CHAPITRE IV
Julien va dîner chez la citoyenne Landry, — Etranges propositions quelle lui fait. — Mort du marquis de Pal mis. — Craifites ^ terreur.— Belle action de Ledru.
I^ORTANT enfin de l'espèce d'enchanleraerit où j'e'iais plonge', je me rappelai que je m'étais engagé à dîner chez la citoyenne Landry , qui m'avait donné le doux es* poir de la trouver seule. Quelle chute , grand Dieu ! de sortir du tête-à-têle mélancolique et céleste d'Edélie pour aile»,' chercher celui de la créature la plus grosr sière et la plus elTronlée !... Il ne fallait rien moins que l'intérêt de la vie d'EdeV lie pour me faire supporter le dégoût d'un »el contraste; mais j'espérais qu'avec quelques cajoleries et de l'ai gent , je me rendrais favorable la citoyenne Lise Landry, et qu'elle désarmerait la férocité de son mari. Fortifié par ces idées , j'arrivai chez la ciloyeimc que je fus trcs-élonné de ne
pas trouver seule ; car elle avait à côté d'elle une jeune fille de treize ans , qui brodait une cravalle; trois petits garçons, dont Taîne' avait huit ans, jouaient dans la chambre d'une manière très-bruyante.
Mon arrivée au£^raenta beaucoup le tapage, car Lise avait un petit ëpagneal hargneux qui vint me mordre les jambes en aboyant de toutes ses forces; les petits earcons l'excitèrent en riant aux éclats. Un perroquet vert qui était dans une cage se mit à faire des cris aigus. Lise , d'une voix glapissante, ordonne à la jeune fille de couvrir la cage du perroquet; et, volant à mon secours, elle donne un coup de pied au chien et deux ou trois souf- ^ets aux peliîs garçons qui poussaient de véritables hurlemens. Lise, outrée, se pend à une sonnette ; une vieille femme survient , qui reçoit et veut exécuter l'ordre d'emmener toute cette canaille (ce fut l'expression de Lise). Les enfans se révoltent; un combat s'engage entre la vieille et les enfans. Lise , afin de le terminer, s'y précipite pour distribuer de nouveaux soufflets. La jeune fille prend parti pour ses frères ; la
tnêlëe devient effrayante; les cris attirent deux valetsqui s'emparent des petits garçons elles entraînent. La jeune fille reste seule exposée à la colère de Lise qui lui dit avec volubilité un torrent d'invectives; la jeune fille repond sur le même ton. Lise la saisit par le bras, lui appli([ue deux vigoureux coups de pied dans le derrière et la met à la porte. Telle fut mon entrée chez la citoyenne Landry. Jusqu'alors spectpteur immobile, je m'avance enfin, et Lise, en femme accoutumée à de pareilles scènes, recouvre aussitôt son sang -froid, comme une actrice reprend son maintien na« turel dès que la toile est baissée. Lise s'ap« proche d'une glace et rajuste sa coiffure qui s'e'iait un peu dërange'e dans la chaleur de faction. Ah! dit-elle, on a bien
du mal avec ces races-là Après cette
rëilexion morale , je lui demandai à qui
appartenait cette turbulente famille
Pardi ! répondit-elle , c'est la mienne.... Comment! repris-je, la tienne; citoyenne ?... Est-il surpris ! s'ëcria-t-elle en éclatant de
lire , est-il surpris ! — Mais , en effet ,
quatre enfaus au bout de quelques mois'
LES PAilV£^'US. 47 tle mariage !.., — Eh ben ! esl-il bê(e ?... estil nigaud ? On ne parlait pas de ça dans
l'ancien régime ; mais au jour d'aujourd'hui les sans-culoltes ne cachent rien. — C'est naturel. — 11 n'y a plus d'hvpociiles , c'est fini ! tous les cafards ont passé à la lanterne et à la guillotine; la nation n'en veut plus. C'était bon pour les ci-devant, ça ne va pas avec la liberté'.
J'écoutai fort sérieusement cet éloquent discours, et je complimentai Lise sur sa politique et sur les étonnans progrès de sa raison et de son esprit ; elle me répondit que cela n'était pas singulier , puisque nous étions devenus tous éi^aux. Pour donner à la conversation un tour plus amical, j'interrogeai Lise sur son intérieur. Elle ne se fit pas prier pour m'accorder toute sa confiance; elle me dit sur-le-champ , sans détour , que son mari était un sacà vin^ un débauché , un hrûle maison; qu'elle en était lasse comme de vieille morue; que ses enfans , méchans comme des ânes ^ tenaient de leur père; que sa fiile était une ^Q['\\.e drôlesse qui lui donnait déjà bien da jll à retordre. Et elle ajouta : Je ne songe c[<i^àjaire ma
main pour planter là toute la séquelle , afin de vivre à ma guise ; en faisant la fortune de quelque joli muscadin de bonne volonté'.
