CHAPITRE X
Arrivée de Julien à Londres. — Réunion de Julien et d'Eusèbe. — Portraits de quelques émigrés.
It OTRE petite navigation fut très-beureuse; nous arrivâmes en parfaite santé' à Londres ; nous n'y restâmes que vingt-quatre heures, et nous nous rendîmes dans une petile maison de campagne , à quatre milles de Londres , où s'étaient établis à demeure Eusèbe et sa famille. Eusèbe Toulut me rendre sur-le-cbamp les mille écus que je lui avais prêtés ; blessé de cet empressement, je lui répondis avec un peu d'émotion que , puisqu'il voulait oublier le plaisir que j'avais eu depuis mon enfance à recevoir de lui tant de dons et tant d'argent , je le suppliais de consentir du moins a ne pas me remettre celle somme , dont je n'avais nul besoin , avec une précipitation si allligeanle pour moi. JNe crois jamais, répondit-il, que je puisse avoir la pensée de m'arroger une supériorité sur toi, et surtout dans ce genre ; inuis ai lu ne veux.
LES PARVENUS. l33
pas reprendre cet argent , ne me dis pas que tu me le prêtes; dis-moi que tu me \è donnes , et je raccepterai avec joie , parce que tu sais bien que je ne parlerais ainsi à qui que ce soit au monde. A ces mots , les larmes me vinrent aux veux ; il me serra la main avec atlendiissement ; et , poussant un profond soupir, il me dit qu'il avait grand besoin des consolations de l'amitié', et il me parla de la duchesse de Palmis. Il me conta qu'il n'avait loué la petite maison qu'il occupait , que parce qu'elle était à cinq cents pas de la sienne. C'est une faiblesse, poursuivit-il, car je n'ai point d'espérance; mais du moins je puis , sans crime , me livrer tout entier à mon admiration pour elle !... Je demandai s'il l'avait vue. Oui , me répondit-il , mais une seule fois. Depuis quinze jours que nous sommes ici , elle a toujours été à Londres ; elle est arrivée avant-hier matin , et elle a sur-le-champ envoyé son chapelain à ma mère , pour lui faire dire qu'elle ava't une chapelle dans sa maison, et que tous les dimanches ma mère y trouverait des places réservées pour elle et pour tou-
l36 LES PARVENUS.
tes les personnes de sa famille. C'est une espèce d'offre qu"*!! est impossible de refuser dans un pays protestanî; nous avons éte'la remercier hier ; elle est encore en grand deuil , ce qui la dispense de faire des TÏsites. Elle nous a reçus poliment , mais avec tristesse , car elle est toujours trèsafïlige'e de la mort de son mari, qu'elle regardait comme le père le plus re've're'. Elle vit dans une grande retraite, n'est occupée que de son enfant, et ne voit que quelques familles d'èmigrës, dont deux ou trois sont dénuées de ressources, et auxquelles , dit-on , elle fait des pensions. Cette personne si parfaite n'a jamais arrête' ses regards sur un jeune homme ; elle n'a jamai-; connu les vains plaisirs de la dissipation et les dangers de l'oisivelé; enfin , nourrie de ces pensées à la fois solides et géne'reuses , des ces hautes pense'es que peut seule inspirer la vertu, elle est pour toujours à l'abri des passions. D'ailleurs, un obstacle à peu près invincible pour moi nous sépare; elle est riche, et j'ai tout perdu. L'idée que mes soins pourraient paraître intéressés m'empêchera toujours de lui en rendre.
LES parve:^"US. i37
Je combattis vainement cette dsllcatesse. Eusèbe e'tait décide' à se tenir toujours à re'cart , et à se distraire d'une passion malheureuse par une vie active et de grandes études. Je n'étais point entré dans la carrière militaire, disait-il, et je m'en félicite , surtout aujourd'hui. Il est douloureux d'avoir à choisir entre une guerre de factieux ou une i^uerre contre ses compatriotes ! Je poursuivrai le cours de mes anciens travaux; et, dans ces temps orageux où les peuples , lassés pour ainsi dire de la civilisation en me'prisant les gouvernemens établis , retournent aux idées gothiques sur la gloire , et déifient tout ce que la saine philosophie condamne , :out ce que la religion réprouve j dans :es temps désastreux où l'injustice et la violence , usurpant une admiration insenée , obtiennent les plus éclatans homma- ;es , je consacre mes jours à des occu- )ations bienfaisantes et à la philanlhro- »ie. Je profiterai de mon séjour dans ce »ays , en acquérant une instruction apirofondie sur ses lois, sa constitution, on industrie , et particulièrement sur ses
l38 LES PARVENUS.
