CHAPITRE XI
Visite et découverte extraordinaire. — Voyage de Julien avec ses deux amis.
v/UTRE nos voisins e'migre's , nous en avions deux Anglais , dont l'un surtout , M. Smith, e'tait fort remarquable par son immense fortune et roriginaliië de son caractère. Age' de quarante-cinq ans, et fils d'un riche marchand de la cite' , il avait , à la mort de son père , quadruple ses fonds par des entreprises hardies, parfaitement combinées, et, qui, toutes, avaient re'ussi ; enfin un mariage avec une riche he'rilière , en augmentant prodigieusement cette grande fortune , le rendait l'un des plus opulens particu-
liers (3e l'Angleterre. On peut dire , saas flatterie et sans exage'ration, que les Anglais ont illustre le commerce par l'usage et l'emploi des richesses qui en sont les fruits. Tout Anglais qui acquiert, par soq industrie, une fortune considérable, croit avoir contracte' l'obli^^ation de former quelque e'tablissement public utile à la nation ; et , quand le gouvernement donne aux, ne'gocians des titres d'honneur , c'est moins une grâce qu'une marque de reconnaissance , ils se chargent eux-mêmes du soin de s'ennoblir. Les grands seigneurs ne veulent point se laisser surpasser pas eux en patriotisme et en générosité , et cette sublime émulation a produit en Angleterre ces établissemeus et ces fondations admirables qu'on ne trouve dans aucun autre pays en aussi grande quantité ni sous des formes auss-i variées ' et aussi ingénieusement bienfaisantes.
M. Smith, étranger à toutes les connaissances littéraires et à tous le> usages de la société, ne savait que lire, écrire, calculer; n'ayant jamais voulu aller dans le monde , il en ignorait absolument toutes
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les convenances; il consacrait sa vie à l'inspection de ses manufactures , de son hôpital , et à sa famille ; et , comme il avait un goût naturel et très-vif pour les arts , ses seuU dëlassemens étaient d'aller voir les exhibitions (i) de tableaux et les jièces nouvelles aux spectacles; il disait qu'il aimait mieux ces occupations et ces amusemens que d'employer ses loisirs à faire ou à recevoir des visites de cérémonie. Enfin M. Smith , avec l'àme la plus sensible et la plus généreuse, était souvent impertinent sans pouvoir s'en douter, et il avait un ton rustre et des manières grossières avec des sentimens remplis d'élévation et de délicatesse. J'allai une fois avec ma sœur, mademoiselle de Versec et la petite Octavie, me promener dans son beau parc qui était ouvert à tout le monde; nous le rencontrâmes donnant le bras à sa femme ; il nous regarda fixement avec une attention qui nous surprit, il parla tout bas à sa femme , ensuite il s'approcba de nous. M. Smilh
(i) Exposiùon.
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savait beaucoup de mois faatiçais qu'il arrangeait avec la tournure de phrase anglaise , ce qui formait le langage le plus comique. S'adressant d'abord âCasilde: J'espère que vous êtes bien? lui dit-il. Casilde s'inclina en silence pour le remercier; et M. Smith, se. tournant vers moi, me dit que j'étais le bienvenu , et il me secoua la main avec celte cordialité qui m'a toujours touché en Angleterre, parce qu'elle y est bien rarement trompeuse. Poursuivant le cours de ses politesses , M. Smith dit à mademoiselle de Versée qu'i7 supposait qu'elle était la grand"raère de la petite Octavie. Mademoiselle de Versée , très-choquée d'être prise pour une grand'mère, le désabusa avec une extrême sécheresse , ce qui termina l'entrevue.
