CHAPITRE XIX
Julien va prendre sa mère à Pans ^ et l'em-» mène a\^ec lui à Londres. — Etrange incident. — Premières consolations. — Suite des amours d'Eusèhe.
-r\pRÈS avoir termine, à ma grande salisfaclion , TafTaire d'Eusèbe , je me hâtai de me rendre à Paris ; j'y restai huit jourà pour y faire mes adieux à tous mes amis , ensuite je partis avec iiaa mère pour Lon-* dres , où j'arrivai le matin à dix heures , après une absence de quatre mois. Je savais qu'Eusèbe , la duchesse et la marquise de Palmis étaient à Brigtelstone , dont les bains de mer avaient ëtë or-* donne's à la marquise ; mais j'e'tais sûr de trouver à Londres Casilde , madame de Volnis et Tiburce. Ma mère eut une grande joie de revoir sa fille qui la reçut avec une extrême sensibilité'. Nous ne nous entretînmes d"" abord que d'Edélie.
Casilde pleura beaucoup , et je fus frappé d^ sa profonde tristesse. Ma mère et moi >
nous ne lui parlâmes point de !>on raariage dont Pidëe était pour moi la plus douce consolation; mais avant de découvrir ce secret à ma sœur , je voulais revoir Tiburce et convenir avec lui de tous les arrangemens relatifs à celle grande affaire devenue la plus importante de ma vie. J'avais installé ma mèi e dans sa chambre. Nous v étions encore tous les trois , lorsqu'on viiït m'avertir que Tiburce m'attendait dans la mienne. Je sortis aussitôt ; Casilde courut après moi, m'atteignit dans un corridor, ei , avec la plus vive émolion , elle me remit un papier, en me conjurant de le lire tout de suite. Au même instant elle me quitta et s'éloigna précipitamment. Trèscurieux de savoir ce que contenait ce mystérieux billet , je m'arrêtai pour le lire sur-le-champ. Qu'on juge de ma surpi ise et de mon chagrin en y trouvant ce qui suit :
« Mon cher i rère ,
« Je sais que vous avez arrangé pour moi > un mariage qui serait infiniment au-dessus » de loules les idées que je pourrais
» concevoir, si j'étais ambitieuse; mais » j'ai pour la personne que vous me des- » tinez une invincible antipathie. Je n'i- V gnore pas que tout le monde le trouve » très-beau et fort aimable , et je suis » sûre qu'il a beaucoup d'esprit; ne'an- » moins il me déplaît mortellement. Lais- » sez-moi , mon cher frère, passer mes » jours avec vous , sans songer à me » marier ; et si ma désobéissance vous » irrite, envoyez-moi en Espagne auprès » de ma chère bienfaitrice. J'aime mille » fois mieux me faire religieuse que d'é- » pouser uu homme qui m'est odieux, » et que je haïrai tant que je craindrai » de devenir sa femme. Ayez pitié de moi , » mon bien-aimé fi ère ; n'espérez pas » changer ma résolution , et ne réduisez » pas aa désespoir votre dévouée et mal- » heureuse Casilde. »
Ah! m'écriai- je avec une profonde amertume , c'est moi qui suis malheureux ! et comment a-t-eîle découvert ce secret ? Je suis bien certain qae ce n'est ni par Eusèbe ni par Tibiirce ; je ne ?)uis soupçonner* que la discrélion de madame de Volnis.»
Grand Dieu ! qui pouvait s'attendre à cette inconcevable bizarrerie ! qni pouvait prévoir le refus d'un tel mariage , et cette insurmontable aversion pour le plus séduisant et le plus aimable de tous les jeunes gens!... Elle a sans doute pris une extravagante et ridicule passion pour quelque Anglais!... Ainsi ma plus grande consolation m'est donc ravie!... et que dirai-je
à Tiburce ! Je restai abîmé dans ces
réflexions pendant plus d'un demi-quart d'beure; enfin, me rappelant que Tiburce m'attendait, j'allai, la mort dans le cœur, le rejoindre. Il vint à moi les bras ouvets ; il prit mon air consterné pour ce renouvellement de cbagrin qu'on éprouve toujours lorsqu'on revoit un ami après un grand malbeur. Il ne m'entretint d'abord que d'Edélie , et de la douleur , mêlée de la plus vive admiration , que son journal de la vallée de Josapbat avait causée à Eusèbe, à la duchesse de Palmis , et même à la marquise. Ensuite il me parla avec enthousiasme de ma sœur ; je gardai un morne silence. Il me pressa de répondre ; alors je lui donnai la lettre de Casilde , en
lui disant : Tiens , mon ami , tu vas voir qu'elle ne raérile même pas tes regrets; oublions ce rêve de bonheur!....