ëtablissemcns de charité ; et si le calme renaît dans nia patrie, je pourrai peutêtre alors lui offrir des cormaisSances et: des lalens utiles.
Le résultat de cet entretien fut de me proposer de voyager avec lui dans les trois royaumes , ce que j'acceptai avec } grand plaisir, et nous décidâmes que . nous partirions sous huit ou dix jours, i
Madame d'ln"lar me demanda de lui coa- ;
fier Gasilde jusqu'au retour de sa fille; je ij
ne pouvais m'en séparer d'une manière jjlus convenable , et Ca^ilde fut charmée de se trouver sous la protection d'une j personne qui réunissait pour elle deux titres sacrés , puisqu'elle était sa marraine et la mère de sa bienfaitrice. J'étais ar- \ rivé un jeudi , et le samedi je lis con- , naissance avec le chapelain de la duchesse de Palmis , qui vint nous faire une visite. D'après tout ce qu'on m'en avait raconté,, j'avais grande envie de le voir. Ce véritable philanthrope , fils d'un médecin der^ Montpellier, destiné, dès sa première jeuH • nesse, à l'état de son père, fit ses éludes en conséquence et fut reçu docteur ei
ku
' LES PARVENUS. l'5g
médecine de la ce'lèbre faculté' de sa "ville natale. La charité' le conduisait souvent dans les villages et dans les chaumières ; il fut si vivement frappe' de Tutilite' dont pouvait être un médecin- curé ^ qu'il n'hésita point à entrer au se'minaire ; il de- TÏnt prêtre et cure' de campagne; il quitta la France en 1791 j passa en Angleterre, où il se consacra gratuitement à la double direction des âmes et de la santé' de tous les e'migre's qui recoururent à lui (i). Il .'le s'attacha à la duchesse qu'à condition qu'il irait une ou deux fois par semaine à Londres pour y visiter ses pe'nitens et ses malades. Les paysans de la campagne que nous habitions e'faient luihëriens, mais du moins ce bon prêtre exerçait dans ce lieu la médecine pour les pauvres. Il nous annonça
(1) Récit exactement vrai. Ce digce ecclésiastique , après douze années d'expatriatloo , n^ulra eu France; il y fut d''abord grand v'c:ure à Notre-Dame, et ensuite curé aux environs de Paris, où (si justement béni de ses paroissiens) il existe eneore. On regrette que le profond respect qui lui est dû ne permette pas de le uom- 21er dans ua oavrage aussi frivole que celui-ci.
