CHAPITRE VIL
Joie mêlée d'inquiétudes de Julien. — Découverte du/i secret surprenant et terrible.
J^E rendez-vous gene'i al pour le jour suivant fut indique' chez Durand à trois heures après midi. ?vlûis Edëiie m'en donna un bien plus intéressant pour raoij elle m'ordonna de me rendre chez elle à onze heures du malin.
Il était près de quatre heui-es quand je me retrouvai dans ma chambre, Je ne dormis pîs un seul instant. Je passai la nuit entière dans un fauteuil , les yeux fixés sur une pendule. Je comptais toutes les minutes; le mouvement visible de l'aiguille des secondes me charmait , comme s'il eût pressé la marche lente des heures !... Malgré l'ardeur de mon impatience , je n'eus pas un moment d'ennui, je jouissais d'avance de l'entretien qui m'était promis, ou, pour mieux dire, je le composais au -gié de mes désus , et, quand je l'avais fixé )
je le recommençais pour le rendre encore plus passionné; enfin, à dix heures et demie je sors impétueusement de ma chambre, et je vole «chez Edélie. Ce tête-à-tête, si impoiiant pour tous les deux , nous causa d'abord une égale émotion : le seul aspect d'EJélie me fit tressaillir; je connaissais si bien ce qu'elle éprouvait par Texpression de sa physionomie , et je voyais toujours dans ses regards l'empreinte d'une invincible et profonde tristesse !... Je retombai dans mes mortelles inquiétudes !...
Que veut-elle m'annoncer ! Que va-t-
elle dire! — Ces pensées me causaient la plus douloureuse anxiété , je respirais à peine ! son silence me glaçait , et je redoutais ses premières paroles qui devaient
me dévoiler tout mon avenir ! Enfin
me tendant la main : Je suis à vous i ditelle , un lien sacré nous unira! A ces
mots , ivre de joie et de bonheur , je me jetai à ses genoux : Ah ! cher Julien , poursuivit-elle , il n'est point sur la terre de félicité pure et sans mélange !....,
Maintenant je vais vous afïliger ! M'affli-
ger 1 m'écriai-je , quand vous prenez l'en-
LES PARVENUS. gS
gagemcnt d'être à moi! Oui, repril-
elle , mais je ne le puis qu'à une condiîion fjui vous causera de i'jnquiefucle el du chagrin. — Que diîes-vous ? grand Dieu ! Quoi ! faifes-vous deprendre notre bonheur et notre destinée du consentement de voire
mère ? — ]Non , j'ai vingl-huii ans. Je
ne consulterai que Taraour et la reconnais» sance , certaine que votre conduite el vos
vertus justifieront mon choix — Quelle
est donc cette étrange condition ? — Je ne puis vous le dire en ce moment , dans trois semaines vous saurez tout. — Dans quel trouble affreux vous me jetez ! — Cette condifion n'aura qu'une influence heureuse sur ro're destine'e; elle nous oblige seulement à diflerer de quelqiies mois notre union. Ces paroles me rassurèrent et calmèrent un peu mon imagination troublée. Je la conjurai vainement de me déclarer sur-le-champ cet inquiétant mystère; elle se contenta de me protester qu'il ne cachait aucun obstacle à notre bonheur , et elle m'exprima ses senlimens avec une tendresse si louchante et si Traie , qu'elle parvint à ne laisser
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dans mon âme que l'enchantement d'être aimé et de me Tentendre dire , avec la cei titude que je recevrais sa foi!... Mais, quand je me trouvai seul, la pense'e de ce mystère étonnant corrompit de nouveau toute ma joie. Elle m'avait annoncé qu'il me causerait de Vinqidéîude et du chagrin / de Vin quiétude î... Il y aurait donc sans doute pour elles quelques risques à courir? Mais quelle démarche hasardeuse une femme peut-elle faire? étaitce une démarche politique ? Cependant je l'avais toujours vue condamner sincèrement les femmes qui se mêlent des affaires d'état; en même temps j'étais forcé de reconnaître en elle un fonds de singularité et une vivacité d'imagination qui me donnaient de vives alarmes quand je songeais à sa demi-confidence. Plus j'y réfléchissais , plus je m'attendais à quelque chose de tics-bizarre; mais je me creusai inutilement la tête pour deviner ce que ce pouvait être.
