AS WAGON
Le 14 frimaire an 11, une jeune et jolie femme traversait le jardin du Palais-Égalité ; sa tournure était si charmante que tous les lecteurs et vendeurs de journaux suspendirent leurs discussions
politiques et leurs ventes à un sou, pour l’admirer et la suivre
des yeux.
Cette gracieuse passante s’arrêtait de temps en temps pour acheter un journal ; elle le pliait soigneusement et le mettait dans
son manchon en disant :
Je le ‘rai chez moi.
all LES PARURES.
Puis elle entrait dans les boutiques des libraires, demandait la brochure du jour, et l’insérait aussi dans le manchon, comme on
place un livre dans le rayon d’une bibliothèque.
Elle fit une dernière station chez Desenne , l'éditeur de Camille Desmoulins , qui occupait le n° 1 des Galeries de Bois , et disparut au milieu des exclamations admiratives parties des groupes où l’on discutait les événements du jour, opérations militaires, séances de la Convention, arrêtés des comités de salut public et
de sûreté générale,
La jeune femme qui avait ainsi attiré l'attention de tous était
réellement belle,
L'ovale de sa figure avait la püreté du type grec; une magnifique et luxuriante chevelure blonde faisait ressortir la blan-
cheur rosée de son teint.
Mais ce qui, de tout temps, l'eût fait remarquer entre toutes,
c'était la distinction souveraine, la grâce imposante de ses mou-
vements.
On sentait en elle l'aristocratie de naissance, et dans ces jours de républicanisme ardent, d'égalité parfaite, nul ne se fût
formalisé de cette autorité qu’elle savait mettre dans le commandement et jusque dans les plus simples relations de la vie
ordinaire.
LE MANCHON. 115
Elle avait donc quitté le Palais-Égalité, et par des rues, d'elle
à ce qu'on voyait parfaitement connues, elle avait gagné la place de la Bastille,
Arrivée là, elle s’orienta quelques instants, puis se dirigea vers une maison d'assez maigre apparence qui occupait
l'un des angles de la place et en monta lentement les quatre
étages.
Cette maison et cet escalier étaient bien connus des malheureux,
C'était la maison et l'escalier du docteur Souberbielle, qui a
laissé un nom estimé dans les sciences chirurgicales,
Successeur et héritier du frère Cosme, il a longtemps tenu en
Europe le sceptre de la lithotomie.
Heureux sceptre dont le pouvoir ne se fait sentir que dans le soulagement d’une des plus graves infirmités qui affligent notre
humaine nature, et le seul qui convint aux mains républicaines de Souberbielle,
Car le grand lithotomiste était un de ces hommes austères qui
avaient fondé la République.
Uni par les liens d’une amitié étroite à Robespierre, Souberbielle
n'avait voulu accepter d’autres fonctions publiques que celles de
oo a ——.
juré au tribunal révolutionnaire , et il usait de son pouvoir pour
sauver l'innocence et protéger la faiblesse.
Isabelle de Valnave, ainsi s'appelait la jeune et charmante femme que nous avons suivie du Palais-Égalité à la place de la
Bastille, en venant frapper à la porte de Souberbielle, n'allait
pas chez un inconnu.
Dans des temps meilleurs pour les personnes de son rang, quand elle occupait encore le magnifique hôtel de sa famille à l’île Saint- Louis, elle avait eu recours au médecin célèbre pour soulager un père dont les derniers jours se consumaient en d’horribles souf-
frances.
La distinction de la jeune fille avait toujours séduit le bon docteur, qui parfois, en voyant la droiture de son esprit et la fermeté de son caractère, la comparait aux Porcia de l'antiquité
romaine.
Mademoiselle de Valnave fut donc reçue chez Souberbielle
comme elle le méritait.
Le médecin accueillit sa requête et la satisfit immédiate-
ment.
Il s'agissait d’une permission permanente de visiter un pri-
sonnier de la Force.
Comme juré au tribunal révolutionnaire, Souberbielle avait
toute autorité sur les prisons de la Seine.
LE
MANCHON
Il n’en fit jamais d'autre usage.
La permission obtenue, Isabelle vole à la Force.
Devant la signature puissante et connue de Souberbielle, toutes les portes s'ouvrent , les difficultés s’aplanissent, les obsta-
cles sont levés.
En même temps chacun, à l’aspect de cette femme, est saisi ; on reconnaît l'autorité d’un charme inconnu ; à la Force, comme au jardin du Palais-Égalité, on s'incline avec respect devant tant de distinction et de grâce, tant de beauté et de jen-
nesse.
