CHAPITRE XII
Suite du voyage de Julien et de ses deux amis. — Reîicontre singulière.
lLn arrivant à Bristol , Tiburce y trouva une longue lettre de madame de Palmis; il s'empressa de m'en faire la lecture , qui m'ëtonna beaucoup. Cette lettre , écrite avec le plus grand soin , contenait le de'tail de ses occupations , qui offrait en même temps rénume'ralion de tous ses talens. En parlant de ses lectures , elle montrait les sentimens les plus moraux , les principes les plus purs. Ce langage ne étonnait pas ^ c'était le sien ; mais les onseils austères qu'elle donnait à Ti- I jurce , le ton sentimental en quelque r îorte maternel qu'elle avait avec lui , me paraissaient peu naturels , d'après leur ancienne liaison et le refroidissement que ie supposais entre eux. Tiburce m'expli- (jna cette apparente singularité; il avait eu avec elle , avant de partir , une Ion-
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s,ue conversation , dans laquelle madame de Palmis lui avait confie que lord Nasting était amoureux d'elle , et que si elle perdait tout-à-fait l'espoir d'une contrerëvolution en France, elle consentirait peut-être à Tepouser, afin de s'assurer du moins , en pays étranger , une existence heureuse et brillante , et qu'ainsi , sans prendre d'engagement , elle voulait entretenir pendant un an ou dix-huit mois lord Nasting dans les sentimens qu'il lui montrait, afin de pouvoir, au bout de ce temps , disposer d'elle à son gre' , suivant les e'vénemens. Elle avait ajoute' qu'elleattendait de la probité et de Tamitie' de* Tiburce qu'il la seconderait dans ce projet par une parfaite discrétion sur le passe' , et les preuves d'une estime qui pût à tous les yeux légitimer les sentimens qu'ils avaient eus l'un pour l'autre. Je lui ai donné ma parole , poursuivit Tiburce ( et Je la tiendrai ) , de faire ponctuellement tout ce qu'elle désirait. Elle m'a dit qu'elle alla-' cliait un grand prix , de toute manière ; à l'opinion d'Eusèbe, dont la destinée est de jouir partout de la plus haultf
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Ccnsidération ; et , comme il est fort lié avec lord Nasting , elle attache un double prix à son suffrage , et je suis persuadé que Ja lettre qu'elle m'écrit est surtout pour lui; je ne manquerai pas de la lui montrer, Tiburce , en effet , loyal dans tous ses procédés, lut cette lettre à Eusèbe, qui en fut charmé; alors Tibuice fit de madame de Palmis tous les éloges qui pouvaient le mieux exprimer Feslime et Tadmiration.
Cependant Eusèbe fit prier ce grand médecin français , le docteur Dumesnil , de venir chez lui. Le lendemain, le docteur lui fit répondre qu'il s'y rendrait le malin , à dix heures précises. Eusèbe , après l'avoir inutilement attendu pendant deux heures , sortit à midi avec Tiburce. J'avais des lettres à écrire, je restai seul à l'auberge. A midi un quart , le docteur arrive , j'eus envie de voir cet homme
, merveilleux, et je passai dans noire par" loir pour recevoir sa visite. Quelques mi*
. nutes après, je vis entrer un homme vêtu
, de noir, affublé d'une énorme perruque
ta trois marteaux et poudrée à blanc, et T. III, n
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s"'appuyant sur une grosse canne à corhîn d'or. Je le regarde avec un ëtonneraent mêlé d'he'silalion ; il e'clale de rire, et je reconnais mon ancien ami , Saint-André , dont j'ai déjà parle', et que j'avais laissé à Rome ! Après les premiers embrassemens : Eh quoi! mon ami, m'écriai-je, te voilà devenu médecin?..., La révolulion , répondit -il, a produit beaucoup d'autres métamorphoses infiniment , plus surprenantes. Forcé à l'expatriation sous peine de la vie , dénué de talens positifs , et par conséquent de célébrité, j'ai pensé cependant qu'il fallait prendre un état. Les pays étrangers regorgent à'' instituteurs . et d'auteurs français. Je ne me sentais nul talent pour élever des enfans , et moins encore pour composer des romans ou des pamphlets politiques. Je savais le latin ; j'ai appris en six jours à connaître les caractères de la médecine et les formules d'ordonnances officinales et magistrales. Je me suis fait un petit vocabulaire de douze pages de tous les mots techniques de médecine; et, avec mon dictionnaire des drogues de Cadet , mon Traité des plan-
