CHAPITRE III
Scènes mystérieuses entre Julien et Édélie.
J'appris de bonne henre , le jour suivant, par GasilJc, que Ton désespérait de la vie du marquis de Palmis , et que sa femme le veillait et lui servait de gardemalade avec l'aiTeclion la plus touchante. J'allai dans mon petit logement vis-a-vis de la prison ; il pleuvait , mais il ne tombait qu'une petite pluie douce d'été. J'aimaii ce temps, parce qu'alors, à l'exception d'Edélie, personne dans la maison ne se mettait à la fenêlre. Je m'établis à la mienne pour épier celle d'Edélie ; sa fenêtre était ouverte , et au bout de quelques minutes Edélie parut. Je lui présentai mon châssis de papier sur lequel ces mots étaient écrits : « Que je hais ma li- » berlé qui nous sépare ?...Ilélas! quelle » consolation avez-vous ?.... v EdéHe , après avoir lu, répondit à celte question en montrant d'une main le ciel , et l'autre ma fenêtre. ..Je la remerciai par l'expression de la plus vive reco/iuaisgunce ; ensuite
)e plaçai une nouvelle feuille sur le châssis, qui portait ces paroles : Devinez-vous ce que je sens ? Elle me fit un signe alfirmatif en mettant la main sur son cœur; c'était clairement m'exprimer qu^elle me devinait par ce qu'elle éprouvait elle-même. Je r/avais sur ma fenêtre que des pots de sensitives et d'immortelles , j'en arrachai plusieurs brins que je lui offris avec transport; elle entendit ce serment muet d'amour et de constance; aussitôt, posant la main sur un des rosiers que je lui avais envoyés , et dont son balcon était couvert , elle cueillit un bouton de rose qu'elle me montra. Cette illusion à notre ancien emblème autorisait toutes mes espérances; je mis un genou en terre ea élevant mes bras vers elle, et de premier mouvement elle me tendit les siens !... O charme suprême d'un amour long-temps combattu et devenu légitime .'...Qui pourrait décrire cette figure angélique sortant d'une touffe de rosiers ; cette tête charmante enveloppée encore de crêpes noirs sous lesquels s'échappaient de Ion-» gués tresses de cheveux blonds retombant
sur des roses ; ces bras d'ivoire qui s'étendaient vers moi sans blesser la pudeur, puisqu'ils ne pouvaient m'appeler i... Qui pourrait dépeindre le ravissement si pur de cet embrassement idéal où , sans timidité', comme sans réserve, son âme seule s'élançait vers la mienne, et venait toute entière s'y réunir!... Jn ne ressenlais point cette émotion violente que m'avait si souvent fait éprouver sa présence ou son souvenir i mon cœur n'était ni embi asé ni brûlant , il était délicieusement dilaté , je jouissais sans trouble du bonbeur de l'adorer sans remords ; en élevant mes vœux jusqu'à elle , je la contemplais comme une divinité, et toutes mes sensations étaient en harmonie avec cette douce et majestueuse idée !... Rapprochés l'un de Tautre, qu'aurions-nous pu dire qui valût ce que nous devions à l'imagination ? nous étions mutuellement l'interprète de nos sentimens. Je ne lui parlais point, mon cœur l'écoutait, nous nous entendions... Et quelle pureté , quelle délicatesse il fallait donner à mes pensées, puisque je voulais deviner et pénétrerles &ieiinei!..La pluie cessa; un vent léger
apporta Jusqu'à moi les parfums enchanteurs que respirait Edëlie , ils ne m'enivrèrent pas ; ce n'e'tait point le souffle dévorant de Gnide ou de Paphos ; c'était l'air bûlsaraique et bienfaisant du paisible Eden ! Un brillant arc -en -ciel se déploya soudainement au-dessus de la tête d'Edélie , comme pour encadrer son séjour et sa figure céleste qui , au lieu du deuil et des roses , symboles de douleur et d'à? mour , semblait être à la fois , par son expression et par ses attributs , le génie touchant de la mélancolie d de la profonde sensibilité ! T< ut à coup Edélie
