‹ Les parvenusChapitre 19 sur 24 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Confidences. — Amour de Tiburce pour Casilde. — Belle action de bienfaisance. — Rccon naissance tragique. — Départ de Julien pour Paris.

J^N retournant le lendemain chez mada me de Palmis , je m'attendais à une con-

fiJence ; je ne me iromjiais pas. Elle me parla sans de'tour, elle m'ouvrit son cœur lOQt entier , et je vis dans ce cœur bouleversé tout ce que l'amour , la fierté blessée, la jalousie, les regrets superflus et les remords peuvent rassembler d'angoisses, de douleurs et de tourmensl Elle m'attendrit au-delà de toute expression , surtout lorsqu'en parlant d'Eusébe, elle répétait avec un accent déchirant: £t comme il sait aimer!... et elle ajoutait , en versant un torrent de pleurs : Mais une vertu pure , irréprochable, pouvait seule : rattacher ainsi , et lui donner cette dclica- ■ tesse de sentiment, cet amour ulein d'enthousiasme qui ne s'éteindra jamais ; car l'amitié sublime qui doit, avec le temps, le remplacer , en conserver toute l'énergie

et tous les charmes les plus touchans !

Je restai deux heures avec elle , en l'ccoutant et en pleurant. Elle m'assura qu'elle servirait Eusèbe de tout son pouvoir auprès de la duchesse ; il y avait de la grandeur dans son âme; elle tint parole ; elle me fit promettre que nous nous verrions soujjTenl, soit à Londres, soit à celte campa-

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gne où je m'engageai à revenir toutes les fois qu'elle m'appellerait j je lui renouve- , lai le serment de garder fidèlement son secret , et je la quittai , pe'nëtrë de compassion sur sa destinée, que, maigre' des qualile's estimables , son imprudence , une vanile' mal entendue , et l'ardeur de son imagination , avaient rendue si malhenreuiC I

Je voulais aller m'e'tablirsans délai à Londres avec ma soeur et la bonne religieuse qui devait vivre avecelle sous la surveillance de madame de Volnis ; je comptais rester à Londres un mois ou six semaines , et partir ensuite pour la France. M. Smiih me retint quelques jours de plus . en me disant qu'il voulait célébrer le jour de naissance de Casilde. Trois jours avant , madame de Palmis m'envoya chercber ; je crus qu'il s'agissait d'Eusèbe , mais c'était pour me dire que ïiburce lui avait confié qu'ayant rencontré Casilde chez la duchesse , il avait , pour la première fois , causé avec elle une demiheure; qu'il en était tout-à-fait amoureux; qu'd voulait faire une fin ^ et quU

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efait (lëcidë à l'épouser. Vous jugez bien, poursuivit la raarqiuse , qu'il a eu à cet égard raon entière approbation; il m^a chargé de vous annoncer celte résoluîiou , afin de s'épargner vos objections généreuses et ennuyeuses , ce sont ses expressions. Je répondis à madame de Palmis comme je le devais, en lui montrant toute ma joie et toute ma reconnaissance pour ses bontés et pour Tiburce. Vous terez tous heureux , dit-elle, ce sera i:ne consolation pour moi !.... A ces mots , je voulus lui parler de lord Nasting; elle m'interrompit en m'apprenant qu'elle l'a- MÀt congédié le lendemain de sa longue entrevue avec Eusèbe. Ensuite elle me conta qu'elle avait eu déjà un entretien avec la duchesse , et qu'elle avait vu dans son cœur tant d'eslime et d'admiration pour Eusèbe , qu'elle ne doutait par qu'elle ne consentît à l'épouser quand elle connaîtrait ses senlimcns. Je me bâtai de porter cette heureuse nouvelle au vicomte ; il me serra dans ses bras avec transport; et, pour me récompenser, îl me parla d'Edélie et du bonheur dont T. m. i5

jious jouirions tous , car je iui fis part des projets de Tiburce. J'allai le jour même chez ce dernier pour lui exprimer tout ce que je ressentais si viveraenJ ; je lui fis encore une seule objection : je lui représentai qu'il aurait le désai^rëtuent d'avoir une beilfj-raèi e îrès - bourgeoise par son ton et ses manicres. Eh bien!

reprit-il , nous lui donnerons de belles robes et un schal de cachemire ; elle aura aussi bon air que tant d'autres , et le respect et Palfeclion que nous montrerons pour elle lui assureront toute la considération que peut désirer une mère !