En terminant ces aveux délicats et celle intéressante confidence, Lise me donna, en riant, sur l'épaule, une tape qui me fit frissonner; elle laissa sur mon bras sa grosse main qui me parut peser cent livres Mes regards et mon ton doucereux m'attiraient cette rude attaque , et j'en éprouvais de cuisans remords , lorsqu'on vint me délivrer de celte anxiété , en annonçant que la soupe était sur la table.
Je me levai avec le maintien le plus déconcerté que j'aie eu de ma vie; elle interpréta très-favorablement mon embarras : Tiens , dit-elle, comme te v'ià rouge!... Pauvre garçon ! ajouta-t-elle en me passant la main sous le menton , sois tranquille , nous reparlerons de ça après dîner. Celle promesse me fit dresser les cbeyeux sur la lêle. Nous passâmes dans la salle à manger , on se mit à table ; la jeune fille et les petits garçons dînèrent avec nous. Lise me fit placer à côlé d'elle. Au bout
de quelques minutes, quel fut mon horrible saisissement, lorsque je sentis le pied le plus massif, le plus large , le plus rond, s''e'tablir sur le mien ! Cette de'cente aga" cerie me causa un dégoût et une indignation qui allaient jusqu'à la colère.... Mais en repoussant cette infâme cre'ature , je perdais infailliblement Edélie!.... Je me dis qu'il ne s'agissait que de laisser des espérances , et que , dans l'explication , je trouverais les moyens de tout concilier , surtout en donnant de l'argent... En attendant, je pris le parti, pour ne point irriter la citoyenne Landry , de re'pondre fortement à ses myste'rieuses avances , et je me mis à tre'pigner avec une espèce de fureur qui lui parut un emportement de passion, mais un peu trop vif, car elle retira son gros pied qui sûrement e'tait meurtri !... Pour achever de me monter la tête ^ elle fut d'une gaîte' enfantine et fo« Jâtre pendant tout le dîner , à l'exceptioQ de quelques raomens de sévérité' avec ses enfans, que dans ses leçons Tnaiernelles elle appelait des marsouins , des sagouins et des cochons , afia de leur enseigner les élé- T. UI. 4
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mens de la politesse ; d'ailleurs , elle fut se'millarte, et elle me donna un véritable festin qui aurait pu suffiie à douze ou quinze personnes; car la table fut toujours couverte d'une quantité' de ragoûts fumans , bouillans , bien roirs et bien épice's. Sur la fin du repas , elle s'écria qu'il nous fallait du Champagne ; on apporta une bouteille de v:n mousseux; et , comme je m^ attendais , elle ne manqua pas d'en faire sauter le bouchon jusqu'au plancher ; enfin elle n'e'pargna rien pour me séduire. Je tâchais de supporter , avei" la grâce du genre , cette effroyable coquetterie de taverne; je me disr:5 que celle de la bonne compagnie , avec des formes élégantes , est très-souvent , au fond, tout aussi méprisable; mais, malgré tous mes efforts, Lise, plus d'une fois, me trouva de la gaucherie, de la contrainte; elle ne put s'empêcher de me dire qu'elle rrC aurait cru plus dégourdi que ça. En sortant de table , je frémis de la tête aux pieds , en songeant que j'allais me retrouver seul avec celle créature , et sans qu'elle eiit la crainte de voir arriver son
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Bîari qui etaif , ra'avait-elle dit , en godaille pour la journée entière et toute la nuit suivante.
