CHAPITRE JX
Départ de Julien pour Hambourg. — Dans quelle situation iî retrouve Eusèhe. — JYouuel les preuves a amitié qu'il lui donne. — Départ pour Londres.
JIJécibÉ à partir sans délai, et n'attendant que mes passe-ports , je formai la résolution de m'élablir , jusqu'au retour d'Edélie , dans le lieu où se fixerait Eusèbe, à moins qu'il ne me conseillât de revenir l'attendre en France. Je pouvais transporter partout ma pefife fortune ; je pris seulement l'aigent nécessaire pour mon voyage et pour un séjour de cinq ou six semaines , et je laissai le reste dans les mains de Durand , en convenant avec lui d'un signe marqué dans une lettre pour me faire passer mes fonds , si je voulais
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m'ëtablir dans les pays étrangers. Ma mère, qui, sous le lègnede la terreur, avait eu de* frayeurs dont elle n'était pas encore remise, voulait que je l'emmenasse; mais je lui prorais que si je me fixais hors de la France , je reviendrais la prendre , et elle resta.
Madame de Palmis avait trouve' le moyen de placer cent cinquante mille francs en Angleterre; son beau-frère et sa bellesœur, le duc et la ducbesse, y avaient , fait aussi passer des fonds , et madame de Palmis était de'cide'e- à les aller rejoindre 1 à Londres , où ils étaient e'tablis et fixés* , Je passais la plus grande partie de mes journées chez madame de Palmis ; j''éprouvais de toute manière une espèce de consolation à m'entretenir de mes senliraens pour Edélie , avec une personne de Pancienne cour , qui, dix ans auparavant, au* rait trouvé ma passion si insensée , si fol* lement présomptueuse , en supposant même qu'Edélie eût été libre alors, La manière simple dont elle me parlait du retour si tendre que m'accordait Edélie, me paraissait la meilleure confirmation
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des principes du système de l'e'galite'. Dans ces conversations elle renouvelait , avec plus d'intérêt que jamais , les queslions qu'elle m'avait faites autrefois sur le''vicomle d'Inglar ; elle me répétait qu'elle ne se consolait pas d'avoir passe' toute sa première jeunesse dans des sociétés différentes de la sienne ; elle m'exhortait à lui conseiller d'aller s'établir à Londres pendant tout le temps de rëraigrafion ; enfin, elle me montra les sentimens les plus religieux; elle me protesta qu'elle n'avait à se reprocher que des étourderies et de fausses démarches , et je me gardais bien de lui laisser soupçonner que j'avais été' le confident intime de ses liaisons avec Tiburce. D'ailleurs elle me te'moignait tant d'amitié' , elle avait dans l'esprit et dans toute sa personne 'quelque chose de si séduisant , et une manière si adroite, si délicate, de flatter ceux dont elle voulait obtenir le sulfragc , qu'd était impossible de ne pas lui accorder au moins de la confiance et de l'amitié ; elle m'ôta en cinq ou six entretiens , presrpie toutes les préventions que j'avais jadis eues
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contre elle; et sans le souvenir des confiJences de Tiburce , elle m'aurait persuade' qu'elle avait toujours e'të pure , et fidèle à son devoir. Madame de Palmis n'était pas , comme Mathilde et la baronne de Blimont, une intrigante adroite, ou une femme artificieuse et sans moeurs; maigre' de grands égaremens , son cœur n'était point corrompu ; elle avait mal rempli sa destinée : entraîne'e par son imagination dans une mauvaise route , elle y avait toujours amèrement regrette' la vertu , et en y conservant cette décence exacte, pudeur du vice, toujours plus circonspecte (dans une personne bien née) que celle de l'innocence , parce qu'elle est plus nécessaire. Madame de Palmis avait toujours une grande ële'vation d'âme, et cette rectitude de jugement et d'esprit qui nous fait admirer de bonne foi les belles actions , alors même qu'elles condamnent les noires. Elle trahissait la vérité en racontant sa vie passée ; mais elle ne mentait point , elle n'exagérait même pas en parlant de la vertu, elle en avait toujours nalureliement le noble langage; elle expri»
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mait alors ses opinions et ses pensées; un remords sahifaire qu'elle avait , pour ainsi dire, cultive' comme un dernier droit à sa propre estime, avait conserve' au fond de son coeur le sentiment et le s oût du devoir et tout ce qui raeriîe d'être approuve.
