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Il était riche et bien né, il avait devant lui les promesses d’un
magnifique avenir :
Il fut agréé par les parents de Léa dont il demanda la main,
Le mariage fut célébré à Saint-Thomas-d’Aquin, et la corbeille de mariage témoigna victorieusement du goût élevé de M. Gas-
ton de Valbrun.
Le lendemain de ce jour si important dans la vie d’une femme, la vicomtesse recevait dans l'intimité mademoiselle Vauthier qui
la questionna un peu indiscrètement.
La vicomtesse était radieuse comme une fiancée, ou pour mieux dire, comme une jeune mariée qui entre dans le premier quartier
de sa lune de miel.
— Tu es donc bien contente, bien heureuse, disait la sous-maî-
tresse en embrassant Léa ?
— Et comment ne le serai-je pas ?
— Mon mari m'a donné de si belles parures.
— Tenez, mademoiselle Vauthier, avez-vous vu une plus jolie
bague que celle-ci?
— C’est un anneau de mariage.
Et Léa riait malicieusement en regardant son amie,
— Ma chère enfant, lui dit mademoiselle Vauthier, après l'avoir
embrassée de nouveau, rappelez-vous ce que je vous disais un
jour, en vous professant une leçon sur les anneaux et les bagues. Ces bijoux sont toujours des emblèmes de servitude. Mais il y a des différences entre les esclavages. Les uns sont durs à subir , les autres sont doux.
Aujourd’hui vous entrez dans la charmante servitude de l’affec-
tion ; votre bague vous l’atteste,
Cet esclavage pour les femmes est préférable à la liberté.
Ceci commence par la formule des contes de fées.
Il y avait autrefois, dans la ville sainte de Bengador, au bord du Gange, un jeune émir qui vivait dans une grande pureté de
mœurs domestiques, chose rare en Asie.
Cet émir n’avait point de sérail, ou pour mieux dire, son sérail n’était composé que d’une seule femme dont la beauté eût éclipsé
quarante beautés de Jellalabab.
Cette femme, plus belle qu’un sérail complet, se nommait
Mahia, ce qui signifie douce, en vieux sanscrit,
Mabhia était née à Ormus; elle avait des yeux superbes, qui s’ouvraient comme deux amandes d’Arabie, quand elles éclatent au soleil dans leur maturité ; son teint avait une fraîcheur dorée qui ravissait le regard ; sa bouche était un écrin de corail, où s’alignaient de petites perles fines ; mais son plus grand charme était dans ses cheveux, que les poètes du pays Comparaïent au torrent
du Gouroul qui tombe dans une ombre noire comme de l’ébène
en fusion.
Ces poètes exagéraient peut-être, selon l'usage des poètes orientaux qui ne se contentent jamais d’une comparaison raisonnable, mais en restant dans les termes de la réalité bourgeoise, la chevelure de Mahia pouvait être comparée à celle de Béré-
nice qui à mérité l’honneur de figurer parmi les constellations.
Lorsque Mahia, le soir venu, faisait, loin des profanes, ses ablutions dans un frais bassin, formé par le Gange, sous le kiosque de l’émir, ses cheveux la couvraient comme un voile flottant , et lorsqu'elle sortait de l’eau, elle s’enveloppait de ce tissu naturel,
comme de la tunique de la pudeur.
L’émir, qui était poète aussi, en sa qualité d’émir , avait composé une foule de vers sur les cheveux de Mahia ; il ne se lassait jamais de les prendre, par tresses, dans ses mains caressantes, et il leur donnait toute sorte de formes charmantes qui se prê-
taient aux comparaisons de ses vers.
1 avait surtout composé beaucoup de pantouns, qui sont Îles
sonnets du pays.
Chaque peuple a ses sonnets, mais les Italiens en ont beaucoup plus que les autres nations ; et les Indiens ont beaucoup plus de
pantouns que les Italiens n’ont de sonnets.
Nous allons donner une idée de cette galanterie poétique de l’émir, en traduisant au hasard, en vile prose, un de ses plus beaux
pantouns ;
À Mahia,
«Le Jémidar va moissonner le riz dans la plaine du Triplicam,
et il roule dans ses mains les gerbes ondoyantes ;
€ O Mahia ! tu es une rizière d'amour , et ton émir est semblable au moissonneur, quand il assemble en gerbes tes beaux
cheveux !
« Le batteur de riz agite avec ses mains les chalumeaux, et les
fait ruisseler au vent du fleuve.
« Ainsi, ton émir, Ô Mahia! aime à livrer ta chevelure vaga-
bonde au souffle embaumé du fleuve saint ! »
Nous ne faisons pas de pareils vers aux femmes , nous poètes
occidentaux , parce que les hommes nous railleraient,
Les femmes comprennent tout et ne raillent pas les choses de l'amour ; elles ont un sens de plus que nous, le sens poétique ;
nous avons un sens de plus qu’elles, le sens moqueur , ou en
d’autres termes, le bon sens.
Quelquefois des marchands, venus de Perse ou d'Arménie, se présentaient à la porte du palais de l’émir, en proposant la vente d’une esclave de choix ; par curiosité indolente , l’émir regardait quelques instants cette marchandise vivante et la congédiait avec
le marchand d’un signe de la main.
Les cheveux de l’esclave descendaient à peine sur les épaules: C'était à sourire de pitié.
En sortant à travers la ville , les marchands disaient :
— L'émir doit avoir un bien beau sérail puisqu'il a refusé notre
marchandise,
Et on leur répondait :
— L'émir n’a qu'une femme, la belle Mahia aux cheveux
sans fin.
C'était le surnom de Mahia.
Un marchand arménien, nommé Koëb, ou Koreb, le nom importe peu, s'étant vu refuser neuf fois par l’émir, résolut de tirer
une vengeance terrible de ces dédains.
Il se lia d’une étroite amitié avec les domestiques de l’émir, et
connut bientôt toutes les habitudes les plus secrètes de la maison.
Un soir, un peu avant le coucher du soleil, Koëb, qui venait de subir un nouvel affront, après avoir présenté à l’émir la plus belle des esclaves, se déshabilla complètement et se plongea dans le Gange, comme un fakir qui veut se noyer pour monter au ciel
par le chemin de l’eau.
Koëb ne voulait pas se nover ; il nagea entre deux eaux lus- O ‘ , , x , : . 7 . c {fl qu'au petit golfe où s’avançait le kiosque de l’émir, et ne voyant personne au balcon, il se cacha dans un massif de tulipiers jaunes |
et de fleurs stagnantes de nénuphar.
Le vindicatif Arménien tenait à la main un crick à deux tran-
chants bien effilés.
Celui qui l'aurait vu ainsi armé, ainsi posté, aurait dit : Cet homme médite un assassinat.