Je fus Irès-élonné, la veille de notre départ , de voir entrer tout à coup M. Smith dans ma chambre. Il m'expliqua sans préambule le motif de sa visite , en me disant qu'il avait assisté avec sa femme à mes deux concerts à Hambourg , et qu'il voulait savoir si mon intention était d'en donner à Londres. Sur l'assurance
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qu'au contraire Gasilde ne sortirait point de la retraite où je l'avais place'e , il s'écria que c'e'tait le mieux pour la douce Jîlle (i) qui e'tait trop jeune et trop jolie pour s'exposer ainsi aux regards du public. Je le remerciai de son inte'rêt pour elle; il me re'pondit qu'il m'estimait aussi très-fort , et il ajouta qu'il avait aimé ■puissamment mon procédé autour du collier. A ces mots , un trait de lumière me fit deviner que la mystérieuse offrynde venait de lui et de sa femme, et qu'ainsi, loin d'avoir été injurieuse ou suspecte , elle n'avait pu être qu'un hommage honorable et flatteur. Je ne me trompais point. M. Smith en convint ; nous nous secouâmes la main de toutes nos forces , et je ne me séparai de cet excellent homme qu'après lui avoir promis d''enFoyer la douce fille à madame Smith.
EnGrî, après avoir fait des adieux fort tendres, Eusèbe , Tiburce et moi, nous partîmes tous les trois dans une bonne voiture anglaise , n'emmenant avec nous
(i) The sAvaet girl.
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que le valet de chambre d'Eusèbe, dorjnestique d'un attachement à toute épreuve , et dont Eusèbe nous raconta des traits vraiment admirables (i).
Nous Dous arrêtâmes plusieurs jours à
(i) Durant l'éraigralion , un grand nombre de donieitiques ont offert ces exemples touchans, A Hambourg , madame la comtesse du B,,. de la M..., vieille, iijfiraie et sans ressource , vivait, en 179?, du travail d'une femme de chambre qu'elle avait élevée : celle vertueuse jeuue pei'sonne , qL.i avait une figure charmante, refusa , pour ne point quitter sa maîtresse, plusieurs partis avantageux dans son état. La Providence Délaissa pas une telle conduite sans récompeose : cette héroïne de la reconnaissance et de la fidélité due au malheur ne sortait que pour aller à Péglise catholique. Un riche négociant s'y rendit pour la voir; il en devint amoureux, et lui offrit sa m»in , qui ne fut acceptée qu'à condition qu'il prendrait chez lui madame , du B... de la J\I... , se chargerait entièrement d'elle , et la regarderait comme sa mère. Ou a vu au«si à Hmjjbourg l'ancien cuisinier de M. et madame de F..., qui, devenu restaurateur, et ayant une vogue im- 1 mense, envoyait tous les jours un dîuer recherché pour six personnes à ses anciens maîtres , en disant qu'ils le I paieraient quand ils rentreraient en France, Ce même restaurateur entretenait chez lui, tous les jours, une table gratis de douze couverts dans une pièce mystérieuse, avec des issues secrètes pour douze pauvre» émigréi.
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Londres , pour y voir avec de'tail tous les ëtablissemens de charité' qui y sont muliiplie's à l'infini. Il y a , entre autres, une quantité' d'hôpitaux pour les enfans , pour ceux qui soct malades , pour les orphelins , pour les enfans trouves , etc. On les garde dans tous jusqu'à ce qu'ils sachent un métier; on leur donne une très-bonne éducation , et tous ceux qui annoncent de l'esprit ou de l'aptitude à quelque talent sont tire's de l'éuucation commune, et en reçoivent une particulière relative aux dispositions qu'ils montrent. Les administrateurs de ces hôpitaux ne sont point salarie's ; ce sont des hommes bienfaisans et riches qui regardent avec raison cette administration gratuite comme le plus honorable emploi ; et c'est assure'ment une honte que , dans d'autres pays chre'tiens , il y ait des hommes qui se fassent payer pour diriger des aumônes (i).
(i) On trouve à Hambourg et à Bruxelles celle nnéiiie adrainistralioa gratuite j et même à Bruxelles , tous les fournisseurs des hôpitaux , les bouchers , les épiciers, etc., renoncent à toute espèce de gain sur les denrées (]u''i[s y débiteut. Les médecins et les chirurgiens u'out point d'émolunieuj.
