‹ Les pas de chance: eau forte de BruninChapitre 4 sur 8 · BILBOQUET · texte numérisé non relu

BILBOQUET

|i nous déjeunions ici ? dit Golombine.

— Bonneidée. . . Sur l'herbe* ajouta Fonde Alain.

— Ça ne sera pas trop tôt, remarqua langoureusement Isabelle.

— Bilboquet, mon gargon, ta as

une pensée judicieuse. Viens ici que | je te tire les oreilles.

Bilboquet, méfiant, jeta un tendre regard sur Isabelle, mais se tint hors de portée. Alors, Toncle Alain, prenant un temps de galop, rejoignit la première voiture et ordonna !

au conducteur de dételer. L'homme !

ne se le fit pas répéter. Ils avaient vraiment besoin, ses chevaux et lui, | de goûter quelque repos, car, de- ; puis laube blanchissante, ils roulaient sur la grande route poussiéreuse, interminable^ avec la fatigante chaleur des rayons solaires tombant d'aplomb sur leur tète .

Ce brusque arrôt réveilla en sursaut les comédiens endormis dans les voitures. M™* Lebrun, montrant par une étroite lucarne sa £sice in-

quiète et revëche, poussa une exclamation de surprise :

— Vois donc, Rîqui, ils s'arrêtent...

Riqui ou plus exactement Riquiqui, était le personnage que Bilboquet nommait respectueusement Mossieu le Directeur. L'air à la fois ahuri et mécontent, il s'élanga bors de la seconde voiture et vint à grandes enjambées , remuant les bras dans un moulinet furibond, semblable, avec son corps maigre et sa face lugubrement blême, au spectred'unfaucheuxdémesurément grandi.

— Cré nom d'un trombone à coulisse, qui vous a dit de dételer?

— C'est moi, riposta tranquillement l'oncle Alain. II est l'heure du

déjeuner, les cheraux sont fourbus et nous ne trouverons sûrement pas de la journée un endroit pareil à celui-ci.

Du doigt, il montrait l'emplacement signalé par Bilboquet.

C'était un vallon minuscule, que terminait à droite un ruisseau bordé d'aunes au feuillage sombre et qui se haussait sur la gauche en pente douce, allongeant en une infinie perspective le tapis vert de la prairie» où pointaient les blanches marguerites larges épanouies, les roses taches des colchiques et les clochettes des coucous jaunes. Un bruissement léger de grillons et de mille autres petites bêtes invisibles, se mêlant au doux murmure des cascatelles du ruisseau, donnait une

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impression de fraîcheur, de cahne et de galté paisible. Une odeur délicate, faite de Tarôme des foins naissants parfumait Tair. Llrradiation solaire enveloppait le paysage d*une tonalité clledre uniforme. La chaleur trop vive eut été gênante ; mais, justement, dans les méandres que décrivait Feau à travers la prairie, çà et là, des chênes élevaient au-dessus de la bordure d'aunes leur tête puissanté et, allongeant latéralement leurs branches gigantesques, projetaient sur le gazon de vastes plaques ombreuses.

M. Riquiqui appréciait peu les charmes de la nature. Il jeta rapidement sur le vallon un coup d'œil dédaigneux, haussa les épaules et conclut de sa voix rogue :

— Plus souvent, que je vais manquer la Représentation de demain pour vous laisser feignanter au soleil comme des couleuvres... Allons, remettez les colliers aux chevaux...

On déjeunera en marchant, dans les caravanes...

Les rouliers protestèrent.Il fallait bien laisser aux bêtes le temps de manger leur avoine. Et eux, donc ?

On les traitait comme des brutes, à la fin. n n'y avait pas de bon sens à faire des trottes pareilles. Un vrai métier de galérien.

Isabelle et Colombine joignaient leurs réclamations aigres - douces aux grogneries des charretiers. Elles étaient exténuéeâ, na ! On pouvait continuer, elles ne bougeraient pas d'une semelle.

Joignant l'action aux paroles, Colombine franchit le fossé et s*étala délibérément au beau milieu des herbes.

Mossieu le Directeur fut ébranlé.

