bar- | beau, très peu éloigné du bleu turc. Avant 1810, le grand art consistait à se vêtir de couleurs disparates. Ainsi, l’on voyait une

femme avec un chapeau rose, un châle rouge, une robe pistache

|A et des souliers gris ; et ce costume, qui eût été autrefois le comble | Il du ridicule ; cette alliance de couleurs, qui eût paru monstrueuse, n'était pas même remarquée. Depuis 1841, au contraire, le chapeau, la douillette, les souliers, sont, autant que possible, de la même étoffe et de la même couleur; le châle seulement doit tran-

cher sur le reste de la toilette.

Pendant cette période, les robes sont à taille excessivement

courte, au point que la ceinture se place presque sous les aisselles :

la jupe, surchargée de falbalas, volants, broderies, etc., est si

étroite, que la démarche en est gênée. Les coiffures de bal sont

pyramidales ; Pampleur des chapeaux est extravagante. On porte

des fichus et des brodequins écossais, et des ombrelles de percale

qui se vendent 25 francs, et que la plus humble grisette dédai-

nerait aujourd’hui.

Les lions de cette époque se nomment petits-maîtres, incroya-

bles ; ils portent, pour monter à cheval, l’habit couleur crottin, la culotte de peau avec bottes à revers, et le chapeau en bateau. A la ville, ils s’affublent du chapeau à la Robinson ; du pantalon de tricot, véritable maillot qui dessine outrageusement les formes, et les bottes à la husarde, taillées en cœur au-dessous du genou, et ornées de gros glands de soie. Le soulier est cependant toujours en faveur; mais il exige le pantalon moins étroit et très long, à la ceinture duquel se montre un charivari de breloques

presque monstrueux.

« À tout prendre pourtant, dit notre chroniqueur, la Parisienne des dernières années de lempire est une charmante créature à qui il ne manque, le plus souvent, qu’une coiffure de meilleur goût, et une ceinture placée à la ceinture au lieu d’être placée sous le sein. Elle a le pied petit et la jambe fine; sa robe courte fait foi de sa coquetterie et de sa confiance à cet égard. Aussi, grâce à ses jupons courts et à l'étude approfondie de la danse qu’elle a faite ily a quelques années, voyez avec quelle grâce elle pose ses pieds à terre ; avec quelle souplesse, quel charmant balancement elle marche. Sous ce rapport, elle a une réputation universelle. Qu'est-ce que tout cela est devenu? C’est ce qu’on ne saurait deviner, aujourd’hui que les femmes glissent plutôt qu’elles ne marchent ; qu’elles trainent des robes de vestale sur l’asphalte de nos trottoirs, et qu’il est de bon ton de leur laisser balayer la poussière des rues. Dans les avantages des dames, il n’est pas

plus question des jambes aujourd’hui que si elles n’existaient pas.

Combien les vieux amateurs de l’empire doivent nous prendre en

pitié, nous leurs successeurs insouciants ou déshérités ! »

Enfin nous arrivons à la première restauration, qui jeta pen-

dant quelque temps une si grande perturbation dans les modes.

En face du costume français de 1814, qui, à tout prendre, valait bien ceux qui lui ont succédé, vient se poser un autre costume français suranné, et tellement suranné, que les vieux émigrés qui le portent paraissent, aux générations du temps, plus ridicules et plus étranges que les Cosaques et les Tartares

qui les ont ramenés.

La poudre, la queue, les ailes de pigeon, le rouge, la culotte , les souliers à boucles, l'épée portée horizontalement, les figures, les airs, les manières, tout cela est tel, que les Français ne peuvent reconnaître leurs compatriotes ni s'expliquer comment ont pu s'opérer de si étranges métamorphoses, qui leur rappellent les

aventures de la Belle au bois dormant.

Us ne sont pas tentés le moins du monde d’imiter ces anti-

quailles,

Pourtant, le blanc sied si bien! le lis est une si jolie fleur !

Cette dernière devient l'élément essentiel de toutes les coiffures de femmes, etle panache blanc ombrage pendant plusieurs années

les toques à la Henri IV, quisontenfin détrônées par les chapeaux

à la Paméla.

En 1815, ce sont les modes anglaises qui font invasion en France : la lutte s'établit entre les chapeaux démesurés des Parisiennes et les petites capotes des Anglaises ; entre les robes courtes et closes jusqu’au menton, venant de l’autre côté du détroit, et les robes ondoyantes qui s'accordent si bien avec la souplesse char-

mante de la démarche parisienne,

Cela dure deux ans, après lesquels les Parisiennes demeurent

victorieuses sur toute la ligne,

Les Anglaises avaient aussi tenté d’acclimater chez nous leurs ridicules voiles verts, dont le reflet suffisait pour rendre hideux le

plus charmant visage.

Le voile vert fut sifflé, et il repassa bien vite le détroit pour cacher sa défaite ; cependant son apparition avait suffi pour réveiller le goût de cette parure monastique : les voiles de dentelle, noire ou blanche, dédaignés depuis longtemps, reprirent faveur; mais la vivacité française ne pouvait s’accommoder longtemps de cette parure austère empruntée aux peuples de l'Orient, et sa fa-

veur fut de courte durée.

Des voiles qui cachaient trop de choses, on passa aux voilettes, qui ne cachaient à peu près rien : c'était trop encore, et voiles et voilettes furent bientôt jetés aux orties par ces pénitentes pour rire.