tressaille , elle croise ses deux mains sur sa poitriiie , elle élève sa tête vers les çieux , et elle paraît prier avec une ardeur passionnée ; on eût dit que son beau visage , éclairé par un rayon du soleil , produisait lui-même et rejaillissait lu Iut raière ! Il y avait dans son attitude et dans toute sa personne quelque chose de véf riubletnent divin ; ses veux étaient fixés sur un nuage brillant d'or et de pourpre; je crus qu'elle allait s'y élancer , s'y perdre çK diàpaiaiire ! Je la contemplais avec une
admiration remplie de saisissement , lorsque je fus arrache' à celte exlase par le bruit de plusieurs fenêtres que l'on ouvrait de tous côlc's.... Je baissai pre'cipitamraent ma jalousie , et j'allai tomber sur un canapé' au fond de ma chambre. J'étais dans un e'tat inexprimable; jamais, dans le cours de ma vie je n'ai goûlé un bonheur comparable à celui dont j'ai joui durant cette entrevue mystérieuse et ce dialogue vague , idéal , mais où j'avais obtenu le premier aveu formel du plus tendre retour, et sans craindre se:^ scrupules ou son repentir. Il y avait un tel accord entre mon cœur et ma conscience, qu'une joie si vive et b\ pure e'cartait de mon esprit toute inquiétude de'chirante ; la situation d'Edelie , son emprisonncraeni, le règne de la terreur, nos dangers , tout était oublié! je n'avais plus d'imagination pour l'elTioi , je n'en avais que ])Our l'espe'rance ! J'étais domine' par un violent désir , celui de revoir de près Kdélie et de rencontrer son regard. Sachant que Casilde devait lui porter quelques livres à midi, je résolus de l'accompagner; il clail dix heures trois quarts ,
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je courus chez ma sœur , elle allait partir pour la prison , je lui donnai le bras. Nous arrivâmes à la grille , et deux minutes après, nous aperçûmes Edélie , qui me vit aussitôt; elle doubla le pas. Approcbe'e de la grille , elle tira de dessous son schall une petite boîte ronde de carton qu'elle avait compte' remettre à Casilde et qu'elle me donna. O que son regard était doux et touchant !... Elle fît un profond soupir, leva les yeux au ciel , et s'éloigna sans me laisser le temps de proférer une parole. A quelques pas de la grille , elle retourna la tête , et je vis qu'elle pleurait!... Ce regard si triste et css larme» dissipèrent tout l'enchantement de l'entrevue du matin. En me quittant elle me laissa sur le coeur un poids affreux ; mille idées sinistres vinrent à la fois m'assailiir et noircir mon imagination troublée 1... Je restais collé sur la grille; Casilde et Victoire (la femme de chambre d'Edélie ) m'en arrachèrent !.., Elles furent étonnées de ma pâleur !... Je les jiriai de me conduire à mon entresol , où, dans l'espoir d'apercevoir encore Edelie ; je voulais allendierheurç du dîner. Quand
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je fus seul dans ma chambre , j'ouvris précipitamment la petite boîie que m'avait donne' ]£dëlie.... J'y trouvai une rose naturelle , qui paraissait remplie de goutte^ de pluie ou derosëe... Je déroulai un petit billet qui contenait ces mots : « Sou-
» venez-vous (VOriane ! Je suis sûre
» que vous n'oublierez jamais que j'ai » répandu ces larmes après ma prière !....» Je me rappelai que , jadis à la campagne , nous avions lu tout haut le vieux roman d'Amadis , et que nous avions été également frappés de l'action touchante
