CHAPITRE V
Chute de Robespierre.
JLiE 9 thermidor de l'an 2. de la re'publique , c'est-à-dire le 27 juillet 1794, je me réveillai un peu après la naissance du jour , et ce fut avec un tressaillement , une espèce de convulsion que j'avais constamment depuis trois semaines tous les matins en sortant du plus pénible sommeil !.,. Je m'habillai, et je passai chez Durand; il était levé' et seul dans son cabinet , et , au lieu d'écrire à son bureau comme de coutume, il se promenait à grands pas... Son extrême agitation me frappa; je le questioDnai , il ne re'poadit rien j il s'a-
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vança vers la fenêtre, l'ouvrit et s'appuya trislement sur le balcon. Il vit sur le haut de la maison voisine deux couvreurs qui en raccommodaient le toit dégradé. Ah ! dit-il , que j'envie le sort de ces pauvres gens-là !..c Si quelque chose leur déplaît ou les menace dans le lieu qu'ils habitent , rien ne les retient , ils peuvent partir sans délai !.... Heureux dans ce temps-ci , mille fois heureux , ceux qui n'ont ni fortune ni propriétés.... ni liens!.... Que n'avons-nous pris la fuite, il y a six. semaines , nous le pouvions alors !.... O que ne sommes-nous tous hors des frontières, réduits à notre seule industrie , mais libres , et à Tubri de ces épouvantables secousses !...
Penrlant ce discours, j'étais immobile, et je le regardais fixement avec un saisissement inexprimable. Après quelques minutes de silence : Quoi donc 1 lui dis-je, qu'esl-il arrivé? que crains-lu? Ah ! Julien, s'écria-t-il , \^ soit en est jeté
Si ce malin le monstre ne tombe pas,
nous sommes tous écrasés ! — Cora-
raenl .^— Le monstre triomphera , j'en ai le
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pfessenliment... Nous serons tous dépouillés, livres au piliage.... O que n'ai-je suivi les conseils de ma femme !... En disant ces paroles , il tomba dans un fauteuil en se couvrant le visage avec ses deux mains. De grâce , repris-je avec une vivacité' mêlée malgré moi d'une extrême brusquerie , laissons les plaintes inutiles , qui ne sont tolérables que dans la bouche des femmes. De quoi s'agit-il ^ Durand fut très-blessé de celte réponse; il allait me le témoigner, lorsqu'un son lugubre et terrible frappa nos oreilles , c'était celui du tocsin !... Nous restâmes pétrifiés , nous crûmes entendre sonner notre dernière heure !... Dans cet instant la porte du cabinet s'ouvrit, et nous vîmes paraître Sophie Durand éplorée , tenant par la main ses deux en fan s !... Ah 1 mon ami, s'écria-t-elle , vous n'avez pas voulu me croire , et c'en est fait ; nous sommes perdus, Robespierrel'emporte.... — Qui vous l'a dit? — Le domestique qui vient de revenir.... La municipalité arme
pour Robespierre , tout est en rumeur
A ces mots , Durand ouvre précipilam-
ment une armoire, en tire une cassette, la cache sou5 son manleau , dit un mot tout bas à sa femme , el sort en courant. Je devinai qu'il allait cacher des papiers et de l'argent; et je ne me trompais pas. O malheureuses propriétés ! dit Sophie emportée par la douleur , maudites richesses ! dont il a voulu être le gardien et le conservateur , vous ne servirez aujourd'hui qu'à nous faire e'gorger. Ah 1 que ne sommes-nous restes dans la plus humble médiocrité !... Au nom du ciel, Sophie , interrompis-je , rëpondez-moi! Robespierre est dénonce? — Oui, et voire ami Ledru est du complot. — Où se passe l'attaque ? — A la Convention, — Il suffit. A ces mots, je m'élance vers la porte , je vole à ma chambre, j'arrache d'une canne à secret un poignard que j'y avais fait cacher, je le place sous mon gilet, je prends mon chapeau , et je me hâte de sortir de la maison. Je vis en effet dans les rues un prodigieux mouvement et une grande quantité de groupes fort animés; mais, décidé à rejoindre Ledru et à partager son sort, je ne m'arrêtai point, je n'écoulai
rien. JVprouvai une douloureuse sensation en passant à la place de Giève couverte d'hommes armés qui criaient.: T^ive Robespierre (i ) ! J'arrivai hors d'haleine à la Convention. J'eus toutes les peines du monde à y pénelrer; enfin, je perce la foule, je cherche des yeux Ledru ; je l'aperçois, je vais me placer près de lui; il me vit avec e'tonnement , il me serra la main , et je lui dis tout bas : Je ne îe quitte pïusl Dans ce moment Robespierre , accusé, était à la tribune ; sa pâleur plus livide que jamais , ses prunelles éteintes nageant dans le sang (2) , sa basse physionomie n'exprimant plus, au lieu de l'insolence, que l'épouvante et régareraent , tout me parut annoncer que son règne affreux allait finir!... En effet, on entendit hicnlôt de toutes parts les cris répétés : u4 bas le tyran! Avec quelle ardeur je joignis ma
(1) Historique. Ces hommes étaient envoyés par les membres de la commune de Paris , du parti de Robespierre.