L’écharpe parut alors, et fut bientôt dans toute sa splendeur; la vogue de cette parure du moyen-âge, exhumée avec bonheur,

dura deux années entières.

Les Anglaises avaient capitulé; elles reconnaissaient la suzeraineté des modes françaises : c'était le complément de la paix

générale,

Mais voilà que cette paix faillit être compromise par la vogue toujours croissante des moustaches, des bottes et des éperons : c’est la moustache cirée, la botte éperonnée, que les commis-marchands aunent l’indienne et le calicot ; ils adoptent en même temps les chapeaux-bolivar, dont les bords sont si larges qu'il est impossible à ceux qui les portent de passer par une porte de lar-

geur ordinaire sans se décoiffer.

À ces couvre-chefs monstres succèdent rapidement les Morillo, les Bergami, et presque en même temps (1821) surgissent les manteaux à la Quiroga, qui font trois fois le tour du

Corps.

Cela est cher, laid, lourd, excessivement incommode, mais c'était la mode; et alors, comme aujourd’hui, la mode était

l'ultima ratio.

Le manteau est incontestablement un des plus anciens, sinon le plus ancien des vêtements connus; il était en usage bien avant le

déluge, et il a subi depuis bien des transformations.

Le manteau rouge pourpre est, depuis plus de trois mille ans, l'insigne de la souveraineté ; il fut la parure des Césars et celle

de nos derniers rois.

Les gens du monde ne l'ont jamais non plus entièrement

abandonné; on l’a porté avec manches et sans manches: en

carrick, en pelisse, avec ou°sans collet; tantôt court, tantôt

long,

À raison de si longs et si importants services, pardonnons à ce patriarche quelques excentricités, et n’oublions pas que, s’il s’est laissé mettre à la Quiroga, il a donné naissance à la mantille.

La mantille !

Qui dira tout l’effet produit suruneimagination quelque peu vive

par le seul nom de cette parure ?.…

Mantille !

Ces trois syllabes ne portent-elles pas la pensée tout d’abord

vers ces délicieuses filles de la Castille et de l’Andalousie ?

Ne semble-t-il pas voir les ondulations voluptueuses de ces corps si souples, ces traits si bien accentués, ce teint légèrement bruni, et ces beaux yeux noirs lançant des éclairs à travers les longs cils qui les voilent à demi?

Mantille ! cela ne dit-il pas amour, mystère, volupté?

Diminutif du manteau, la mantille a été en usage chez tous les peuples de l’Europe, mais partout elle a subi de graves altérations : en France, on en a fait le mantelet, le crispin, la visite; ailleurs, après lavoir dénaturée, on l'a tout-à-fait abandonnée.

Les Espagnoles seules ont su la conserver dans toute sa pureté

originelle ; elles en ont fait le vêtement national.

Certes nos Françaises sont charmantes sous leur mantelet en tulle ou en velours, selon la saison ; le crispin, petit mantelet sans collet et sans ouverture pour les bras, leur va à ravir, mais

cela ne saurait être comparé à la mantille.

Don Pèdre de Castille, Prince brave et galant, Voit-il une mantille, Il s'élance à l'instant.

Voit-il un infidèle,

Il court à lui soudain :

Il attrape la belle

Et pend le Sarrazin.

Ces mauvais vers d’une vieille légende ne disent-ils pas toute la puissance de la mantille?

Ce don Pèdre, plus connu sous le nom de Pierre-le-Cruel, ne

saurait voir une mantille sans s’élancer vers elle !.…

C’est que la manière dont elle est portée suffit pour lui révéler

tout ce qu’elle cache.

Il attrape la belle !.…

Cela est significatif : sous la mantille, il a deviné une belle, et

ce n’est pas lui qui est attrapé. .….

Bien que le chroniqueur n’en dise rien, nous n’oserions pour-

tant affirmer qu’il n°y ait point de mantilles menteuses , Se livrant

aux pratiques d’une dissimulation profonde ; et peut-être était-ce

lorsqu'il en trouvait de cette nature que don Pèdre pendait les

Sarrazins...….

Mais ce n’est là qu’une conjecture à laquelle nous ne voulons

pas nous arrêter : les douces illusions durent toujours trop peu.

Revenons au quiroga : tandis qu’il s’élalait avec toute l’arrogance d’un parvenu, la botte achevait de détrôner le soulier, et le dégoûtant cirage à l'œuf était enterré par le brillant cirage

anglais de Hunt, que le vernis devait supplanter vingt ans plus tard.

La mode, pour les femmes , suit une marche plus rationnelle : les gracieuses pelisses succèdent aux manteaux féminins presque aussi lourds que les autres; les manchons reparaissent , l’é-

ventail renaît; en même temps commence à se montrer la pé-

lerine.

Cette dernière parure est une réminiscence d’un autre siècle, qui ne peut guère se faire pardonner qu’à force de distinction ; mais quelle est la femme qui n’a pas la prétention d’être émi-

nemment distinguée ?.…

Voilà donc la pélerine sur toutes les épaules : elle n’est, il est vrai, pour le plus grand nombre, qu’une lourde superfétation, qu'une parure de sœur converse, pouvant, au moyen de

quelques coquillages, convenir également aux pélerins men-

diants ; mais, pour quelques-uns, la pélerine n’est que le ca-

l price d’une jolie femme qui veut laisser quelque chose à deviner. Et puis cela remet en mémoire ces vers moyen-âge.

\N | Pélerine à longs plis Cache sa fine taille ; | Un grand chapeau de paille

Ombre son teint de lis.