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tes de Chomel , mon Tissot , et quelques recettes particulières, je me suis trouve', au bout de trois mois , un très-bon me'decin ; car je ne traite que les maladies chroniques , et surtout celles des femmes, qui presque toutes ne sont malades que de Tennui cause' par Tindolence et Poi'iivetë , ou du chagrin secret produit par des affections morales... — Quoi! tu guéris les passions malheureuses ? — En distraire c'est empêcher du moins qu'elle* ne fassent du mal. Je prescris à toutes mes malades des occupations rëgle'es , un exercice proportionné à leurs forces , un bon régime; je rafraichis les unes , je fortifie les autres , je les tranquillise sur leur état , je leur rends l'espérance , je leur donne de l'activité , je les guéris toutes. — Je crois bien que souvent cela vaut mieux que des drogues. — Sois certain , mon ami , que dans les maux que je traite , la connaissance du cœur humain est plus utile que celle de tous les préceptes d'Hippocrale. J'ai été consulté , il y a quatre mois , pour une grande dame anglaise qui se croyait mourante , et
que la paresse , le désœuvrement fotal et la crainte de la mort avaient en effet réduite à un étal pitoyable ; j'ai commencé par la rassurer et par dissiper toutes ses idées noires , ensuite je lui ai ùnt faire des frictions sèches soir ei matin. Sachant qu^elle avait joué du piano , je lui ai prescrit de s'y remettre , en lui faisant de grands raisonnemeus sur l'utilité du moucernent des doigts, et je lui ai oi donné d'arracher tous les jours pendant deux heures les mauvaises herbes de son jardin, et de les mettre dans une brouetle qu'élis conduirait elle-mérae à rextrémité d'une allée de quinze cents pas au moins. 2^ lui ai persuadé que cet ingénieux exercice avait été savamment combiné par Galien , pour mettre en jeu tous les muscles. — Si l'on l'eût demandé où tu avais vu cela, tu aurais sans doute répondu que tu rainais lu dans le chapitre des brouettes. — Point du tout , j'aurais répondu très-scientifiquement que cet exercice était l'équivalent de celui des hal" Itères, effectivement inventé par Galien, «i prescrit par lui à ses malades con-
valescens (i). — Ordonnes-ta la datiss aux femmes? — Non, j'in'erdis les hais ^ que les veilles et le mauvais air rendent si malsains , et dont les lendemains sont accablans. Si je n'avais pas eu des principes , IVxercice de la niëdecire m'en aurait donne'; car je vois constamment que les existences de'vouées à la frivolité se sont jamais heureuses, la consomption communément les termine. Quant à ceux qui se laissent dominer par de viles passions , telles que le jeu, l'ivrognerie, la gotirmandise, le libertinage, ils sont certainement les plus infortune's des êtres, et les plus cruelled infirraite's fle'frissent leur jeunesse , avancent la fin de leurs jours, en leur pre'parant la vieillesse la plus douloureuse ; tandis que de nobles inclinations , le goût de l'étude , la sagesse , afiermissent la santé' ,
(i) Voyez Discours sur la Gymnatisque appliquée h réducation , par Tauteur de cet ouvrage, doot la première édition a paru en 1790. Ces détails se trouvent encore avec plus de développement dans les Leçons d^une Gouvernante du rî)éme auteur, publiée» auui au commeDceiDent de >79')>
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entretiennent les sources de la vie , et conservent dans l'âge le plus avance toutes les facultés intellectuelles. — Tu parles comme un prédicateur. — C'est le vrai langage d'un bon me'decin. Sois assure' que les plus grands charlatans, les plus ignorans» sont ceux qui se'parent la morale de la médecine , et qui mettent toujours des rae'dicamens à la place d'occupations attachantes , de la tempe'rance , d'un exercice mode're' et d'une vie parfaitement re'glëe. — Ne crains -tu pas d'être reconnu par des Français ? — Non , Je ne vois que les émigrés d'une classe où je n'ai point vécu , ceux de l'ancienne cour. D'ailleurs je voyage depuis long-temps, la fatigue m'a vieilli; mes sourcils teints en noir, ma perruque, me déguisent, et les compatriotes que je pourrais rencontrer seulement en passant ne me reconnaîtraient pas. Mais que me veut le vicomie d'inglar?— Te consulter pour sa mère. — Quel âge a-t-elle ? — Cinquantecinq ans. — Tant pis , j'aime mieux les jeunes femmes. — Sans être médecin , j'ai le même goût. — A-t-elle de l'esprit .^— Pas du tout. — Mauvais pronostic. Quel est son