Je reçus enfin mes passe-ports comme artiste voyageur , et je partis aussitôt pour Hambourg. J'emmenai Casilde; il m'était si doux de l'avoir avec moi , puisqu'elle ne me parlait que d'Edéîie I
Nous arrivâmes à Hambourg le i5 août i'794 , ma joie fut aiexprimaijie en y retroîivant Eusèbe et sa mère. Après les préparations nécessaires , je leur remis les lettres d'Edélie ; leur surprise égala leur douleur. Je ne (us pas obligé de raconter tout ce que j'avais fait pour retenir Edélie ou pour obtenir la permission de la suivre; ses letlies dans lesquelles elle ne me désignait que sous le litre de son libérateur , contenaient tous ces détails et tous ceux qui étaient relatifs à sa prison et à sa délivrance qu'elle n'attribuait qu'a moi seul. Dans ces lettres , elle ne faisait pas l'aveu positif de ses seiitimeiis pour
moi , mais chaque ligne les exprimait clai- . retnent; et je remarquai que sa mère en était fort choquée , quoiqu'elle me montrât la plus vive reconnaissance : mais elle ne put s'empêcher de dire rr .'Edélie avait pris un style exagéré de roman , qui venait du mauvais goût qui dominait en France depuis la re'volution. Noire entretien durait depuis trois heures , et je n'avais pas encore pu placer une seule question; mais l'aspeci du logement qui n'était plus le même , et raballemenl de madame d'Inglar , me faisaient présumer confusément qu'il était survenu quelque changement fâcheux dans leur situation. Enfin , Eusèbe m'emmena dans sa chambre ; et là je commençai , avant tout, par lui dire que je lui apportais un beau portrait de la duchesse de Palmis , que j'avais trouvé et acheté dans une boutique , afin de lui procurer le plaisir de l'offrir au fils de la duchesse de Palrnis , le jeune Octave , qui était déjà en âge d'apprécier un tel don , puisqu'il devait avoir dix ou onze ans. Eusche m'embrassa avec Irans-
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port. Ah ! mon ami , s'ëcria-t-il , lu ne sais pas à quel point ce présent m'est précieux ! non-seulement je puis sans scrupule contempler ce portrait , mais je pourrais même le garder secrètement ; la duchesse est veuve depuis cinq mois !.... Ainsi donc , repris-je , vous pouvez maintenant vous livrer à ce sentiment qui vous a causé tant de troubles secrets et d'agitation , et que vous avez renfermé si long-temps au fond de voire âme avec tant de courage et de vertu!.... J'aurais pu, répliqua-t-il , le mieux cacher encore, puisque tu le connais; mais du moins toi seul au monde as pu pénétrer le mystère de celle passion malheureuse ; une puissante raison m'oblige encore à me taire , et je te demande toujours à cet égard la même discrétion. Je promis sur ce point ce tjue souhaitait ]Eusèhe, ensuite je l'interrogeai sur sa position actuelle. Dès ma première question, il me dit que le négociant d'Hambourg sur lequel son père avait placé quaranlecinq mille francs , avait fait banqueroule , et pris la fuile en emportant toute celle somme.... Du moins, inlcr-
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rompis-je de premier mouvement , il vous reste cent trente-huit mille francs que Durand me fera passer sur-le-cliarap ou vous voudrez... J'accepterais tout de toi, repondit Eusèbe avec attendrissement , je m'enorgueillis de tes vertus couîme de ton amitié, et je le dois de'jà tant de reconnaissance pour tout ce que tu as fait pour ma sœur et pour moi, qu'une action ge'néreuse de plus n^ pourrait rien ajouter; mais, e'coute-moi jusqu'au bout. Nous avons essuyé' cette banqueroute il y après de trois mois; le peu d'argent comptant que mon père avait laissé était dépensé; dans ce premier moroent nous n'avons eu pour toute ressource que la vente de quelq!^es bijoux: qui restaient à ma mère. Tandis qu'elle était plongée dans le plus morne abattement , et que mademoiselle de Verseo ne lui offrait pour toute consolation que des déciamaîions violentes contre la révolution , je cherchai des moyens d'existence , et je les trouvai; j"ai obtenu un emploi de commis jrançais chez un bon ncj^oc;ian!, ce qui méprend tous les jours quatre heures de lu matinée , depuis six
jusqu'à dix; en outre je corrige chez un libraire toutes les e'preuves des ouvrages français. Avec ces deux me'liers , notre petit me'nage va fort bien , et ma mère ne manque de rien ; je trouverais même «ne sorte de douceur dans celte manière de vivre due à mon travail , sans le cbagrin qu'elle cause à ma mère et sans les e'ternelles lamentations de mademoiselle de Versée sur la choquante singularité' de me voir prote d'irapiimerie et commis. Au reste , poursuivit Eusèbe , nous ne sommes pas des e'migre's tout-àfait ruines; nous possédons encore quatre- "vingt-dix mille francs places très-sureraent à Lopdres ; mais celui qui en est de'positaire voyage et ne reviendra que dans six semaines; nous sommes obliges dépasser ce temps ici, ayant assez d'argent pour Tivre , non pour faire un voyage et un nouvel établissement.
