‹ Les Parures, fantaisieChapitre 3 sur 21 · CHALE. DJ · texte numérisé non relu

CHALE. DJ

— Eh bien ! puisque vous avez daigné me sourire, après avoir pleuré, — dit Sedom d’un ton amoureux, — je vous donnerai le chile-pagode.

— Qu'est-ce que le châle-pagode ?

— Ilest seul et unique dans son genre; il coûte vingt-quatre mille francs, et il a été fait pour sir William Bentinck, qui l’a donné à une cantatrice du théâtre du roi, à Londres; et cette cantatrice me l’a vendu dans un moment de gêne, sans l'avoir porté. Ac-

ceptez-vous ?

— Oui, mon cher mari, — s’écria Valérie en sautant de joie. — Eh bien! je l’ai vendu hier à la princesse Bagration.… — Ah! mon Dieu! — s’écria Valérie en pâlissant.

— Mais soyez tranquille, belle Valérie ; il est vendu, mais il

n’est pas livré.

Quand on viendra le prendre demain, je dirai que je me suis

marié, dans l'intervalle, et que ma femme l’a pris violemment. — Oui! oui! c’estcela! — dit Valérie en battant des mains.

— Et maintenant, Valerie, — dit Sedom en embrassant sa femme, — serez-vous joyeuse à votre bal de noces qui va com-

mencer !

— Oh! très joyeuse, mon ami!

— Allons au bal.

Le ministre a autorisé le nom de Sedom en 1839,

ol LES PARURES.

Les époux Sedom ont fait une très brillante fortune, ont quitté les affaires, etils habitent un château délicieux dans la vallée

de Montmorency.

Madame Sedom ne porte plus le châle de sir William Bentinck ; il est embaumé au camphre, dans un carton, depuis dix-neuf ans.

Elle le conserve en souvenir ; mais elle se fait remarquer par l’é-

légante négligence avec laquelle elle porte celui beaucoup plus

simple qui lui a succédé.

Vous connaissez tous la rue de Clichy : c’est un des plus char-

mants quartiers de Paris, surtout à cause des nombreuses mai-

sons d'éducation pour les jeunes demoiselles, qui s’y alignent des deux côtés , jusqu’à la barrière, immortalisée par le maréchal Moncey, le père la Tuile et Horace Vernet, le peintre de toutes

nos gloires et de tous nos malheurs.

Au milieu de la rue de Clichy, larue de nos gynécées, on remarque l'institution de madame Desobri.

C’est une jolie maison bâtie dans le style de la nouvelle Athènes, entourée d’une grille en manière de clôture, avec un vaste

jardin et une vue très étendue sur la campagne.

La directrice qui l’a fondée est une institutrice émérite qui ,

depuis quinze ans, a su gagner la confiance publique.

Elle est secondée habilement par une sous-maitresse, mademoiselle Vauthier, qui, après avoir été une de ses plus brillantes élèves, est devenue son associée dans l’administration de l’éta-

blissement.

Mademoiselle Vauthier était sans fortune : elle s’est vouée à l'éducation comme les jeunes gens pauvres se vouent au sacer-

doce.

Du reste, c’est un sacrifice qui lui a peu coûté, car elle aime le travail, et son ardeur à savoir trouve chaque jour dans

l'étude un foyer nouveau qui l’excite et qui l’alimente.

Elle a vingt-cinq ans, et sans être belle dans le sens rigoureux du mot, elle a une de ces figures intellectuelles dont le charme

principal est dans la physionomie.

Un peu pédante, comme la plupart de ceux qui, par état, pratiquent la pédagogie (l’enseignement public), mademoiselle Vau-

thier rachète ce léger défaut par des qualités aimables :

Elle est l’amie de presque toutes les pensionnaires, la confi-

dente de quelques-unes.

Parmi les dernières, nous citerons surtout la jeune Léa, dont le père, créé pair de France par Louis XVIII, porteun nom aris-

tocratique.

C’est une charmante fille au teint frais et rosé , aux cheveux blonds et soyeux qui retombent en grappes gracieuses le long de ses joues, à la bouche vermeille, au sourire fin et légèrement

moqueur.

Mademoiselle Vauthier aime Léa comme sa fille, et Léa a pour sa Sous-maitresse un attachement profond , une déférence res-

pectueuse.

On sait que chaque pensionnaire a généralement un goût vif et décidé pour une chose quelconque, un caprice d'enfant qui

ne l’abandonne qu’après avoir été entièrement satisfait. Le goût, le caprice de Léa, c'était une bague, un anneau.

Elle ne pouvait voir sans envie un de ces bijoux au doigt

d’une femme.

