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CHAPITRE XVIII

Départ de Julien pour V Allemagne. — Hom-~ mage des ennemis rendu à la valeur de l'armée française.

XL était impossible , après avoir lu cet écrit, de conserver la moindre espérance, et c'e'tait pour moi renoncer au bonheur. Quel sentiment pouvait remplacer dans mon âme ce premier amour inspiré dès l'enfance , fortifié par tant d'événemens, tant de souvenirs, par l'estime, Padmiralion , par mon altacberaent pour Eusèbe , et même par la dernière action qui me rendait le plus malheureux des hommes!... J'aurais trouvé une triste douceur à relire ce touchant journal avec Eusèbe, à m'en entretenir avec lui ! Durand n'y voyait qu'une exaltation extravagante. Ledru ne savait même pas ce que c'est que V exalta/ion ; il s'apitoyait sincèrement sur mon sort, mais il m'excédait par le ridicule de ses consolations et de ses conseils, il me pressait avec acharnement d'écrire sur-le-

Dbamp à Edëîie , que Vétat de religieuse ',st contre le vœu de la nature , qu'il mut beaucoup mieux donner des citoyens i VEtat que de se renfermer dans un :loilre , etc. ; et il e'iait convaincu qu'elle le résisterait pas à des raisonneraens si iumineux et d'une telle force , lorsqu'ils seraient, ajoutait-il , ornés de mon style.

Ce fatal dénouement me donna une excès, îive indifférence pour tout ce qui pouvait m'arriver ; je ne voyais plus qu'un avenir insipide et commun; je n*avais plus d'éraulatjon , plus d'ambition, plus d'activité; les arts, pour lesquels j'avais eu un goût si pas» sionné, ne pouvaient plus qu'aigrir mes souffrances ; si j'essayais de peindre , je me rappelais notre emblème et tous les camées que j'avais faits pour elle; la musique me décbirait l'àuie, nous en avions fait si souvent ensemble ! elle avait tant aimé ma voix et ma guitare!... Des études sérieuses auraient pu seules me distraire , mais j'étais tombé dans une mortelle apatbie.

Eusèbe qui, de son côlé , avait reçu de l'abbé Desforgps une copie du journal

d'Edeîie , m'écrivit enfin , et sa lettre remplie de sensibilitié me fît verser des larmes qui souiagèrent un peu mon cœur si cruellement oppresse'. Il y avait de plus dans ce paquet de l'abbe' trois lettres d'Edëlie , une à sa mère pour lui demander sa bénédiction , et les deux autres pour Eusèbe et Casilde. Dans ces lettres, elle me recommandait aux tendres soins de leur amitié , et avec les expressions les plus touchantes. Elle priait son frère de faire, sur Targent qu'elle avait fait passera Londres , une petite pension viagère à Casilde , et de lui donner eu outre un très-beau diamant qu'elle désignait parmi les pierreries qu'elle avait confiées à la duchesse de Palmis , ainsi que son livre de camées dont elle faisait aussi présent à Casilde. Enfin, elle me donnait une opale qu'elle avait toujours portée; elle spécifiait encore quelques dons; un anneau de brillant pour sa mère , une croix d'émeraudes pour la duches^^e , et quelques bijoux pour mademoiselle de Versée. Combien cette espèce de testament me fil répandre de larmes !... Douze jours après , je reçus d'Eusèbe une nou-»

velle lettre, qui m'apprit que la duchesse de Palmis connaissait enfin ses sentimens dont elle n'avait jamais eu le moindre soupçon. Elle n'avait montre' d'abord qu'un profond ëtonnement , ensuite elle s'était attendrie en écoutant les détails de son histoire ; et , depuis ce moment , Eusèbe remarquait plus de douceur et de timidité dans ses regards , et elle caressait

davantage encore la petite Octavie!