Nous nous einiuassâmes avec un vif attendrissement , et les paroles fuient donne'es et reçues à condition que la mariage ne se ferait qu'à mon retour de France , et que , d'ici là , Casilde ignorerait entièrement ce projet et celle décision.

Le suilen<lemain , jour de naissance de Casilde, M. Smith vint me voir de grand matin ; il tenait un petit coffre qu'il posa sur ma table , en disant que c^etait son présent et celui de sa femme pour /a douce fille. Ce coliVe contenait miilc jolivs clioses,

et un porle-feuille qu'il me pria d'ouvrir, et dans lequel je trouvai des billels de banque pour la somme d'environ 200,000 francs argent de France. Je restai muet d'etonnement. Un peu remis de cette première surprise , je lui témoignai ma reconnaissance, et j'ajoutai que s'il donnait à Gasilde cette dot dans l'intention de la fixer en Angleterre , je le suppliais de la reprendre, parce que ma sœur n'e'poiiscrait pas un Anglais , et que son mariage était arrêté avec un émigré français. A ces mots, M. Smith, de premier mouvement, s'écria : C est le mieux^ si c'est pour son bonheur. Alors je lui confiai tout , et je vis que le bon homme était charmé que celle qu'il dotait dût devenir une duchesse. Je lui demandai le secret sur ce mariage et sur son propre bienfait jusqu'à la signature du contrat , afin de laisser à Tiburce, jusqu'au bout , tout le mérite de sa générosité. li me promit la plus parfaite discrétion. Nous nous secouâmes les mains à plusieurs reprises , et il me quitta en me recommandant de me trouver chez lui avec Gasilde , à cinq heures , pour la

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fête qu'il voulait lui donner. Je remis à Gasilde le petit cofifre , sans lui parler des billets de banque , soigneusement serrés , et que je portai quelques jours après chez un banquier avec Pacte en bonne foime qui en assurait à ma sœur la propriété'.

J'allai chez M. Smith avec Gasilde à l'heure convenue. J'y trouvai Tiburce que M. Smiîh s'était empressé d'inviter, et qu'il ne manqua pas de placer à table à côté de Gasilde , en me faisant quelques petits signes d'intelligence et en riant .de toute son âme. La fêle fit charmante; Gasilde y brilla beaucoup par sa beauté et ses talens , et tout le monde fui char- . mé de son maintien , de son ingénuité et de sa modestie. Celte journée acheva de rendre Tiburce éperdument amoureux d'elle, et je remarquai que Gasilde, de son c6;é , était distraite , préoccupée, et quMle rougissait toutes les fois que Tiburce lui parlait ou s'approchait d'elle.

Je partis pour Londres le lendemain de la fêle avec ma sœur, et au grand mécontentement de madame dTnglar et mê-

me de mademoiselle de Versée qui me trouvaient aussi ingrat qu'extravagant de leur enlever ma sœur pour la jeter dans le brouhaha d'une grande ville où elle ne manquerait pas , ajoutait mademoiselle de Versée , d'avoir mille aventures au bout de trois mois.

Mon installation à Londres , dans la Diaiîon de madame de Volni? , enchanta également celte dernière et ma sœur. Madame de Volnis , me conta qu'une émigre'e française , remplie de talens , qu'elle ne co:inaissait pas , s'e'tait adresse'e à elle pour lui chercher une place d'institutrice chez quelque grande dame anglaise. Madame de Volnis en avait trouve' une ; la duchesse de *** enchantée des talens de madame de Nelmont ( ainsi se nommait l'e'migre'e ) , avait consenti à la prendre et à lui assurer un très-beau sort , lorsqu'ayant pris des informations sur elle , vraies ou calomnieuses , elle s'était tout à coup dédite. Madame de Volnis ajouta que la malheureuse émigrée lui avait écrit là-dessus un billet lamentable , qu'elle voulait lui envoyer quelques secours ; elle

