CHAPITRE XVÎI
arrivée de Julien à Paris. — Portraits de quelques parvenus. — Nouvelle surprenante qui plonge Julien dans la douleur.
I-jN arrivant à Paris , j'eus la satisfaction de trouver ma mère en parfaite santé' et mon ami Durand encore enrichi ; je lui remis , de la part de madame de Volnis , l'argent qu'il lui avait prêté quand elle partit de France ; et , croyant avoir la certitude qu'elle ne pourrait jamais le rendre , elle le lui envoyait avec une caisse pleine de fleurs de son ouvrage pour madame Durand; le mari et la femme furent dans le ravissement de la prospérité dii commerce de leur amie ; et tout ce que je leur contai de sa conduite mit le comble à leur estime et à leur attachement pour elle. Durand me reçut avec sa cordialité ordinaire ; et comme je le félicitais sur le bonheur constant de ses spéculations pécuniaires : Mon a:ni , me dit-il , c'est que j'ai toujours lu de la sagesse dans les allaiies , et c'est ce
que la probité devrait prescrire à tous es financiers ; car , en risquant toute sa brtune , on s'expose à en culbuter beaucoup d'autres. Il est vrai qu'avec une conslanle prudence dans toutes les opérations de finance , on ne devient point un millionnaire ; mais , avec du talent en ce genre et une excellente re'putation , on peut faire une fortune considérable , et qui du moins est acquise sans trouble et sans g-'**"'^--^ y^" vers. L'ambition démesurée des richesses produit presque toujours le contraire de la gloire ; les fortunes immenses dont on voit quelques exemples sont les résultats de sages combinaisons et d'occasions heureuses saisies avec habileté, et non les fruits d'entreprises hasardeuses et téméraires. Enfin , parmi ceux qu'on appelle des hommes à argent , ce qui manque en général est beaucoup moins la lovauîé, que la modération et la réflexion. Ce langage convenait parfaitement à un homme qui avait toujours porté dans les affaires autant de sagesse que de droiture. Je contai avec détail à Durand tout ce qui ra'éîait arrivé ; mais quand je lai parlai d'Edéh'e , il m'ccouîa
et me répondit avec une froideur glaciale; |i j'en fus blessé jusqu'au fond de l'âme, et cetie se'cheresse fut si marque'e et si frappante , que , maigre' toute l'estime crue j'avais pour lui , il me fut impossible de repousser l'ide'e qu'il e'prouvait quelque jalousie de me voir faire une telle alliance, n quoique cependant il me montrât une joie sincère du mariage de ma sœur.
Je revis tous mes anciens amis. Ledru avait fait de bonnes affaires ; je le trouvai dans une brillante situation , et avec des manières et un ton beaucoup moins iffnobles : sa femme l'avait vv neu façonne, mais il avait conservé toute sa bonhomie, il n'avait ni prétentions ni impertinence; ce qui , aux yeux de tous les gens raisonnables, lui donnait un grand avantage sur beaucoup d'autres parvenus. Aussi tout le monde l'aimait; il n'en était pas ainsi de Boulet; il ne se rappelait son premier é'at et son extraction que pour s'enorgueillir du chemin qu'il avait fait , comme S'il eût été merveilleux qu'ua plébéien, né dans la dernière cla'^se , eût obtenu une excellente place dans un temps où
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es nobles en étaient de'pouiliés ou exclus. Boutet, plein d'orgueil et de suffisance, prenait Tirapolilesse pour de la dignité'; es mois respect , honneur n'entraient jamais lans ses formules , même avec les vieilards et les femmes, et, substituant à ces nots d'usage parmi les gens bien ëlevëi es mots avantage et cwilitd , comptant ses pas en reconduisant chez lui , s'inclinant à peine pour saluer, parlant toujours à haute Toix , il croyait avoir les manières d'un grand seigneur et un ton parfait.