Seul, un guichetier rébarbatif, qui avait pris le nom de Gracchus (comme s’il avais jamais pu exister quelque point de contact entre les apôtres et les martyrs de la liberté, et un subalterne tyran de geôle) , ne lance qu'un regard méfiant sur la belle
visiteuse.
Gracchus était une de ces natures à demi sauvages qu’on rencontre dans les bas-fonds de nos villes, et qui ont, comme les bêtes fauves des déserts, un flair particulier pour les dangers
qui les menacent.
Il n’osait toucher à mademoiselle de Valnave, couverte de la
protection de Souberbielle, et cependant un instinct secret l’a-
vertissait que la présence de cette jeune femme cachait pour lui
quelque malheur.
Il l’accompagna sans mot dire jusqu’à un haut corridor où
était située la cellule du n° 414, qu'elle venait visiter.
Quand la grosse clef eut grincé deux fois dans l’épaisse serrure, et que la porte massive eut roulé sur ses gonds criards, en voyant la visiteuse et le prisonnier tomber dans les bras l’un de l’autre, se tenir longtemps et étroitement embrassés dans une
muette étreinte, le guichetier se sentit remué jusque dans le fond des entrailles,
Il pensa à sa femme et à ses jeunes enfants, car il avait femme et famille, ce guichetier ; et il se retira discrètement, comme un
coupable qui aurait surpris des secrets qu’il ne devait point
Voir.
Le prisonnier du n° 114 était un beau jeune homme de vingt-
cinq ans.
Son front large et saillant dénotait l'intelligence des hommes
de pensée.
Son œil humide et brillant révélait l’homme qui aime avec une
ardeur passionnée les objets auxquels il-s’attache.
Gaston de Vannier, c'était son nom, était descendu dans
LE MANCHON
l’arène publique pour soutenir les premières luttes de la li-
berté,
Depuis, les malheurs de la royale famille de France l’avaient profondément touché, surtout ceux de cette belle étrangère, reine et mère, dont le trône devait se changer en
échafaud.
Gaston de Vannier, tête ardente, cœur intrépide, n’avait point calculé les dangers auxquels il s’exposait en prenant vigoureuse-
ment en main la défense de Marie-Antoinette,
Dans cette voie, à côté de périls, il devait rencontrer les plus
douces consolations.
Gaston était poète et publiciste.
Il écrivait des libelles dans lesquels il réfutait chaleureusement les calomnies semées à profusion par les ennemis de la
reine.
L'un d'eux surtout, écrit avec cette éloquence qui part du cœur, le mit en relation avec mademoiselle de Valnave, qui, elle aussi, aimait Marie-Antoinette, et eût tout sacrifié pour
sauver sa tête,
Gaston était issu de robe, pendant qu’Isabelle appartenait
aux plus nobles familles d'épée.
En d’autres temps, ces différences eussent été un obstacle à
de grands rapprochements, mais dans ces jours difficiles, les distances disparaissaient, et on ne reconnaissait pour siens que
ceux qui combattaient sous le même drapeau.
Gaston et Isabelle se voyaient donc presque tous les jours.
Ensemble ils parlaient de la reine, ensemble ils conspiraient
les moyens de la voir et de lui faire connaître que des amis veil-
laient pour la défendre , pour la sauver peut-être.
Une douce intimité fut le résultat de ces fréquents rapports, et
bientôt un amour d'autant plus profond qu’il se cachait sous plus
de respect.
Au bout de quelques jours, —les jours étaient fort longs à cette époque, — Isabelle et Gaston ne se purent plus passer l’un
de l’autre.
Ils se voyaient le matin, ils se voyaient le soir, et souvent
passaient ensemble toute la journée.
Un accident fort commun en l’an 11 vint détruire ce bonheur
naissant,
Un mandat d’arrêt fut lancé contre Gaston à l’occasion de son
pamphlet, et il fut écroué à la Force.
Depuis trois jours le malheureux jeune homme languissait
dans cette prison.
LE MANCHON
Sa tête ardente bouillonnait. Il n’avait personne à qui dire ses ennuis et ses regrets d'amour, personne, pas même un de ces livres, confidents discrets de nos peines et de nos douleurs les
plus intimes.
Pendant ce temps, les actives démarches d'Isabelle décou-
vraient sa prison et trouvaient les moyens d'y pénétrer.