Un sourire gourmand illumina la trogne du vieux Gassandre qui s'approchait, disant :

— Il doit y avoir des écrevisses dans ce ruisseau.

— On pourrait en pêcher, ajouta Arlequin.

Mossieu le Directeur chancela. Il adorait les écrevisses.

— Ah bah ! vous croyez... dit-il.

Et pour ne pas paraître se rendre

sans discussion, il continua :

— Ça n'en a pas l'air...

— Pas l'air? par exemple ! si on peut dire... riposta Gassandre indigné.

Les rouliers, voyant que la question déviait, fixèrent solidement les voitures en calant les roues et continuèrent de dételer les chevaux.

— Eh bien! nous allons le voir, reprit M. Riquiqui.

Et apercevant Bilboquet qui passait à sa portée il lui envoya un grand coup de pied au derrière pour se consoler de sa faiblesse :

— Tiens, toi, ça t'apprendra à bayer aux corneilles.

La troupe des LUlipiUiens ou troupe Riquiqui se composait, abstraction faite des routiers et des chevaux qui n'en faisaient point officiellement partie, de quatre voitures.

dites caravanes, d*une collection de marionnettes ou pupazzi, d'nne lanterne magique, majestuensement qualifiée de polyorama, enfin de douze personnages vivants, dont Toici la nomenclature :

Le directeur M. Lebrun, était très populaire, sous le nom de Riquiqui, dans les petites villes du centre, qu'il visitait assez réguliôrement. Modifiant- à sa façon le type que les Debureau rendaient célèbre à Paris, il avait créé un Pierrot fantaisiste, qui apparaissait dans les pantomimes, enveloppé d'un vaste vêtement flot* tant blanc et rose, et la face bla- &rde couverte, au lieu de la calotte et Ja chapeau pointu, d'un immense feutre gris relevé sur trois côtés :

mélange de pierrot, de paillasse et i'arlequin.

M'"^ Lebrun, une ancienne Isabelle très racornie au moral et au physique, tenait la caisse, veillait à la conservation du matériel, personnifiait Tordre dans ce milieu déréglé.

Seule avec Alain elle avait conservé officiellement son nom véritable. Les ' autres étaienttotalemententrésdans la peau des personnages qu'ils représentaient au cours des vieilles pan* tomimes.

L'Oncle Alain, frère très jeune de M"« Lebrun, remplissait les fonctions de régisseur et de factotum.

C'était un esprit inventif, plein d'aptitudes diverses. Paillasse remarquable, il manœuvrait les pupazzi et le polyorama, machinait des

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décors, chantait la ehanfionnette, inventait au besoin des scônes mimées et des parades. G*était l'enfant gâté du public et le priTilégié de la troupe, D*une bonne humeur exubé- * rante, l'oncle Alain n'avait qu'un seul point noir dans son existence :

c'était le caractère profondément désagréable de Colombine sa femme, une jolie blonde, toute mignonne, à laquelle, disait Riquiqui, on eût . volontiers et bien à tort donné le bon Dieu sans confession.

La brune Isabelle, sœur de Colombine, était mariée très régulière* ment avec le beau Léandre qui l'épousait e&core généralement à la fin d^ représentations. Ce luxe 4e liens conjugaux ne l'empôcbait pas de voir d'un œil indulgent les avan-

m LES PAS DE CHANCE

ces d'Arlequin, l'atné des fils de Cassandre, on sujet qui donnait les plus hautes espérances à la troupe.

Quant au père Cassandre, c*étidt bien le plus attristant personnage qu'on pût voir : ivrogne, brutal, paresseux, il avait tous les vices.

N'eussent été ses deux fils et leur lointaine parenté, depuis loiigtemps Riquiqui l'eût chassé honteusement des caravanes.

Le pauvre Bilboquet était celui qui soufirait le plus des défauts de son père. Gauche, timide, maladroit, son existence se passait à recevoir des horions, à chercher le moyen de les éviter. QuandÂlain,le seul qui fût un peu indulgent pour Bilboquet reprochait au vieux sa brutalitéy Cassandre répondait que ce gringalet

LBS PAS DE CHANCB lia

n'était son fils qu*approximativement et qu il avait eu jadis les plus fortes raisons de suspecter la vertu de M"'* Cassandre, sa mère.

