‹ Les Parures, fantaisieChapitre 7 sur 21 · LE FIGE UD · texte numérisé non relu

LE FIGE UD

Un jour, le poète qui à chanté les dieux, les héros et les rois,

s’écria :

— Chantons Amaryllis et Galatée, et il descendit à l’éclogue

des hauteurs de la poésie épique.

À l'exemple de ce maître, auprès duquel tous les poètes sont des écoliers, nous quitterons un instant les grandes dames, et les opulentes parures, pour les humbles détails de la vie champêtre,

et la modeste coquetterie du hameau.

Toutes les beautés, toutes les tendresses , tous les amours ne

sont pas à la ville.

On aime, on rêve, on se pare pour plaire, sous le dôme des

arbres villageois, comme sous les lambris dorés.

Au dix-huitième siècle on ne chantait que les bergères; c'était

un abus. -

On s’en est trop corrigé de Juis ; la saison chaude est venue ; O

Paris se dépeuple.

Le monde élégant quitte la grande ville; les appartements

somptueux et les fêtes brillantes sont abandonnées.

Partout sur les grandes routes on rencontre des chaises de

poste qui emportent les émigrants.

Ceux-ci sont réclamés par les plaisirs de la villégiature et les

agréments de la vie de château.

Pendant tout l'été ils respireront l’air pur de la campagne, visiteront leurs terres et régleront leurs affaires avec leurs fer-

miers et leurs intendants.

D’autres profitent des chaleurs pour visiter tous les lieux où le

luxe a préparé des réceptions brillantes et des plaisirs aux

étrangers.

Ils vont aux eaux sur les bords du Rhin, dans les Alpes ou

dans les Pyrénées.

Depuis quelques années, les bains de mer tentent par dessus

tout ceux que ne possède point le démon du jeu.

Le comte Anatole de Greffignies était un de ces jeunes désœuvrés que le monde parisien convie à tous ses plaisirs, voit à toutes ses fêtes, montre à tous les étrangers qui le visitent, comme un

type aujourd’hui rare de la vieille élégance, du vieux ton français. Le comté avait trente ans à l’époqué où remonte ce récit.

Les exemples paternels en avaient fait de bonne heure un gen-

tilhomme accompli.

Une figure qui plaisait, sans être belle, une taille courte mais bién prise, des manières pleines de distinction et de grâce, une

exquise urbanité, tel était le comte Anatole de Greffignies.

À la venue des chaleurs, en 1847, le comte avait donc fait comme le monde élégant auquel il appartenait; il avait déserté Paris pour s’abattre aux champs ; il était allé chercher un peu d'ombre et de fraîcheur sur les bords de la mer, à Biarritz, petit bourg perdu au fin fond des côtes de l'Océan, contre les frontières

d’Espagne.

Biarritz est un des sites les plus charmants qui se puissent

voir.

Même dans ce beau pays des Béarnais et des Basques, où la nature étale à chaque pas, avec coquetterie, les plus ravissants paysages; Biarritz perdu entre Bayonne et l'Espagne, est un point remarquable, surtout quand on plonge ses regards sur cet immense Océan, qui, nulle part en Europe, n'apparaît plus beau dans les profondeurs infinies de ses horizons que dans

le golfe.

On est soudain transporté dans le pays des rêves, et l’âme

est saisie d’ardeurs mystérieuses.

Mille pensées confuses, mais délicieuses,envahissent le cerveau, et l’on se perd bientôt dans une vague et grande contem-

plation.

Le bourg a éparpillé ses blanches maisonnettes sur la grève.

Elles se font surtout remarquer par cette délicate propreté

qui distingue la nature primitive du Basque.

Du reste, c’est un village dans toute l’acception du mot, et en vain y chercherait-on ces superfluités que la civilisation moderne

a inventées pour les raffinements du luxe.

En arrivant à Biarritz, le premier soin. du comte Anatole de

Greffignies fut de louer une de ces petites maisonnettes, toujours

prêtes à recevoir les étrangers à l’époque où ceux-ci sont atten-

dus dans le pays.

Celle qu’il choisit n’était ni la plus belle, ni la plus vaste du bourg; mais son isolement convenait admirablement aux habi-

tudes studieuses du comte qui, pendant l'été, faisait des provisions

intellectuelles pour la saison d'hiver,

Trois petites chambres en chartreuse , un parloir, un cabinet

d’études, une ohambre à coucher, composaient tout le logement.

Mais, comme le disait le comte, il avait partout devant lui la mer,

shee Le puissant Océan, Qui chaque jour, deux fois, de son pas de géant,

Venait le visiter au seuil de sa demeure.

La maisonnette était perchée sur une falaise élevée, et de ses

fenêtres, le comte apercevait les côtes blanches et planes de la rive espagnole.