Et voilà pourquoi, depuis cette époque, la pélerine n’a jamais

été entièrement abandonnée, Que de choses dans le monde n’ont pas tant de raison d’être.

Les volants se multiplient au bas des robes ; la coiffure en cheveux redevient savante : c’est un édifice compliqué à la construc-

tion duquel sept peignes au moins sont employés.

Enfin les tailles s’allongent, et la ceinture, si longtemps placée

sous le sein, reprend sa position normale; mais le corset et le

busc tiennent bon et donnent naissance aux corsages de robes dits

a la Valière.

Un mot des voitures.

1818 vit paraître les tandem, attelés de deux chevaux à la

suite l’un de l’autre ; puis vinrent {a désobligeante, le tilbury, le carrick, trois sortes de cabriolets à capote fixe ou se repliant à

volonté,

Le Stanhope, le phaéton à quatre roues et le dronski appa-

rurent ensuite.

La calèche et le coupé l'emportent sur tous et restent maitres du terrain.

Nous venons de voir apparaître /e cab, qui, nous le croyons, ne les détrônera pas.

La paix conclue entre les modes françaises et anglaises paraît se cimenter de plus en plus ; les deux souveraines se font chaque jour des emprunts réciproques. Les robes françaises sont en grande faveur à Londres; nos bijoux, nos fleurs artificielles y sont bien accueillies ; en revanche nous donnons à nos petitsmaîtres les noms de dandys et fashionables ; nous appelons notre monde élégant /a fashion, tandis que les Anglais appellent le leur le monde de haut-ton, et nous recevons avec reconnaissance un traité sur l’art de mettre sa cravate que M. Émile Marco de Saint- Hilaire, l'ex page impérial, s’empresse de traduire en langage du temps de l'empire, ce qui n'empêche pas la traduction de se vendre à cent mille exemplaires. Ilest vrai que c’est un véritable traité ex-professo où rien ne manque : la candeur du texte y est relevée par l'élégance des figures représentant toutes les configurations qui peuvent être données à la cravate, depuis celle

dite en collier de cheval, jusqu’à celle appelée en oreilles de

lièvre.

A cette même époque, on essaie de rajeunir toutes sortes de

vieilleries, et l’on voit reparaître les toques à la Marie Stuart, les robes à la Sévigné, les corsages à la Valière, et la coiffure à la

Galatee.

Les buscs et les corsets se perfectionnent et sont adoptés par les élégants, qui deviennent raides comme des momies serrées, depuis trois mille ans, sous une quadruple couche de bandelettes, Certains corsets se vendent jusqu’à 150 francs ; mais aussi quelle

perfection! on ne les lace qu’à l’aide d’un moulinet, et les plus remarquables pourraient remplacer avec avantage [a presse hy-

draulique.

Le succès des corsages à la Valière encourage les tendances sétrogrades de quelques élégantes ; il se fait quelques excursions rétrospectives dans les modes du moyen-âge, et le romantisme qui commence à poindre encourage puissamment ces tentatives. En vain le classicisme essaie de se défendre en faisant la grosse voix , on sent que son trône chancelle et que son règne va finir : lA/manach des modes, le Chansonnier des Grâces, qui paraissent encore attendent inutilement des lecteurs ; on passe à côté d’eux sans les ouvrir, pour aller acheter les Souvenirs des

Menestrels et Echo des Burdes.

Malheureusement la mode, comme tous les partis puissants, a ses enfants perdus auxquels l’exaltation fait toujours manquer le but en le dépassant; aussi vit-on bientôt surgir les prôneurs

du laid, du monstrueux , de l’horrible ; les couleurs de certaines

étoffes furent nommées couleur de crapaud, couleur de gre-

nouille morte d'amour, couleur de lézard sentimental.

C’est la même folie qui avait fait inventer, quarante ans auparavant, les couleurs de puce agitée, de puce effrayée, etc. ; mais elle est beaucoup moins gaie : bientôt elle sera hideuse, En 1825, un incendie terrible dévore un immense bazar élevé depuis quelques années sur le boulevart; là se trouvait une ménagerie dans laquelle étaient des serpents boas, tous les reptiles les plus affreux de l’ancien et du nouveau monde ; ils sont atteints par le feu dans leurs cages de fer, et ils se tordent au milieu des flammes en faisant entendre des sifflements épouvantables ; huit jours après apparaissent des étoffes couleur serpent d’enfer, couleur monstre, et dix autres renchérissant de

hideux sur les premières.

Cette dépravation passe promptement des modes dans les mœurs; des bruits étranges se répandent : on affirme que des légions de vampires, surgissant de la société atteinte d’uné incurable corruption, se répandent chaque soir dans la capitale, et frappent d’une arme aiguë toutes les femmes douées de quelques charmes extérieurs, pour se repaître de leur sang. On donne à ces assassins le nom de piqueurs. En vain toute la police de Paris est mise à leurs trousses ; commissaires, officiers de paix, gendarmes, agents de toutes sortes sont sur les dents avant d’en avoir pu saisir un seul. Pourtant leur existence est constatée par

leurs crimes : une foule de jolies femmes ont été piquées; mais

les vieilles et les laides prétendent qu’on ne pique personne, ce qui fait dire à un plaisant qu'elles sont piquées de ne pas l'être, et cela, comme tant d’autres choses, finit par des calem-

bours et des chansons.

