‹ Les Parures, fantaisieChapitre 5 sur 21 · EAUX · texte numérisé non relu

EAUX

Cette perspective riante lui réjouit le cœur; elle suivit le sentier suspendu au flanc de la montagne du lac, et comme la nuit tombait, elle fut arrêtée par trois hommes à mine farouche, qui la bâillonnèrent et la conduisirent sur une barque amarrée à la rive

du lac.

Cette fois, elle crut sa dernière heure venue, ou du moins elle se consola en songeant qu’elle n'aurait qu'à mourir; c’était le

moindre des malheurs à redouter de pareilles gens.

La barque, dirigée par deux rames, atteignit la plus grande

des deux îles du lac de Bolsena, et Bianca, qui, dans les ténèbres, ne savait trop où on la conduisait, se trouva bientôt dans une vaste salle, ou pour mieux dire dans un souterrain qui

paraissait un asile de faux monnayeurs.

Douze hommes à visage sinistre étaient assis sur une estrade,

et semblaient tenir conseil.

Bianca venait de tomber, non pas dans une troupe de bandits, mais au pouvoir de la secte naissante des adeptes de l’immorta-

lité, dont le berceau fut l’île de Bolsena.

Celui des douze qui avait un maintien et un langage de président prit la parole, et dit d’un ton mystique et so-

lennel :

— Femme, où vas-tu ?

— À Rome, répondit la pélerine, — D'où viens- tu?

— De Florence.

— As-tu aimé un des fils des hommes ?

= Oui,

A ce dernier mot, le chef des adeptes démontra aux autres qu’à

cause de cet aveu ingénu, ct qui était vrai, à coup sûr, cette

jeune fille ne pouvait servir comme expérience aux chercheurs de

l’immortalité du corps.

Et en effet, ainsi que l’atteste la chronique de cette secte incroyable, Bianca, par l’aveu naïf de son amour, n’était pas la victime exigée, et son sang versé ne pouvait pas contenir le

germe de cette immortalité promise aux farouches illuminés de Bolsena.

Aïnsi, Bianca fut ramenée au rivage sans autre aventure fâcheuse; elle suivit la rive circulaire du lac et arriva au village,

qu'elle traversa ; puis remontant la côte opposée, elle gagna Mon-

tefiascone pour y passer la nuit.

Le lendemain, elle se trouva dans une plaine immense, à l’extrémité de laquelle l’œil découvrait des points blancs qui indiquaient une ville et une montagne couverte d'arbres et de nuages : c’étaient la ville et la forêt de Viterbe.

I lui fallut toute la journéé pour traverser la vaste plaine qui semblait vouloir s’éterniser sous les pas de la jeune pélerine ; de temps en temps, des passants fort suspects venaient la regarder de près, puis ils se retiraient sans mot dire et continuaient leur

route. Les chevriers s’arrêtaient un instant devant elle, et lui de-

mandaient sa bénédiction.

À la nuit tombée, elle arriva devant le monastère de Notre- Dame de Viterbe, si renommé en Italie. Là, elle reçut l’hospita-

lité. L’aurore venue, Bianca se fortifia de tout son courage pour

gravir et traverser la montagne et la forêt de Viterbe, ce clas-

sique domaine des terreurs et des assassinats.

La montagne élève son sommet dans les nues; ce sont, pendant six heures de marche, des arbres séculaires, des ravins profonds, des abîmes voilés de verdure, des croix sinistres qui annoncent au passant que le sang a été versé là, par le poi-

gnard. Lugubre route qui donne le frisson aux plus vaillants !

À cette époque, il était impossible de traverser la forêt de Viterbe sans y rencontrer une aventure fatale, et même, au commencement de ce siècle, elie justifiait encore son antique et hi-

deuse réputation.

Tous les criminels européens s'étaient donné rendez-vous dans la forêt de Viterbe, ou, disons mieux, cette forêt était alors le royaume du crime. On peut même affirmer que chaque arbre

recélait un bandit, chaque grotte une famille de malfaiteurs.

Bianca traversa la forêt de Viterbe en côtoyant toutes les horreurs de ce pandæmonium de la scélératesse ; elle vit luire sous les feuillages des yeux féroces et des lames aiguës, mais aucun mal ne lui fut fait. Bientôt Ronciglione se découvrit devant elle, après le lac de Vico; puis Baccano, dans son immense lac de verdure circulaire; puis la Storta, dernière étape du pélerin ; enfin,

Rome !

Et en arrivant au terme elle avait tout oublié, même Raphaël.

Un voyage semé de tant de périls, et si heureusement accom-

pli, avait changé toutes ses idées. Elle se fit ouvrir la porte du

couvent de Sainte-Claire, et la pélerine devint clairiste.

Bianca faisait un vœu à chaque péril des Apennins, c'était bien le moins qu’elle pouvait faire.

Les vœux donnaient du courage à cette époque, mais il fallait

ensuite les remplir,

On ne fait plus de vœux aujourd’hui, cependant il y a toujours des pélerines à la promenade de Longchamp , mais ces pélerines

ne traversent jamais les Apennins, avec un bourdon.

Page 1