Le reste de la troupe se composait d'un Polichinelle très médiocre et de valets instrumentistes nommés, le premier la Fanfare parce qu'à la parade, il représentait à lui seul tous les cuivres soûs la forme d'un piston, le second V Harmonie^ qui jouait de 1h clarinette. Ces trois comparses, chargés de recevoir la majeure partie des gifles et des coups de pieds dans les pantomimes, éplu* chaient en outre les légumes et faisaient les grosses besognes. On soupçonnait la Fanfare d'aspirer à remplacer Cassandre.

Pendant la saison d'hiver, les

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Riquiqui donnaient dés représentations régulières à Orléans, où M'"* Lebrun possédait un local en planches. Puis le printemps venu, on louait à la journée des rouliers avec leurs chevaux, et l'on emballait dans les caravanes tout le matériel : les toiles de la case, les marionnettes, la lanterne magique et ses accessoires, les costumes et les couchettes sommaires. Ainsi équipés ils allaient de ville en ville, remontant le cours de la Loire, stationnant suivant l'importance des localités pour une ou plusieurs représentations. Les caravanes où Ton tenait, en se serrant, évitaient des frais d'hôtellerie.

Les Riquiqui visitaient de cette façon Nevers, Moulins, MontluQon, Oùéret, Issoudun et révenaient par

LBS PAS DE GHANCB 115.

Bourges. Dans ces grands centres ils étaient bien connus, mais les itinéraires partiels variaient et, souvent, entre deux villages à peine dépeints dans les renseignements vagues des paysans, ils étaient surpris par le crépuscule. Alors si la troupe n'était point trop pressée, les chevaux étaient dételés et chacun s'organisait pour la nuit, après un dîner en plein air, autour d'un feu dti campement nomade.

Mossieu le Directeur ayant capitulé, la Fanfare et r Harmonie établirent à Fombre d un chêne une table improvisée avec deux tréteaux et une vieille porte empruntée aux

décors, tandis que Polichinelle expert ès-choses delà cuisine, activait la flamme d'un fourneau portatif et discutait le menu imposé par M™* Lebrun.

Gassandreayant soulevé quelques pierres dans le ruisseau, rapportait deux écrevisses qui agitaient désespérément dans le vide leurs queues et leurs pattes noires.

M. Riquiqui, sentant Teau lui venir à la bouche, déclara d'une voix émue que c'était sérieux, mes enfants, et qu'il fallait confectionner des balances.

Alain toujours ingénieux, pria les femmes de lui chercher du calicot et de la ficelle. Coupant des branches flexibles sur le bord du ruisseau, il les dépouilla de leurs

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feuilles et lia ensemble les extrémités sur ce cerceau artificiel. Golombine fixa le calicot et, trois ficelles, Rejoignant au bout d'un bâton, complétèrent Tappareil. M. Riquiqui, passionné, alla chercher dans les provisions quelques mauvais morceaux de viande pour servird'appât.

M"** Lebrun se plaignit amèrement de ce gaspillage.

Pendant ce temps, Cassandre, riant d'un gros rire, disait qu'il n'était pas nécessaire de faire tant de façons et qu'en cherchant avec ses mains sous les pierres, dans les racines et leschaves, il en prendrait plus qu'eux.

Arlequin, étendu à l'ombre, dans l'herbe odorante, paressait et^ coupant des marguerites à portée de sa

IQ.

main les lançait malicieusement à Isabelle.

— Le déjeuner est prêt, cria M"' Lebrun. Tant pis pour les retardataires.

Monsieur Riquiqui demanda encore quelques minutes pour poser trois dernières balances. Ce goulu de Gassandre revint au galop, tenant des deux mains son chapeau à cornes où grouillaient déjà des écrevisses.

La troupe s'attabla.