Voilà comment toutes les conjectures sont presque toujours des
erreurs.
La belle Mahia ouvrit une petite porte d’acajou qui fermait une haie vive de rosiers de Bengale, et parut sur la rive des ablu-
tions, n'ayant d'autre vêtement qu'un sari fort léger.
Elle laissa tomber le sari et avança le pied droit pour essayer la température de l’eau du Gange , comme fait une Européenne
aux bains de mer.
Au même instant, Mahia vit tomber sur sa bouche une main
nerveuse, et luire devant ses yeux un poignard. — Pas un cri, ou tu es morte ! dit une voix à son oreille. Mahia s’évanouit , absolument comme aurait fait une Européenne en pareille situation. Quand elle reprit ses sens, elle poussa un cri de douleur...
Sa belle chevelure avait disparu; elle était chauve; il ne lui restait plus que sa beauté, trésor vulgaire qu’on trouve dans tous
les sérails.
Le marchand arménien avait réussi au-delà de tous ses souhaits, car il ne comptait pas sur un évanouissement qui le dispenserait
d'user de violence.
Rien ne peut dépeindre le désespoir de l’émir, lorsqu'il revit
Mahia chauve, comme un cèdre de Phénicie âgé de mille ans. Je vais venger cet affront! s’écrie-t-il !
Je veux mettre Bengador à feu et à sang, pour punir le cou-
pable.
Mes armes !
Mes soldats !
Mes chevaux !
Mahia fut alors bien inspirée,
— Mon doux seigneur, dit-elle, cet affront ne me vient pas des hommes, mais des dieux ; ainsi renoncez à toute idée de ven-
geance.
J'ai plongé ma tête dans les eaux saintes du fleuve, et avec un sentiment d’orgueil que les dieux ont voulu sans doute punir,
ma chevelure est demeurée au pouvoir de ces êtres invisibles
qui exécutent les ordres de Myhassor.
À ce nom de Myhassor, l’émir trembla comme un jeune pal-
mier au vent du midi.
Mahia donna même ensuite de nouvelles et bonnes raisons pour démontrer à l’émir qu'aucun homme ne l'avait souillée de sa
main profane, et que cet affront était l’œuvre des dieux.
En démontrant cela, Mahia ne courait pas le risque d’être ré-
pudiée; c'était Myhassor qui avait coupé ses cheveux. Allez vous venger de Myhassor !
L'émir consola de son mieux la belle Mahia , et lui promit de
l'aimer chauve, comme il l’aimait avec ses cheveux.
Hélas ! il fit cette promesse d’une voie si faible, que Mahia
trembla pour l'avenir de cet amour.
Les femmes orientales ont toujours des ressources de coquette-
rie qui triomphent souvent,
Mahia, un jour, prit une ceinture de laine fine et légère comme une succession d'ailes de colibris, et ceignit ses tempes et son front de cette parure en la roulant avec une grâce exquise de
contour.
Elle se regarda au miroir d’une fontaine , et se sourit comme la première femme qui mit la première rose dans ses cheveux ,
pour plaire au premier homme, dans l’idylle de l’Eden.
L'émir, en voyant Mahia coiffée de cette façon, poussa un cri de joie et la trouva beaucoup plus belle qu'avec des cheveux ; cette illusion d’ailleurs lui était chère, et il ne demandait pas mieux
que de se tromper.
Mahia fut d’une coquetterie admirable: elle changea cinq fois
en un jour, la forme, la couleur et la disposition de sa nouvelle
coiffure.
À chaque changement, elle venait sourire à l’émir, qui finit par déclarer que les cheveux étaient insupportables à voir, et que toutes les femmes de Bengador seraient obligées, par un
décret, d'adopter la coiffure inventée par la belle Mahia.
Les femmes orientales ne demandent pas mieux que de subir
des décrets qui leur imposent de nouvelles coiffures.
Au bout de quelques jours, le beau sexe bengadorien, enfermé au harem ou libre de ses actions, se coiffa très gracieusement
selon la nouvelle mode appelée Dashour ou turban,
Toutes les modes ont des origines mystérieuses , comme celle
du turban.
Mais l’histoire ne s’arrête pas là.
Un an après, on vint annoncer au sublime émir qu'un marchand d'esclaves proposait une jeune fille dont la beauté n'avait
point d’égale sur les continents et les archipels.
L’émir sourit, et comme il s’ennuyait, selon l'usage des rois,
des sultans et des émirs, il fit le signe nonchalant qui veut dire : Faites entrer.
Le marchand était ou paraissait être un vieillard octogénaire et idiot ; un vieillard usé par le commerce des esclaves blanches, noires et bronzées ; en apercevant l’émir, il se prosterna et baïisa
la poussière de ses pieds.
L’émir le releva en souriant, et s’asseyant sur une pile de cous-
sins, il demanda l’esclave.
Le marchand retroussa la portière et dit d’un ton de maître :
— Viens ici, Naourah (félicité des yeux).
Naourah était un vrai chef-d'œuvre : sa chair semblait être tissue avec des rayons de soleil ; elle ressemblait à une de ces nymphes
océanides, dont parle le divin poème du Ramanaïna.
L'émir cessa de sourire, comme un homme qui s'apprête à
aimer, chose toujours sérieuse ; il regarda Naourah , et ses regards errèrent et moururent, comme dit le grave Montesquieu,
dans son poème libertin du Temple de Gnide.
Hélas ! il n’y a point d'hommes graves, pas même Montes-
quieu !
Aussi avons-nous des révolutions tous les Cinq ans.
Ge n’était pas la beauté de la jeune esclave qui avait complétement ébloui notre émir ; ses mains délicates déployèrent une chevelure superbe, plus noire et plus abondante que celle que por-
tait Mahia avant l'invention du turban.
Les beaux cheveux !
S'écria l’émir ; je n’en ai jamais vu de plus beaux.
Heureusement Mahia ne pouvait entendre cette désolante et si impolie exclamation.
Le marchand inclina stupidement la tête , de l’air d’un homme
qui n’attache pas une grande importance à la beauté des cheveux.
L'émir était en extase, et son imagination orientale avait épuisé
toutes les images et les comparaisons qu'une belle chevelure peut inspirer.
Le marché fut vite conclu, quoique le marchand eût demandé un prix infini,
LE TURPBAN. 73
L'émir paya et ne regretta pas son or, du moins pour le
moment,
La nouvelle esclave fut présentée à Mahia, qui lui fit un assez bon accueil, chose qui contrarie nos mœurs européennes , parce
que la jalousie est une preuve de haute civilisation.
Mahia montra le palais et les jardins de l’émir à Naourah , qui
regarda toutes ces beautés avec de naïfs transports de joie. — Comment passe-t-on le temps ici?