C'est alors que le vicomte d’Arlincourt apparaît sur l'horizon romantique; ses romans : le Solitaire, Elodie, le Renégat, Ipsiboë, obtiennent un succès prodigieux ; on en fait dix éditions en trois mois. Les frondeurs prétendent que l'honorable vicomte achetait lui-même les quatre cinquièmes de chaque édition de ses œuvres : nous avons acquis la certitude que cette accusation n'était point fondée ; seulement, à l'imprimerie, on relevait les formes à chaque centaine de tirage pour y faire quelques changements , et chaque centaine devenait ainsi une édition; mais n'est-il pas déjà prodigieux qu’un roman se vende à mille exemplaires? Nous en appelons, sur ce point, à la conscience des ro-

manciers d’aujourd’hui.

Tout se fait au solitaire, après l'apparition du roman de ce nom ; les couleurs, les chapeaux, les robes, les habits, les gants, et les mille riens qui constituent ce qu’on appelle les articles de Paris ; on met /e solitaire en drame, en vaudeville , en opéra comique ; on en fait cent portraits de fantaisie; on le chante sur tous les tons et dans toutes les langues... Hélas! qui eût pu dire alors à son glorieux auteur que, moins de trente ans plus tard, cet admirable chef-d'œuvre serait presque entièrement ignoré? Aïnsi passent les gloires de ce monde, et les plus beaux génies

n'ont qu’une immortalité relative,

Le vicomte d’Arlincourt était à l’apogée de sa gloire, lorsqu'une dame de très haut parage s’avisa de’jeter dans le monde, par l'intermédiaire du fameux éditeur Ladvocat, un petit volume qu'elle aintitulé Ourika. La dame est riche, bien née: la plume de son secrétaire ne manque pas d'élégance, et son éditeur donne chaque semaine un grand diner aux journalistes : comment ne pas aller aux nues avec tous ces éléments de succès? Aussi le roman d’Ourika ne s’arrête-t-il pas si près de la terre, et son auteur se laisse modestement porter au septième ciel. Le moyen, après cela, de se passer de robes et de chapeaux à l’ourika? Le

noble vicomte est détrôné.

Pourtant cet engouement dure peu, et à peine même apparaitil au faubourg Saint-Germain où la dévotion est toujours en grande faveur ; mais on peut parfaitement travailler à son salut sans négliger la toilette; c’est ce que comprennent parfaitement les dames du noble faubourg ; elles savent qu’en cette matière surtout il est avec le ciel des accommodements , et elles adoptent les corsages à la scapulaire, faits en tissus d'or et d'argent, afin de faire une sorte de compensation aux furbans à la Juive et & la moabite, aux bonnets et aux fichus à /a neige, créés par le succès

de l’opéra de ce nom.

On porte dans le même temps des bonnets à la folle, pour le négligé, et, en grande toilette, on se coiffe de la toque à la véronèse, qui fut un des grands résultats du congrès de Véronne… Eh ! pourquoi la diplornatie ne paierait-elle pas son tribut à la

27h LES PARURES,

mode alors que le trône, l’autel et le théâtre sont également mis à contribution par cette puissance qui ne connaît point de

rivale ?

Une comédie d'Alexandre Duval, /a Fille d’honneur, obtient un grand succès au Théâtre-Français ; la célèbre mademoiselle Mars portait, dans cette pièce, une robe dont les volants étaient posés d’une certaine façon, dès lors on ne voit plus que des vo-

lants à la Fille d'honneur.

Tout-à-coup , au milieu de cette riche élégance, une sorte de réaction se manifeste; quelques-unes des femmes le plus à la mode affectent une simplicité de parure des plus smgulières. Adieu volants, broderies , fleurs et falbalas ; arrière les: corsages plus ou moins savants et historiés , tout cela est remplacé par la

blouse !

Cette façon de robe, admise à peine jusque-là dans le négligé, voit s’ouvrir devant elle les deux battants des plus riches salons : les blouses se montrent au boulevart de Gand, aux Tuileries, à l'Opéra; on ne sait où s'arrêtera cette révolution ou plutôt cette décadence. Heureusement le chœur de Robindes-Bois attire tout Paris dans les solitudes de l’Odéon; c’en est assez pour arrêter le mouvement qui semblait annoncer un retour à la barbarie ; en vain les blouses obtiennent-elles les honneurs de la parodie au théâtre des Variétés; elles ne sauraient

résister au coup terrible que vient de leur porter la ronde de

Freischutz; le rude chasseur est vainqueur sur toute la ligne, et

[Ro]

des armées de couturières et de modistes ne suffisent pas à la

confection des robes et des chapeaux à /a Robin-des-Bois.

Mais hélas ! il est bien vrai que la gloire n’est que fumée : le fameux Mazurier se montre au théâtre de la Porte-Saint-Martin dans un rôle de singe ; le singe s'appelle Jocko, et ses grimaces suffisent pour faire oublier Robin des-Bois ; on ne peut plus être

convenablement habillé qu’à a Jocko.

La mort du roi Louis XVIII, au mois de septembre 4824 , cause une sorte de temps d'arrêt dans 1 domaine de la mode ; tout le monde prend le deuil : les uns pour: honorer la mémoire de l'illustre mort, les autres pour se donner l'air important ; Ceux-

ci par devoir, ceux-là par fantaisie, et beaucoup par économie,

Mais les morts vont vite, dit la ballade allemande, et la France n’est pas d'humeur à pleurer longtemps le roi que lui ont imposé les baïonnettes étrangères. Avant la fin du deuxième mois, les élégants avaient secoué leur douleur, et l'espoir renaissait dans les magasins de modes et de nouveautés. C’est alors que surgissent les manches à gigot qui font fureur, malgré leur nom gros-

sier et leur forme disgracieuse.