Quand nous fûmes assis dans la chambre , elle m'annonça cfu'elle allait me parler rondement , ce qui e'tait fort alarmant, car je ne me doutais pas que jusqu'alors elle eût gazé ses discours. Elle commença par me faire ces questions inattendues : Qu'as-tu conserve' de la succession de ton oncle ? as-tu gagne' quelque chose chez les Inglar? as-tu des fonds chez Durand? Quoique je ne m'attendisse pas à lui trouver cette espèce de curiosité', je sentis à l'instant qu'il fallait bien me garder de convenir que j'eusse une somme considérable à ma disposition , et je re'pondis surle-champ que j'avais tout mange', qu'il ne me restait rien , et que je ne vivais que du produit de mes talens. Tout mangé! reprit-elle , c'est donc avec des filles ! nigaud!... mais, poursuivit-elle, c'est e'gal; moi , j'ai mes e'pargnes... cela monte assez gros; en outre j'ai mes diamans , c'est ^ inmense ; je les vendrai , je divorcerai sous peu , ce ne sera pas pour me remarier , j'en
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ai assez ; mais si tu veux, je te logerai , et nous vivrons ensemble. Je la remerciai de cette honorable et douce proposition que je nerejefai point. Mais avant tou!^, poursuivis-je, il faut que tu me donnes une preuve positive de ton bon cœur? — Comment ! — Je m'inle'resse à la citoyenne Velmas , à cause de son frère que j'aimais jadis, et puis parce qu'elle est bonne républicaine; il faut que tu la protèges. — Landry la de'teste. — Eile ne lui a pourtant pas fait de mal; au contraire. — Ah! ce n'est pas l'embarras , elle lui a fait avaler bien des couleuvres; ces ci^de^ant croyaient qu'on n'était pas digne de de'lier les cordons de leurs souliers à présent
ils nous font des courbettes ; chacun à
son tour %, . — Ma chère Lise,
avec ton esprit et ta beauté' , tu fais ce que tu veux de ton mari; il faut sauver cette pauvre femme. — J'y consens , mais d'abord Landry veut ravoir Casilde, et avec une dot. . . . — Comment ! une dot?. , .. — Oui , il faut que la Velmas lui donne une
centaine de mille francs sur son bien
Toilà ce qu'il veut, . . — On pourra donner
âe l'argent , mais on ne donnera point Casilde; ma mère n'y consentirait pas. — On pourrait donner de l'argent ? eh bien ! écoule : qu'on offre cent mille francs pour marier ma fille , et j'arrangerai cela avec Landry. — Fort bien , mais quelles sûretés donnera-t-il ? je n'en vois point d'autre que la mise en liberté de la ci'oyenne Velmas. — Et qui me garantira les cent mille francs ? — Un billet de sa main et ma parole. — Tu me réponds d'elle? — Fais-lui rendre sa liberté, et tu auras les cent mille francs avec un beau présent par-dessus le marché.
Cette promesse enchanta Lise, qui, de très-bonne foi , me donna sa parole d'employer tout son crédit en faveur d'Edélie : elle voulut ensuite remettre la conversation sur son projet de réunion avec moi ; je l'interrompis , en lui disant que , pour prendre un tel engagement , il fallait auparavant que je fusse assuré de la bonté de son caractère et de son cœur ; que si elle faisait cette excellente action , elle pourrait ensuite compter sur moi à la vie et à la mort, Comme les ceni mille francs
venaient de s'emparer de son imagination , sa fantaisie pour moi n'e'tait plus en elle qu'un sentiment très - secondaire : ainsi notre entrevue se termina de la sorte , sans qu'elle en fût choque'e ; nous nous séparâmes , et je sortis de ce repaire avec une joie inexprimable d'avoir pu de toute manière m'en tirer aussi heureusement , et je me disais que si le vice se montrait toujours dans cette hideuse nudité , il ferait horreur , mais qu'on n'aurait aucun me'rite à chérir la vertu.
Quelques joursaprès, jevisLedruetjelui rendis compte de tout ce qui s'était passé entre Lise et moi ; il en fut charmé , et il me dit qu'il verrait bientôt si Lise agissait efficacement , et qu'aussitôt il m'en instruirait.
Sur la lin de cette même semaine , le marquis de Palmis mourut en prison dans les bras de sa femme qui l'avait soigné et veillé les sept derniers jours de son existence sans prendre un seul instant de repos. Le bon abbé Desforges , sous le déguisement d'un apothicaire, trouva le moyen de s'introduire dans la prison et de por-
ter au moribond les dernières consolations de la religion. La marquise, comme nous l'avions prévu, ne recouvra point sa liberté', mais elle se soumit à son sort avec Ja plus noble et la plus touchante résignation.