Après cette conversation , je conçus à l'instant nn projet dont je ne diirèrai point l'exécution , je ne voulais faire venir mes fonds de Paris que lorsque je serais en Angleterre ; en même temps je voulais donner au vicomlc les moyens d'y passej:
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tout de suite , parce que je voyais qu'il le désirait vivement. Ainsi je pris le parti d'annoncer publiquement que je donnerais un concert. Ma sœur avait une voix admirable; elle chantait d'une manière surprenante pour son âge , et elle jouait très-agre'ablement de la harpe. J'avais plusieurs anciennes connaissances à Hambourg ; je leur menai Casilde , dont la jeunesse , la modestie , la Leaufe' et le talent , causèrent le plus vif enlhousiasme. Les femmes de ne'cocians de cette ville, si remarquables par leur bonne éducation et leur bienfaisance , protégèrent Casilde avec tant de zèle , que mon concert fut arrangé au bout de six jours; il eut un éclat prodigieux, j'y chantai deux duos avec Casilde; et, en outre, elle chanta seule trois morceaux, et elle joua des variations sur la harpe. Elle fut applaudie avec transport. Ce concert me valut , fous frais prélevés, mille écus argent Je France , que je portai sur-le-champ à Ea^ebe, et qu'il reçut avec cette bonne 2;râce du cœur qui paierait le sacrifice le la vie. Je l'engageai à partir sur-le-
champ, en lui annonçant que je resterais avec Casilde quelques jours de plus à' Hamboiiri;;, parce que je voulais donner im second concert, après lequel je le rejoindrais sans délai. Tout fut convenu de la sorte , et nous décidâmes qu'Eu^èbe , sa mère, la petite Octavie et mademoiselle de Versée partiraient le suilenuemain. P
Eusèbe qui , pour me servir de son expression , se vanta que j'avais donné ce concert pour lui , ajouta que , si je l'eusse consulté , il s'y serait opposé , certain qu'il m'en avait coûté beaucoup f de mettre ainsi Casilde en scène a son! âge , et avec sa beauté. Mademoiselle de!" Versée prit ce discours pour une pure H' critique; car elle ne sentit pas qu'Eusèbei^ parlait ainsi, avec l'intention surtout de J faire valoir le dévouement de mon pro-|î cédé. Elle me dit en particulier qu'il était|iâ étrange qu'Eusèbe trouvât ??iaiwais que lapr sixjur d'un artiste chantât dans le concertiut donné par son frère, lui qui travaillailici dans une imprimerie et dans un bureau clj de marchand de sucre et de cujè ^ lui .p
icomie d'^Iiiglar , ex- ambassadeur , jîls nique du maj'çuis d Liglar , lieutenant gééral des armées du Roi , che\>alier de ordre du Saint-Ilsprit , et gouverneur du Dauphinc.