Je revis avec plus de plaisir le fils de l'amie de ma mère , le capitaine Thibaut , qui avait servi dans nos brillantes armées avec la plus grande distinction; sa belle tournure et son bon air me rappelèrent ce mot de la Piocbefoucault : L^air bourgeois se perd rarement à la cour , il se perd toujours à l armée.
Je trouvai mon ami Florbel attristé et moins aimable; In commerce d'une femme sans usage du monde , sans instruction , et dépourvue d'esprit , l'avait rouillé. Cette femme haïssait naturellement toute conversatioQ intéressante ou spirituelle , parce
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qu'elle nV pouvait prendre part ; du comérage ou de la médisance formaient tout son entretien; elle avait refroidi tous les aùiis de Florbel par son insipidité , sa sécheresse et sa susceptibilité , défaut de toutes le-f femmes qui manquent d'esprit et d'éducation. Elle était une de ces personnes ridiculelement vaines qui comptent les visites et marchandent une révérence; de ces personnes toujours sur le qui vwe ! toujours inquiètes de la manière dont on les traite , sans savoir positivement comment on doit être traité ; de sorte qu'elle s'irritait continuellement de manque d'égards imaginaires et d'impertinences idéales. Elle se plaignait sans cesse à son mari, qui d'abord n'y fit nulle attention; mais peu à peu il s'accoutuma à ce genre d'entretiens , car on n'en pouvait avoir d'autre avec elle ; bientôt ils lui parurent moins insipides , parce qu'elle y joignit tout ce qu'elle put recueiller contre les gens qu'il aimait, et tout ce qu'on disait de désobligeant sur lui et sur ses vers. Les personnes capables de faire de tels rapporls ne manquent jamais de ks en-
LES PARVEîtXS. 2^9
venimer; et même souvent , pour fournir à la coiiversalion , elles les inventent. Florbcl , aigri, inc'content, rabaisse par ces tracasseries intérieures , perdit une partie des grâces qu'il avait dans la société ; on s^éloigna de lui ; son talent même se ressentit de ce malheur. Privé d'entretiens agréables et des conseils utiles qu'un boœine de lettres trouve toujours avec ses amis dans la communication de ses idées , il travailla avec moins de goût et d'émulation , il devint paresseux. Telle est la fàcbeuse influence d'une femme bornée^ et tracassière sur la destinée d'un homme d'esprit qui n'a pas une grande fermccé de caractère. Combien donc est important le choix, d'une épouse ! car celle qui vit bien avec son mari lui ôte toujours quelques bonnes qualités , si elle ne lui en donne pas de nouvelles , ou si du moins elle ne perfectionne pas celles qu'il a reçues de la nature et de l'éducation. Dans ce commerce inJime , il faut nécessairement que les âmes s'épurent et s'élèvent , ou qu'elles se rétrécissent. Madame de Fioibel , a laquelle son mari me présenta , me
reçut avec une maussaderie qui ressemblait à la malveillance; elle savait que j'étais intimement lie avec Florbel , et elle m'avait pris en aversion avant de me connaître. Cependant , en apprenant que je resterais peu de temps à Paris, et que je retournerais à Londres pour m^ établir , elle fut un peu plus polie; mais je n'abusai pas de celte condescendance , je ne lui fis que deux ou trois visites. Florbel venait presque tous les soirs me voir chez Durand.
J'étais depuis dix ou douze jours à Paris , lorsqu'un matin Durand entra dans ma chambre avec un air solennel qui me frappa. Il s'assit , et me dit qu'il avsit voulu me laisser le temps de faire les commissions de ses nrnis , et de revoir mes anciennes connaissances , avant de m'annoncer une nouvelle qui m'afîligerait. A ces mots , je frissonnai et je pâlis ; et Durand se hâtant de m'Instruire : Madame de Velmas , poursuivit-il, est en parfaite santé; elle a terminé heureusement son voyage , elle est perdue pour vous sans retour; vous re la reverrez jamais !.,.
