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MODE

Un soir pourtant, au sortir d’une fête où tous deux avaient

assisté, le soupirant obtint l’insigne faveur de conduire la dame

jusqu’à sa voiture ; puis, dans le trajet du salon à la cour. il devint ?

si pressant, l'amour l’inspira si bien, que la jolie femme émue,

vaincue, laisse son cœur imposer silence à sa raison, et permet

au soupirant de l’accompagner jusqu’à son hôtel.

Qu'on juge de la joie dont l’heureux mortel se sentit transporté!

à peine pouvait-il se contenir; son cœur battait à lui briser la

poitrine ; de ses yeux s’échappaient des étincelles électriques capa-

bles d’embraser le marbre, jamais il ne s'était senti si fort, et

pourtant il lui fallaitse faire violence pour ne pas chanceler come

un homme ivre.

Enfin on arrive à la voiture, la portière s'ouvre, et comme il

sent le bras de la dame frémir doucement sur le sien, il s’élance

pour saisir la pelisse ou le cachemire qui, dans sa pensée, ne

pouvait manquer de se trouver sur Les coussins de la voiture; en

effet, un tissu doux et moelleux lui tombe sous la main ; il s'em=

presse de le jeter sur les épaules de sa bien-aimée ; mais au même

instant, il reconnaît qu’au lieu d’un cachemire il n’a saisi qu’un

affreux, qu’un ignoble châle de poil de lapin! Un de ces châles

dont les marchandes de la halle ne voulaient plus déjà depuis

longtemps,

Le malheureux parvient à grand’peine à étouffer un cri d’in-

dignation et de dégoût près de lui échapper; mais ses forces

sont épuisées par cet effort suprême; sa tête tombe sur sa poi-

trine, et ne sachant ce qu’il fait, mais obéissant à ses nobles instincts , il s'éloigne comme un homme qui, frappé au cœur,

cherche la place où il pourra mourir en paix.

Pourtant il n’en mourut pas ; seulement il alla se coucher, et le lendemain en se réveillant il se trouva complétement guéri

de ce violent amour qu’il avait cru devoir être éternel.

Quant à la dame, bien qu’elle n’eût pas parfaitement compris la cause de cet accident, elle remplaça dès le lendemain son châle de poil de lapin par un riche cachemire ; mais le mal était sans remède, et cela ne put lui faire retrouver ce-qu’elle avait

perdu.

« Et pourtant, disait madame de Genlis à laquelle nous avons entendu raconter cette anecdote, et pourtant un châle de poil de lapin est une excellente chose, bien douce et bien chaude ; mais,

mon Dieu ! l'amour s’effarouche de si peu! »

Au commencement de 1838 , la mode se trouva à l’état de

calme plat ou à peu près.

Ce n’est pas que les fabricants, les modistes et les couturières manquent d'activité, non plus que les tailleurs, les chapeliers et les chemisiers ; les étoffes abondent, au contraire, elles sont si nombreuses que leur nomenclature suffirait à remplir un volume ; maisilsemble que cette trop grande quantité d’aliments soit pour

la mode une cause de malaise : il y a pléthore.

Heureusement un événement littéraire vint rendre le mouve-

ment et la vie à cette souveraine presque écrasée sous le poids de sa prospérité.

À force de dire que la tragédie était morte, les apôtres du romantisme avaient réellement achevé de la tuer, ce qui d’ail-

leurs n’était pas difficile, et n'avançait guère la fin de la moribonde,

Donc la tragédie était morte, bien morte et enterrée ; c'était la ferme croyance de tout le monde, excepté de messieurs les comédiens du roi, qui, ayant acheté tant de leçons de déclamation, voulaient continuer à les revendre, et pour y parvenir essayaient de temps en temps de galvaniser un cadavre déjà refroidi. Car, pour ces gens-là, un artiste dramatique n’est pas un être de grand cœur et de haute intelligence, capable de sentir, d'apprécier et de peindre tous les mouvements de l'âme; c’est un automate, une sorte de clavier qui répète une leçon notée sans s'occuper du reste. Ils veulent absolument qu'il soit impos: sible de ne pas crier ici, soupirer là, s’attendrir à tel mot, se

montrer calme à tel autre.

Les pauvres gens, malgré tous leurs efforts, voyaient le culte de leur Dieu s'amoindrir ; les élèves étaient de plus en plus rares ; mais voilà qu'un jour un de ces hardis novateurs, qui avait puissamment concouru à inaugurer la nouvelle école , s’ennuyant et

cherchant quelque paradoxe à caresser pour ranimer sa verve,

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s’avise de jeter les yeux sur le Théâtre-Français, dont le public,

depuis longtemps déjà respectait la profonde solitude.

Oril y avait alors dans le monde dramatique une pauvre jeune fille maigre, sèche, aux formes anguleuses, qui, n’ayant pu parvenir à jouer passablement le vaudeville sur une scène de troisième ordre, avait pris le parti de se vouer à Melpomène, et moyennant une certaine quantité de leçons de déclamation, elle s'était fait admettre au Théâtre-Français, où ses débuts s’étaient

sagement faits incognito.