mal? — De ranéanlissement , des vapeurs, du dépérissement ; elle est inconsolable de n'avoir plus de chevaux , plus de loges aux spectacles , de ne plus aller se morfondre à Versailles , etc. — Ceci me donne Tidëe de son caractère. — Oui , elle est égoïile , indolente , paresseuse; elle n'a jamais fait avec plaisir une seule lecture instructive , ou une seule action utile. — Elle est incurable. — D'ailleurs sa vie est exempte de reproche. — Oui, elle la croit innocente , comme si une vie passée dans l'oisiveté et la frivolité n'était pas une vie platement coupable! Il ne sufiit pas, pour être une femme vertueuse, de n'avoir jamais eu d'amant , il faut mériter l'éloge entier renfermé dans celte admirable épitaphe antique : Elle vécut chaste^ elle aima le trai>ail et sa maison. — Oh bien ! celle-ci s'ennuie également du travail et de sa maison. — H y a toujours de la ressource dans la flexible jeunesse, je n'en connais point à cinquante-cinq ans, dans l'état qae tu dépeins , surtout quand on n'a nul remords d'avoir si pitoyablement employé tant d'années. L'énergie du re-
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penlir peut en donner pour réparer <ïanS l'avenir; mais nul remède efficace n'existe dans l'afFaisseraent des forces vitales , pour une malade dont la conscience el le corps sont également apathiques. L'insipidilé de ces souvenirs suffirait pour la tuer, ^'importe, j'ordonnerai des palliatifs, les analeptiques, les anti-spasmodiques , etc. Tout cela pourra prolonger un peu sa triste existence ; mais, avant dix-huit mois ou deux ans , elle mourra du spleen. A ces mots, le docteur m'embrassa, et me quitta en me faisant bien promettre le secret et en me disant qu'il reviendrait
sans faute le lendemain matin. Il n'v raan-
quapas. Eusèbe qui ne le connaissait point, fut enchante' de sa consultation ; et , lorsqu'il fut parti , j'eus beaucoup de peine à m'erapêcher de rire, en entendant Eusèbe faire Tèloge de ses vues nouvelles et de son profond savoir en médecine.
Ce qu'il y a de certain, c'est que je l'ai Vu guérir beaucoup de malades , qu'il eut une grande vor^ue , et qu'il soutint sa réputation jusqu'à son départ d'Angleterxe , où il passa deux ans. Nous quitlàme»
î^rislol au bout de dix jours , et nous voyageâmes jusqu'à la fin de décembre , c'est-à-dire , pendant plus de trois mois , et durant tout ce temps je ne me lassai point d^admirer la multiplicité et la diversité des e'tablissemens de charité'. On rencontre sans cesse des ponts , des grands chemins , des canaux faits par des particuliers, des bibliothe'ques publiques, même dans des petites villes ; par exemple, à Malden (comté d'Essex), on en voit une fondée par le docteur Plume , dans laquelle chaque citoyen de la ville et chaque propriétaire dans les environs peuvent emprunter un livre en en déposant la valeur. Partout des écoles de charité; les Anglaises ont la gloire d'en avoir fondé une prodigieuse quantité à Oxford, à Cambrigde , et dans beaucoup d'autres lieux; ce fut une femme qui fonda, dans la ville de d'Aberdeen, le beau collège où l'on n'admet que les élèves qui montrent le germe d'un grand talent; on les reçoit d'abord seulement pour quelques mois; on essaie leurs dispositions sur toutes sortes de sujets ; ceux qui n'en ont aucune
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reçoivent une petite somme , et sont renvoye's. Nous vîmes aussi des hôpitaux dans tous les genres : celui qu'un marchand , John Morden , fonda (dans le comie' de Kenl) pour \es honnêtes marchands ruinés; celui des veui>es , fondé par la duchesse f douairière de LSotnerset , où chaque veuve a deux chambres , et la permission, si elle a une fille , de l'avoir avec elle à la charge de la maison; Thospice si touchant établi à Buntinghord par un évêque de Salisbury , pour quatre hommes et quatre femmes qui , après avoir joui de toutes les aisances de la vie , se trouveraient dans la misère , sans j qu'il y eût de leur faute ; c'est là qu'une angélique bonté , embellissant la charité de tout le charme que l'élégance peut avoir sans faste et sans luxe, fait retrouver à ces 1 infortunés le bonheur de leurs jours prospères , avec la certitude de ne plus le perdre. A Newark , nous nous promenâmes avec un grand plaisir dans la grande rue bâtie toute entière par le docteur Wilson , et formée par de charmantes petites maisons faites pour loger gratuitement à perpétuité de pauvres artisans ; nous nous
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étions aussi reposés avec de'llces près de l'île de Sheppey, dans un joli petit édifice en pierre pouvant contenir dix personnes , et qu'un George Fox, après avoir attendu un bateau très-long-temps , le soir , par un très-grand froid , fit élever, afin que personne à l'avenir ne soufTiît la même incommodité. Nous passâmes devant la maison hospitalière (dans le Hampshire) fondée par le cardinal Beaufort; on donne â chaque voyageur qui frappe à la porte de cet édifice , et qui le demande , un morceau de pain blanc et une coupe de bière. Nous admirâmes à Newbury la belle église bâtie par le fameux Jack ^Vinchcombe (i).