Depuis trois jours , ellé aussi ne pensait qu'à Gaston, depuis |
trois jours ce nom sans cesse sur ses lèvres n’avait pu en sortir. |
Que de choses ne se dirent-ils pas dans ce premier baiser,
dans cette première étreinte !
Enfin la parole leur revint, ils s’assirent sur la mince cou- (| chette du prisonnier, les mains dans les mains, les yeux dans les |
yeux , ils causèrent,
— Dites-moi, mon Gaston, ces trois jours passés loin de moi
vous ont-ils paru bien longs?
— Trois siècles, mon Isabelle bien-aimée : mais ne détournez
pas ainsi vos beaux yeux.
— Regardez-moi ; que je vous aime , mon Dieu!
— Îl m'est bien permis de vous le dire, Isabelle, après ces trois siècles d'absence, ces trois jours de fièvre et d’angoisses. ol
— Maintenant vous êtes là; je suis heureux; ma prison
me semble un paradis.
— C’est que, Gaston, je serai obligée de m’en aller bientôt, et pour que vous attendiez demain sans trop d’impatience, je
vous ai apporté des livres et des journaux.
— Isabelle, vous êtes bonne, vous êtes belle, je vous aime!
Et le jeune hornme serrait la taille svelte de la jeune fille et ca-
ressait ses blonds cheveux.
Celle-ci rendait caresse pour caresse, et ajoutait :
—- Demain je reviendrai, et ainsi tous les jours. Quand je n’y serai pas, vous vous distrairez par la lecture.
Tenez, voici le vr° bulletin de l’Accusateur Publhc, voici les Commandements du patriote Palloy, une brochure de Matton
de la Varenne, une autre de Camille Desmoulins…
Et la jeune femme tirait un à un de son manchon tous les pa-
piers publics qu’elle avait achetés au Palais-Égalité.
Elle en tirait aussi quelques minces et étroites feuilles d’un fort
papier, quelques plumes et un encrier portatif.
Chaque objet Ctait reçu par le publiciste avec une caresse,
avec un baiser.
LE MANCHON,
Mais quand Isabelle, pour dernier extrait, exhiba une grande toile qu’elle s’apprêta à coudre sous la couchette pour servir de cachette à toutes ces richesses, ainsi qu'aux richesses à venir,
Gaston ne put retenir un cri de surprise et d’admiration,
— Bonne Isabelle, s’écria-t-il en la serrant contre son cœur ,
vous avez donc tout prévu ?.….
Le travail de couture était à peine achevé et la couchette re-
mise à sa place, quand Gracchus rouvrit la cellule et congédia, |
la visiteuse.
Son regard était moins dur, et il fit même un effort pour adou-
cir la rudesse de sa voix.
Fidèle à sa promesse , [Isabelle revint le lendemain, et comme | la veille elle apporta ample provision de livres et de feuilles vo-
lantes. ll Ilen fut de même les jours suivants.
Gaston supportait ainsi patiemment les ennuis de la captivité.
Isabelle présente , il oubliait sa prison et les malheurs qui le
menaçaient pour ne penser qu'à son amour. (]
Absente , il lisait journaux et brochures, écrivait à son amante
des lettres passionnées, ou mettait son esprit à la torture pour
enfanter de petits vers.
Dix jours se passèrent ainsi,
12h LES PARURES.
Chaque fois l’heureux manchon passait sans encombre : de jour en jour la bibliothèque se garnissait, et de jour en jour aussi Isabelle inspirait à tous les gardiens plus de respect et plus de
prévenance.
Tout-à-coup, le quatrième jour de la troisième décade, cet
édifice si péniblement construit menaça ruine.
Mademoiselle de Valnave et Gaston de Vannier causaient amoureusement dans l’étroite cellule du prisonnier, quand Grac-
chus entra.
Il venait, suivant l’usage mensuel, faire son inspection des
couchettes.
Nous renonçons à peindre ce qui se passa dans le cœur des deux amants quand ils virent Gracchus se préparer à cette Opé-
ration.
Isabelle se remit la première.
Le danger imminent lui inspira une de ces résolutions sou-
daines que les femmes seules trouvent aux heures décisives.
Gracchus en fouillant la paillasse trouvait des corps étrangers,
et son œil furibond lançait des flammes.
Quand il eut reconnu des livres, sa fureur ne connut plus de
bornes.
LE MANCHON. 195
— Je lé savais bien, s’écria-t-il en amenant un à un à la lu-
mière les écrits apportés par Isabelle.