(2) Le blanc de ses yeux, depuis plusieurs mois, était devenu couleur de sang.
voix à ces voix libératrices !... Robespierre, aussi lâcbe qu'arrogant et barbare, prit subiteraent la contenance d'un suppliant ; il descendit de la tribune à la barre, où l'on fit aussitôt passer à ses côtes Saint- Just , Couthon , Robespierre le jeune et Lebas (i).
Cependant le tocsin sonnait toujours ; on vient annoncer qu'Henriot , commandant de la garde nationale, et vendu à Robespierre , marche à la tête des satellites de la municipalité' pour venir attaquer la Convention (2). Dans les grandes crises politiques , l'inte'rêt public peut , en un instant , transformer en libe'rateurs des hommes déshonorés et des corps avilis. Les jacobins les plus coupables, qui , dans ce moment, osaient attaquer l'usurpateur, étaient tous de courageux défenseurs de la patrie et des droits de l'humanité; et la Convention , dégradée par tant de crimes , en se déclarant contre l'ennemi commun , devenait un sénat respectable qu'il fallait défendre au péril de sa vie.
(^i) Historique, (a) Historique.
Une partie ^e l'assemblée sorlit avec impétuosité pour aller combattre Henriot. LeJru et moi nous fûmes de ce nombre j: mais le combat ne fut ni long ni sanglant : toutes les sections s'étaient réunies pour la bonne cause , et nous mîmes prompteraent en fuite la vile troupe d'Henriot. Pendant ce temps , Kobespierre trouva le moyen d'aller se réfugier à THôtel-^de- Ville. Les sections victorieuses l'y assiégèrent, et y entrèrent de force. Robespierre, tremblant , se tenait seul à l'écart dans un coin obscur d'une grande salle. Un gendarme , nommé Cbarles Méda , l'aperçoit et lui tire un coup de pistolet qui lui fracasse la mâcboire inierieare et le couvre de sang. Alors on le transfère au comité de salut public. Ce fut dans ce lieu où il avait prononcé des millions de sentences ; ce fut sur la table même où sa rage insensée signa tant d'arrêts de mort , qu'il passa la moitié des beures de son éoouvantabîe agonie ! îl ne pouvait ni marcher ni se soutenir; on le jeta sur cetle table souillée par ses forfaits , sur celfe table où sa plume commanda tant de meurtres,
et qui fut enfin inondée de son sang ! (i). Quelques minutes après , un inconnu , d'une figure noble et sévère , traverse gravement la salle , s'arrête devant le tyran foudroyé , et lui adresse ces paroles me'morables : Eh bien ! Robespierre , il est une Proi^idence !... (2). Après avoir vu ce spectacle terrible , je donnai à Ledru un rendez-vous pour le soir , et je courus à la prison d'ILdclie , c'est-à-dire, à mon petit entresol. Edëiie était à sa fenêtre , et tout en elle peignait la plus vive agitation : ainsi que les autres prisonniers , elle avait entendu le tocsin , mais elle ignorait les ëvènemens. J'éprouvai le chagrin extrême de ne pouvoir l'en instruire : tout le monde inquiet dans la maison était aux fenêtres ; je n'osai pas même me permettre quelques signes , craignant mortellement la méchanceté du concierge , grand partisan de Robespierre. Ne pouvant rester en place, j'allai dans la rue sur laquelle donnait la porte grillée de la prison. Je m'y promenais depuis un quart d'heure ,
(1 ) Tlistorique.
(î) Historique.