— Demanda la jeune esclave avec candeur.
— On joue du luth.
— Ah! j'aime le luth à la folie.
Et ensuite?
:. — On brode à l’aiguille.
— Très bien ! voilà ce que je n'aime pas.
— Ensuite?
— On prend des leçons de danse d’une célèbre Aspara. — Oh ! j'aime la danse ! je prendrai des leçons.
— Après?
| . . ) { — On fait des parfums de fleur de rosier. AL
7h LES PARURES.
— Je ferai des parfums.
il | — Est-ce là tout ?
Lo — On se baigne dans un charmant bassin, sous le kiosque du
palais.
— Voilà ma passion!
— Je nage comme un leu-tzée !
— S'écria l’esclave en battant des mains avec une joie enfan-
tine.
— Je veux me baigner tout de suite, si c’est possible.
— Que fait notre maître et notre époux, en ce moment ?
— Il s'occupe des affaires de l’État.
— Qu'est-ce que cela veut dire?
| — Cela veut dire qu’il dort, dans un hamac, bercé par un
esclave,
Cet exercice dure quatre heures ; mais avant de s’y livrer,
l’émir fait annoncer partout qu’il va s'occuper des affaires de I | l'État.
— Alors, rien ne nous empêche d’aller nager dans le bassin
du kiosque ?
— Sans doute; je vais vous y conduire, suivez-moi.
Mahia montra donc le chemin du rivage à l’esclave, et elle resta
dans le kiosque, pour assister à un exercice de natation qui pro-
mettait d’être fort curieux.
L'esclave entra dans un massif de hauts tulipiers, comme ayant l'intention d'y suspendre les vêtements dont elle allait se débarrasser avant de se mettre à l’eau, et Mahia prit son luth
pour chanter un pantoun.
Une heure s’écoula et aucun bruit ne se faisait entendre du côté
du bassin.
Mahia était fort inquiète ; elle avait déjà chanté trois pantouns
et ne voyait rien paraître à la surface des eaux.
Elle avait oublié de demander son nom à la jeune esclave, et ne sachant comment l'appeler, elle descendit du kiosque et la
chercha partout.
Elle ne la trouva pas.
À force de fouiller tous les recoins du taillis des arbustes riverains, elle vit flotter aux branches d’un jeune liquidambar une chevelure superbe qui, sans doute ,.ne paraissait pas apparte-
nir au règne végétal.
D'abord Mahia recula de peur devant cette espèce d'apparition ; puis elle fit quelques pas, et osa même toucher du bout des doigts
ces longs cheveux qui avaient perdu leur tête natale.
Enfin, après un long examen, elle reconnut, malgré une cer-
taine variété dans la nuance, que ce trésor capillaire lui appar-
tenait; mais que l’art d’un coiffeur avait assujéti les racines de cette chevelure à un centre commun, en forme de calotte légère,
ou pour mieux dire de réseau concave de la plus grande finesse.
Mahia voulut faire une épreuve à l'instant même ; elle ôta son turban et se coiffa de ses anciens cheveux, qui reprirent naturellement leur place, grâce à l’artifice du coiffeur inconnu, mais
très ingénieux.
La jeune femme se laissa emporter par le délire d’une joie folle; elle venait de rertrer dans toute sa beauté première, et quoique peu jalouse, elle s’estimait fort heureuse de n’avoir plus de rivale chevelue à craindre, et plus d’association inquiétante dans l’amour de l’émir. :
Le soir venu, elle parut devant l’émir, laissant flotter sous son turban les longs cheveux noirs qui l'avaient fait tant aimer autrefois, et n'eut pas de peine à lui persuader que la divinité du Gange qui lui avait ravi ses cheveux les lui avait rendus, etque la nouvelle esclave, dans un accès de désespoir, causé par ce prodige, s'était précipitée dans le fleuve saint, et ne re-
paraîtrait plus probablement au palais.
L'émir était crédule comme les amoureux orientaux et même occidentaux ; il bénit la divinité du Gange, et promit de se con-
tenter de l’unité dans son sérail.
Le marchand Koëb,"enchanté de sa spéculation qui était aussi
une vengeance, récompensa l’esclave en lui donnant sa liberté.
Ainsi, presque toutes les frivolités de la toilette ont été inven-
tées par un défaut.
Une femme qui avait des mains laides a inventé les gants ; une autre, par d’autres raisons, a inventé les fichus; une autre, pour corriger le tort des absences, a inventé d’autres artifices ; une sultane chauve a inventé les turbans ; ce qui n’a jamais empéché, ce qui n’empêchera jamais de voir ces frivolités etces inventions artificielles portées par des femmes auxquelles on peut dire
comme à Zaire, en turban :
L'art n’est pas fait pour toi, tu n’en as pas besoin.
On aime à rebondir, dans un récit, d’un hémisphère sur un autre, par le chemin de fer de la pensée; on aime aussi à passer d’une chose frivole à une chose grave, et d’une histoire courte à une histoire longue; toutes ces variétés viennent en aide à l’in-
térêt, qui est la seule règle d’un narrateur.
Voici maintenant la parure la plus célèbre ; le tissu par excellence, LE VOILE.
Iciles proportions du récit doivent grandir avec le sujet.
Les hommes ont inventé les remparts pour protéger l'honneur
des villes, et les femmes ont inventé les voiles pour se pro-
téger.
Plus le tissu est léger, plus il est respectable,
Le mur de soie doit être plus sacré que le mur de granit.
Une vénérable mère disait un jour à sa fille: — Je mourrai bientôt, ma fille, et je te laisse, avec un regret, sur une terre et dans un pays où les plus grands périls t’attendent. Notre famille a des ennemis puissants chez les hommes d’une autre famille, et je sais que des serments criminels, prononcés dans d’horribles
orgies, te menacent...
— Moi, ma mère ! interrompit la fille.
— Écoute-moi jusqu’au bout, mon enfant. Ces serments ne menacent pas ta vie... Les hommes qui se vengent d’une femme ne la tuent pas... Nos ennemis, lestiens, sont des ennemis impla- |
cables. Ils ont juré de se venger, ils se vengeront, c’est pourquoi
ne me regarde pas avec cet œil inquiet et effaré, Ecoute-moi: ce que je vais te dire est d’une mère tendre ; il faut qu'avant de
mourir je t’aie armée pour le combat.
Tu connais parmi mes écrins, un coffret parfumé que je n’ai
Jamais ouvert devant toi, que je n’ouvre jamais. Ce coffret renferme ce que nous possédons de plus précieux.
Jadis nos pères étaient en guerre perpétuelle avec les Sarrazins. Ceux-ci vinrent un jour jusqu'au monastère de Cochamba, célèbre
par la richesse de ses reliquaires et la vertu de ses religieux.