Je le disais bien que ces aristocrates conspirent.
Mais, halte-là !
Gracchus veille et Gracchus fera son devoir !
Misérables, vous avez donc juré la perte de la République ; mais jé vous y prends ; j'irai vous dénoncer au comité de sûreté | |
générale, et l’on vous fera perdre l’envie de conspirer.
— Et qui t’a dit, exclama tout-à-coup Isabelle, superbe d’in- |
dignation, que nous conspirions contre la République ? |
. cer . . ’ . : | Qui t'a dit que ces livres sont à Gaston? |
Pourquoi n’auraient-ils pas appartenu à l’un des prisonniers |
qui l’ont précédé dans cette cellule?
Sais-tu lire, seulement, pour vérifier leur date ?.….
Gracchus était un de ces hommes complétement illettrés ,
comme on en rencontre souvent dans les prisons. Isabelle le savait; elle continua.
— D'ailleurs ici le premier coupable, c’est toi qui as, nonobstant les lois, laissé passer tous ces livres, et je vais te dénoncer LU
comme un fonctionnaire indigne au comité de salut public.
On me croira, parce qu'on me connaît, et alors malheur à toi,
Gracchus, qui auras abusé de la confiance de la nation. Gaston ne disait rien,
Gracchus était atterré sous les paroles de la jeune femme.
Celle-ci, comme pour mettre son projet à exécution , serre la
main de son ami et va sortir, quand Gracchus l’arrête.
Il ferme brusquement la porte restée ouverte, et tombant à ses genoux :
— Citoyenne, dit-il d’une voix suppliante , ne perdez pas un malheureux père de famille ; ayez pitié de moi; voyez, j'ai deux
enfants et une femme; sans moi , ils seront pauvres, privés de tout.
Je n’ai que ma place pour les soutenir, et le comité de salut
public ne pardonne pas.
Je vous en supplie, citoyenne, ne perdez pas Gracchus, et Gracchus vous sera dévoué !.…
Seul j'enléverai ces livres, je les ferai disparaître, et bientôt il n’en restera plus de traces.
Ge n’était pas ce que voulait mademoiselle de Valnave.
Aussi reprit-elle toujours avec courroux , quoique sa voix fût
sensiblement radoucie :
LE MANCHON
— Beau moyen en vérité que tu proposes!
Ecoute-moi, j'ai pitié de ta femme et de tes enfants, si tu
veux faire ce que je te dirai, je te sauverai, — Dites, je ferai tout. |
— D'abord tu ne parleras à qui que ce soit des livres que tu
as trouvés ici.
Chaque jour j'en enléverai quelques-uns et les passerai dans
mon manchon.
De la sorte, tous auront disparu dans quelques jours et tu seras
sauvé.
Gracchus accepta l’arrangement proposé par Isabelle,
Chaque jour celle-ci emportait quelques livres ; mais comme
eile en rapportait toujours de nouveaux, le tas ne diminuait guère,
Gracchus, anxieux et muet, attendait impatiemment qu'il ne
restât plus vestige du délit.
Gaston seul avait profité de cet arrangement.
De la sorte, il avait chaque jour les productions nouvelles ; les anciennes seules disparaissaient.
Cependant la protection dont Souberbielle avait couvert mademoiselle de Valnave ne s'était pas bornée à lui faciliter l'entrée |
de la Force.
Souberbielle aimait cette charmante femme d’une affection
sincère.
Il s’enquit de l'affaire de Gaston de Vannier et reconnut qu’il
y avait plus de malveillance que de crime.
C’est pourquoi il n’épargna ni soins. ni peines. ni démarches O , , ,
et fut assez heureux pour faire rendre un arrêt de renvoi. C'était chose rare à cette époque terrible.
Aussi la reconnaissance de Gaston rendu à la liberté n’eut pas
de bornes.
Il épousa Isabelle de Valnave, et le bon docteur, assis à table entre les deux époux, trouvait une jouissance ineffable dans la
contemplation des heureux qu’il avait faits.
Lorsqu'on descend le Rhône, on aperçoit, sur la rive gauche, les ruines du château du baron des Adrets, près du village de
Mornas.
On raconte d’étranges choses sur ce manoir, entre autres une anecdote assez connue, mais dont je ne garantis pas l’authen-
ticité.
Lorsque le sire des Adrets, dans les guerres de religion, rame- | nait à son manoir des prisonniers hérétiques, il les faisait con- À 17
duire sur le bord d’un rocher taillé à pic, et élevé de cinq cents toises au-dessus du niveau du Rhône, là il les invitait, sous peine
d'être pendus, à tenter ce saut de Leucate.