Juste ciel! m'e'criai-je , est-il possible!... Le vicomte d'Inglar, reprit Durand, a reçu ou recevra par duplicata un paquet tout pareil à celui qui m'a été' envoyé pour vous le remettre , dans le cas 011 vous seriez à Paris. Les lettres enfermées sous la première enveloppe n'étaient point cachetées , et l'on me donnait la permission de les lire ; ainsi j'en connais le contenu , qui est bien touchant!... Je ne la reverrai jamais ! re'pëtai-je en fondant en
larmes.... Et qu'est - elle devenue ?
— Elle est en Espagne. — En Espagne ?... — Oui , dans un couvent , et pour sa
vie — Ah! j'aurais dû m'y attendre , et
celte cruelle pensée ne m'est jamais venue. .j Je me croyais aimé!... — Jamais passion ne fut plus vive que la sienne... — Et elle m'abandonne! elle renonce à moi! elle a pu se décider à faire le malheur de ma vie !... Où sont donc ces lettres qui achèveront de ra'arracher le cœur ?... A ces paroles ,. Durand tira de sa poche un gros paquet , en me disant qu'il fallait commencer par lire la lettre de l'abbé Desforges , qui m'était adressée. Comme les T. m. iG
24a LES PARVENUS,
pleurs me sufioquaient , je le priai de mp faire celte lecture, et il me lut la lettre suivante :
« Mon cher Julien , si vous aimez ve- » ritablement rangëlique personne que » Dieu mit sous ma gat cje pendant ce long » et périlleux pèlerinage , vos larmes » couleront sans doute , mais sans araer- » lume... Elle est heureuse , ne vous la » représentez point tristement confinée » dans un cloUre , et gémissante der- » riere des grilles; au milieu des rcli- » gieuses qui l'entourent , elle ne voit que » Dieu , et n"onlend que lui. Voici en peu
V de mots le délail des causes de la sou- » daine révolution qui s'est fait tout à » coup dans ses idées et dans son âme.
« Elle a soutenu toutes les fatigues d'une » si pénible roule avec tout le courage » que peut donner la plus ardente exal- » talion de la foi et de la piélé, mais en
V conservant toutes les résolutions qu'elle » avait formées en quittant la Fi ance , » et en me parlant sans cesse de vous et » de votre future union. Arrivés à Jéru- » salera, et après touk'î nos sîations au
» saint sépulcre, elle e'tait toujours dans » les mêmes dispositions; avant de quitter » la Terre-Sainte, elle voulut aller visi- » ter la vallée de Josaphat, aux environs » de Jérusalem , et je la suivis dans celte » course ainsi que dans toutes les prëce- » dentés. Vous savez que , sur un passage » du prophète Osée , plusieurs intcrpî è- » tes des saintes écritures ont cru ([u'â la » fin des temps le jugement universel sera » rendu dans celte vallée fameuse; et cette » opinion , adoptée dès l'enfance par mai> dame de Veimas, agissait tellement sur » sa vive imagination , qu'à l'approche de » la vallée je la vis trembler et pâiir!... » et, quand nous y entrâmes, elle me » dit : Il me semble qu'ici je vais méditer » et réfléchir pour la première fois de ma » vie!... Gomme elle portait toujours sur » elle une écrifoire de poche et un petit » livre blanc , je l'engageai à écrire sur le » lieu même ses pensées , elle me le pro- » mit. Voulant éviter toute distraction , » elle me quitta pour aller s'asseoir , à » cent pas de moi , au pied d'un palmier. » Je me plaçai de manière à ne la point