Je passai les trois semaines d'attente imposées par EJélie , toujours heureux près d'elle, toujours inquiet , agité loin
i lîfe ses yeux. Sa tristesse ne diminuait point; au contraire, elle senablait s'accroître; mais à ses côtes, tout sentiment pe'nible était suspendu dans mon coeur ! Avec quel ravissement j'écoulais cette voix adorée, cette voix silencieuse pendant dix ans, m'exprimer enfin tout ce que l'amour
[ peut inspirer de plus délicat et de plus passionnel Abl ce langage dans sa bouche était pour moi le garant d'un bonheur au-dessus de toute atteinte 1
Aussitôt que les trois semaines furent écoulées (et j'en avais compté chaque jour) , j'allai demander l'explication qui m'était promise. Edélie soupira , versa des larmes, et toutes mes inquiétudes, plus vives que jamais , revinrent en fouie m'assaiîlir et me consterner. Après beaucoup d'hésitation : Hélas ! dit-elle , je vais vous percer le cœur!... — Quoi doncî m'avezvous trompé? voulez-vous manquer à vos sermens?.... — Non , je les renouvelle, je serai votre épouse... — Eh bien ! découvrezmoi donc ce secret... — Je vous préviens d'a^ vance que, quelle que soit votre opinioû sur ce que je vais vous révéler, toute T. III. 7
opposition serait absolument mutile... Jtf 1 vais vous dire une chose qui vous paraîtra bizarre, extravagante, pe'rilleuse; mais je suis irrévocablement décidée à l'entreprendre avant de vous épouser, et rien dans l'univers ne peut m'en empêcher. Je n'ai confié à personne au monde cette résolution , pas même à l'abbé Desforges , afin de lui épargner des représentations superflues Ce préambule me fît frémir. Grand Dieu ! m'écriai-je, que méditez-vous , et qu'allez-vous m'apprendre ? Ecoutez-moi, reprit-elle, et sans m'interrompre , je vous en conjure. Vous rappelez - vous ce jour où , l'un et l'autre à nos fenêtres , nos coeurs s'entendirent et se répondirent enfin sans contrainte , et où j'osai pour la première fois vous faire l'aveu formel de mes sentimens ; tout à coup, au milieu de cet enchantement , une pensée terrible vint me saisir, et frappa mon imagination!.... Je me dis qu'un miracle seul pouvait nous réunir , que ma mort était inévitable , et que l'imprudence de votre désespoir vous iconduirait aussi à l'échafaud; alors j'éle-
Tai vers le ciel des mains suppliantes et des yeux baigne's de larmes; mais, pour invoquer avec espe'rance l'arbitre suprême de nos destinées, je sentis le besoin de lui offrir un grand sacrifice ; Je lui demandai de sauver, de conserver tout ce que j'aime, et
de me délivrer et je fis vœu.... Ici la
voix expira sur ses lèvres... Et moi , tremblant, glace', je la regardais d'un air stu— pide , et je n'osais la presser d'achever. . . Mais reprenant aussitôt la parole d'un ton ferme. Je fis vœu, dit-elle, d'aller à la Terre-Sainte ! Tout est prêt, j'ai l'argent, les moyens; je suis instruite de la roule que je dois préférer; j'emmènerai deux domestiques dont je suis sûre , et Victoire ; ils savent seulement que je veux faire un grand voyage ; ils me suivront partout et je partirai dans huit jours. Elle aurait pu parler beaucoup plus long-temps ; je n'avais ni le désir ni la faculté de l'interrompre. Terrassé par cette étrange confidence , et n'ayant aucun espoir d'ébranler sa résolution , je restai immobile et sans voix ; je courbais la