Un mqtin Ledru entra dans ma cbamhre j il avait Tair fort ému , il ferma les portes avec soin; et, s'asseyant auprès de moi , il m'annonça quVr.fîn il aidait fait le coup , c'est-à-dire qu'il avait dérobé dans la salle du comilé révolutionnaire le mémoire de Landry sur les prisonniers de de la maison d'arrêt où était Edélie. Dans un moment où. personne n'était dans la salis , il avait pris cet écrit dans le tiroir sans clef du bureau de Landry, il Pavait porté à Edélie; étant de semaine à sa prison , sous prétexte de faire d'^s visites dans les chambres des prisonniers (ce qui arrivait souvent), il était entré dans celle d'Edélie, et lui avait lu l'article qui la concernait et qui commençait ainsi : La Velmas , la plus insolente de la maison. Le reste de l'article était atroce; et si le mémoire eût été donné , Edélie aurait été con-
duile à Techafaud le lendemain. Lorsque Ledru entra dans la chambre, il la trouva devant un re'chaud allumé, faisant son chocolat. Après une lecture rapide du mémoire , il livra aux flammes ce libelle sanguinaire , en le mettant dans le réchaud embrasé, sous la cafetière de chocolat (i); et sûrement, ajouta Ledru en riant, ellene prendra jamais de chocolat qui lui fasse autant de bien que celui-là qui a été cuit avec sa sentence de mort !... Le cœur déchiré, mais pénétré de reconnaissance pour ce bon Ledru , je lui sautai au cou et je l'embrassai avec transport ; car , en faisant cette action généreuse , il avait exposé sa vie. Ah! mon ami, m'écriai-je , ton courage et ton amitié ne produisent qu'un délai !..., Ce monstre recommencera cet infernal mémoire..... Quelque chose qui puisse m'en arriver, reprit-il, je le vo-
(i) Uu Iiomme qui existe, et que ranteur de cet ouvrage doit bénir à jamais , un honnête homme , qui n'a pas commis dans ce temps une seule action réprélieneible , et qui n'avait pris cette place de commissaire que par humanité, fit alors tout ce qu'on vient de décrire , et sauva de la sorte une jeune prisounière.
levai encore une fois (i). L'effet que
ce mot, véritablement héroïque, produisit sur mon coeur, est inexprimable. O combien, dans ce moment, me parut audessus du vulgaire ce jeune homme que j'avais vu si souvent ridicule , et dont l'e'ducation , le ton et les manières m'avaient fait rougir tant de fois ! et que je trouvais de petitesse dans toutes les conventions de naissance , de rang , de bon goût et à'' élégance ^ en comparaison de cette grandeur d'âme naturelle et de cette sublime humanité'!.... Crois-moi, me dit-il , un grand changement se pre'pare ; je suis informé de tout par Legendre , qui se prononcera bientôt.... Mais du silence, <le la discrétion... notre vie à tous en dépend..... Il ne s'agit que de gagner du temps. Landry mettra au moins quinze jours à refaire ce mémoire , et autant à le recommencer... Il est clair que sa femme n'a pu l'adoucir , et qu'elle aura voulu garder pour elle les cent mille francs promis. II serait trop dangereux de proposer directement de l'argent à cet ivrogne , car
(i) Ce qui a été fait.
dans le vin il dit tout; mais fie-toi à moi, nous avons un rëpit , je t'en promets un second, j'ai le pressentiment que nous nous tirerons d'affaires.
Ces assurances me tranquillisèrent un peu ; mais depuis ce moment la terreur qui paraissait être au comble , augmenta cependant chaque jour. Florbel fut de'nonce' , et prit le parti de se cacher ; sans l'activité' et les soins de Ledru, j'aurais été arrête', Durand, retenu par des affaires et pur des possessions qu'il ne pouvait se résoudre à abandonner, ne se décidait point à fuir , mais il n'avait pas un instant de repos. On n'osait plus se montrer en public, ni faire de visilts; on se méfiait de tout le monde, de ses domestiques , de ses païens, et souvent de ses amis. Les nuits privées de sommeil ; des repas et des entreliens sans confiance; le spectacle affreux et continuel des charrettes chargées de victimes et traversant Paris dans tous les sens pour aller à réchafaud ; les dénonciations et les : arrestations plus fré([uentes que jamais ; toutes ces horreurs continues et multipliées
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donnaient à l'existence, toujours tremblante et menacée, toutes les angoisses de la plus douloureuse agonie. Au milieu de tant de crimes, il était facile de mépriser la vie , mais comment supporter les dangers de ce qu'on aime? Je ne pensais qu'à Edëiie , et c'e'tait avec un trouble , une oppression qui m'ôtaient jusqu'à l'ombre du repos!...