Il y avait surtout à Cochamba une vierge miraculeuse dont la
statue d’or sans cesse entourée de mille lumières, resplendissait
de pierreries.
Elle était si bonne, la vierge de Cochamba !
Elle guérissait les malades, elle consolait les affligés.
Dans toute la contrée, nul n’aurait voulu d’un ornement qu’on
lui aurait demandé pour cette bonne vierge.
C’est ainsi qu’une de mes ancêtres lui donna un voile, admi-
rable travail de broderie, qu’elle tenait des bontés du roi don
Alphonse de Castille.
Quand les Sarrazins arrivèrent, ils avaient trompé la surveil-
lance de nos hommes d’armes, et personne ne leur opposa de ré-
sistance.
LE VOILE. 8i
Ils mirent tout à sac et à pillage. Notre belle madone
disparut.
Mais, chose merveilleuse ! !
Les mécréants n’avaient pas emporté le voile de don Alphonse de Castille! !
Il fut rendu à mon aïeule qui le donna à sa fille, sa fille le Il |
donna à ma mère, qui elle-même me l’a transmis comme je vais
te le transmettre.
Ecoute-moi encore, ma fille bien aimée, car tout ce que j'ai dit
ne serait rien si je n’achevais pas.
Ce voile précieux, qui a reposé sur la tête et les épaules de la
vierge miraculeuse, est doué de qualités éminentes.
Contre les ennemis qui ont juré ta perte, ce frêle tissu sera
un rempart protecteur.
Porte-le toujours, ne le quitte jamais, ma fille : c’est la prière que t’adresse une mère qui se sent mourir: les ans s'appesan-
tissent sur elle et creusent la tombe sous ses pas.
Tu exauceras cette prière, n'est-ce pas, ma Joachina chérie?
Jonchina, C'était le nom de la jeune fille, ne répondit que | ! [k
par un signe d’assentiment.
11 jll
Emue de l’anxieuse sollicitude que montrait sa mère, Inearmacion, pour son avenir, elle cherchait, dans sa jeune tête, la clefdes énigmes cachées sous ces mots de périls et de vengeances.
Son esprit errait à l'aventure et s’égarait dans mille imagina-
tions bizarres.
Hmcawnacion avait quitté sa fille pour entrer dans ses ap-
partements.
Elle revint bientôt tenant à la main un admirable coffret de bois de senteur dont les ciselures et les incrustations rappelaient
les arts d’une autre époque.
Cette femme vénérable en tira, avec une émotion pieuse, un voile noir, léger tissu de gaze que rehaussait une broderie splen-
dide, magnifique chef-d'œuvre à l'aiguille.
, oO O
Sans doute les mains habiles de quelque noble châtelaine avaient consacré à ce patient travail les longues heures de loisir que lui
laissait l’absence d'un époux guerroyant contre les infidèles !
Joachina suivait de l’œil tous les mouvements de sa mère, et
en même temps admirait la richesse et le fini de la broderie.
Incarnacion avait lentement déployé le voile, et lé tenant des deux mains, elle le posa sur la tête et sur les épaules de
Joachina.
C'était une belle jeune fille dont les cheveux aussi noirs que l’ébène tombaient en boucles ondoyantes sur un cou souple et flexible, sur des épaules arrondies, et dont la peau ressemblait à
un blanc satin,
Son visage, outre la régularité des lignes, avait cette blancheur mate, brillante et transparente, particulière aux femmes
de son pays.
Sa taille élégante savait allier dans le port la grâce avec la
dignité.
Tout en elle était doux, harmonieux et suave.
Parée du voile noir de la vierge miraculeuse, elle apparaît O ° plus belle encore, et sa mère en y posant la dernière agrafe ne
peut s'empêcher de l’admirer.
— Maintenant, s’écrie Incarnacion, vienne la mort : je l’attends
avec tranquillité ; les méchants ne pourront rien contre ma fille.
Joachina resta silencieuse.
Elle ne comprend pas bien ni les craintes maternelles, ni les
projets ennemis.
Seulement, avec un. coin du voile noir, elle essuie furtivement une larme qui, après avoir brillé comme une perle au bout de
ses cils bruns, trace lentement un sillon sur sa joue.
Joachina avait alors quinze ans.
Sa mère ne touchait pas encore au demi-siècle.
Rien ne faisait donc prévoir une séparation prochaine.
Mais Incarnacion avait dit vrai quand elle avait parlé de la
mort qu’elle sentait venir.
Veuve avant l’âge, et d’un intrépide soldat qui était tombé sous
le poignard d’un assassin, elle avait éprouvé le contre-coup cruel
de cette mort.
La vengeance avait fait deux victimes, celle qui était tombée, et celle dont la vie, consumée par le deuil, les angoisses et les
sollicitudes, allait bientôt finir.
Un mois à peine s’est écoulé depuis que Joachina a entendu les terribles révélations de sa mère, et Incarnacion touche à ses
derniers moments.
Au chevet de la mourante, la jeune fille est agenouillée et
prie.
Sa mère n’entend déjà plus le murmure de cette prière, mais, jusqu’à la dernière heure, son regard, en s’éteignant, distingue
le voile noir de la vierge miraculeuse !
Bientôt Joachina resta seule sur la terre.
Situé au pied des dernières montagnes des Pyrénées-Occidentales, le bourg de Sunya mire ses blanches habitations dans les
eaux limpides de la Vargas qui court à quelques lieues de là
mêler ses eaux douces aux ondes amères de l'Océan.
Sur les bords dela rivière croissent en grand nombreles lauriers blancs et roses; leurs tiges flexibles, leurs odorants bouquets se mettent sous la protection des troncs géants des catalpas qui laissent pendre entre leurs larges feuilles de longues grappes de
blanches clochettes veinées de pourpre et d’or.
Le lit du fleuve est partout encombré d’arabesques de nénuphar au milieu desquelles viennent s’ébattre de grandes compagnies de cygnes blancs et noirs, promenant avec majesté dans toutes les directions des zéphyres leur cou flexible comme un
gouvernail.
De tous côtés, dans la campagne arrosée par la Vargas, on ne voit qu’aloës, agaves, cactus aux formes charnues et puissantes , youcas aux dards flexibles, aux fleurs ravissantes de blancheur , mimosas, orangers, grenadiers, palmiers, cèdres, tamaris, acanthes, arbres et plantes d'Europe et d'Orient , parfum et verdure, tout ce que la nature a de plus riche sous un ciel toujours clément, un désert de végétation , une terre où l’homme peut faire à sa bien-aimée mille chambres nuptiales avec des colonnes enivrantes de parfum et de fraîcheur, sans qu'aucun bruit indiscret
vienne jamais troubler leurs paroles d'amour !