Ce contraste entre les deux côtes n’est pas un des moindres charmes du site, d’une part des falaises gigantesques taillées à pic, avec de bizarres anfractuosités de rochers, jetés pêle-mêle

de ciet de là, comme dans une des grandes débâcles de la nature,

De l’autre des grèves plates, unies, sablonneuses, comme

«e th LES°PARURES.

certaines plages de la Méditerranée, et comme elles réverbé-

rant la lumière.

Le comte prit à son service un jeune Basque, enfant du pays, qui lui en contait les légendes et les traditions, lui en indiquait les souvenirs, le guidait dans ses courses souvent aventurées, et au besoin lui faisait faire connaissance avec les anciens du pays qui connaissent les plantes mystérieuses et rares, et ne les indi-

quent pas volontiers aux étrangers.

Un soir, ils étaient assis sur un roc élevé, et le serviteur disait

au maître la légende de la Grotte d'amour.

« C’est dans cette grotte qu'est mort Oura, disait le jeune

homme.

« Oura était le plus beau, le plus brave, le plus intrépide à la

danse , le plus laborieux des enfants du pays.

Il aimait Hédéra, qui était la plus belle fille.

Mais Hédéra avait un père qui était vieux, et trois frères qui

étaient jaloux.

Jadis le père de Hédéra avait offensé le père d'Oura, et les

deux familles étaient en guerre.

Cependant Oura aimait Hédéra, et pour deux cœurs qui s’ai-

ment il n’y a pas d'obstacles.

Hédéra s’échappait de la maison paternelle et venait tous les

jours trouver son bien-aimé.

Ils parlaient d'amour,

Le père s’aperçut des absences de sa fille ; mais Oura avait vu que son amante était suivie, et il ne vint pas au rendez-vous

pour éviter des malheurs.

Hédéra se retira l’âme triste; elle crut que le cœur de son

bien-aimé était volage.

Elle passa la nuit dans les angoisses.

Le lendemain elle revint, et comme elle était seule, bientôt Oura la rejoignit, et ensemble ils allèrent s'asseoir et se cacher

dans la Grotte d'amour,

Oura calma les inquiétudes de son amante et lui répéta ses

serments qu’il accompagnait des plus tendres caresses,

Ils oublièrent ainsi les heures, et l'Océan les surprit dans leur

sommeil quand il envahit la grotte.

Il ne respecta pas tant d'amour ; il les brisa contre la voûte ’ et le lendemain les pêcheurs rapportèrent deux cadavres mutilés

que nos pères ont mis dans la même fosse.

Et ils appelèrent cette grotte fatale la Grotte d'amour. »

Ainsi parlait le jeune serviteur.

À peine avait-il achevé qu’une voix fraîche, suave et pure

comme l’air des montagnes, résonna sur la mer.

C'était aussi un chant d’amour, mais un chant mâle et sonore emprunté aux âges héroïques , et la voix qui le disait était une

voix de jeune fille.

Telles étaient les paroles qu’apportait la brise de mer.

«Oiseau, chantre magnifique du pays, où fais-tu entendre

maintenant ton ramage ?

« Depuis longtemps je prête en vain l'oreille à ta voix mélo-

dieuse.

«Il n’est pas d'heure de ma vie où tu ne sois présent à ma

pensée.

« Un soir, il passa au pied de nos montagnes, l'étranger africain, avec une foule de soldats étrangers ; et il dit à nos vieillards que nous, leurs enfants, nous étions braves, comme cela est vrai, et qu'il ne voulait pas combattre contre nous, mais qu’il

poursuivait les Romains, nos ennemis.

« Et alors les jeunes lui répondirent :

« Étranger, si tu dis vrai, nous marcherons devant toi et nous

nous mêlerons à tes soldats étrangers.

« Nous te suivrons au bout du monde.

« Et nous sommes partis pendant que les femmes dormaient tranquillement, sans réveiller les petits enfants endormis sur leur

sein.

«Et les chiens qui pensaient que, suivant la coutume, nous re-

viendrions avec le jour, n’ont pas aboyé.

« Et bien des jours, bien des nuits ont passé, et nous ne

sommes pas revenus.

« Nous avons traversé les Gaules comme un trait ; nous avons franchi le Rhône plus furieux que l’Adour, les Alpes plus droites

que les Pyrénées.

« Partout vainqueurs , nous sommes descendus dans la belle Italie, où il y a des campagnes fertiles et des femmes belles; mais tout cela ne vaut pas nos montagnes, nos mères et nos bien-

aimées.

« [ls disent que dans un mois nous entrerons dans la capitale ennemie et que nous y puiserons de l'or à pleia casque ; moi, je

leur réponds :

« Je ne veux pas, c’est assez; j'aime mieux revenir dans mes

montagnes et revoir celle qui possède mon cœur.

« Le pays est loin d’ici et il y a longtemps.

Eu

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