lête sous la main de fer du destin ; be'Ias l / je ne me re'signais pas , j'e'tais anéanti t Après quelques minutes d'un pe'nible silence : Songez, dit Edëlie , que mes affections mê:nes m'affertnisseiit dans ce dessein; si j'avais la faiblesse d'y renoncer , je n'aurais pas un inslant de repos dans tout le reste de ma vie; je craindrais sans cesse pour les jours de ma mère, pour ceux de mon frèie , pour les vôtres et pour le sort de Casilde ; et en accomplissant ce vœu , qui s'échappa sans réflexion du fond de mon coeur , j'obéis à la plus touchante inspiration ; elle fut si soudaine , qu'elle eut quelque chose de miraculeux ; en j cédant , je ne crois point m'iramoler. Dieu protège te qu'il inspire ; il me guidera , veillera sur moi ; je pars remplie de confiance et d'beureux pressent imens. O Julien ! partagez-les... Oui, dis-je enfin, si vous mô tjermettez de vou5 suivre... — La décence le défend , puisque , par mon vœu , j6 ne puis m'unir à vous qu'à mon retour. — Ainsi vous me quittez , vous abandonttez Casilde!... — Pour la remettre entre vos main^. Je m'éloigne de vous , il est
vrai, pour six ou sept mois , mais pour TOUS consacrer ensuite tout le reste de ma Tie !... — Ce voyage durera plus d'un an , Çasilde peut passer ce temps avec ma mère; pour moi , je suivrai du moins la trace de vos pas ; j'irai de mon côte' à Jérusalem. Ah! s'écria Edëlie , vous m'ôleriez tout le fruit de mon voyage ! Pourrais-j.e m'occuper uniquement de Dieu dans ce pèlerinage , en vous sachant errant de votre côté , et vous exposant à tout pour me rejoindre ? N'ajoutez pas à mon sacrifice cette insupportablt ii ..îuiétude , j'y succomberais. Restez pour diriger Casilde et pour aller consoler ma mère et mon frère; restez pour remplir les devoirs de l'amitié et pour mériter les sentimens que j'ai pour vous ; restez pour m'obéir. A ces mots , je pleurai avec une profonde amertume , et ses larmes coulèrent avec les miennes!... Ne pouvant ni combattre son inébranlable résolution , ni l'écouter sans un affreux déchirement de cœur , Je la quittai , en lui disant que je reviendrais le lendemain; elle ne me répondit que par un déluge de pleurs. Je m'arrachai d'au-
près d'elle ; et , quand je fus à la porte , elle me rappela , s'avança vers moi et m'embrassa avec la plus vive expression de tendresse et de douleur !...Ah! m'e'criai-je , si vous m'accordez cetle faveur enivrante pour me récompenser de ma re'signation, je ne la mérite pas!... A ces mots, je me de'gageai avec de'sespoir de ses bras, et je sortis impétueusement.
Je rentrai chez moi , je m'enfermai dans mon cabinet , et j'y restai près d'une heure dans un accablement qui m'ôtait presque la faculté' de penser. Tout à coup un rayon d'espoir me ranima ; je me rendis [chez l'abbe Desforges, je le trouvai seul, f je l'instruisis rapidement de la confidence qu'Edëlie venait de me faire, et il trouva ce vœu si extravagant, qu'il n'en prit aucune inquie'tude ; j'eus beau l'assurer qu'Edèlie était irrévocablement décidée à l'accomplir. Quelle folie! reprit-il, elle ignore apparemment que la religion même peut en relever. Soyez tranquille , poursuivit-il , je suis obligé de sortir pour affaires , mais je la verrai sùie-
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ment aujourd'hui , je lui parlerai avea l'autorité d'un ministre de l'église , qui , depuis son enfance , dirige sa conscience; elle a confiance en moi , et je vous réponds qu'elle ne partira point. Ces paroles me rendirent la vie , car l'abbé Desforges était un oracle pour moi , et je savais qu^il avait le plus grand ascendant sur l'esprit et sur le cœur d'Edélie. Il me promit de me voir le lendemain matin de bonne heure , ses affaires (qui étaient toujours de bonnes actions ) ne lui permettant pas de m'indiquer un rendez-vous dans la soirée. Cet entretien ne put dissiper entièrement mes inquiétudes; mais du moins il les calma.