C’est au milieu de ces magnificences qu’est située la maison
natale de Joachina.
Simple et modeste demeure, elle emprunte ses plus beaux
ornements à cette nature luxuriante qui l’environne.
À Véra, bourg voisin de Sunya , une maison, au contraire ,
frappe tout de suite les regards du voyageur.
C’est le manoir des comtes de Elipand, véritable forteresse, avec ses fenêtres crénelées et ses fossés profonds. Les Elipand
sont les ennemis traditionnels et héréditaires de Joachina. Une cause futile fut le prétexte de cette guerre.
Dans un tournoi, la noble dame, chargée de récompenser le
vainqueur, avait favorisé l'ancêtre de Joachina.
Le comte de Elipand, qui avait courtoisement disputé la victoire, ne put subir cet échec, et quelque temps après il tua trattreusement, par derrière et par surprise, celui qui lui avait été
préféré.
Ce meurtre fut cruellement expié, et depuis trois générations, rarement l’homme échappait à la mort violente qui sans cesse le
menaçait.
De même que Joachina , le comte don Luis de Elipand restait
seul de sa famille.
Jeune encore et vigoureux, nonobstant une vie agitée et semée d'alarmes (c'était lui qui avait fait Joachina orpheline) , il avait juré de mettre un terme à cette guerre d’extermination que se faisaient les deux familles, dénouement qui ferait pâlir les plus
ingénieuses conceptions des vengeances célèbres.
Ce serment fatal, rapporté à Incarnacion, avait aux regrets de
la veuve ajouté les angoisses maternelles,
Cependant les jours succédaient aux jours, les mois aux mois, et depuis plus d’une année, la terre recouvrait le corps inanimé de sa mère, sans que Joachina eût aperçu l'ombre même d’un
péril.
Il est vrai qu’elle ne quittait pas plus le voile noir de la vierge miraculeuse qu’une place fortifiée ne quitte ses lourds rem-
parts de pierre.
Ge voile léger était son rempart, ét les hommes qui chaque jour attaquent et jettent par terre les plus solides murailles, n’at-
taquaient pas la jeune fille ainsi défendue.
Il reposait toujours sur sa tête et sur ses épaules.
Sous les arbres des promenades, à l’église, à la maison, toujours on la voyait drapée dans la superbe broderie de la
madone,
Ce fut néanmoins ce voile qui la fit un jour remarquer d’un
cavalier du voisinage, qui par hasard était venu à Sunya. L'heure de la prière avait attiré les fidèles à l’église.
Tapie dans un coin de la chapelle consacrée à la Mère des Sept-Douleurs, Joachina priait recueillie, quand tout-à- coup
l’éperon d’or du chevalier retentit sur la dalle sonore.
Nul ne pourrait dire pourquoi, en cet instant, le cœur de Joa-
china battit avec violence.
Le cavalier passait quand le voile noir attira son attention, et il
s'arrêta, lui aussi, comme pour prier.
Une belle taille, une fière mine que servaient à merveille une longue et soyeuse chevelure brune, un front dont la pureté semblait échappée à la figure d’une jeune fille, une moustache noire finement découpée sur la lèvre, un œil d’où jaillissaient par moments des éclairs rapides, une pose noble, gracieuse et mélanco-
lique ; tel apparut ce jeune homme à Joachina, dans un regard
furtif que celle-ci lui lança.
Mais ce regard avait été saisi au passage.
Il avait frappé en plein cœur Bon José de Ribéra,.
Joachina elle-même avait senti un trouble intérieur. Honteuse,
elle avait cherché un refuge dans la prière, et elle adressait des
paroles ferventes à Celle qui console.
Cloué à sa place, don José ne la quittait pas de l’œil.
Il savourait toutes les harmonies qu'exhalait cette belle jeu-
nesse, et son imagination flottait dans des rêveries ineffables. Les prières étaient finies ; les fidèles ahandonnaient le temple.
Quand elle passa près de lui, son cœur tressaillit et son âme
fut inondée d’une immense joie.
Il suivit longtemps la jeune fille d’un de ces regards veloutés ar l'amour, qui n'appartiennent à l’œil de l’homme qu’en ces ?
moments suprèmes.
La nature était dans ses plus beaux jours.
Le printemps diaprait la campagne de ses plus riches cou-
leurs.
Les fleurs ouvertes par un soleil de mai laissaient tomber de leurs calices féconds des parfums délicieux qui embaumaient l'air et chargeaient la tiède atmosphère de senteurs eni-
vrantes.
La joie et l'amour étaient partout.
Aussi quand Joachina, après avoir, sous le charme du doux
regard de l'étranger, traversé ces campagnes heureuses, regagnà sa demeure isolée, elle n’y trouva pas le repos qu’elle y avait
laissé quelques heures auparavant.
Le trouble dont elle avait été saisie à l’église marchait avec
elle.
C'était désormais son compagnon.
Don José de Ribéra n’était pas plus tranquille.
Pour la première fois , il faisait connaissance avec ce sentiment d'amour profond et vrai, source de nos plus douces félicités et
aussi parfois de nos douleurs.
À la même heure, un autre homme cherchait à mettre à exé-
cution ses pensées criminelles.
Toujours face à face avec ses idées de vengeance, toujours prêt à accomplir son serment, le comte Elipand n’ignorait rien de ce
qui se passait à Sunya.
Plusieurs fois il avait suivi la jeune fille sans qu'elle l’aperçüt.
Mais toujours un obstacle secret, un charme inconnu l'avait arrêté ; sans doute les vertus cachées du voile noir de la vierge
miraculeuse.
Rarement, depuis la mort de sa mère, Joachina paraissait en
public.
Sauf l’église, où l’on était sûr de la toujours rencontrer aux
heures de la prière, on ne la voyait presque nulle part, et chacun
la louait de cette grande réserve.
Cependant une fête qui, à cette époque, mit en émoi tout
Sunya, devait la décider à rompre avec ses habitudes d’austère retraite.
Une course de taureaux ; avec ses émouvantes péripéties, ses brillants picadors, ses chuchillos bariolés , ses intrépides ma-
tadors, à de tout temps été un spectacle merveilleux en Espagne.
Or, c'était une fête de ce genre qu'on préparait à Sunya.
De toute la province on devait accourir pour assister à ces scènes aussi variées que palpitantes d'intérêt ; et peut-être, l'es. poir de rencontrer, parmi ces étrangers venus de toutes parts, le beau don José de Ribéra fut-il pour quelque chose dans la déter-
mination de la jeune fille.
Le matin de la fête, toute la petite ville était en mouvement.
Les étrangers arrivaient en foule , et chacun recevait des amis ou
des hôtes.