Elle essayait avec ume convoitise indicible toutes celles de ses

jeunes amies.

Elle hâtait de ses vœux le jour où il lui serait permis de

montrer sa main parée d’un semblable ornement,.

C'était enfin entre elle et mademoiselle Vauthier le thème qui

habituellement défrayait leur conversation.

— Que vous êtes heureuse, mademoiselle Vauthier, disait mgé-

nument la jeune fille !

Vos doigts rayonnent et chatoient comme des diamants taillés

à facettes, tandis que moi...

— Que tu esenfant, ma pauvre Léa!

Ces bagues que tu admires, ne méritent pas d’être enviées : 8 Î

L'une renferme dans son chaton des cheveux de ma mère, de

ma mère que j'ai perdue l’année où tu es entrée ici. || L'autre me vient de ma tante, morte l’année suivante. | Celle-ci est un cadeau d’Augusta le jour de son mariage.

Celle-là, cette rose, m'a été donnée par madame la comtesse

Il | du Parc, dont j'ai élevé la fille.

| — Ah !aui, Amélie, qui avait de si beaux yeux noirs et des

toilettes si élégantes...

— Enfant! !

| — Eh bien! que vois-tu là de si digne d’envie?

(IL Je te l’ai dit : la bague, l'anneau , c’est l'emblème de la sujé-

| tion, dé l’asservissement, de l’esclavage.

Dans l'antiquité, il en était déjà ainsi :

{| | Les Gaulois portaient à leurs bras des anneaux de fer qu'ils

| n’ôtaient qu'après avoir vaincu leurs ennemis.

Ces anneaux étaient un signe de fidélité à la foi jurée, d’esclavage du serment que faisaient les Gaulois d’exterminer par

les armes les peuples des nations rivales.

Les chevaliers carthaginois, les chevaliers romains, portaient

des anneaux d’or qui étaient, non seulement une marque de distinction de l’ordre, mais encore un symbole des devoirs civiques

qui étaient imposés à chacun de ses membres.

Les chevaliers ne se séparaient jamais de leur anneau, pas plus

que le prisonnier ou le forçat n’est séparé de sa chaîne.

— Anneau grossier et retentissant qu’un lourd marteau a rivé

à son poignet ou à son pied.

— Je ne te parlerai pas, ma chère enfant, des anneaux qui se suspendent aux ailes du nez des femmes de certaines peuplades de l'Asie et de l'Afrique : ce sont moins des attributs de coquetterie primitive que des témoignages visibles et matériels de l’asservis-

sement de la femme par l’homme.

— Mademoiselle Vauthier, dit Léa,

— Je vous remercie de la petite leçon d'histoire que vous venez

de me donner en passant.

— On pourrait causer tout un jour, ma chère Léa, sur les anneaux et les bagues ; pour cette leçon, puisque tu veux bien l’appeler ainsi , je te dirai encore que la planète de Saturne porte un anneau, et M. de Chateaubriand prétend que cette distinction la

fait ressembler à une veuve inconsoluble.

Cependant, l’éducation de Léa, en ce qui est des leçons du pensionnat, était terminée :

La jeune fille, après avoir eu la meilleure part des prix et des

ES

couronnes distribués solennellement et annuellement à la maison

El de madame Desobri, était revenue au sein de sa famille,

Son entrée dans le monde , sous l’aile de sa mère, sa fréquentation des bals, des spectacles, des concerts, lui avaient fait vite

oublier ses camarades de pension ; mais elle avait continué à voir

souvent mademoiselle Vauthier qui dinait tous les samedis à l’hô-

tel du noble pair de France.

La sous-maîtresse raillait quelquefois son ancienne élève à l’endroit de la fantaisie de celle-ci pour les bagues, ét Léa, en dépit des railleries, restait fidèle à son culte, comme un enfant à l’amour

d’un joujou préféré.

(l Léa s’épanouissait au contact du monde commé une fléur aux

rayons du soleil :

quil Sa beauté avait pris des développements qui n'étaient plus d’une pensionnaire de quinze ans et lui avait fait de nombreux

admirateurs.

| Un jour, au bal de l'ambassadeur d'Autriche, elle attira l’at-

(AN tention d’un jeune diplomate, M. le vicomte Gaston de Valbrun,

qui oublia sa gravité jusqu’à danser deux fois avec elle.

Ce Metternich en herbe avait de la distinction dans la figure

et dans l’esprit, ce qui ne gâte rien, même en diplomatie.

Il se fit présenter chez le père de Léa , et par ses assiduités

aux moindres volontés de la jeune fille, ilne tarda pas à lui plaire.

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