Avec cette inge'nuilé d'impertinence , aademoiselle de ^ ersec ne se doutait las qu'il y eût dans ce discours un seul QOt desobligeant pour raoi, ni que mon ttachement pour Eusèbe dut en être )lessë. Je me vengeai le soir même de sa otlise , en ne parlant que de sa nièce Jatliilde , princesse de S*****, deven;ie Qa cousine Ledru. Mais ce qui me ût )lus de peine que les censures de madenoiselle de Versée, fut Tespèce d'ingraitude de madame d'Inglar , dont la hauteur le supportait pas Pidëe des services que 'ancien secrétaire de son fils rendait à sa famille. Il est vrai que, dans le temps de a splendeur , elle avait hautement ap- )rouve' qu'Eusèbe , m'êievant au-dessus le mon état , me traitât , comme un ami , î'était alors une création ; et , loin d'en être khoquée , elle trouvait beau que son fds iût assez de considération personnelle pour
m'en donner une à laquelle , dans la socie'fë, je ne devais pas naturellement prétendre. Mais , depuis qu'en France on avait fait un droit de ce qui n'e'tait jadis qu'une condescendance , toute idée d'éoraliié avec les roluriers lui était odieuse. Il faut con- Tenir que, si l'orgueil de la naissance peut être excusable, c'est lorsqu'ayant été réprimé par la générosité dans les temps prospères , il ne se laisse apercevoir que dans Tadversifé , il a même alors quelque chose de noble ; mais au moins , dans ce cas, la reconnaissance devrait -elle en triompher : c'est ce qui n'était point dans le coeur peu sensible de madame d'Inglar; tout en me remerciant , elle ne pouvait dissimuler un fonds d'aigreur et une envie secrète de me rabaisser en tout , qui per- " çaient dans toutes ses phrases; cette espèce d'ingratitude fn'sait mortellement soufFiir Eusèbe, et c'était sans doute le plus grand chagrin qu'elle pût me causer. Enfin, il partit; et, peu de jours a()rès, je donnai mon second concert , qu'un incident fort singulier rendit excessivement brillant J'avais chargé un domestique de porle^.
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I harpe de ma sœur, et de la de'poser, Dnime au premier concert, dans une pe- \le pièce formant une espèce de passage
articulier à côlè de la salle de concert; (,, pour qu'il n'arrivât aucun accident à Instrument, j'avais ordonne' au domesti- «le de rester assis auprès de cette harpe a nous attendant. Quand nous arrivâmes, nous vîmes un groupe d'hommes
issembîès autour de la harpe , et qui regardaient avec Pair de la surprise ; demandai ce que cVtait, et mon domestique me conta qu'étant seul dans cette
eiite pièce , un grand monsieur d'une i?//e prestance e'tait survenu , et qu'après
être assure que cette harpe appartenait mademoiselle Casilde , il avait attaché
Q superbe collier de diamans au sommet
e la colonne de la harpe , et qu'en-
; ite il avait disparu. Nous nous appro- , u.i:^C3 , et nous vîmes en effet un très- ,.eau collier de diamans. Mon frère , me , it aussitôt Casilde, je ne veux point de
da. A ces mots , je détachai le collier , j'allai dans l'orchestre de la salle ; Je
emaudai et j'ohtius la permission d'à-
dresser quelques mots au public; alors, tenant et montrant le brillant collier : Messieurs , dis-je , un anonyme , avani notre arrivée dans celle salie , a mis sur la harpe de ma soeur ce beau collier j ma sœur ne reçoit point de présens d\m inconnu : ne pouvant renvoyer celui-ci , et quittant demain cette ville hospitalière, elle me charge d''annoncer pu bliquement qu'immëdiatemment après le concert, je porterai de sa part ce colliei à M. Tadministrateur de rhôpital des Orphelins , pour être vendu au profit dej pauvres.
On imagine bien que ce petit discourî fut applaudi avec le phis vif enlliou siasme , et qu'il dou'bla le succès de notre concert. Ma sœur fut accable'e de couronnes de fleurs et de lauriers , et d'inipromplus en vers qu'on lui lança de tou côtes ; je n'ai retenu que ce quatrain qu fut jeté' le premier et que je lus sur-lechamp :
« Grandeur d'âme , beauté , candeur et bienfaisance » Mode lie el talent , nobles préscns des cieux !....