Dans les rues, sur la place, aux promenades, on ne s’abordait que le sourire aux lèvres et à l'œil, la joie au front, le propos
léger à la bouche,
À l'heure indiquée, tout le monde se porta au Cirque, et bientôt le vaste amphithéâtre n’eut plus une place vide.
Il y avait là des femmes de tout âge et de toute beauté, mais comme le diamant ne brille jamais d’un éclat plus vif qu’au milieu des pierres précieuses de toutes sortes , à chacune desquelles il emprunte quelques-uns des reflets qui étincellent dans son prisme scintillant, de même Joachina, au milieu de toutes ces
femmes belles, resplendissait d’une beauté sans pareille.
Un instant tous les regards s’arrétèrentsur elle, quand elle entra radieuse avec son voile noir jeté sur sa chevelure magni-
fique, dont l’ébène miroitait sur une blanche rose.
Le taureau fut lâché et les picadors entrèrent en lice. Aussitôt toute l'attention fut absorbée par le spectacle,
Cependant deux regards ne quittaient pas la jeune fille, le
regard du comte don Luis de Elipand et le regard de don José de
Ribéra.
— Bravo, picador! cria la foule à un coup de lance admirablement porté au taureau , au moment où celui-ci allait éventrer
un cheval et mettre en péril la vie du cavalier.
— Que la sainte Vierge te protége, mon fils! cria-t-elle à un churchillo téméraire qui, avec une rare intrépidité, venait attacher ses dards chargés de fusées pétillantes au cou musculeux et
aux flancs de la bête sauvage.
— Vive le taureau ! quand quelque coup de corne malheureux déchirait les chairs et faisait jaillir le sang de quelque infortuné
ou maladroit lutteur.
C’est le tour du matador; car l’animal est arrivé au paroxysme de sa rage,
Ses naseaux fument, et l’écume qui sort de sa bouche et de ses
narines est teinte de sang,
Deux coups de lance lui ont ouvert le flanc; ses yeux jettent
des flammes ; sa fureur ne connaît plus de bornes. Le matador fait son entrée et la foule applaudit. Son costume éblouissant est chargé d’or et de broderies,
Il salue en tirant sa bonne épée à double tranchant, et la foule
bat des mains.
Des mains d’un churchillo il prend un lambeau et s’approche
résolument du taureau.
Celui-ci se précipite les cornes baissées ; le matador l'attend de
pied ferme,
Son œil infaillible cherche le défaut de l'épaule.
Mais l'instant est passé; d’un bond il s’écarte et les cornes du
taureau ne frappent que le vide.
La foule rugit d’impatience; elle attend le dénoùment, et n’ad-
mire plus la souplesse qui le retarde.
Mais le taureau s’est retourné ; aussi prompt que lui, le mata-
dor a fait volleface.
Son lambeau écarlate brille et flamboie dans les yeux de l’a-
nimal.
Le matador est atteint, il saisit la corne, il va périr.
Non!... car son glaive acéré pénétrant par le défaut de l’é-
paule a couché son adversaire mourant sur le sable.
Le drame est fini, et la foule crie bravo au matador, comme elle eût crié ravo toro ! si celui-ci fût resté maître du champ de bataille.
Pendant -que tous, l'esprit tendu vers l’arène, ont suivi les moindres incidents du combat, le ciel s’est couvert de sombres
nuages.
L'air devient lourd; les fleurs, comme affaissées sous leur propre poids, inclinent tristement leur tête vers la terre; sur les arbres, les feuilles agitées tremblent sans que le moindre souffle de vent sillonne l’espace; de larges gouttes de pluie tombent pesamment sur le sol et commencent l’orage épouvantable qui bien-
tôt inondera toute la contrée.
Chacun fuit, chacun a hâte de regagner sa demeure,
Joachina prend précipitamment le chemin qui conduit à son habitation : c’est un sentier agreste tout bordé d’aubépines en
fleurs.
Dans sa fuite, la jeune fille ne fait pas attention au voile noir
de la madone de Cochamba.
Il vole autour de sa tête; mais dans son vol une branche
indiscrète l’accroche et le retient.
Joachina ne s’en est pas aperçue ; elle marche toujours, et le
voile noir reste suspendu aux aubépines fleuries. Deux hommes l’ont précédée dans le sentier.
L'un, don José de Ribéra, l'attend malgré l'orage, pour la voir passer seulement, derrière un rideau de sycomores et d’érables
qui voile la maison.
Il attendra longtemps et en vain.
Car l’autre est don Luis de Elipand.
Au milieu de ce désordre de la nature, il est resté face à face
avec sa pensée criminelle.
Pendant la fête, il a vu Joachina si belle qu’il sent bien que
tant de jeunesse et de beauté ne peuvent manquer de faire naître L 2
des adorations dévouées, et il à résolu de perpétrer ce soir même
ses dernières vengeances.
Caché derrière la haie, à un détour du sentier, il épie; son
cheval robuste est caché dans la forêt voisine.
Il attendit quelque temps.
Aux quatre coins de l'horizon, les éclairs, en sinistres losanges, fendaient les nues; leur bleuâtre clarté préludait au terrible bruit du tonnerre, -qui éclatait enfin et était trente fois répété par les
sonores échos des montagnes.
À la sinistre lueur d’un éclair, Elipand aperçoit près de lui la jeune fille éperdue qui cherche un abri: elle n’a plus son voile
noir, et ses cheveux flottent à l'aventure sur son cou d'ivoire.
Elipand bondit sur elle comme un tigre sur sa proie, la saisit, la bâillonne, l’entraîne, et, avant qu'elle ait eu le temps de se
reconnaître, la place sur son cheval et s'élance au galop dans la direction de Véra.
Rien ne l’arrête, ni les branches des arbres, qui, secouées par la tempête, cassent et jonchent les allées de leurs débris, ni la Vargas, qui, grossie par les innombrables rigoles improvisées par l'orage, mêle le fracas des galets qui parquettent son lit à
celui du tonnerre et des vents.
Rapide comme la flèche, il fend l'espace et arrive à Véra.
La vélocité de cette course a rendu la jeune fille qui, au premier instant, s'était évanouie, au sentiment de la situation pré-
sente.
Aussi quand bâillonnée, brisée, le comte l’entraîne dans son appartement, elle se débat, elle retrouve ces forces suprêmes qui ne nous viennent qu'au dernier moment; elle oppose une énergique résistance à cette étreinte convulsive, et la force seule brutale, violente, opiniâtre, peut la jeter dans une chambre isolée: c'est l'appartement retiré de don Luis, d’où nul ne pourra en-
tendre les cris et les plaintes de la victime.
Pauvre Joachina ! Aïnsi se débat le passereau sous la serre de
l’autour.