A ces mots , Tiburce lut rapidement ; ensuite il éclata de rire en s'ëcriant : Charmante créature ! que j'ai raison de l'aimer follement !.... Confondu de cette exclamation et de sa gaîté , je le conjurai de m'expliquer cet étrange mouvement. Cela est tout simple , répondit-il ; je te promis , iquand tu partis , de ne lui pas dire un mot 'd'amour , et de garder scrupuleusement
Eotre secret. J'ai tenu parole ; mais comlent passer quatre mois dans un pénible Isilence , avec de l'imagination et l'amour ,
Bans faire un roman? — Le dénouement
pe Ion roman ne me paraît pas fort agréaible pour toi. — Il comble tous mes voeux....
t Comment Pelle te déteste. — Elle m'adore. Pourquoi donc ce mensonge ? elle qui lest si sincère , si ingénue !.... — Elle ne ment Ipoint. Ce n'est pas moi qu'elle hait et quelle refuse d''épouser. Voici le fait : Je la voyais deux ou trois fois par semaine chez madame de Volnis , toujo-urs en tiers entre nous deux, et qui, d'après tes recom-
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mandat ions , eîaif pour nous un véritable argus. Dans ces visites j'étais modeste , timide , et je vQvais que ma naweté plaisait beaucoup à Casiltle. Je savais par madame de Volnis qu'elle louait extrêmement ma sagesse et ma douceur. Il y a environ six semaines qu'étant chez madame de Volnis , seul avec elle et Casilde , un homme d'affaires qui partait pour Paris , vint prendre les derniers ordres de madame de Volnis qui, sans sortir de la chambre , alla lui parler dans Tembrasure d'une fenêtre ; et comme elle nous tournait le dos , je saisis ce moment pour parler à Casilde ; et , afin de donner de l'intérêt à cet entretien , il me vint à l'esprit de lui dire que je lui faisais compliment sur son mariage. A ce mot, les deux joues de Casilde prirent un incarnat beaucoup plus vif que celui de la rose artificielle qu'elle faisait dans ce moment. Comment , Monsieur ?
dit-elle , sans doute vous plaisantez.,.. — Je ne prendrais pas la liberté de faire avec vous une semblable plaisanterie ; mais, puis- (]ue vous ne le savez pas , j'ose vous demander votre parole de ne point dire mon
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inâiscrëtion à madame de Volnis — Je
vous la donne. — Eh bien 1 mademoiselle, votre mariage est irrévocablement arrangé: M. Delmours a donné sa parole... — El à qui donc , Monsieur .^ — A lord Nasting. — Lord Nasting >,., — Il n'allait chez madame de Palmis que pour vous y rencontrer ; on le croyait amoureux d'elle ; mnis c'est vous Mademoiselle, qu'il aimait , et vous l'épouserez aussitôt que M. Delmours sera de retour. — Non, certainement; non, jamais.— Vous m'étonnez infiniment. Lord ISasting est un très -grand seigneur....— Je vous prie , Monsieur , de ne m'en plus parler. Ces paroles , prononcées trèssèchement , me fermèrent la bouche.
Madame de Volnis se retourna et revint : cet entrelien finit là. Dix ou douze jours après , madame de Volnis mena Gasilde à une assemblée chez M. Smith. J'y étais , et lord Nasting s'y trouva. La beauté de Casilde le frappa ; il s'approcha d'elle pour la voir de plus près; il lui adressa quelques mois , et Casilde , jetant sur lui un regard aussi courroucé que peut le permellre la douceur angéUque de ses yeux,
lui lourna brusquement le dos sans lui re'pondre. Il fut étrangement surpris d'un lel accueil; et il vint me dire qu'il e'tait bien dommage qu^me jeune personne si charmante fût aussi singulièrement impolie. Cette scène me donna l'idée de lui éciire une lettre d'amour, que je ne signai point j je n'y déguisai que mon écriture; tous mes senlimens y étaient. Je lui disais que j'avais le droit de les exprimer , bien certain qu'avec cette phrase , elle attribuerait cette leîlre à lord Naslinçr. Je la lui fis donner furtivement par une pauvre femme dont elle prend soin, et qui la lui remit , en lui recommandant de la lire en secret, ce qu'elle fit, croyant que c'était un placet de cette femme. Quand elle la revit, elle la gronda sévèrement y et lui défendit de se charger à l'avenir de semblables commissions. Cependant j'avais la cruauté de jouir de son inquiétude , de sa tristesse. Je lui disais là - dessus quelques mots à la dérobée , et toujours pour lui offrir mes services auprès de loi, puisque son aversion, disais-je, était invincible. Elle me savait uo gré infini d'en-"