« Cette dénomination ridicule, dit l'historien que nous avons consulté avec le plus de fruit, aurait dû tenir les dames en garde contre le travers qui les portait à déformer si grossièrement leurs proportions naturelles. Le talent d’une couturière, à cette

époque, consiste à faire les manches à une seule couture, très

justes du coude au poignet, et démesurément amples du haut. Malheur à vous, au spectacle , si vous avez entre vous et la scène un de ces malencontreux gigots, et que la dame ne soit pas assez Charitable pour l’aplatir! Il intercepte complétement la vue, Joignez à cela les chapeaux en pélerine à bords immenses... et alors, au fond de la loge, dont les beautés à grand étalage occupent le devant, vous devez, abrité comme vous l’êtes des émotons de la scène, maugréer un peu, quelque galant cavalier que vous puissiez être, contre les fantaisies parfois singulières du

chef-d'œuvre de la création. »

C'est alors aussi que les femmes eurent l'étrange fantaisie de parodier les formes de la Vénus Callipyge, en plaçant par derrière, au bas de leur corset, un foulard ou un morceau d'’étoffe bouffante mis à cheval sur un cordon ou passé dans le lacet ; « Et quoi qu'il pût leur en coûter, dit notre chroniqueur, elles ne craignirent pas de désigner cet appendice sous le nom de po-

lisson. »

Mais cet embonpoint, improvisé chaque jour à l’heure de la toilette, était exposé à des déformations , malgré toutes les précautions pour ne pas l’aflaisser contre le dossier des siéges, et pour le relever en rejetant les fronces en arrière quand elles se levaient. Les lingères et les marchandes de modes s’en emparèrent, entreprirent de le régulariser, et l’appelèrent une tour-

nure.

Désormais la majeure partie des dames, pour mieux se cam-

brer les reins, s’approvisionnèrent de tournures toutes faites,

où ni la nature ni l’art n'avaient rien à voir.

C’est ainsi que de fantaisie en fantaisie, les femmes en viennent

souvent à n'être plus que des poupées bizarrement construites. …,

Ce n’est pas nous, mesdames, qui disons cela; mais nous

comprenons la mauvaise humeur d’une victime de la fraude.

Hélas! que nous en avons vu de ces infortunés maudire le lendemain les nœuds qu’ils s'étaient trouvés si heureux de serrer la veille ! Que de regrets, que de douleurs, que de désespoirs n’ont pas eu d’autre cause que la perfide et dangereuse habilité d’une couturière, d’un coiffeur, d’un dentiste ou d’un marchand de cosmétiques! Nous en citerons un exemple, afin, non pas d’éclairer cette voie ténébreuse, cela est au-dessus des forces humai-

nes ; mais pour en faire comprendre tous les dangers.

C'était au temps de ces manches fabuleuses dans chacune desquelles il entrait autant d’étoffe qu’il en fallait pour la jupe, et où

les tournures jouaient un si énorme rôle,

Un jeune et charmant couple, du moins en apparence, venait de recevoir la bénédiction nuptiale. Tout s'était bien passé au banquet qui avait suivi, et le bal, ouvert depuis quelques instants,

était dans toute sa splendeur.

Le marié était radieux, et la jeune mariée semblait très heureuse, Pourtant une certaine fatigue se décélait sur ses traits et

dans quelques-uns de ses mouvements. Cela fut remarqué, mais personne ne s’en inquiéta, car les gens expérimentés étaient là en majorité, et tous savaient qu’on guérit vite de la fatigue quand elle

n’a d'autre cause que le plaisir.

À minuit, la mariée disparaît ; son mari, qui l’a suivie du regard, s’éclipse peu d’instants après : il arrive à la porte de la chambre à coucher, et déjà il s'apprête à frapper doucement. Mais au bruit qui se fait à l’intérieur, il s'arrête et prête une oreille

attentive.

Ah! Madame, disait une voix qu’il reconnut pour être celle de la femme de chambre, est-ce donc ainsi que vous reconnaissez mes services? Pouvez-vous oublier que c’est à moi que vous devez

votre bonheur ?

— L'impertinente ! répondit d’une voix aigre et stridente la nouvelle mariée. Osez-vous bien, malheureuse, tenir un pareil langage ? Je ne saurais mieux montrer le cas que je fais de vos

services, qu’en vous chassant, et je vous chasse,

— Prenez garde, Madame, ne me poussez pas à bout, ou je parlerai..…. Mais non, je n’aurai pas besoin de parler pour être vengée. On ne portera pas toujours de ces larges manches qui dispensent d’avoir les épaules égales ; les corsets menteurs ont besoin pour être pris au sérieux d’une main habile que vous cher-

cherez vainement quand je serai partie...

— Ah! la misérable! la scélérate ! criait la mariée en accom-

pagnant ces exclamations d’une espèce de sifflement aigu ; mon

Dieu !.... elle me fera mourir...

— Ne grincezpasles dents, Madame, car vous savez que cela

se casse aisément et coûte fort cher.

— Monstre infâme ! vous lairez-vous? Oh!... Ah!...