» Ah ! que pourraient donner de mieux » La fortune , le ratii^, les litres , la naissance ?
Te me promis bien de montrer cet imipromntu à madame d'Inglar.
Après le concert, je portai le collier à administrateur qui , prévenu par mon an- ; nonce , m'attendait. li m'écrivit depuis en li Angleterre que ces diamans avaient ëlé -estimes 12,000 fr.; qu'il n'avait pu les ven- .dre que 9,000 , et il m'envoya le détail de id'emploî de cet argent distribué comme fi je l'avais indiqué. J'étais en pension chez îune vertueuse veuve qui aimait extrêmement Casilde , et qui se chargeait d'ell^ u toutes Icj fois que la décence exigeait qu'elle fut avec une femme. Cette bonne dame avait ramené ma sœur du concert, et l'une et l'autre étaient couchées quand eje rentrai ; mais on me dit qivun jeune ^monsieur irès~vif et très-joli m'attendait -idans ma chambre. Ce jeune monsieur sjétait Tiburce , qui, en m'apcrcevant , lise jeta à mon cou, en me disant que, revenant d'un voyage qu'il avait fait en Allemagne , et devant retourner à Londres , il était arrivé une heure avant mon concert , et qu'il n'avait pu pénétrer dans la salJc qu'en se faisant passer pour mon
frère. Quoi ! repris - je , tu étais à mon concert! Comment! ne le sais- ta pas?
reprit-il; c'est moi qui ai jeté les premiers vers que je l'ai vu lire ; tu n'as pas reconnu mon e'criture , fort griffonnée à la vérité, et trace'e avec du crayon?... — Tu as fait ce quatrain? — Oui , mon ami , j'é-« tais inspiré, c'en est fait, me voilà poêle. Alors Tiburce me parla avec enthousiasme de mon concert , de l'usage que nous avions fait du collier, qu'il appelait une scène dra» matique arrangée par la Proi^idence'pouv achever de charmer tous les cœurs, et de tourner léixitimerncnt toutes les têtes. Et Casilde ! poursuivit-il , quelle beauté I quel maintien ! quels talens ! Ah i que mes fers me paraissaient froids quand je me les rappelle avec son souvenir ! Je voudrais bien savoir quel est l'insolent qui a osé attacher un collier de diamans à la harpe divine de cette figure céleste !..., Cet homme , j'en suis sur , est grossier , brutal et sot. Calme-toi , mon cher Tiburce , dis-je en riant, cet inconnu est peut-être un amateur , un savant passionne })Our l'aotiquilé , qui a lu que , dans ces
anciens temps , les adorateurs des plus nobles divinités ornaient lewrs statues de parures magnifiques ; mais il est vrai qu'il devrait savoir que de nos jours ces espèces d'oflfiandes profanent le culte le plus pur. — Non, non, ce n'est nullement un antiquaire; je parie que c'est un fat de mauvais ton : je le vois d'ici , ce n'est point un Français , grâce au ciel , car nos emigre's ne sont srnère en état de faire de ces impertinences-là ; enfin Y ex-voto est à l'hôpital; cette pensée m'enchante. Après ce début , Tiburce m'interrogea sur la France : quoiqu'il ne fiît pas irréligieux , je craignais mortellement qu'il ne fît quelques moqueries sur le pèlerinage d'Edèlie ; mais au contraire voyant surtout dans cette action les motifs et le courage , il la loua avec wne sincère admiration. Alors j'eus un grand plaisir à lui confier mes sentimens et mes espérances. Il me reprocha de lui avoir caché une passion que je nourris-* sais depuis si long-temps. Tu es né sous une heureuse étoile , continua-l-il , tu mérites tout en amitié , mais en amour c'est autre chose. Edélie est beaucoup plus pas- T. III. 9
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sionnée qae toi. A une femme de ce caractère il fallait un amant du mien ! Quels coups de tête , quelles extravagances sublimes nous aurions faits l'un pour l'autre ! C'est pour toi qu'elle a fait son vœu, car elle n'y comprend sa famille q-je par pure biense'ance : c'est pour toi seul qu'elle va faire ses prières à Jérusalem , et moi , à ta place , quand je l'aurais vue partir pour la Terre-Sainte — — Eh bien ! je voulais la suivre ; je le de'sirais avec ardeur ; elle me l'a défendu; je ne pouvais lui désobe'ir sans la désoler... — Fort bien ! mais de mon côte j'aurais fait une croisade contre les infidèles Je ne plaisante point; j'aurais armé