Don Luis a lâché la jeune fille et quitté l'appartement ; elle est tombée demi-morte sur un fauteuil. Mais bientôt elle se relève et prie avec ferveur la madone qui l'avait toujours protégée. Ainsi agenouillée, avec un œil humide de prière et d'espérance, on di-
rait la statue de l’Invocation.
Une première heure s’écoule, puis une seconde s'écoule, et don Luis ne reparaît pas. Anxieuse, la jeune fille croit être le jouet d’un affreux cauchemar; elle cherche un prétexte à la moindre
lueur d'espérance, mais l'espérance ne vient pas.
Don Luis éloignait ses serviteurs et faisait les derniers prépa-
ratifs de sa vengeance.
Cependant, don José, après avoir longtemps et vainement attendu, avait profité d’un répit de l’orage pour reprendre le sentier qui conduisait à Sunya. Arrivé devant l’indiscrète aubépine qui
avait dérobé le voile noir de la jeune fille, il le reconnut, et mille
sinistres pensées traversèrent son esprit.
Sous différents prétextes, tous les serviteurs ont été éloignés du château de Elipand. La maison est complétement isolée; le comte don Luis y est seul avec Joachina. Il tient sa vengeance ; cette pensée suffit pour faire rayonner d’un contentement infernal la figure du comte. Il ne s'attendait plus qu'à une faible résis-
tance, et sa haine héréditaire serait assouvie.
Quand il rentra dans l’appartement où il avait laissé la jeune fille, Joachina était assoupie dans une de ces poses molles et vo-
luptueuses que prennent les jeunes filles dans leur sommeil. Au
bruit de la porte, elle se réveiila et se tint debout.
Le comte alla droit à elle et voulut la toucher, mais la jeune fille, faisant quelques pas en arrière, se défendit, renversant les meubles entre elle et son lâche ravisseur. Lutte inutile ! Déjà la main profane du comte a effleuré la chevelure flottante et parfumée de la jeune fille; son bras enlace cette taille élégante. Sous cette étreinte, la jeune fille s’abat, et déjà le comte pose ses lèvres lascives sur le cou détendu, quand la porte retentit sous les coups
redoublés d’une main énergique, et tombe brisée en éclats.
Avant qu'Elipand ait eu le temps de se relever et de se reconnaître, un homme se précipite dans l'appartement ; une épée nue brille dans sa main, et frappe le comte qui reste à terre baigné
dans son sang.
Le libérateur inconnu jette rapidement son manteau sur les
LE VOILE, gg
épaules de la jeune fille et l’entraîne après lui; à peine dehors, il remet sur sa tête le voile noir de la vierge miraculeuse de
Cothamba !
C'était ce voile qui avait guidé don José de Ribéra au château de Elipand. Comme tout le pays, don José savait la rivalité des deux familles, et, en trouvant cette broderie accrochée aux aubépines du sentier, il ne douta pas que la jeune fille ne fût tombée
dans un guet-apens.
Cependant Joachina suivait son libérateur dans lequel elle avait reconnu le beau cavalier des heures de la prière. L'orage touchait à sa fin; la pluie ne tombait plus; le tonnerre grondait encore à la sourdine, mais les nuages pesants se retiraient lentement portés sur les ailes des vents; la terre se ranimait et se préparait à faire coquettement servir cette ondée à sa parure du lendemain. Bientôt l’azur du ciel ne fut plus terni que par quelques flocons blancs et rares d’une neige vaporeuse; quelques étoiles montrèrent leur front timide, et la lune même éclaira de sa pâle et mélancolique clarté le chemin que suivait la chevauchée silen-
cieuse et rapide de Joachina et de son libérateur don José de Ribéra.
Quand les serviteurs rentrèrent au château de Elipand, leur maître n’était plus; la blessure avait été profonde et sûre. Le bruit de cette mort se répandit promptement dans la contrée, et tout le monde s’en réjouit, car tout le monde aimait Joachina,
aussi bonne que jeune et belle,
C’est pourquoi, quand deux mois plus tard, l’église de Sunya, se revêtit de ses plus beaux ornements, quand les cloches envoyèrent dans les airs leurs plus joyeuses volées pour le mariage de Joachina et de don José de Ribéra, la foule accourut plus nombreuse et tout aussi heureuse que pour le combat de
taureau.
Le prêtre bénit avec bonheur cette union. La jeune fille fonda à la vierge, sa patrone, une magnifique chapelle; elle l’orna d’une belle statue d'argent, et sur ses épaules repose maintenant le voile noir de la madone de Cochamba ! Mais Joachina à maintenant son voile de mariage dont elle se pare souvent, ayant con-
servé une espèce de dévotion à cette parure.
Le monde, dans ses pompes, recueille quelquefois l'héritage
de lareligion.
Ce qui est sacré devient profane, ce qui est profane devient sacré.
Toutes les femmes ont porté des pélerines, mais peu de femmes
ont fait des pélerinages à Rome ou à Jérusalem.
Les belles dames de Florence ont adopté les pérelines après le
siège de Florence de 4527.
Cette transmission de mode se rattache à une histoire qui fit
beaucoup de bruit au palais Strozzi, et au palais Riccardi. Nous allons la conter.
Un jour, Raphaël Sanzio admirait un bas-relief que Lucca della Robbia cisela pour le maître-autel de Santa-Maria-Novella
de Florence,
Ce chef-d'œuvre représente le buste d’une madone, et le mar-
bre est.une chair ; il respire et attendrit.
— Où donc a-t-il trouvé un modèle pour sculpter ce marbre ?
dit Raphaël à haute voix.
— Je le sais, dit une jeune fille, debout à côté de Raphaël.
— Ah! tu le sais,
— Dit le peintre en se retournant.
— Cela m'étonne beaucoup.
— Tu es trop jeune pour avoir connu Lucca della Robbia. — Ce n’est pas moi qui ai servi de modèle,
— Dit la jeune fille en rougissant.
— C’est ta mère, peut-être...
— Oui, Seigneur, — En effet,
— Dit Raphaël, en examinant avec attention la jeune fille, à la clarté des cent bougies qui brûlaient dans la chapelle des
Rucellaï ;
— En effet, il y a un air de famille entre ce marbre et toi.… C’est évident !
— Vous êtes bien bon, seigneur.
— Comment te nommes-tu ?
— Bianca.
— Quel est ton état ?
— Je suis modèle, comme ma mère.
— Dans quels ateliers as-tu travaillé ?
— Chez les maîtres Ghirlandaïo, et Taddeo Gaddi, le fils. — Viens chez moi, demain, aux Vingt-trors heures... Tu me connais sans doute ?
— Qui ne vous connaît pas?
40h LES PARURES.