544 LES PARVEIVUS.
» perdre de vue , mais sans qu'elle pût i> m'apercevoir. Elie resta d'abord pen- » dant quelques minutes en contempla- » lion , la fête éleve'e vers les cieux , » ensuite elle écrivit ; deux fois je la vis » se mettre à genoux; enfin, au bout » d'une beure et demie, elle se prosterna , » et elle demeura si long - temps dans » cetic altitude que j'en fus inquiet ; » j'allai à elle , je la relevai , son visage i> était couvert de larmes , mais rayon- » nant. Elle tenait le livre dans lequel » elle avait écrit , je le lui demandai : » Non , dit-elle , je n'y ajouterai rien , mai« » je ne vous le donnerai que dans buit » jours. Depuis ce moment je remarquai en » elle une piété plus expansive , plus élo- » quenle , et en même temps un calme, » une sérénité de caractère que je ne lui > avais jamais vus. Mu bout âfn buit jours y » elle me remit ce livre qu'elle vous avait » déjà destiné , en rAiv.' disant : J'ai eu le » temps d'y penser, et je suis plus a
V Dieu que jamai'J. Alors elle me dé-
V clara qu'elle voulait aller en Espagne » pour s'y consacrer à Dieu dans un
» monastère, et elle m'ordonna de vous » envoyer ce précieux livre. Lisez avec » respect ces louchantes pense'es d'une » âme si pieuse , si sensible, et si digne de » s'élever jusqu'à son Créateur , et de se » donner à lui sans réserve. Elle a déjà > reçu de raa main le voile sacré. Je n'irai » TOUS rejoindre qu'après sa profession. » Adieu , mon fils , méditez , priez , et » soumet lez-vous. »
Lorsque Darand eut fini cette lecture , il me regarda , et fut effrayé de ma pâleur et de mon abattement ; j'étais dans
un état inexurimable de saisissement et
de suffocation, car je ne pleurais plus î Dîjrand me parlait en vain , j'étais hors d'étal de répondre , et je me sentais défaillir !... Il appela du secours , je ne sais ce que je devins pendant une heure ; au bout de ce temps , je me trouvai sur mon lit , et je vis à mon chevet un médecin et Durand dont tous les traits exprimaient la plus vive émotion; cette vue m'attendrit , et mes larmes commencèrent à couler, ce qui causa une grande joie au médecin.
Je me levai, je pouvais à peine me sou-
tenir , je demandai à Durand le livre d'Edëlie ; il repondit qu'il ne me le donnerait que dans deux ou trois jours : je n'insislai pas ; ayant perdu toute espérance , j'avais plus d'appréhension que de désir de le lire , certain d'avance du mal affreux qu'il me ferait. Je restai toute la journe'e chez moi. Aussitôt que cette espèce d'attaque de nerfs fut passée , Durand qui avait une affaire importante , me quitJa, sortit, et ne rentra que pour se coucher. Combien j'en fus blessé 1 Dans les vives douleurs nous ne concevons pas qu'un ami puisse avoir une autre affaire que celle de nous consoler, et , dans ce cas , le plus complètement désœuvré nous paraît toujours le plus Odèle et le plus tendre.
J'cnvoj^ai chercher Ledru ; il éîait , de tous les confidens , le moins capable de comprendre ^f^ auiows roinanesques ; mais sou cœur éiait excellent , il souffrait et pleurait avec les êtres souffrans ; il avait sauvéh» vie à Edéliej il l'aimait; l'idée d'une ctc'iiiclle Inclusion dans un cloître le lit
frémir ; il s'affligea sincèrement avec moi , et rae fut (riin grand secours.
Durand me donna enfin If^ petit journal d'Edélie, écrit dans la vaiie'e de Josaphal !... Je le reçus avec saisissement , je m'enfermai seul dans ma ch»:aibre pour le lire; la , je le posai sur une table, et je regardai avec une violente {ja'piiadon de cœur ce livre sacre' pour moi, sorti des mains d'un ange , et qui me paraissait en- V03e' du ciel !... Et quand je rae décidai à le toucher et a le lire, qu'où imagine , «'il est possible , ce que j'éprouvai en y trouvant ce qui suit :
Mes pensées dans la vallée de Josaphat.