En traversant la grande forêt de fVhîri' fleîdpark^ nous descendîmes de voilure pour voir de près la table et le pilier de pierre qui se trouvent au milieu de la route , monument de piété filiale, que fit élever une comtesse de Pembroke qui , voyageant
(i) Fabricant de drap sous Henri VIII. Il forma un régiment de ses ouvriers , qu'il habilla tous à se» frais du drap fait par lui \ il entreiint , paya celte troupe , se mit à sa tête , et la mena à la bataille de Floddeafied , où il combattit avec la plu» grande valeur.
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avec sa mère , se se'para d'elle en ce Iicn et ne la revit plus. Tous les ans on dépose sur la table de pierre une somme d'argent fondée à perpe'tuife' , et qui est disiribue'e aux pauvres de la paroisse la plus voisine. Une inscription, grave'e sur le pilier, contient ce délai! et l'éloge de de la mère en exprimant les regrets de Ja fiile.
Nous admirâmes la cordialité des babitans de Cornouailles qui, parens ou non, s'appellent tous cousins , \e& moeurs si pures de la principauté de Galles , et la beauté pittoresque de ses sites embellis par les bergers jouant de la barpe sur la cime des rochers. L'Ecosse , et même Tir» lande , remplies aussi de fondations bienfaisantes , nous offrirent le tableau de l'hospitalité antique, perfectionnée par la civilisation due au christianisme. Enfin , ce Toyage fut d'autant plus charmant pour moi , que nous reçûmes à Edimbourg un gros paquet envoyé de Londres, et contenant des lettres d'Edélie et de l'abbé Dcsforges ; il y en avait une d'Edélie qui m'était adressée. Avec quelle joie je vit
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que la pieuse effervescence de son îmagi» Bation , loin d'affaiblir rattachement si pur qu'elle avait pour moi, semblait y donner un degté de plus d'exaltation!... Elle me mandait qu'après avoir, dans sa première lettre , pre'parè sa mère a l'aveu de ses sentimens et de ses projets, elle lui mandait enfin qu'elle était irre'vocablement décidée à m'épouser à son retour. E isèbe , après beaucoup de difficultés, con!*enlit à me montrer la lettre que sa mère lui écrirait à ce sujet , en me prévenant que j'en serais très-mécontent; en effet, cette lettre exprimait la plus vive indignation d'une telle alliance, et madame d'Inglar la terminait en conjurant Eusèbe d'obtenir au moins de sa sceur qu'elle ne déclarât point cet élrange mariage que toutes les coni^e-^ nances condamnaient au secret, Eusèbe , voyant a quel point j'étais affecté, se hâta de prendre la parole : J'ai répondu à ma mère, dit-il, que je la priais de me permettre de lui rappeler qu'avant même la révolution, une grande fortune faisait excuser toutes les mésaUiances , et que j'espérais qu'elle penserait ,^.comine moi, que.
dans ce cas , les vertus , le me'rile personnel, des services inappre'ciables , un dé- Touement sans bornes , un grand attachement d'un côlé , et de l'autre une vive reconnaissance , une estime parfaite et une véritable inclination , étaient des motifs beaucoup plus nobles. Quant au mariage secret, j'ai dit aussi, ce que j'ai toujours pensé , qa'une femme , maîtresse de disposer de sa foi , s'abaisse , s'avilit , lorsqu'elle rougit de porter le nom de celui qu'elle épouse. Je serrai la main d'Eusèbe, et je ne répondis rien, un remercîment l'eût blessé.