l'arrivée de la marquise de Palmîs et de Tiburce , et , le lendemain dimanche , nous le vîmes à la messe dans la chapelle de la duchesse. Après la messe, nous fîmes une visite à la maîtresse de la maison, qui caressa heaucoap la petite Octavie , alors âgëe de sept ans : elle la trouva embellie , grandie et charmante par sa figure , son maintien et son éducaîion. Cette enfant, élevée par son père, pa» lait également bien le fiançais et l'anglais ; elle montrait autant d'esprit qu'oa peut en avoir à cet âge. La duchesse ne s'occupa que d'elle; le jeune Octave fut enchanté de la revoir; on se promena dans les Jardins. Eusèbc s'approcha de madame de Palmis pour la remercier, dans les termes les phis affectueux , de toutes les marques d'inle'rèt qu'elle loi avait données jadis , et de l'ambassade de *** , qu'elle lui avait fait obtenir alors. Cet entretien fut extjêmement tendie de part et d'autre; pendant ce temps , les er.fans qui faisaient plusieurs courses , rendirent bientôt la conversation générale; tout le monde admira la giàce et l'étonnante légèreté
d'Octavie ; on ne manqua pas de pre'dire qu'elle serait sûrement un jour la plus belle danseuse de la société : J'en serais bien fâché , dit Eiisène ; il est triste de se donner quelque peine pour acquérir lin talent qu'il faut abandonner au bout de si peu d'années , et dans lequel on sera toujours surpassé par la plus naé— diocre danseuse de spectacle ; et je suis bien décidé à ne jamais donner à raa fille un maître de danse. A l'exception de la duchesse, chacun se récria sur cette austérité. Je sais , reprit Eusèbe , que d'excellentes institutrices ont fait apprendre à danser à leurs élèves ; mais je crois qu'entraînées par un usage universel , elles ont manqué de réflexion sur ce point. Il est impossible que des leçons de danse ne soient pas des leçons de la vanité la plus frivole et la plus dangereuse , et que les bals d'enfans ne soient pas le premier apprentissage de la coquetterie. De quoi s'agit-il dans cet art ? De plaire par sa figure , ses attitudes et son costume. De quoi s'occupe-t-on trois ou quatre jours avant un bal? De l'habit , de la parure qu'on aura , de Tcf-
fet qu'on produira. Que reste-t-il après un bal? La joie d^un succès futile, ouïe chagrin de ne l'avoir pas obtenu , et souvent un vil sentiment d'envie contre celle qui aura re'uni tous les suffrages ; enfin , une lassitude , une fatigue , une distraclion qui produisent nécessairement une complète inapplication pendant plusieurs jours. Quelle perte de temps! et, ce quM y a de pis , quels germes de de'fauts ce funeste amusement ne jettet-il pas dans le caractère d'une jeune personne ? Je n'ignore point qu'il est des âmes si supe'rieures que rien ne peut en altérer la pureté' ; mais pour celles-là même les bals auront toujours le grand inconve'nient de consumer un temps pre'cieux que l'on pourrait employer utilement. El j'ajouterai que le dérangement des heures du sommeil et des repas , l'agitation d'un bal, et l'air malsain qu'on respire dans une salle remplie de monde et de lumières , sont des choses aussi nuisibles à la santé, qu'elles sont, à tant d'autres égards, moralement dangereuses. Quoique je sois contre M. d'Inglar pour la danse , dit madame de
Palrais , j'aurai la gënërosilë de lui fournir une raison de plus en faveur de son opinion : il est certain que les bals causent une dépense toujours regrettable pour les femmes les plus riches , et ruineuse pour celles qui n'ont qu'une fortune médiocre. Au reste , poursuivil-elle en regardant la duchesse, il y a ici une personne qui garde le silence , et dont l'exemple a e'të la censure la plus frappante que l'on puisse faire des bals. Eusèbe rëpondit avec grâce et galanterie , ce qui termina cette petite discussion et notre visite. Nous avions remarque que la duchesse avait ëcoulë Eusèbe avec l'air d'une parfaite approbation; et, lorsqu'il prit congé d'elle nous fûmes tous invites à revenir. La duchesse demanda instamment à mademoiselle de Versée de choisir son parc pour la promenade habituelle d'Octavie, et elle pria celte dernière de regarder le jardin particulier d'Octave comme le sien. On se sépara , très-satisfaits les uns des autres, Tiburce vint me voir dans ma chambre les jours suivans. Je lui dis un soir que nous allions voyager deux ou trois mois , et il