« Josaphat ! que d'idées terribles et V solennelles ce nom redoutable rappelle
» à l'imagination ! Ici s'anéaiitissent
» tontes les joies terrestres , et les sou- » venirs les plus doux n'y sont plus que » des sujets de crainte pour Ijl conscience » intimidée ! — Ici , la vanité éteinte , » muette et dénasquée , ne se conçoit » plus elle-même , elle u perdu toute sa » logique artificieuse 1 Torgueil , dépouiU»
24^ LES PARVEZSUS.
» de ses prestiges , rougit de ses peti-
» tesses , de son arrogance ; ici commence
» son premier supplice , il s'y voit tel
» qu'il est : pue'ril et gigantesque , insensé' ,
» ridicule, et sans excuse !.... O voix se-
» ductrice de la flatterie i discours trora-
» peurs , et que j'ai trop souvent e'coute's ,
» vous ne vous retracez maintenant à ma
» me'moire que pour m'effrayer et me
» confondre !.... Auguste ve'ritë ! clarte's
» éblouissantes et divines qui m'enyi-
» ronnez de toules parts , que m'allez-
» vous dévoiler?... Je crois entendre les
» échos de cette immense vallée répéter
» le jugement irrévocable qui sera pro-
» nonce sur mes actions et sur mes sen-
» iimens les plus secrets !... Semblables
V à la fumée légère qu'alimente un feu » de paille , combien de fausses vertus » s'évanouiront dans ce séjour où l'on » verra se briser la faux du temps , et
V s'ouvrir l'éternité ! Que de cœurs y égarés perdront alors la sécurité cou-
V y)able fjoi les aura privés du remords ! y Hélas ! les plus grandes fautes , les y crimes même tjui , sur la terre, au- » ront été suivis du repentir , trouve-
LES PARVENUS. 2.\g
» ront sans doute plus d'indulgence au
p pied du tribunal suprême, que les failjles-
» ses qu'on ne se sera jamais reprochées !
» 0 que je crains d'examiner ma vie !...
» Cependant j'ai fait du bien , j'ai plaint,
» j'ai secouru les malheureux; mais ai-je
i> eu celle économie rigoureuse que com-
» mande la charité? Non , sans doute; et
» prodiguer l'argent, le perdre, le de'-
» penser en futilités , n'est-ce pas frustrer
A> le pauvre de ce qui lui appartient ? Ai-
» je toujours tressailli et > "rsé des larmes
i> en entendant prononcer ces paroles dé-
» chirantes : 3ïes en/ans manquent de pain !
» Combien de fois ne les ai-je pas écoulées
» sans émotion ! Infortunés! O mes
» frères , qui , dans un tel état , n'avez pu
i> m'attendrir , vous serez tous ici , au
V grand jour de la révélation , pour dé-
» poser contre moi et pour me reprocher
» ma dureté , ma barbarie !.... Et je me
» croyais sensible et bienfaisante ! Du
i> moins mes jours ont coulé dans l'inno-
» cence Oui, aux yeux du monde et
» suivant ses idées ; mais Dieu , qui lit au
» fond des cœurs , n'a-t-il pas vu dans le
2DO LES PARV£:\^nS.