Ce déjeuner de comédiens dans la prairie était étrangement pittoresques. Les Riquiquis, accoutumés au sans-gêna de la vie errante, étaient couverts en temps ordinaire d'oripeaux bizarrement multicolores,empruntés au répertoire de vingt pan-

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tomimes, et, après un long service, recousus, rapiécés, rafistolés au hasard. Autour de la table, un pantalon d^écuyer de cirque à bande dorée tranchait sur la jupe rose pâle de Colombine. La Fanfare, complètement YÔtu en garde française.avec un chapeau melon, se dandinait à côté de THarmonie en serf, la tète couverte d*un feutre de paillasse percé d*un trou, par où passait, raide et pointue, une mèche de cheveux revêches. Arlequin, usant un vieux pantalon à carreaux bariolés, conservait pour le reste du costume une certaine allure de correction qui était d*un effet merveilleusement cocasse. Gassandre, avait pris, par fainéantise, l'habitude de garder sa tenue de théâtre. Léandre

m LES PAS DE CHANCE

se prélassait dans une paire de bottes à récuyère, sa joie, son orgueil, le rêve de sa vie.

M"** Lebrun, au milieu du groupe, conservait soigneusement sadignité.

Une raie divisant ses cheveux de jais par le milieu, elle présidait gravement, majestueusement, dans une robe de soie noireavec,aux oreilles, de grosses boucles en clinquant.

M"** Lebrun avait des prétentions à la bourgeoisie. Son fils était au lycée et sa fille au couvent ; là elle avait fait inscrire leur père avec ce qualificatif : Directeur de théâtre. •

Tous ces gens, assis au hasard sur des tabourets empruntés aux accessoires ainsi que les plats dans lesquels ils mangeaient, avec les couleursvoyantes de leurs vêtements

OÙ dominait l'or des passementeries de pacotille, formaient sur le tapis vert un assemblage capricieux, chatoyant qui avait la tournure d'une mascarade de carnaval jouée dans un AèéoT idyllique.

Le repatf était très gai. La longue course matinale et la fraîcheur de Tendroit mettaient Ie& comédiens en appétit. Contre Tordinaire, Polidiinelle fut proclamé un cuisinier hors ligne. Bientôt les conversations s'animèrent. Gassandre, qui avait bu copieusement se mit à conter des histoires lâchées en jetant aux femmes des coups d'œil polissons.

Colombine riait, mais Isabelle, prise d'une pudibonderie soudaine, apostropha le comédien :

vu LBS PAS DB CHANCE

— Vieux malpropre... devantson fils, encore...

Cassandre trouya robser7ation juste.

— C'est vrai. Qu'est-ce que tu fais là toi, crapaud ?

Et, se retournant, il allongea un coup de poing à Bilboquet.

Le pauvre, malgré sa méfiance habituelle, n'avait pas eu, cette fois, le temps de s'écarter. Il reçut le choc, jeta un regard douloureux sur Isabelle et, sans mot dire, il s'éloigna.

Le bavardage était devenu général. On racontait des histoires de théâtre, d'anciens potins, des débuts, des succès, des recettes fabuleuses.

Chacun voulait avoir vu des choses plus étonnantes que les autres.

LBS PAS DB CHANGE IfS

Pour la millième fois, M. Riquiqui, riant d'avance, narra le bon tour qu'il avait joué à un commis d*octroi de Moulins. Ces gèneurs-là voulant toujours visiter les caravanes, un jour, il avait suspendu très bas, dans la première un crocodile empaillé.

Le gabelou, en ouvrant la porte, se trouva nez à nez avec lanimal, auquel la Fanfare imprimait un gracieux balancement à laide d'une ficelle. Le fonctionnaire referma précipitamment la porte.

— Encore une de ces sales bêtes qui s'est échappée, dit Riquiqui.

— Ce n'est pas que j'aie peur, répondit le douanier, mais tout de même, c'est imprudent de traîner des animaux féroces comme ça. Il pourrait arriver un mallieur.

m LES PAS DB CHANCE

Et les autres caravanes furent, pour cette fois, exemptées de la visite.

La Fanfare et THarmonie, comme de vils flatteurs qu^ils étaient, riaient aux larmes de cette histoire qu*i^ connaissaient aussi bien que Mossieu le Directeur.