— Ces dernières exclamations furent suivies du bruit d’un corps tombant sur le parquet. Le marié, hors de lui, fait céder la porte d’un coup de genou; il s’élance et arrive près de la jeune femme qui se tord dans d’horribles convulsions, Déjà la femme de chambre avait coupé cordons et lacet; et d’un seul regard l’époux infortuné put se convaincre de toute l'étendue de son malheur : il avait épousé une bossue dont les plus belles dents, achetées chez Désirabode, gisaient brisées sur le parquet. Furieux, désespéré, il s’enfuit en jurant de ne revoir jamais celle qui l’a si horriblement trompé. Mais le divorce est impossible ; cette femme portera toujours légalement le nom qu’il lui a donné, et quelque part qu’il aille, il aura toujours à redouter l'application

de la loi : Pater est quem nuptiæ demonstrant.

O vous ! qui vous sentez le courage d'affronter de tels dangers, que ce terrible exemple vous fasse apporter dans cette grave affaire toute la prudence qu’elle exige : ne négligez rien pour obtenir les confidences de la camériste ; car de même qu'il n’est pas de grand homme pour son valet, il n’y a pas de femme irré-

prochable pour sa femme de chambre : cette fille possède les se-

crets du cœur de sa maîtresse comme ceux de sa toilette : elle a surpris les uns et elle confectionne les autres; elle sait au juste le compte de la taieuse et de la modiste, la quantité de ouate qui

entre dans le corsage, etc., ctc., etc.

Ecoutez encore ce que dit à ce sujet le judicieux écrivain que

nous ne nous lassons pas de citer.

« Les stratagèmes de la coquetterie moderne ont été poussés aussi loin que possible. Les plus ingénieux mensonges ont été offerts en adoration au monde. Les cosmétiques , l’art du coiffeur, celui du dentiste , réalisent tous les jours les merveilles de la fontaine de Jouvence. Les couturières et les faiseuses de corsets ont élevé la baleine, la crinoline, la ouate et la piqûre jusqu'à la hauteur artistique de la plastique. Au moyen de toutes ces ressources et de ces supercheries , les disproportions d'âge, les inégalités entre la beauté et la laideur tendent tellement à s’effacer, en apparence du moins, que les femmes âgées finissent par se faire, à cet égard , assez d’illusion pour courir intrépidement les mêmes aventures que les jeunes. Dans les soirées, dans les bals, dans les concerts, dans les fêtes publiques, elles découvrent, ainsi qu'elles, leurs bras, leur poitrine, leurs épaules,

avec une naïve confiance en elles-mêmes et une libéralité bien-

veillante digne de l’âge d’or. »

[e) oO

Que vous en semble? n’y a-t-il pas là sujet à de graves médi-

tations ?

« Pendant quelques années, à partir de 1825, la coiffure

affecta une surcharge maniérée et extravagante,

C'était à la fois, sur les côtés, une masse de boucles épaisses ; sur le haut de la tête quatre à cinq coques, des nattes, un diadème de tresses construit de la main du coiffeur; un peigne placé de travers, et des nœuds de ruban juchés au milieu de

tout cela.

Comme le cuir chevelu ne pouvait pas porter une moisson de

cheveux aussi abondante, il fallait en avoir d'emprunt,

Une femme modeste ne s’en tirait pas à moins de deux fausses queues et de deux paires d’anglaises, ou mèches pendantes qu’on

fixait sur les côtés avec des peignes.

C'était le beau temps du commerce des cheveux.

Dans les foires de Normandie et de Bretagne principalement, où les marchands allaient s’approvisionner, souvent deux ou trois cents jeunes femmes cédaient leur chevelure pour un bonnet

ou un tablier.

Dans les brillantes réunions où triomphaient nos beautés aristocratiques , l’ardent jeune homme qui eût donné son sang pour posséder une mèche de cheveux de la femme adorée, ne se doutait pas qu’il se mettait l’âme à l’envers pour les cheveux morts d’une fille de basse-cour des environs de Coutances et de Quim-

perlé. »

L'année 1825 est une de celles qui doivent occuper le plus de

place dans les fastes de la mode.

Le sacre de Charles X, au mois de juin de cette année, excite l'imagination de tous les artistes qui s'occupent de luxe et de parure; les diamants, les bijoux de toutes sortes sont en grande faveur ; les tissus les plus transparents sont aussi les plus recherchés, ce qui s'accorde assez mal avec les tendances bigo-

tes de la cour ; mais la mode vit de contrastes.

Les femmes ne sont plus habillées, elles sont enveloppées dans un nuage de gaze si léger, qu’il laisse voir tout ce qu’elles n’ont pas intérêt à laisser deviner : les bas à jour permettent d'admirer la transparence de la peau ; le mouchoir brodé et garni de valencienne, tiendrait dans un tuyau de plume, et se paie jusqu’à

mille francs.

Les robes sont de plus en plus décolletées. Déjà, l’année précédente, la duchesse de Berry avait encouragé par son exemple cette tendance à la vérité, au point de scandaliser le roi Louis XVIII, qui lui dit un soir en la voyant partir pour le bal : « Prenez garde, ma fille, votre robe va tomber... Maiïsla leçon n'avait pas eu plus de succès que celle donnée par Marie-Thérèse à sa fille Marie-Antoinette, à propos de son extravagante

coiffure.

Malgré la bigoterie qui fait chaque jour des progrès sous le nouveau règne, les corsages descendent de plus en plus, et la jupe

seraccourcit ; les cagots s’en vengent en faisant rallonger les robes

des danseuses de Opéra, mais elles deviennent plus transparentes à mesure qu'elles s’allongent davantage, et le diable n’y perd rien.