un corsaire pour aller combattre les Turcs. Quelle harmonie alors 1 quel accord dans nos sentimens et dans nos actions ! Tandis qu'au berceau du christianisme, elle eûl invoqué le vrai Dieu, j'aurais attaqué les ennemis de la foi ; tandis qu'elle eût répandu des pleurs sur le tombeau sacré, j'aurais fais couler le sang des persécuteurs de la religion... Après ces pieux et glorieux voyages , nous serions revenus , elle chargée de reliques et de chapelets, et moi, couvert de dé-
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pouilles des musulmans vaincus et de lauriers bénis par le souverain pontife. C'e'ftaient là des amours mystiques et chevaleresques; c'était là un roman. .. — Oui , mais que devenait Casilde?... — Ah! Casilde J on ne peut ni Tabandonner ni l'oublier... j'en conviens. — Qae devenaient ma reconnaissance et mon amilie' pour Eusèbe qui, au milieu de tous ces orages , pouvait avoir besoin de moi? — Voilà tout mon roman e'croule', c'est dommage. — Fais-le imprimer, je te re'ponds du succès. Il n'aurait pas le sens commun; néanmoins le sujet fournirait quelques pages brillantes, il y aurait du mouvement dans l'ensemble : beaucoup de gens appellent cela un bel ouvrage. Mais , poursuivis-je , parlons de toi maintenant : dans quel situation te trouvestu.^— Engage' par l'honneur dans le parti royaliste , je sers dans i'arme'e de Conde' ; si cette armée n'a pas les brillans succès des républicains , du moins elle soutient de même la réputation de la valeur française. Quant à ma fortune , elle est en fort bon état. Mon père avait fait passer à Lon*
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<lres 3oo,ooo francs , dont j'ai hérité quand j'ai eu le malheur de le perdre il y a six mois. Ma belle-mère n'a rien voidu pour son douaire , et m'a tout laisse. Il est vrai aue le ciel qui veille sur celle angëlique personne , lui préparait un ti ès-heau sort dans l'exil. Elle avait un oncle tiès-riche, ■vieux garçon, possédé d'une telle anglomanie , qu'après avoir fait beaucoup de ^ voyages en Angleterre , il a fini par s'y établir un an avant la révolution. Sa nièce avait toujours conservé un commerce de lettres avec lui; il est mort sur la fin de 1792 , et lui a laissé plus de 600,000 liv. de rentes , sans compter une maison à Londres et une charmante maison de camoaiîne. Elle est décidée à ne jamais se remarier , et à ne vivre que pour son fils et l'amitié. Elle est aussi heureuse qu'elle mérite de l'être. Ce récit m'intéressa vivement , mais il m'alarma beaucoup pour les vœux secrets et le bonheur d'Eusèbe. Avant de me quitter, Tiburce me demanda de passer avec moi sur le même bâtiment pour aller en Angleterre. iMon cher Tiiiurre, répondis-je , cela est impossible ^ car je n'ai nulle eu-
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vie d'embarquer ma sœur avec un jeune homoie de ta lournure. La ne'cessite' seule a pu m'obliger à l'exposer aux regards du public, en donnant deux concerts; j'aurai d'autres ressources en Angleterre, et je compte lui faire mener le genre de vie le plus sédentaire et le plus relire'. Si elle arrivait à Londres avec toi , on ferait peut-être de malignes suppositions qui pourraient porter quelque atteinte à lu pureté' de sa rcputalion. Tu as raison, interrompit Tiburce , et je me rends à cette réflexion. Je crois qu'il est dans ma destinée de faire encore beaucoup d'étourderies, mais du moins je n'en ferai plus désormais qui puissent nuire aux autres. A ces mots , il m'embrassa en me donnant rendez-vous à Londres ; nous nous promîmes de nous y voir souvent , et nous nous séparâmes; il était trois beures du malin , et Je partis à sept avec ma sœur pour Glugstad , où nous devions nous embarquer.
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