Notre écrivain, ayant besoin de se faire une affaire de plume pour s’entrenir la main, aperçut cette artiste un soir qu’il venait de s’éveiller dans sa loge au milieu d’une scène. « Bon! fit-il, voilà mon paradoxe trouvé, » Et le lendemain il écrivait dans son

journal :

« O Welches! vous dites que lart se meurt, que les véritables artistes manquent... vous pleurez sur des ruines, et

vous ne voyez point la merveille que vous avez sous les yeux.

« Cessez donc de pleurer ; allez au Théâtre-Français entendre la divine Rachel dans les Horaces, et à moins que vous n’ayez le cœur ossifié, vous le sentirez battre aux imprécations de cette

Camille divine. »

Il y avait quatre colonnes sur ce ton.

La spirituelle critique s'attendait à la controverse; c'était ce

qu'il cherchait ; il ne la trouva point : on le prit au sérieux ; la foule se porta au théâtre depuis si longtemps abandonné. Moins de quinze jours après, la jeune actrice était définitivement placée au premier rang des divinités dramatiques, et comme la vogue

s’appuyait cette fois sur le talent, elle dure encore.

On sent bien que la mode n’eut garde de négliger cet immense succès : on fabriqua en toute hâte des étoffes Rachel, des gazes, du crêpe Rachel, des chapeaux Rachel; on eut des voitures Ra-

chel, on monta à cheval à la Rachel.

Ce fut une véritable rage, une sorte d’adoration frénétique ; les dames du plus haut parage n’allaient au Théâtre-Français que pour admirer Rachel, et il n’en était pas une qui ne tint à honneur de lui jeter son bouquet, bouquet souvent payé au poids

de l'or, et qu'une même soirée voyait naître et mourir.

Nous avons bien eu les draps d’Isly, les étoffes Mazagran, à propos des hauts faits de nos soldats en Afrique ; mais cela ne fit que passer, tandis qu'aujourd'hui même les modes Rachel ne sont

pas encore entièrement abandonnées.

Cependant l’activité des fabricants ne se ralentit pas ; les artistes en nouveautés et en modes font des efforts prodigieux pour empêcher le mouvement, né d’un si heureux hasard, de se ralentir, et grâce à eux l’amour du luxe pénètre jusque dans les classes les plus infimes ; ce ne sont plus seulement les petites marchandes, les modestes bourgeoises qui se rangent sous les bannières de la mode; mais encore les grisettes et jusqu’aux plus

humbles ouvrières,

Il est vrai que le génie industriel aplanit singulièrement les voies devant elles : par lui les dentelles, le velours, le cachemire sont mis désormais à la portée de toutes les bourses ; sous des mains habiles, le coton, en véritable Protée, a pris toutes les formes ; il s’est caché sous tous les masques; il est devenu velours , tulle, dentelle , il a singé la laine et la soie, et il a pénétré jusque dans le mérinos que l’art du teinturier achève de

transformer en cachemire.

Ce faux luxe ne put avoir que de déplorables résultats ; car on ne s'arrête point sur cette pente, et le clinquant qu’on acquiert à

grand’peine ne fait qu'aviver le désir de posséder l'or pur.

Et puis l'éclat de ces richesses menteuses est de si peu de durée ! etilest si difficile de renoncer à briller quand on a brillé un

jour !.…

N’empiétons pas sur le domaine du moraliste. Ce n’est pas que nous n’ayons suffisamment sondé les profondeurs du mal; ses causes et ses conséquences nous sont connues ; Mais nous n'y sa-

vons point de remède, et nous n’avons pas mission d’attrister les

gens.

Les tentatives de ces pauvres filles d'Eve déshéritées, pour prendre quelque part à ce qu’elles regardent comme une des plus douces joiesde ce monde, excitentl’indignation des grandes dames: comment souffrir qu’une boutiquière soit vêtue, en apparence du

moins, comme une duchesse ?.…

Allons, ministres de la mode, c’est à vous qu’il appartient de

lever cette difficulté; frappez vos fronts puissants afin qu’il en

sorte de nouvelles merveilles...

Vivat! voici des turbans faits d’un nouveau tissu d’or, du foulard de Memphis, du gros de Tydaris et de Sidon, des points

d’Armenie..….

Mais cela est trop brillant, trop précieux pour être logé bourgeoisement : de même que la boutique s'était faite magasin, le magasin se fait salon ; les vitres sont remplacées par des glaces, les comptoirs ont fait place aux riches fauteuils, divans, causeuses ; le cabinet d’une couturière est plus somptueux que celui d’un ministre; et c’est dans un fantastique et délicieux boudoir

que la marchande de modes reçoit ses clientes.

Les robes qui, en 1838, étaient déjà d’une ampleur extraordinaire, deviennent de jour en jour plus amples encore; il n’entre pas moins de quinze mètres d’étoffe dans la robe d’une riche bourgeoise ; celle d’une grande dame en exige dix-huit mètres. Les plis et les fronces de la jupe se multiplient à l'infini ; les sous-jupes en crinoline aidant, une femme, en grande toilette, peut donner une juste idée de la célèbre mère Gigogne, et l’on est tenté de se demander ce qui va surgir de cette espèce de montgolfière qui

semble près de s'envoler.

Mais pendant que les dames s’ingénient à pousser le luxe de la toilette jusqu'à ses extrêmes limites, le costume des hommes tournait de plus en plus au vulgaire et au trivial : les lions du jour s’ensevelissent dans des pareuses, des palelots-sacs, et quelques-

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