Le cœur gros, la main appuyée sur sa joue rouge encore du coup brutal. Bilboquet marchait au hasard dans le pré, ouvrant de grands yeux hébétés, n^entendant ni le murmure des eaux cristallines qui chantaient auprès de lui leur éternelle chanson, ni le gazouillement des petites mésanges ardoisées.

ni le susurrement monotone des cris-cris. Il allait droit devant lui, foalant aux pieds les foins aux senteurs capiteuses, chassant machinalement d*un revers de main les sauterelles audacieuses qui, d*un bond gigantesque, venaient se poser sur ses vêtements .

Bilboquet était malheureux et rêvait à son infortune.

Jadis, il y avait longtemps de cela, quand il était tout petit, le père Cassandre dirigeait une troupe analogue à celle de M. Riquiqui. Sa femme vivait encore et s^efforçait de retarder une ruine que rendait inévitable la mauvaise conduite du directeur.

On était déjà sur une pente fftcheuse, criblés de dettes. lies re-

116 LBB PAS DB CHANCB

cettes étaient mangées d^avance.

Mais la mère de Bilboquet se multipliait et faisait &ce à tout^ Prise d*une horreur profonde pour ce métier qui la tuait, elle ayait voulu, ayant fait par ignorance le sacrifice de son premier en&nt, sauver au moins le second. Tandis que, débris par débris, s*en allait le matériel, tandis que la troupe diminuait jusqu*à se composer presque uniquement d'Arlequin et de ses parents, la pauvre femme économisait sou par sou et sauvait de la rapacité de Cassandre une partie des recettes pour réducation du petit. Lorsqu'elle succomba enfin à la peine, Bilboquet avait douze ans et depuis six, il était interne dans un collège.

A ce moment, la pension se payait

d*ayance. A Texpiration du dernier terme, Tenfant étant un bon élè^e, on le garda encore, avec Tespoir que le père finirait par régler le compte.

Mais Cassandre jugea cette formalité absolument superflue. Il avait fallu jadis, pour le décider, tout Tentètement résolu de sa femme. Il refusa net, disant que lui, à douze ans, gagnait sa vie en recevant les coups de pied du pitre et que le crapaud pouvait bien en faire autant.

Force fut donc à l'enfant, congédié du collège, et d'ailleurs timide comme une jeune fille, de rejoindre son père dans la troupe de Riquiqui.

Le directeur lui donna un emploi, sous son ancien nom. Il fit son apprentissage de paillasse.

Dans l'âine du vieil ivrogne était

1» LBS PAS DB CHANOE

restée une haine méchante contre ce garçon qui avait causé les seules résistances de sa femme et dont |llnstruction, si faible qu'elle fût, Thumiliait. A chaque instant, sous le moindre prétexte, il lui prodiguait les injures et les coups. Personne ne s*en étonnait dans la troupe et même, on trouvait commode d'avoir quelqu'un sur qui décharger les mauvaises humeurs passagères, on imitait Câssandre. Ainsi, l'enfant devint un souffre-douleur pour tous ces gens à la merci desquels le mettait sa faiblesse.

Du reste Bilboquet ne se plaignait jamais, gardant pour lui ses souffrances et ses amertumes. Ce n'est pas qu'il ne se révoltât souvent contre cette perpétuelle injustice.

Mais s'il prenait parfois de grandes résolutions, la féminité de son caractère Tempêchait de les mettre à exécution. Courbant sous le joug sa tête pâlie, il lisait et relisait avec rage quelques livres qu'il avait rapportés du collège et tous ceux qui lui tombaient sous la main, pris d'un besoin intense de s'instruire, de devenir quelque chose, cherchant vainement à pousser plus avant des études dont les matériaux lui manquaient.

Bilboquet était donc bien malheureux. Et puis, s'il faut tout dire, il aimait Isabelle.

C'était même cet amour, grand et pur comme tout amour d'enfant, qui lui rendait la vie supportable, la semant de joies immenses ou de

profondes douleurs, causées par un sourire ou une dure parole dTsabelle. Personne ne soupçonnait ce sentiment, et Bilboquet se fut fait hacher plutôt que de Tavouer.

Ce qui le chagrinait le^ plus ce matin, ce n*était pas précisément la brutalité deGassandre,c'étaitqulsabelle en fbt, même indirectement, la cause. Jamais peut-être autant que dans ce joli vallon, Bilboquet n'avait senti plus vivement son abjection. Ce serait donc étemel, cette vie de misères, ces coups et ces injures. Jamais il ne serait libre, comme les autres, de suivre ses goûts et ses fantaisies. Toujours il devrait obéir et souffrir.