Les culottes, les bas de soie blancs, les boucles d'or, l’habit à la française et l'épée ne se montrent plus qu'aux bals de la cour :

ailleurs le pantalon acquiert droit de cité, mais il est en même

temps menacé d’une nouvelle invasion féminine.

Nous disons nouvelle, parce que déjà, dans les deux ou trois années précédentes, quelques dames des plus hardies avaient tenté d'accomplir cette usurpation : sous un prétexte d'hygiène, elles avaient mis le pantalon sous la robe, mais cela avait eu peu

de succès. Cette fois l’entreprise mieux conduite réussit complétement.

Il faut l'avouer, nous le méritions bien : nos dandys n’avaient-

ils pas usurpé le corset, le rouge et l'éventail? Ce n’était qu’une juste représaille de ces honteux méfaits,

Pour se consoler de cet échec, les élégants mettent deux gilets l’un sur l’autre, et ils commencent à laisser pousser leurs mous-

taches, sans doute pour rappeler aux dames que :

Du côté de la barbe est la toute puissance ;

mais ce proverbe en action reste sans effet,

Les dames, à cette même époque, se montrèrent tout-à-coup

éprises des portraits en médaillon; elles en ornaient leurs brace-

lets, leurs agrafes, leurs ceintures; les portraits d'enfants étaient préférés : cela donnait à une jeune femme un air de mère de fa-

mille qui la rendait intéressante.

Ce ne sont pas seulement les théâtres, la littérature , la politique, les événements remarquables qui donnent alors de laliment à la mode; les crimes les plus épouvantables sont aussi

matières à parures.

Un scélérat, un monstre épouvantable, nommé Papavoine, égorge, dans le bois de Vincennes, deux enfants sous les yeux de leur mère. On croirait que le nom de cet exécrable assassin dût faire horreur à toutes les femmes, et particulièrement aux mères; eh bien! par une incroyable fantaisie de la mode, à partir de ce jour et pendant le reste de l’année, on n’habilla plus

les enfants qu’à la Papavoine.

Les hommes, de leur côté, se procurèrent le modèle du chapeau que portait le meurtrier lors de la perpétration du crime, et

les élégants se coiffèrent à la Papavoine.

Les dames, en 1826, adoptent le crispin, petit manteau sans collet et sans ouverture pour les manches, modification de la mantille, comme nous l’avons dit plus haut, et qui jusqu'alors n'avait appartenu qu'aux costumes de théâtre, ainsi que son nom

l'indique.

C'est aussi à cette époque que la philanthropie devient une

vertu à la mode; tout le monde veut être philanthrope. Il est vr:i qu'à ce jeu on ne peut rien perdre, et qu’il paraît facile d'y ga-

gner quelque chose.

On pleure sur ces infortunés criminels qui peuplent les bagnes; on publie un Journal des prisons qui a presque un succès de vogue ; on imprime sur le système pénitentiaire de forts gros volumes que personne ne lit, mais que beaucoup de gens croient ne pouvoir se dispenser d'acheter, attendu qu’ils sont vendus au

bénéfice de messieurs les voleurs et assassins.

Quelques années auparavant, on publiait tous les mauvais ouvrages au bénéfice des Grecs ; mais le Grec s’use, et on trouve

convenable de le remplacer par le bandit.

C'était pousser bien loin l’excentricité ; pourtant on ne s'arrête pas en si beau chemin : les femmes portent des colliers en or bruni qu’on nomme galères , on voit serpenter sur les gilets des hommes de grosses chaînes qui portent l’agréable nom de forçats, et l’on pare les jeunes personnes d’une sorte de collier en

velours qu’on appelle carcan.

En 1827, le célèbre Talma meurt, et à cette occasion les

femmes se parent de manchettes à la Talma.

Une tribu d’Osages est amenée des confins de l'Amérique à Paris ; on admire le teint cuivré de ces nouveaux hôtes de la France , et la couleur osage à une vogue de deux mois.

A la même époque, le pacha d'Egypte envoie au roi de France une très belle girafe qu’on loge au Jardin-des-Plantes où l’on vient l’admirer de tous les points des quatre-vingt-six départements, et voilà cette illustre étrangère si bien à la mode, que les manches à gigot sont forcées de lui céder le terrain : on fait des manches à la girafe, qui sontbientôt remplacées elles-mêmes par les manches à l’imbécille, d’où l’on revient aux manches à

gigot, faute de mieux ou faute de pire.

Les théâtres fournissent peu de chose à la mode pendant cette année, cependant on voit les pélerines à la vieille créées par

une actrice aimée.

Et puis les préoccupations politiques augmentent chaque jour :

le ministère Villèle a perdu la majorité ; sa chute est imminente.

Les hommes ont abandonné le manteau ; ils portent de longues

et larges redingotes blanches en castorine ou en alpaga.

1828 voit naître les voitures omnibus attelées de trois chevaux: les Dames blanches, dont les cochers font de la musique en

fouettant leurs chevaux, et les Tricycles montées sur trois roues.

C’est aussi vers la fin de cette année que les Parisiennes inventent le boa, sorte de fourrure en forme de serpent qui s’enroule autour du cou et tombe sur les épaules ; le boa de médiocre di-

mension se nomme chat, et le plus petit s'appelle rat.

Le chat et le rat passent vite; mais le Log a la vie plus dure;

il reste en faveur jusqu'en 1834, et les An glaises, qui l'ont adopté

un peu plus tard, le portent jusqu’en 1836.