y mien nue passion adultère , et la plas » violente qui fut jamais ! Je nourrissais en » secret ce penchant criminel ; que dis-je ? V en secret j l'aveu ne m'en est-il pas » échappé Je mille manières ? 11 est viai » que l'objet d'un sentiment si tendre n'en » a jamais connu l'excès , ni les lourmens » que, m'ont cause' , et la jalousie , et > l'absence , et tant de mortelles inquië- » tildes 1 — Mais je n'ai pu cacher enlière- » ment ce coupable amour , je l'ai nourri ,
V il a rempli -^on cœur et mon imasfiDa-
» tion De quelle vertu , de quel më-
» rite puis- je donc me glorifier ?... Comme
V épouse , j'ai suivi tous mes devoirs du- » rant la révolution , et au péril de ma vie ; » je voulais fuir, l'infortune refusa de qait- » fer Paris ; je restai pour partager ses » dangers.... Ciel !.... Quelle réflexion ter- » rible vient tout à coup ra'épouvanter !... » Si je l'eusse aimé ; si , depuis le premier » instant de notre union , j'eusse constam- » ment rempli tous les devoirs d'affection » qu'imposent un nœud si saint , des ser- » mens si sacrés , j'aurais eu sur lui l'as- » cepdanl suprême que donne loujoiirs un
LES PARVENUS. 25l
» grand sentiment uni à la vertu. Il e'tait > sensible et bon ; sa tendresse eût avec le » temps élé le prix de la mienne , j'au- » rais ëpuré son âme et ses moeurs; et , à » l'époque sanglante où je tremblai pour j> ses jours , j'aurais eu le pouvoir de » l'arracher de la France , et il vivrait !.,. » Je suis donc coupable de sa mort!.., » 0 pensée foudroyante cpii me poursui- » vras jusqu'à mon dernier soupir!... Et » celte mort que je pouvais empêcher, » cet odieux et criminel veuvage lëgilime- » rait les sentimens qui m'ôtèrent ceux » d**une e'pouse vertueuse et fidèle? C'est * sur sa mort que je fonde le bonheur » du reste de mes jours ? Détestable il- » lusion , ëvanouissez-vous ! le bonheur » n'est plus pour moi sur la terre que » dans le repentir et l'expiation !... O toi » qui m'apparaîlras dans ce lieu for- » midable où tous les crimes se re'vèienf, » ombre irrite'e de mon malheureux » époux , ô pardonne!,.. Les dangereuses » années de ma jeunesse ne sont point » encore écoulées , il me reste encore un V avenir , et je le consacre à ta mémoire !
25a LES PARVENUS.
» Dieu des cœurs repentans , source éler- » nelle de mise'ricorde et d'amour , ce ne » sera point en vain que tu auras daigne
V faire briller à mes yeux la céleste lu- » raière ! Se voir sans illusion, se connaî- » Ire soi-même , c'est se condamner ; je » viens de me juger , et tu viens de m'ab- » soudre !... Je te deVoue mon existence » entière ; c'est la diriger vers son véri- » table but, c'est, avant 1« temps, se » placer dans le ciel !... Livrée sans ré- » serve au charme d'adorer la perfection » suprême; non, je ne fais point de sa- » crifices , je cède avec transport à une » irrésistible impulsion , je ne me détache
V point des êtres que je chéris ; désor- » mais je prierai pour eux avec espoir i
V et celte absence d'un moment pourrait- » elle afîliger mon cœur , ce cœur brûlant » qui s'élance dans réternilé avec la certi- » tude d'y retrouver tout ce qu'd aime?... » Me voilà donc à l'abri des tempêtes y » des naufrages , des vains plaisirs , des » joies trompeuses et des peines réelles de » la vie !... Mon àme n'aura plus qu'unt* » sublime ambition , celle do se purifier y.
» âe s'agrandir, et d'amasser ce tre'sor de
» vertus , le seul bien qu'en sortant de no-
» tve exil nous puissions emporter avec
» nous et placer dans rëlernité !... Privilège
» heureux d'une conscience rassurée ! je
» puis maintenant ici méditer sans frayeur
» et respirer sans oppression ! O
i> mon respectable père, vous m'y serez
» rendu i... et votre fille ne vous y causera
V point de honte!... Combien cette valle'e
» me paraît embellie 1 Que le jour qui
i> Téclaire est pur et brillant! Oui,
» au-dessus des airs et de la voûte des
» cieux , le trône de TEternel est suspendu
» sur cette auguste enceinte; à travers cet
» azur transparent , je vois percer les
y rayons de gloire qui l'environnent !... Mes
» faibles yeux ne peuvent en soutenir l'éclat
» éblouissant et surnaturel; prosternons-
» nous ! »