trer ainsi dans ses sentiraenç. Tu as bien fait d'arriver , car un peu plus tard j'aurais succonabë à la tenlation de lui proposer de l'enlever , et de la conduire au fond de l'Ecosse , pour la soustraire à ton despotisme et aux poursuites de lord Nasîing. Ce récit me combla de joie. Nous convînmes que nous laisserions ignorer a Casilde cette espèce d'épreuve qui aurait pu la blesser , quoiqu'elle l'eût soutenue de la manière la plus désirable , et après avoir décidé tout ce que }e lui dirais , je questionnai Tiburce sur nos amis. Il m'apprit que l'inclination de la ducbesse li'élait plus un mystère ; qu'elle la laissait voir avec la naïveté d'une personne qui aimait pour la première fois; qu'Eusèbe l'adorait, et que l'on croyait qu'ils s'uniraient au retour des eaux , où ils devaient rester encore deux mois. Je de- ' mandai des nouvelles de madame de Pal-? mis. Ab! i'é|>oudit Tiburce,
Phèdre, atteinte d''un mal qu'elle s'obîtine à taire,
étonne tout le monde par son cbangement, ;a mélancolie cl les caprices de son bu->
meur. Je crois qu'elle couve quelque grand dessein ; par exemple , une e'clatanle conversion : on prëlend qu'elle a envie d'aller rejoindre Edélie et de s'ensevelir dans un cloîlre avec elle. Je n'en crois rien; elle n'imitera personne, et ne fera rien comme une autre. Il y a du grandiose et de l'originalité dans ses idées : elle regrette amèrement la vertu ; car elle a vu que les hommages qu'elle obtient sont au vrai les plus flatteurs et les seuls solides. Ses e'garemens ont été trop longs et trop multiplie's pour y revenir avec enthousiasme; mais, en attendant qu'elle en retrouve le goût , elle elle en a l'ambition ; c'est assez pour faire des choses extraordinaires : elle ne reprendra pas d'une manière commune ce genre de considération.
Tiburce abre'gea lui-même celle conversation , en me conjurant d'aller cal-jrf mer les inquiétudes de Casilde , qui étail en effet dans des transes mortelles en attendant ma réponse. Dès qu'elle m'aper eut , elle fut près de s'évanouir; mais aussitôt l'expression de ma physionomie lu
it sentir que je n'étais point irrite' , et elle ;e Jeta à mon cou avec transport. Je ni dis que je ne la marierais jamais contre son gre'. J'ajoutai que ma conirersation avac Tiburce m'avait donne Tautres vues pour son e'tablisseraent , et :jae je les lui soumettrais dans quelques jours. Elle rougit, et elle hasarda une cjuestion; je n'y re'pondis point, et je retournai dans ma chambre où je retrouvai
■ riburce. Je lui rendis compte de ce court ' entretien ; ensuite nous allâmes ensemble
■ chez madame de Volnis qui me reçut
■ avec un trouble , une e'molion qui n'ë- 'chappèrent pointa roeil observateur de ■Tiburce. Au bout de quelques minufes , il 6 nous laissa têfe à tête , et je restai trois 6 leures avec elle; nous ne parlâmes que
i'Edélie. Je lui contai l'histoire de nos Tamours, qui lui fit verser des ruisseaux !• Je larmes; et , de ce moment, je sentis iit[jue cette amitié', si vive et si tendre, t' Jeviendrait bientôt ma plus puissante con- ;rsolation.
15' Le lendemain malin j'allai à deux heures ium parc Saint-James, où j'avais donné
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rendez-vous à Tiburce; aussitôt qu'il m^aperçut, il vint à moi en riant : Eb bien! mon ami , me dit-il , trois noces au lieu de deux! — — Comment trois ? — Casilde et moi , Eusèbe et la duchesse , madame de Volnis et toi. — Quelle folie ! Voudiaitelle d'un cœur use' par une passion si longue et si malheureuse!... — Ce cœur use' se ranimera pour elle. — Je t'assure que madame de Volnis n'a pour moi que de l'amitié... —Voilà un langage plein de modestie ; mais tu sais fort bien qu'elle a de l'amour, et elle vient de m*'en faire l'aveu le plus positif sans m'en demander le secret, ce qui est à peu près me charger de te le dire» Je me doutais depuis long-temps des sentimens de madame de Volnis, je ne croyais pas qu'elle se les fût encore avoués à ellemême. Cette découverte , sans m'enivrer de joie , me toucha; elle adoucit l'amertume de mes regrets , réveilla en moi l'amour- propre qu'etoufTe toujours une douleur sincère, et elle rendit mes rêvelies moins sombres et plus inle'ressantes.