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On se fait une bien fausse idée da peuple anglais, quand on se le repiésente méchant et fe'roce ; il est en gëne'ral humain , ge'ne'reux , et il sait respecter le malheur ; il n'a jamais insulté un e'migrë ; et voici un fait dont j'ai e'ié te'moin i cinquante ou cinquante-cinq malheureux prêtres , e'chappe's de France et dënue's de tout , arrivent à la fois à Londres ; aussitôt toutes les femmes des halles et des marche's publics se cotisent et forment une somme considérable qu'elles vont offrir à ces prêtres étrangers qui n'étaient pas de leur religion (i). Aussi, ce peuple si charitable est-il élevé religieusement, et nourri , durant toute sa première jeunesse , des préceptes de l'Evangile. J'éprouvai un grand plaisir en retrouvant à Londres madame de Volnis , qui me reçut avec une joie touchante. Elle devait à son travail et à son industrie une existence indépendante, et par conséquent honorable, ayant le talent de faire avec perfection des fleurs artificielles. Elle avait employé les douze
(i)L*auleur de cet ouvrage était à Londres à celte époque.
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mille francs que je lui avais remis de la part de Durand à monter une jolie manufacture dans ce genre. Aidée d'une femme de chambre qui e'tait venue la rejoindre et de dix ou douze jeunes Anglaises forme'es par elle, au bout de quelques mois elle était parvenue à former un beau magasin de fleurs artificielles. Elle loua une boutique qui fut tenue par sa femme de chambre ; madame de Volnis n'y parut jamais. Retirée dans un petit logement solitaire , elle travaillait sept ou huit heures tous les malins ; et les Anglais sachant que ce négoce était fait par une jeune et jolie dame française , le protégèrent tellement, qu'il prospéra au-delà de toute espérance. Quelques émigrées , qui plaçaient la dignité dans la paresse , furent très-scandalisées qu'une femme qui avait jadis été présentée à la cour , fût à la tête d'une manufacture. Madame de Volnis n'en pensa pas moins qu'il est beaucoup plus noble de vivre de son travail que de solliciter une pension ou d'emprunter de l'argent. Elle me parut charmante , avec sa fraîcheur cl son teinl éblouissant , au milieu
Je toutes ces fleurs produites par elle I Cependant , je ne lui dis point qu'elle resjemblait à Flore qui , après avoir fui pea* dant l'orage , se ressaisissait de son empire j son air modeste et sage réprimait tontes les fadeurs de ce genre : nous pariâmes surtout de notre voyage , et je vis avec reconnaissance qu'elle n'en avait pas oublie le plus petit détail. Elle ne fit beaucoup de questions. Sans lui confier tout-â-fait ma passion pour Ede'ie et mes espérances , je lui contai l'his- ;oire du pèlerinage. Pendant ce récit, e vis plus d'une fois ses yeux se remplir le pleurs : J'admire , dit-elle , le courage 3t la sensibilité de madame de Velmas , ;t je la trouve bien heureuse d'avoir pu icquérir tant de droits à l'attachement de
:eux qu'elle aime î
Cet entretien augmenta encore l'amitié [ue j'avais pour madame de Volnis, et je oe promis bien de profiter à mou tour e la permission qu'elle m'avait donnée e la voir souvent , en ajoutant que j'éais le seul homme de mon âge auquel Ue pût l'accorder.
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Avant de quitter Londres , nous fîmes beaucoup de courses aux environs ; nous vîmes, entre autres choses, un collège (à Dulwich), fondé en 1619 par un excel-^ lent comédien , William Aleyn , qui s'y retira et y finit ses jours ; la jolie maison de Pope, à Twickenham, et, dans l'église de ce lieu , les tombeaux que ce grand poète fit élever à son père , à sa mère , i et à la Jldèle servante {faithful scrmnt) qui 1 prit soin des premières années de son en- i fance; monument touchant de reconnais- i sance, qui me paraît d'autant plus digne I d'être cité que je n'en connais pas d'autre 3 exemple.
Nous commençâmes nos voyages pai Bristol, parce qu'Eusèbe voulait y consul- : ter pour sa mère un médecin français dont m on racontait des merveilles ; et , comme i c venait de Montpellier , nous ne fumes pai !) étonnés de n'en avoir point entendu par 1er à Paris.
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