me conjura d'engager Eusèbe, qu'il connaissait peu , à permettre qu'il fût de la partie , ce qui me surprit et me fit grand plaisir ; car je n'aimais pas à le savoir , durant mon absence , dans le voisinage de Casilde. J'avais toute confiance en sa pro- Liié, mais je craignais beaucoup la mobilité de son imagination et son excessive V'ivaciië; il m'expliqua ses motifs avec la franchise qui formait le fonds de son caractère. Mille choses , me dit-il , rendront pour moi ce voyage aussi utile qu'agre'able. Premièrement, entre le sage Eusèbe et toi, je m'instruirai, je vous égaierai peutêtre quelquefois; et, comme mes principes ne diffèrent pas des vôtres , nous nous entendrons et nous nous accorderons fort bien tous les trois. Je ne me plais point du tout ici ; ma belle-mère est charmante , et son commerce est délicieux; mais ou en jouit si peu! elle passe trois ou quatre heures dans son cabinet, et elle donne cinq ou six heures de leçons à Octave; on ne la voit qu'à table et a la promenade. Madame de Palmis est devenue prude et dévote ; ses grands airs et son sérieux avec moi me sont insup-
LES P-iR VENUS. 145
portables ; la socicfe de ces environs ne rae (le'domma^îe nullement. C'est madanoe de Mondor , que tu as connue* jadis , qui , comme tous les parvenus de'chus , a repris le ton bourgeois, sans pouvoir oublier sa grande maison , ses fastueux ameublemens et son bon cuisinier ; elle ne nous entretient que de la cherté des vivres , et de ses regrets de n'avoir plus de chevaux et de ne pouvoir plus aller au spectacle. C'est madame de Melcour , malade d'oisivetë et d'ennui , ne parlant que de ses maux de nerfs, de Thumidite' du climat, et de sa grandeur passe'e* C'est une suranne'e comtesse de Bligny qui , suivant l'usage des vieilles coquettes , profite du privile'ge de pouvoir hardiment se rajeunir en pays e'tranger; celle-ci se retranche sans scrupulequin::e ou seize ans ; elle se console de n'avoir plus une carrière d'ambition, par l'espoir d'en recommencer une de galanterie. Enfin c'est une pre'sidente de Blaumer , qui a eu le bonheur d'apporter ici beaucoup d'argent; elle est peut-être fort charitable , mais elle est sûrement très-vaniteuse ; elle ne fait des visiies que pour y proclamer les T. III. 10
bienfaits qu'elle re'pand dans le voisinage; on ne la rencontre jamais sans entendre deux ou trois récits sur les malades qu'elle a secourus. Elle ignore que ces actes de bonté', si dignes d'admiration, ne sont ve'ritablement toucbans que par le mystère et le silence. Mais , repris-je , tu ne me parles point des hommes ; est-ce que nous n'avons pas des voisins e'migrës ? — Au contraire, nous en avons beaucoup, et l'on peut les peindre d'un seul trait. Les e'migre's qui , trop pauvres pour végéter à Londres, se sont retirés dans les villages environnans, se croient tous des Cîncinnatus y parce que, de temps en temps, ils ratissent les allées de leurs peiits jardins.— Cela est innocent du moins. — Encore si toutes ces personnes , intéressantes par le malheur et la proscription, vivaient bien ensemble! mais ils forment entre eux autant de partis que l'on compte d'années depuis 1789 jusqu'à celle-ci. — Comment? — Par exemple, les purs par excellence sont ceux qui ont pris la fuite aussitôt qu'ils ont entendu prononcer les mots liberté et constitution. Ensuite viennent
ceux qui sont partis un peu plus tard; mais les e'migrës de rygi sont regarde's de très-mauvais œil par les ancien? , à plus forte raison ceux qui n'ont pu s''e'chapper que dans ces derniers temps. Ma belle-mère, sans songer aux dates, les reçoit tous et les rassemble sans ordre chronologique ; ce qui produit, dès qu'elle est retirée dans son cabinet, des conversations pleines d'aigreur et d'animosile' dont madame de Palmis et moi supportons tout le dësagre'ment , parce que nous restons dans le salon pour faire les bonneurs de la maison. Ces aimables entretiens ne sont égayés que par les consolantes propbéties du comte de **** qui , depuis plus de cinq ans , prédit toutes les semaines que cet ordre de choses ne peut pas durer , et que , sous quinze jours , nous serons tous rentrés triompbans en France. Nous avons votre voisinage; en le perdant, il n'y aura plus moyen d'y tenir : d'ailleurs , poursuivit-il , une autre raison plus puissante me décide à m'éloigner. Je ne veux voir Casilde qu'en ta présence; je sens que j'aurai besoin, surtout ù cet égard, de tes
14a LES PARVENUS.
avertissemens et de ta surveillance. La naï- ■vete' originale de cet aveu rae fit rire, et en même temps la loyauté d'une telle franchise me toucha vivement. Je prorais de parler sans délai a Eusèbe pour noire voyage, et la chose fut prompiement arrangée , à la satisfaction de Tiburce.