La mode reste presque stationnaire pendant l’année 1899 : les chaînes et les bracelets en or sont remplacés par des bracelets et chaînes en argent à peu près de la même sorte ; les manches à gigot deviennent de plus en plus amples, mais sans changer de formes ; les tournures sont d’un volume scandaleux, et le visage d’une jolie femme est englouti dans les profondeurs d’un chapeau

dont la passe ressemble à une capote de cabriolet,

Après la révolution de 1850, il y eut encore un temps d'arrêt dans les caprices de la mode : les tendances républicaines l’effrayèrent ; mais cela dura peu, et bien que les grandes dames boudassent la royauté bourgeoise, et que les émeutes, les insurrections qui se succédaient fissent trembler les beautés de l’aristocratie financière, les marchandes de modes restèrent sur la

brèche et soutinrent bravement le choc.

Grâce à elles, les femmes renoncent enfin aux chapeaux à grandes passes adoptés dans les derniers temps de la restaura-

tion, pour prendre le chapeau bibi, gracieuse et coquette coif-

fure dont le succès est prodigieux.

Les hommes, de leur côté, adoptent le chapeau gris; ils portent les cheveux à la Périnet Leclerc et à la mal-content.

C'est en 1834 que les manches à gigot disparaissent tout à

fait, après un règne d’un peu plus de dix ans,

Les énormes tire-bouchons que les femmes portent depuis plusieurs années font place aux bandeaux et aux nattes à la Berthe; mais, en 1837, les tire-bouchons et les anglaises repren-

nent faveur.

Les corsages des robes se font à {a Berthe, et les manches à

la Françoise de Foix.

Les élégantes portent à leur ceinture des châtelaines, sorte de crochet en or où les dames du moyen-âge suspendaient Îes clés de leurs meubles, et où les Parisiennes suspendent leurs clés

de piano et de boîte à gants.

À partir de ce moment, les modes moyen-âge font fureur ; les

vieilles dentelles se vendent à un prix fabuleux.

On voit quelques robes à queue ; les paniers et la poudre osent

reparaître ; mais cela ne dure qu’un instant pendant le carnaval.

Dès 1898, la lutte s'était établie entre les châles et les man-

teaux.

Le cachemire de l’Inde, quoique maladroitement altéré par les fabricants du cachemire travaillant d’après des dessins envoyés de Paris, conservait toujours son prestige et sa dignité, comme les choses véritablement hors ligne dont la supériorité n’étant pas seulement conventionnelle, doit nécessairement triom-

pher du caprice.

Mais si le cachemire convient aux femmes grandes, il en-

gonce les petites; et puis il n’était plus de bon ton de se draper dans un cachemire; on le portait étendu sur lez épaules, etpendant comme Sur un porle-manteau ; cela suffit pour donner un ins-

tant l'avantage au manteau.

Après 1830 , le châle tartan fit tout-à-coup irruption dans le domaine de la mode ; mais ce fut une fantaisie qui passa rapidement : les petites bourgeoises elles-mêmes, qui l'avaient substitué au cachemire en bourre de soie, ne tardèrent pasà le dédaigner ,

etil tomba dans le domaine des cuisinières et des dames de la halle.

Le châle en crêpe de Chine qui déjà, à plusieurs reprises, était apparu à lhorizon, acquit tout-à-coup une grande faveur au commencement de l’été de 1838; le blanc à longs effilés était surtout en vogue, à cause de sa transparence et de la finesse de son tissu qui lui permet de se mouler sur la taille et de dessiner les

formes.

F Ses ondulations avaient leur poésie, et trahissaient dans celle qui le portait un de ces caractères de femme qu'il ne faut

pas laisser mourir sans confession,

Vint ensuite le châle tapis, dont la vogue dura deux ans. C’est alors aussi qu'apparut le burnous, manteau algérien détrôné un peu plus tard par le caban, et que, à l’écharpe en taffetas noir placée carrément sur les épaules, dont le règne fut court, succéda le mantelet, que l’on quitta pour le erispin et la visile, et que l’on reprit dix ans après.

Une récente innovation a cherché à nous apporter le mantelet cachemire; nous ne pouvons qu'applaudir à cette tentative; nous espérons avoir un jour des robes toutes tissées avec des dessins

différents pour les différentes parties du corps.

Mais quoi qu'il arrive, nous osons prédire que le châle ne sera pas détrôné, et qu’il demeurera le complément des plus brillantes

loilettes aussi bien que des plus modestes.

C’est que le châle se prête volontiers à toutes les exigences, et qu’il s'associe merveilleusement à toutes les formes, à tous les

mouvements, à toutes les démarches, à tous les airs, à toutes les

tournures,

11 ne faut qu’un peu de goût pour sentir quel chàle convient à telle robe ou à telle autre, pour comprendre le contraste et l’affi-

nité des couleurs et des étoffes.

Pourtant quelque facile qu’il soit d'éviter l’écueil, plus d’une femme d'esprit y a échoué : nous en citerons un exemple pris

parmi beaucoup d’autres.

Une riche veuve, jeune, brillante et jolie, avait inspiré à une

de nos célébrités artistiques une violente passion.

Elle-même était vivement éprise de l’homme qui l’adorait; mais à peine venait-elle de quitter le deuil, et les convenances ne permettaient pas qu’elle reçût lessoins de l'artiste avec trop d'empres-

sement.

Page 1