Je restai seul renfermé dans mon appartement toute la journée. J'aimais tendrement Durand , par inclination et par reconnaissance; il avait beaucoup d'esprit et des qualités admirables , mais il me pa* raissait moins aimable depuis qu'il avait fait une grande fortune : mille choses qui l'eussent intéressé vivement jadis , ne lui paraissaient plus que des niaiseries ; on trouvait toujours une grande solidité dans
soD commerce , mais il n'y avait plus âe charme ; un homme , entièrement livré aux spe'culations d'argent et d'affaires , est Hn confiJeut hien froid des petits détails de la vie , et même des intérêts particuliers du coeur. Ainsi , je ne sentis point le besoin d'épancher mon âme dans la sienne. Je me couchai tard, et mes premières paroles en ra'éveillant furent de demander si l'abbé Desforges était ▼enu ; alors on me remit un gros paquet cacheté envoyé par lui. Je le pi ends d'une main tremblante , je déchire l'enveloppe et je trouve trois lettres , une pour moi de l'abbé, les deux, autres d'Edèlîe , adressées à sa mère et à son frère... Qu'on imagine , s'il est possible , ce que je devins eu lisant la lettre de l'abbé , qui contenait ce qui suit :
«ç Je n'ai pu comballre une véritable » inspiration ! Je n'ai point de raisonne- 9 mens contre la foi la plus sincère et » les plus tendres sentimens de la nature » et de l'amitié ! Elle croit le boiiheur » de tout ce qu'elle aime attaché à l'ac- )> complisàsraent de ce vœu; si elle le
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y rompait , sa vie entière serait empoi- » sonnée par les remords et par des » craintes sinistres et doidonreuses ; j'al- » lais vers elle pour Tariêler, et c'est » elle qui m'entraîne ! Je quitte tout pour » la suivre; ce sera Vange conduisant
» Tobie ! Tandis que l'impie! é, en-
» toure'e de décombres et couverte de » sang et de boue , s'enorgueiliit de ses » horribles triomphes, la religion, dans ce » siècle même, en peut compter d'éclalans. » Au milieu des perse'culions contre Te'- » glise , quelles vertus n'a-t-elle pas mon- » trees sur le trône pontifical? que de deV î» vouemens n'a-t-elle pas obtenus ? On a » vu de grandes princesses renoncer à tou- » tes les grandeurs humaines pour se con- V sacrer à Dieu; on a vu des légions de » missionnaires intrépides traverser les » mers pour aller porter dans les régions » les plus barbares les lumières évangé- » liques ; on a vu les esprits les plus su- » perbes ramenés miraculeusement à la » foi (i); et que d'illustres martyrs en » ont consacré la sainteté par i-uéroïsme
(i) MM. de La Hirpe , Gaillard ^ Mariuomel, etc.
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» de leur courage et de leur mort ! Un
V pèlerinage à la Terre-Sainte , fait par » la personne la plus remarquable à tous » e'gards , manquait à cette belle énume'- » ration; le seul itinéraire de ce grand
V voyage avec la date du temps où il » aura été' entrepris , sera pour la religion » un véritable monument de gloire (i),
» Approuvez-nous donc , et voyez-nous » partir sans inquiétudes ; ne craignez point » pour nous la fatigue du voyage, l'àme » peut donner au corps une force surna- » lurelle; tous les ennuis de cette longue » roule seront dissipés pour nous , par » une espérance divine, des pensées pures
V et célestes, des entretiens délicieux , un » sommeil paisible! — Consolez-vous de » l'absence en vous affermissant dans » la vertu. Préparez-vous pour son re-
( 1 } Il est bien remarquable aussi que , parmi les littérâleurs français , depuis trente ans , on n'ait vu de taleus supérieurs que dacs les hommes qui ont été des déftnseurs de la religion ou qui ont eu des principes religieux, et que, parmi ces prêtres si persécutés, si rabaisses par les impies, le ciel ait placé de nos jours àeà orateurs et des écrivains du plus émiueat mérite.
» lour , épurez votre âme pour qu'elle soit » cligne de s'unir à la sienne. Mëdiiez et » priez à quelque heure que ce puisse » être , ce sera prier avec nous.
» Adieu , il est minuit , nous allons
> partir. Elle vous recommande ses deux » lettres, et elle de'sire que vous les por- » liez vous-même. MalgrëNfes plus heu- » reux pressentiraens , elle a pris toutes » les mesures de prévoyance que peut » suggérer la prudence humaine ; elle a » mis ordre à ses affaires , et fait son
> testament dans lequel Casiîde n'est » point oublie'e... Adieu, mon iîls , je vous » donne toutes les bënédiclions de la re- » ligion et d'une affection paternelle. »
Après avoir lu cette lettre à travers un nuage de pleurs , je m'ëlancai hors de mon lit, je me prosternai sur le plancher,
et je priai ai^ec elle! J'entendis du