— Un jour, dit la chronique, certain prisonnier facétieux ma-
nifesta quelque hésitation.
— Eh bien! lui dit le baron, pourquoi ne sautes-tu pas du
premier Coup ?
— Je vous le donne en trois, répondit le huguenot.
Ce seul trait donne une idée du caractère peu sociable de ce
baron, et donne aussi la mesure des murailles de son château féodal.
Le baron avait une femme qu’il aimait beaucoup.
C'était la fille du comte de Cruas, autre seigneur riverain du Rhône.
Elle se nommait Iseult.
Sa beauté n'avait point d’égale sur les deux rives du fleuve.
Combien de troubadours célébraient, à cette époque, les beaux
yeux de la baronne des Adrets !
Les sirventes occitaniques pleuvaient sur son manoir.
La paix ayant été signée entre les deux rives du Rhône, le baron des Adrets ne songea plus qu’à savourer son bonheur domes-
tique, avec la jeune et belle Iseult.
Il n’était bruit que de cette félicité conjugale, qui rendait trop
de monde jaloux.
Un soir, à la nuit tombée, une plainte déchirante se fit enten-
dre au bord du fossé du château de l’heureux baron. Le pont-levis fut baissé.
Une jeune femme, toute trempée de l’eau du Rhône, traversa le pont, et fut reçue dans le manoir, selon toutes les lois de la
galanterie et de l'hospitalité.
Le baron et la belle Iseult descendirent pour voir et entendre
cette femme, qui leur raconta son histoire en pleurant,
Je descendais le Rhône dans un barqueau, avec mon pauvre mari et deux rameurs, dit-elle, et un tourbillon nous a sub-
mergés.
L'un de nos mariniers m’a saisie par les cheveux, et nageant d’une main, il m'a ramenée sur le rivage, où la bonté de Dieu
m'attendait vivante.
Nous allions à Roquemore où mon mari possède des vigno-
bles renommés.
Iseult appela ses femmes de service, et ordonna qu’on prit le
plus grand soin de la jeune naufragée du Rhône.
Le baron qui était bon, en temps de paix, pour faire oublier à ses voisins ses cruautés commises en temps de guerre, se joi-
gnit à Iseult pour accomplir les saints devoirs hospitaliers.
Le lendemain, la naufragée, qui se nommait Bérengère Cabesting, vint prendre congé du baron et d’Iseult ; mais elle fut retenue avec des instances si vives, qu’elle consentit à passer quelques
jours encore à Mornas.
Quel esprit assez sagace aurait pu soupçonner dans toutes ces scènes un complot terrible, une machination de vengeance et
de mort ?
Bérengère parut fort gaie les jours suivants, et elle demanda au baron la permission de visiter le château, dont la réputation
courait les deux rives du Rhône.
Le baron ne crut pas devoir refuser une demande de curiosité aussi naturelle, et comme il avait encore beaucoup d’ennuis, malgré son bonheur, il se fit le conducteur de la jeune étrangère,
à travers les mystérieux souterrains de son manoir.
— Vous êtes un terrible sire en temps de guerre, lui dit la femme de Roquemore, mais, en temps de paix, il n’y a pas de
plus charmant seigneur que vous,
— Ce sont mes voisins, dit le baron, qui m’obligent à guer-
royer. |
— Le métier vous plaît aussi un peu, dit Bérengère en
riant.
— Il ne me déplaît pas, c’est vrai, continua le baron.
Au fond nous aimons tous la guerre, comme les chiens aiment
la chasse. |
Un jour de bataille est le plus beau des jours.
— Vous avez fait, dit-on, beaucoup de prisonniers dans la h.
dernière guerre? demanda Bérengère d’un ton insouciant. — Beaucoup. | |
— Vous avez fait, dit-on, aussi beaucoup d'échanges.
— Sans doute, comme toujours ; c’est la chance de la guerre ;
on prend, on est pris.
— Il y en a, dit-on, aussi, demanda Bérengère, il y en a quel-
ques-uns qui sont morts dans vos prisons ?
— Peu.
— C’est toujours beaucoup, baron des Adrets.
— Vous avez raison, belle dame.
13h LES PARURES.
Mais c’est encore la loi de la guerre.
11 y à des prisonniers qu’on ne rend jamais.
Si je prenais Monluc, je ne le rendrais pas, croyez-le bien.