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lorsque la voix éclatante d'un crieur public fit entendre la plus heureuse proclamation , et je recueillis avec transport ces paroles , quoiqu'elles fussent prorionce'es dans le lointain : Grande arrestation de Cati» lina Robespierre.... et de ses complices {i^. J'espérai que ce crieur passerait dans la rue de la prison , et en effet il y vint ; mais une des sentinelles , d'après les ordres du concierge , alla à lui en lui disant : Veux-tu te taire , et passer ton chemin en silence^ Va te piomener , dit beaucoup plus énergiquement le crieur en montrant la prison. IL y a là-dedans des misérables , il faut qu'ails sachent ce qui se passe (2). J'étais déciJé à soutenir vigout eusement ce brave homme , si la seniinelle insistait ; mais on respecta son humanité, et on lui laissa crier à tue tête , à la porte même de la prison , ces paroles de vie : Grande arrestation , etc. Je collai mon oreille sur la grille, et j'entendis une grande rumeur dans la maison ; on courait , on descendait des escaliers , on s'appelait.... Je présumai avec raison que
(O Historique.
(^2) Historique. Voyez Hù toire des Prisons.
la bienfaisante proclamation produisait son effet naturel. Je retournai à ma fenêtre : pour cetfe fois, Edélie seule était à la sienne; je me hâtai de lui présenter une feuille de papier qui confirmait l'heureuse nouvelle. Ede'lie renouvela toute ma joie par la sienne ; mais tout à coup elle me fit signe que quelqu'un entrait dans sa chambre , et je m'arrachai aussitôt de la mienne. J'allai me re'jouir du grand e'vénement avec ma mère , la famille Thibaut et ma sœur ; ensuite je rentrai chez moi. Je revis Durand rassure', et qui, ayant oublié ses craintes mortelles et son cuisant repentir de n'a- Toir pas pris la fuite , se moquait des terreurs de sa femme , et triomphait d'avoir eu la sagesse de rester. Je recommandai à sa protection Boulet qui avait toujours ëîé fort obligeant pour moi ; il n'était point entré dans la conjuration contre Robespierre, mais il n'avait rien fait contre le parti contraire. Ledru vint me voir à dix heures du soir; nous nous embrassâmes de bon cœur; il me conta que Robespierre avait été transféré , pour y passer la nuit , dans celui des cachots de la Conciergerie où il avait fuit
entasser le plus de victimes (i) , et qu'il serait exécute' le lendemain. Je ne me couchai point , et je crois que , durant cette nuit , personne à Paris ne se livra au sommeil. Oa reprenait son existence ; on en jouissait délicieusement ; on n'en voulait perdre aucun instant. Chaque honnête homme trouvait dans le châliraent e'clatant de ce malfaiteur public , non-seulement sa sûreté' personnelle , mais celle de tout ce qu^il aimait.
Le lendemain (28 juillet) Robespierre , couche' sur une charrette avec vingt-deux sce'le'rats , ses complices , et suivi d'une foule immense , et au milieu des plus violentes imprécations du ressentiment et de la haine , fut conduit au supplice. On fit arrêter la voiture devant la maison qu'il avait occupée > et là , une femme échevelée , semblable à une bacchante en fureur s'approcha de la charrette , en s'écriant : Monstre ! descends aux enfers , chargé des malédictions de toutes les épouses et de toutes les mères ! ... (2).
(1) Historique.
(2) Historique.
7b LES PARVENUS.
Arrivés à la place de la Re'volufion , Robespierre fut porté sur l'échafaud teint du sang qu'il avait fait répandre , et la main du bourreau termina sa détestable vie et celle de ses complices (i). Ainsi périt , à trentecinq ans, le plus sanguinaire de tous les scélérats ! Il est remarquable que , dans son premier écrit (2) ( dix ans avant la révoluiion ) , il fit un éloge amphatique de Louis XVI, et qu'à la tiibune, dans son premier discours comme députe, il déclama contre la peine de mort, et proposa de l'abolir. Un imperturbable sangfroid , non dans le péril , mais dans la cruauté , lui tint lieu de courage et de génie. Il fat parmi nous le seul tyran qui ait fait connaître aux Français, dans l'enceinte des villes, l'abattement et la terreur (3).
(1) Historique.
(2) Sur les paratonnerres.
(3) Voici ce que les auteurs du Dict. historique disent de sa politique :
< Il avait remarqué que , pour rester en crédit y auprès des dernières classes du peuple , il falh.it , > ea toute espèce de système, aller toujours plus
LES PARVENUS* ^l.