hruit dans l'anlichanbre ; je me relevai aussitôt et je me remis au lit; c'était Durand , instruit de tout par madame de Palmis qu'il venait de voir, et qui l'avait prié de me donner les premières consolations ; elle n'avait su le secret qu'a neuf
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heures du soir, et elle s'e'fait charge'e d'annoncer le lendemain matin à Casilde cette triste nouvelle. Madame de Palmis avait emmené' Casilde chez elle pour me la remettre. Je me levai précipitamment; je m'habillai à la hâte , j'avais a peine ma tête, je tremblais , je balbutiais , je n'écoutais rien ; j'effrayai Duwind qui s'obstinait à rester près de moi et à me parler raisonnablement. Sa pre'sence et les lieux communs de morale qu'il ne se lassait pas de me débiter , me causaient une impatience qui mettait le comble à mes maux. Ses discours séchaient mes larmes en aigrissant ma douleur. Dans ces momens de trouble et de désespoir, j'étais injuste pour ■lui , et même ingrat ; je ne pouvais supporter son sang-froid , son oeil observateur , la sérénité de sa physionomie légèrement obscurcie par un air de tristeà^e qui ne me paraissait exprimer qu'une pitié méprisante !... Ah ! qu'une femme s'entend bien mieuxà consoler un infortuné !.... Je retrouvai des larmes chez madame de Palmis , elle en versa tant en me ▼oyaut l L'alltjiidiissemcut et U douleur
LES PARVE!S'US. tOg
donnent quelque chose de sublime à la figure d'une belle femme , le charme des pleurs n'est qu'en elle ! Madame de Palmis me conta une infinité' de de'f ails qui s'imprimèrent au fond de mon cœur ! Edelie lui avait d'abord paru plonge'e dans une tristesse qu'elle voulait en vain dissimuler. Une ~heure avant son départ , elle s'ëlait enferme'e dans un cabinet avec Tabbé; au bout d'une demi - heure , elle en était sortie tout-à-fait ranimée; elle avait donné ses derniers ordres avec une fermeté' , une pre'sence d'esprit admirables. Madame dô Pûlrais e'tait charge'e par elle d'une somme d'argent pour les pauvres , et pour les pèlerins si l'on pouvait en découvrir. Dans son dernier embrassement , EJélie dit :
Soyez tranquille , Tétoile des mages nous guidera !.... L'abbé avait promis de noua écrire souvent durant la roule. C'était un grand sujet de consolation pour moi de penser que ce saint homme , qui avait tant d'esprit , de courage , une si bonne tête et une âme si sensible , ne quitterait point Edélie , qu'il veillerait sur elle , et qu'il lai prodiguerait les plus tendres soins
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paternels. Je vous assure, médit encore madame de Palmis , que je ne suis pas surprise que notre héroïque voyageuse ait conquis l'abbe' pour son pèlerinage , car elle est partie si exalte'e , si rayonnante de piété' , que j'étais moi-même tentée de la suivre. Wais quand nous voudrions la rejoindre , nous ne le pourrions pas ; ils travet seront la France jour et nuit , et feront tout le voyage sous des noms supposés. Ils sont quatre , en comptant l'abbé; elle n'emmène que son valet de chambre , et \icloire qui n'a jamais voulu consentir à rester. Ah! Dieu! m'ccriai-je , vous représentez-vous celle délicate et charmante figu:e s'exposant à tant de dangers et sur lerre et sur mer , supportant pendant une année entière celte rude fatigue ? — Elle sera soutenue par la jeunesse , l'ardeur de son imagination , une conscience pure et la pieuse singularité de son action. Vous aimez trop Edélie pour ne la pas connaître. La vertu sans doute a toujours de l'attrait pour elle; mais elle Tentlamme, elle l'enthousiasme, quand il s'y mêle ^e TeX'» iraordinairc.
Personne ne pouvait mieux que moi sentir la justesse de celte reflexion. Je me décidai à partir aussitôt que j'aurais obtenu des passeports, c'est-à-dire, sous peu de jours , pour aller porter à madame d'Inglar et a Eusèbe les lettres dont j'étais chargé. Je convins avec madame de Palmis que je lui laisserais Casilde jusqu'à mon départ, et à midi je pris enfin congé d'elle pour aller embrasser ma soeur , qui était aussi plongée dans la plus profonde affliction. Au moment où j'allais sortir , madame de Palmis médit qu'elle m'avait réservé une consolation pour la fin de notre entretien , et elle me remit de la part d'Edélie un petit tableau à l'aquarelle , qu'elle avait peint dans sa prison , et qui réprésentait , en perspective , ma ligure , très-ressemblante, debout à la fenêtre de mon entresol , et tenant le châssis de papier qui lui avait si souvent transmis mes pensées.. .Ce tableau, me dit madame de Palmis, n'est qu'un dépôt qu'elle vous confie, et que vous lui rendrez à son retour. Je ne me lassais point d'admirer cet ouvrage charmant fait avec autant de soin
que d'exach'ftidè , et qui me prouvait com* bien elle s'c'lait occupe'e de moi. Bientôt un déluge de plenrs m'en déroba la rue; je quittai madame de Palmis , et j'allai gémir avec Casiide !