— Répondit la jeune fille en souriant.
Lorsqu'on regarde cet admirable médaillon de marbre que Lucca della Robbia cisela pour Santa-Maria-Novella, l’église que Michel-Ange appelait son épouse, on est tenté de croire que Raphaël a emprunté au génie de l’illustre sculpteur le type de
ses premières vierges.
11 y a du vrai dans cette hypothèse, comme on vient de le voir.
Raphaël ne passa que deux jours à Florence, après cette rencentre à Santa-Maria-Novella ; il était appelé à Sienne pour y
peindre les grandes fresques de l’histoire du pape Pie II.
Il ne reçut donc que deux fois Bianca dans son atelier, et
crayonna quelques cartons.
Le troisième jour, Bianca, toute fière et heureuse de poser pour un artiste déjà illustre, frappait à la porte de l'atelier du maitre;
elle ne s’ouvrit pas.
Selon son usage, Raphaël était parti brusquement et sans dire
un seul mot d’adieu à ses élèves, à ses modèles, à ses amis.
Bianca reconnut, au désespoir qui vintla saisir, qu’il y avait au fond de son cœur un autre sentiment à côté de l’admiration. Elle lutta d’abord courageusement contre sa pensée, mais la blessure était trop vive ; il lui était impossible d'oublier Raphaël, puisqu’elle l’avait vu. Elle subissait les infortunes de tous les modèles
italiens qui avaient posé devant ce maître ou cet ange.
Alors elle forma un projet bien téméraire pour une jeune fille de son âge et de sa beauté, mais comme son désespoir ne lui offrait d'autre ressource que la mort, tout projet lui paraissait
bon s’il lui donnait la vie.
On disait partout, dans Florence, que Raphaël était parti pour
Rome; c'était donc à Rome qu’il fallait se rendre. Quel voyage à cette époque ! quelle route! quels périls !
Il fallait suivre pendant six jours, à pied, la crête des Apennins, wraverser des forêts sombres, des vallées solitaires, des plaines immenses, un long désert enfin, mais un désert malheureusement peuplé de bandits, que les guerres civiles avaient déposés dans les
gorges des Apennins, comme un limon vivant.
Au moment de commencer ce long voyage, Bianca sentit que
les forces lui manquaient.
On ne racontait alors, à Florence, que d’horribles histoires qui venaient de ce côté-là ; les Apennins étaient le théâtre per-
manent où se jouaient les drames les plus épouvantables.
Les défilés de Riccorsi et la forêt de Viterbe surtout se présentaient à l'imagination des voyageurs, comme des repaires de vio-
lences, de spoliations et d’assassinats.
Bianca crut trouver, dans le choix d’uncostume respectable, une garantie certaine contre tous les accidents de ce voyage, * Al
A cette époque, les plus formidables bandits avaient encore quelque vénération pour les choses religieuses ; ils accordaient souvent à l’habit des égards qu’ils refusaient à l'individu. On n’explique pas ces anomalies de mœurs, on les constate. L'homme est toujours
un étrange raisonneur.
Cette réflexion faite et longuement mûrie, Bianca se revêtit d'un costume de pélerine, et chargea le camail, qui donne son nom à l’habit, d’une foule de ces coquilles ramassées pas les pélerins, dans les vallons de l'Hyemen, près de la ville sainte : elle couvrit sa tête d’un vaste chapeau qui abrite le visage contre le soleil de Syrie, et prit le bourdon qui soutient la fatigue et sert à
sonder le lit des torrents, quand il faut le passer à gué.
Ensuite elle déroba aux yeux déprédateurs, une petite escarcelle où luisaient quelques pièces d’argent et dor, chastement gagnées dans les ateliers, et bien sûre de ne pas devoir sa vie à des aumônes douteuses, elle prit la route romaine de Poggi-Bonzi, première
étape des Apennins.
À l'entrée de tous les villages, on trouvait alors une étable qui était l’hôtellerie des pélerins fatigués. Le maître arrivait et demandait au pauvre piéton s’il avait de quoi payer sa nuit et son oreiller de paille. Ordinairement la réponse était négative, alors le maître
se retirait en disant : — Dormez et reposez-vous, Dieu me paiera.
Avec les progrès de la civilisation, tout voyageur est tenu de payer son gîte. Nous avons détruit les petits et les grands cara-
vansérails du pauvre. Il est vrai que la munificence des gouverne-
ments accorde quinze centimes par lieue à tout chrétien errant |
sur les grandes routes ; avec ce secours, il ÿ en à beaucoup qui | :
se vengent de cette ironie, en demandant, les armes à la main,
sad: | quelques centimes additionnels aux passants. |
Bianca partit de Poggi-Bonzi, et se mit sur la route de Sienne. Les Apennins ne sont pas très sauvages de ce côté ; les périls de la voyageuse y sont moins grands. Arrivée à Sienne, la pélerine, ne se doutant point que Raphaël était dans cette ville, poursuivit sa marche sur Torrinieri, et entra dans un domaine affreux, plein
d'embüûches et de dangers.
Un soir, elle se trouva au fond d’un ravin, dominé de tous côtés par de hautes montagnes ; ce lieu se nomme aujourd’hui Riccorsi : les anciens auraient pu en faire le vestibule de l'enfer. Toute végélation a disparu ; le sol y conserve ces teintes désolées que Salvator Rosa reproduit sur ses toiles de paysage. Les torrents et les cataractes y croisent leurs écumes avec des bruits lugubres ; çà et là d'énormes cavernes béantes menacent le voyageur d’une
prochaine descente de bandits.
Les ténèbres devenaient profondes dans ce gouffre, et le petit sentier tracé par les chevriers et les pélerins, au flanc des précipices, avait disparu. Une bande d'hommes sortit d’une gorge étroite et se montra tout-à-coup aux regards de Bianca, qui recula en poussant un cri de terreur. Aussitôt elle fut entourée, et les visages et les costumes qui se montrèrent n'étaient pas de | |
nature à la rassurer en pareil lieu et à pareil moment,
Bianca recommanda aux saints du paradis sa vie et son hon-
neur.
Le chef de ces hommes, ou pour les appeler par leur vrai nom, de ces bandits, regarda très attentivement la jeune fille, puis la salua, et lui donna une petite pièce de monnaie; aussitôt, et comme à l’envi, toute la bande imita la conduite et la générosité
de son chef, En un instant tout le monde avait disparu.
Bianca continua sa route aux étoiles et ne désespéra pas d’ar-
river à Rome, après avoir couru un si grand péril.
Un autre jour, elle descendait des hauteurs de San-Lorenzo et découvrait le village de Bolsena et le lac de ce nom, avec ses deux îles, vertes comme des corbeilles de feuillages, au milieu des