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d'Oriane, l'héroïne, qui , prisonnière, jette, du haut d'une tour , à son amant une rose baignée de ses larmes... Captive comme Oriane , et se comparant en tout à cette amante passionnée , Edelie , en me destinant celte précieuse rose , me donnait le gage du phis tendre et du plus hdèle amours... Mais poiu quoi y apiès sa prière^ avait-elle versé tant de larmes , et avec une tristesse si araère et dont tous ses traits portaient l'empreinte? Je n'entendais pas parfaitement cette dernière phrase de son bjllcl j j'y trouvais je ne sais quoi
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de mystérieux qui me frappait et m'inquie'tait... Sa fenêtre e'tait ferme'e ; elle ne m'attendait plus : il pleuvait de nouveau; le ciel e'tait obscur, et le tonnerre se faisait entendre. Je pris ma guitare; et, pour appeler Edëiie, je chantai ma romance : à l'instant même sa fenêtre se rouvrit , et je la vis paraître. Je me levai ; je tirai sa rose de mon sein, je la lui montrai , et je la replaçai sur mon coeur en lui faisant comprendre, par mes gestes, qu'elle resterait là jusqu'à mon dernier soupir. Elle parut vivement touchée ; mais toujours avec l'expression de la plus pro-f fonde tristesse. Je savais heureusement par Ledru et par ma sœur qu'il n'était rien sur» venu dans sa situation intérieure qui dût lui donner de nouvelles inquiétudes; mais son abattement affaiblissait mon courage, et faisait naître au fond de mon âme de noirs presaenlimens» De bons raisonnemens peuvent apaiser reffervescence de l'imagination et tranquilhser l'esprit ; mais il n'y a point
de logique pour un cœur alarme î
Cependant l'orage redoublait , et le tonnerre se rapprochait. Edéiie le craignait ,
je ne l'ignorais pas , et je lui fis signe , mais en vain, de fermer sa fenêtre; elle me fit entendre qu'elle ne craignait rien avec moi... Tout à coup un violent éclat de tonnerre fit retentir toute la prison; un e'clair éblouissant qui me parut être la foudre, en illuminant le visage d'Edëlie , me la fit voir pâle et chancelante. Une horrible obscurité' succédant à ce trait affreux d'une lumière foudroyante , Edelie disparut presque entièrement à mes yeux; je distinguai seulement que , retombée sur le balcon , elle e'tait immobile : je la crus frappe'e du tonnerre; je me la représentai privée de la vie, ou du moins expirante , et j'étais dans Timpossibilité de voler à son secours ! L'espace qui nous séparait n'était plus pour moi qu'un abîme épouvantable , je ne
pouvais le franchir ! Emporté par le
désespoir , je m'écriai d'une voix terrible : Fjdélie ! Edélie /.... Ce cri pénétrant d'un d'un cœur déchiré ne se perdit point dans les airs : Edélie l'entendit... O joie dont le souvenir me fait encore tressaillir !.. Des sons enchanteurs cl vivifians parviennent
juequ'à moi ! Une voix divine à mon oreille prononça ces paroles : Je ne suis point blessée /... La nue de'gagée de la foudre se dissipe comme une fume'e légère; le jour reparaît. J'aperçois Edëlie se relevant , joignant les mains, remerciant le ciel; je tombe à genoux, et j'invoque avec elle lé dieu des cœurs purs et sensibles qui Tient de la sauver ! Ah ! je pouvais mourir alors en disant : J'ai vécu ! Celle matine'e valait une longue existence ! J'avais éprouve' en quelques heures toutes les e'motions, tous les tourraens , tout le bonbeur que l'âme humaine peut ressentir 1... Bientôt la pluie qui tomba par torrens, et que le vent poussait contre la fenêtre d'Edélie , nous força de nous séparer.
ÎSous fermâmes nos fenêtres. Après tant de secousses violentes, mes forces physiques étaient tellement e'pui^ées , que je tombai sur une chaise , j'y restai plus d'une heure sans mouvement j n'ayant que deux idées qui me reposaient délicieusement , je répétais sans m'en lasser : Heureux et divin présage ! la foudre , en éclatant si près d'elle, n'a pu l'atteindre, et son cœur^répond au mica !
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