Cependant , elle ne s'expliquait point ; mais je vis clairement qu'Eusèbe serait heureux ; il le méritait, et je l'aimais trop pour l'envier. Dans tout ceci , la mar-^ quise de Palmis jouait un rôle admirable , dont je connaissais seul toute la générosité. Je reçus aussi deux fois des nouvelles directes de Tiburce , plus amoureux que jamais de ma sœur , et qui me conjurait de hâter mon retour ; mais les affaires d'Eusèbe me retinrent à Paris près de trois mois. Au moment où j'allais partir , une nouvelle lettre d'Eusèbe m'obligea^ avant de retourner en x4nglelerre , de faire un voyage en Allemagne. Il avait reçu des renseignemens qui lui donnaient l'espoir T. III. 17

de recouvrer les (rente mille francs qu'on lui avait emporle's d'Hambourg. Je laissai ma mère à Paris , avec promesse de re- TCDir très-iiicessarament , et je me rendis seul, pour cette affaire, à Altenkirchen. Je fus te'moin , dans cette ville , d'un spectacle digne des temps de l'ancienne chevalerie. Le brave général Marceau , âgé de vingt-sept ans , avait été blessé mortellement et transporté à Altenkirchen.

Le général Jourdan , commandant en chef, fut obligé de conlinuer à marcher sur le Rhin; il laissa ù Marceau tous les secours nécessaires , et il écrivit aux généraux ennemis pour recommander à leurs soins généreux ce jeune héros mourant. Le général Kray, respectable vétéran de l'armée autrichienne , suivi d'une dépulalion des principaux officiers de celte armée ennemie, vint aussitôt visiter le malade; €t , peu d'heures après , l'archiduc Charles , ce prince si renommé par ses exploits guerriers et ses vertus , y vint lui-même en amenant son propre chirurgien. Tous les secours de l'art furent inutiles , Marceau mourut. Les olUcivrs ftancjais qui

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étaient restés près de lui , demandèrent à l'archiduc que ses de'pouilles mortelles fussent rendues à ses frères d'armes. Nonseulement le prince y consentit , mais il fit escorter le cercueil par un nombreux de'tachement de cavalerie autrichienne ict , le jour des fune'railles , l'arme'e autrichienne prit les armes en même temps que l'arme'e française , dont elle e'tait séparée par le Rhin. Les deux rives retentirent du même nombre de salves d'artillerie. Une trêve généreuse , suspendant les inimitiés , réunit les ennemis pendant cette cérémonie lugubre , pour rendre les mêmes honneurs aux talens militaires et au courage intrépide (i). Sans cette courtoisie chevaleresque, la gloire des armes sera toujours imparfaite. Des peuplades féroces, sans arts, sans lois, sans frein, ont souvent montré dans les combats une intrépidité que rien ne saurait surpasser. Les nations civilisées ne peuvent , à la guerre , s'élever véritablement au-dessus

(i)Voy. Victoires et Conquêtes des Français,i.yU^ cliap. )4.

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des barbares que par la ge'ne'rosile'. On peut dire avec une parfaile vérité que même dans les teqips les plus déplorables de la ye'voluiioR, le caractère national , si loyal, si franc , si généreux , se retrouvait loujouà'S dans nos armées. Quand l'humanité fut bannie de Paris , elle se réfugia dans les camps , et l'honneur français Vy maintint. On a pu , à toutes les époques , citer ^e nos guerriers des actions admirables et dans tous les genres (i).

(i) Ealie autres le trait suvant : L'évéché catholique d'Eichsiadt, en Allemagne, fut frappé d'une contribution parles généraux français victorieux; révêquQ ne put l'acquitter pour sauver la petite ville de ReiTçahiïl, qu'en se décidant à sacrifier tous les riches orne» meus de l'église. Cinq jeunes militaires français ne pouvant regarder comme des trophées de gloire de si saioles dépouilles, se cotisèrent et payèrent de leurs propres deniers toute la coutibution exigée. Une inscriplioB latine , destinée à perpétuer le souvenir de cette pieuse et généreuse action, a été placée , par le curé P>.umpfer , en tête du registre dçs fondations de la pa-^ 1 oisie de Kcn'enhiil. Tous les ans , on célèbre dans cette ëgliie une messe solennelle en mémoire de cet événepi^iit, et des cinq Français dont la piété bienfaisante a duLué UQ ii noble exemple de respect icllgicux.

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