me pria Je les lui poiler et de lâcher de lui remettre la tête , en lai disant qu'elle avait des moyens de la faire passer sans frais en Amérique , et de lui procurer là un bon établissement. Je me chargeai de cette commission , en ajoutant quelque chose à la somme que me remit madame de Volnis pour celte femme , dont elle me donna l'adresse ; j'y allai sur-lechamp. J'entrai dans une pelite maison oii tout annonçait la misère ; je demande madame de Nelmont , on me fait traverser un corridor obscur en me monîrant du uoiijt une porte ; j'avance , j'aperçois un cordon de sonnette , je sonne ; une ser- Tanfe vient m'ouvrir, son air effare m'effraie d'autant plus, que j'entends des ge'missemens , et je vois , à la lueur d'une chandelle , un mauvais lit dont les rideaux d'indienne e'taient fermes !... La servanîe me dit à l'oreille , en mauvais fiançais : Elle est mourante. Je m'approche du lit ; une voix plaintive demande qui est là ? Je re'pondis : Un ami. il vient trop tard, s'écrie la malade, j'ai pris un poi- 60U morkl 1...A ces mots, je frémis,

LES PArxVENUS. sSf j'ordonne à la servante d'aller chercher un médecin , elle sort précipitamment ; je rue trouve seul avec cette infoitunëe qui enti'ouvre son rideau , me montre un visage hideux sur lequel se peif^naient la mort el ie désespoir ; cetle fif^ure effravanle aiiache sur moi de» yeux hagards ; je la regarde fixement , je reconnais avec horreur la baronne de Blimont qui , vieillie , devenue laide el tombe'e dans la misère , avait change de nom pour échapper à l'infamie de sa réputation ! Je reslai anéanu ! L'orgueil ranimant la vie, près de s'éieindre , de cette malheureuse créature , elle voulut se vanter de son courage et de sa détestable action ; je Tiiiterrompis pour iuidiie tout ce que la religion et rhumaniié peuvent inspirer dans une telle siîuaîion; eiie m'écouta avec fureur , et ensuite at'ein'e des douleurs les plus aiguës , elle tomba dans d'horribles convulsions. J'étais dans un embarras mortel , j'appelais vainement du secours ; enfin la servante revint avec un chirurgien qui voulut tâter le pouls de la malade , eiie relira sa main

avec une espèce de rage et en poussant d'effroyables hurleraens; peu de minutes après, elle expira dans cet état. Digne fin d'une vie ëcouice toute entière dans le vice et dans l'impiété !... Je distribuai la somme dont j'étais porîeur , entre la servante et le chirurgien , en les chargeant de faire enterrer ce'ie misérable femme, et je nae hâtai de quitter ce funesie lieu , et d'aller conter cette aventure à madame dé Volnis.

Les jours suivans j'allai beaucoup dans le monde ; car l'amitié d'Ensèbe , ce^lle de madame de Palrais et de Tiburce m'a- Taient procuré un nombre infini de liaisons. Je rencontrai , dans plusieurs maisons de négocians anglais , des émigrés français qui n'avaient jamais paru à la cour de France , et qui prétendaient avoir été de la société intime de la reine ; de mauvais rimailleurs qui se donnaient pour d'excellens poêles ; d'autres encore qui ne parlaient que de richesses imaginaires qu'ils avaient , disaient-ils , possédées. Tandis qu'on dépouillait en France les véritables grands seigneurs et de leurs titres et de leur fortune , et que des parvenus s'é-

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evaient sur leurs ruines , le mensonge et a vanité faisaient, aussi, dans les pays îlrangers , une foule de parvenus hono- 'aires , de raarquis sans marquisats , le courtisans qui n'élaienl jamais sortis e leurs provinces , et de millionnaies sans propriëfe's. Il était fort dangeeux de démentir tontes ces fables ; on le le pouvait qu'en s'exposant à des ininiliés implacables. Je dirai aussi, et avec m grand plaisir , que j'ai rencontré en lus grand nombre encore des émigrés rançais qui honoraient leur nation et qui nnoblissaient l'adversité par leur rési- ;nation , leur courage et le parti qu'ils avaient tirer ou d'une estimable industrie u de talens qui n'avaient servi jadis qu'à eur amusement et à l'agrément de la soiétc.

Après avoir passé en Angleterre beauoup plus de temps que je n'en avais eu le >rojet en y arrivant , je partis enfin pour lUer retrouver ma mère, avec l'intention le rester six semaines ou deux moi^ à Paris, t de revenir ensuite avec elle ra'établir à lOudres , où j'espérais qu'Edélie ne pouvait tarder d'arriver et du se réunir à nous.

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