Après avoir parcouru l'Ecosse et l'Irlande , nous retournâmes en Angleterre, mais par une autre route; nous traversâmes les arides plaines de Buxton, et je vis là une chose bien digne de remarque : on ne trouve pour toute habitation dans ces tristes landes , couvertes seulement de bruyères , que de pauvres cabanes isolées les unes des autres , et qui sont occupées par dc: âlres qui ne possèdent qu'un petit jardin potager et quelques chèvres. L'ambition est ignorée dans ces déserts , chacun D'y
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cultive que ce qui est nécessaire à sa subsistance, et chacun s'en contente; travailler pour le superflu y'paraîtrait une folie; en effet , ce surcroît de fatigue , qui prive des doux loisirs et des charmes de la méditation , ne fut imposé que par la vanité. Nous aperçûmes à la porte de trois ou quatre de ces petites chaumières des pâtres assis , tenant un livre et lisant avec l'air d'une grande attention. J'eus la curiosité de savoir ce que lisait le dernier devant lequel nous passâmes ; je descendis de voiture. J'allai à cette chaumière , sous prétexte d'y demander un verre d'eau , et je vis que ce jeune pâtre lisait Shakespeare (i) '••• Malgré les faisceaux de lumière qui nous éclairent de tous côtés ) je crois qu'on aurait de la peine a trouver en
(i) Voilà ce que i'auleur de cet ouvrage a vu dans Tannée lygi- Ces pâtres ne sont parvenus à ce point étonnant de civilisation que parce qu'ils reçoivent tous, de père eu fils, une éducation religieuse; oa leur lit la Bible tous les jours, depuis leur première enfance jusqu'à leur jeunesse; ils peuvent la méditer dans leurs longs loisirs, et ce livre sacré, dépositaire de la seule véritable morale , se trouve dans toutes ces cabanes.
France, dans les landes de Bordeaux ou de
la Bretagne , ou même aux environs de
Paris , des bergers lisant les tragédies do
Corneille.
A propos des pâtres de Buxton , Tiburce qui avait beaucoup voyage' en Alleraa;^ne , nous parla des beureux paysans du Holstein et du Jutland sous la domination da** noise. Les mœurs , les lois , la morale religieuse et l'excellente politique du gouvernement pre'sentent dans ce pays le tableau le plus touchant que puisse offrir le bonheur public. C'est là que la noblesse n'a pas sur les classes infe'rieures un seul privilège one'reux ou abusif ; c'est là qu'elle est toujours affable , parce qu'elle n'a jamais le pouvoir affreux d'opprimer, ou le droit ridicule d'exiger des hommages serviles. Le seigneur de château traite en voisins les fermiers de sa terre ; souvent dans ses promenades i-l entre chez eux , et, prend le the' avec leur famille : quand un laboureur marie un de ses enfans , c'est toujours le seigneur du château qui donne chez lui , et avec magnificence , le repas de noce : les nouveaux maries et
leurs parens sont à sa table ; le seigneur et la dame du château ae sont occupes que d'eux , non-seulement durant le festin, mais pendant la journe'e entière, toujours terminée par un bal. Le lendemain, le seigneur, suivi de sa famille, et même de tous les amis qu'il a pu rassembler , va faire une visite aux nouveaux mariés , et chacune de ces personnes leur porte un présent (i). Enfin, poursuivit Tiburce qui nous faisait ce récit , on voit là une noblesse remplie d'humanité et de bonté , des paysans civilisés comme des bergers d'églogues , qui d'ailleurs sont riches , heureux , et par conséquent paisibles. La liberté , l'espèce d'égalité qui peut exister, se trouvent défait partout dans cette contrée et dans tout le Danemarck, sous des rois despotes comme le Grand-Turc; je n'en conclus pourtant pas qu'on ne puisse jouir de la liberté que sous
(1) Ooavu toutes ces choses pendant dix-liuil mois qu'on a passés dans une chaumière du Holstein , où Ton a vu aussi de jeunes laboureurs jouant très-agréablement de Tépinette et de la flûte sur la musique, et Tua d'eux faisant de fort jolis vers allemands.