— Etoù le mettriez-vous, Monluc, si vous le preniez ? demanda
Bérengère.
— Oh! j'ai un cachot superbe pour les prisonniers de haute
Valeur, je vais vous le montrer.
Le baron fit ouvrir, par un varlet, la porte basse d’une prison
souterraine, et ayant allumé deux flambeaux de cire jaune, il en
remit un à Bérengère, et lui dit :
— Si vous ne craignez pas de voir ces horreurs, entrez.
Bérengère entra d’un pas leste, et examina la prison avec un soin minutieux,
— Ah!
Dit-elle d’une voix calme.
Voilà un nom que je connais...
Lesire de Ségoréges.…
Les prisonniers ont tous la manie d'écrire leurs noms sur les murs de leurs cachots
CR
Il paraît que le sir de Ségoréges a été votre prisonnier, baron des Adrets ?
— Oui, madame Bérengère.… , un fier homme je vous assure.
J’aimais mieux le voir dans ma prison qu’en rase. campagne.
Il a donné de fameux déplaisirs à mes vassaux de Mornas.
Un jour de l’an dernier, cet endiablé Ségoréges chevauchait à la tête de deux cents lances, du côté de Sorgues ; nous n’étions que cent cinquante, nous, mais tous bons et rudes mari-
niers du Rhône ; des soldats de fer, Je fis sonner la charge, l'engagement fut vif.
Nous nous primés corps à corps, Ségoréges et moi; nous fimes voler trois lances en éclats ; ma quatrième perça le défaut de la
caparace de son cheval, et tua la bête.
Le cavalier tomba.
Mes colosses de gens le ramassèrent dans la poussière, comme
un épi de seigle, et l’emportèrent au château.
Le lendemain, sa femme me fit proposer douze onces d’or pour
la rançon du prisonnier.
Je refusai ; ce qui était fort honorable pour moi, car je n’avais
pas alors un denier dans mon épargne.
On me fit une seconde proposition.
La seigneurie de Ségoréges me cédait en toute propriété, à
moi et à ma lignée mâle, les vignobles de Côte-Bénie, qui don-
nent, à coup sûr, les meilleurs vins du terroir.
Je refusai encore ; refus plus honorable pour moi, car depuis
trois ans, je buvais l’eau pure de la citerne des Adrets, ce qui
m'avait donné une soif ardente pour le bon vin.
La fausse naufragée du Rhône provoqua fort adroitement le
baron par des questions insidieuses, et elle finit par découvrir que
son mari ayant été emprisonné dans l’affreux cachot du castel,
avait été mis à mort par ordre exprès de la châtelaine.
Ilne fallait pas égarer la vengeance avant de se venger.
Il fallait la conduire sûrement à l’adresse du coupable.
La châtelaine seule méritait un terrible châtiment.
L'étrangère joua donc la candeur et la reconnaissance, pendant
son séjour au château, et quand vint le jour du départ, elle re-
mercia ses hôtes avec une effusion pleine de vérité.
Ses yeux même se mouillèrent de ces sortes de larmes, qu'une femme a toujours à sa disposition, pour les grandes
OCCasions.
Puis s'adressant à la coupable châtelaine, elle lui dit :
— Je voudrais être riche comme la dame de Cruas, et je vous ferais tel présent qui ferait envie au roi, mais quand le cœur
donne, le présent est toujours riche.
Daignez donc accepter, comme souvenir de ma reconnaissance , ce collier de grains de cèdre du Liban, qui m'a été apporté de Palestine par le moine Enguerrand, et portez-le,
parce qu’il préserve de tout malheur.
La châtelaine, qui redoutait toujours un malheur depuis son crime, accepta ce préservatif avec un empressement superstitieux,
et le suspendit à son cou.
Or, ce collier avait été composé par un savant alchimiste de Vérone, et les grains en étaient faits d’une substance homicide,
qui ne demandait qu'un peu de temps pour avoir un résultat fatal.
Les exhalaisons sorties de ces grains formaient devant les narines et la bouche un nuage invisible de poison, qui peu à peu s’infiltrait dans la tête, et donnait au sang ce refroidissement qui
est la mort.
Un matin, le baron trouva sa femme pâle et raide comme uñ
cadavre à côté de lui, et attribuant cette mort subite à une juste
punition du ciel, il fit vœu de se cloîtrer dans le monastère de
Notre-Dame du Brou, en Bresse, dont le prieur avait une haute
réputation de sainteté.