En foulant les marguerites, cette

LBS PAS DB CHAKCB 181

penséd lui viut tout à coup que les

fleurs des prés étaient belles, leur

senteur agréable, le gazouillement

des oiseaux charmant, et qu il ferait

bon s'y promener à deux en toute

liberté, comme dans les livres. Alors

on échangerait de douces paroles,

on s'aimerait et il n y aurait plus

de Cassandre. Il eut la vision rapide

d'une vie qu'il pourrait mener, que

d'autres peut-être connaissaient, oî\

80US la grande voûte bleue, il serait

son seul maître. Une envie folle qui

lui fit battre le cœur lui vint, de

partir en courant droit devant soi,

au hasard, et de ne plus revenir.

Mais l'ims^e d'Isabelle lui apparut, et son chagrin s'enfuit pour faire place à de mélancoliques rê- ' veries* Un parfum l'ayant attiré, il

aperçut auprès d*anehaie des touffes de violettes odorantes. ' Bilboquet rougit de plaisir et se baissant,choi« sissant méticuleusement les plus belles, il en fit un bouquet large et régulier avec de petites violettes blanches dans le milieu.

Comme il se relevait, à quelques pas de lui, un agneau isolé, perdu»

sans doute, bôlait lamentablemenj;.

L enfant chercha vainement des yeux le troupeau. Alors, sans trop savoir ce qu'il faisait, ému par cet abandon, il prit dans ses bras Tôtre faible et se mit à le couvrir de caresses en lui parlant doucement, tendrement.

Monsieur Riquiqui, ayant récolté

beaucoup d'écreyisses en relevant ses balances, n'était plas pressé de partir. Lentement, à petites gorgées, les comédiens sayouraient le café. Tout à coup Isabelle poussa un cri:

— Tiens ! Bilboquet. Qu'est-ce qu'il apporte là?

— C'est un agneau, je crois dit Arlequin.

— Oh ! qu'il est gentil ! Donne-le moi, Bilboquet, minauda Isabelle.

— C'est excellent, rôti, remarqua Cassandre.

Bilboquet, indécis, le regarda de travers et serra l'animal contre lui.

Au même instant, un bêlement plaintif retentit dans le fond du vallon. L'agneau répondit par de légers cris d'effroi. Les appels se rappro-

choient. En même temps, un roulement sourd comme une succession ininterrompue de coups de tonnerre éloignés,. faisait vibrer la terre.

— Que diable est ceci? s'écria Alain.

— Sacrebleu, l'orage ! clama Riquiqui. •

Mais le ciel conservait sa sérénité. Ce n'était pas Forage. C'était le troupeau tout entier qui accourait aux cris de l'agneau suivant la première brebis avec entêtement.

Vainement le pâtre avait voulu le retenir. Afiolées par les aboiements du chien, les brebis bondissaient, prises d*une panique, coupant en biais la prairie. Dans le parcours, une bande de porcs épouvantés s'était jointe au troupeau et toute

LBS PAS DE CHANCB 185

la cohue accourait stupidement vers Tagneau de Bilboquet qui continuait ses lamentables gémissements.

Au sommet du coteau, à cinquante mètres, ils apparurent une minute après chargeant à fond de train les comédiens sur lesquels ils se jetèrent tête p^due.

Cassandre n*eut que le temps de pousser un juron énergique.Ebranlé par un goret vigoureux, il chancela, glissa de son escabeau et s*aplatit sous la table qui lui dégringola sur le dos avec les tasses, les bouteilles et les accessoires. Alain, Polichinelle et THarmonie réussirent seuls à conserver leur équilibre. Tous les autres, surpris par la charge impétueuse de cette trombe vivante, heurtés par la base, roulèrent pôle-

mêle dans l*épais gazon où le troupeau passé,deux moutons et un porc empêtrés dansIesjupes,continuaient à se débattre désespérément. Le goret, engagé dans la robe de Madame Lebrun luttait yaillamment pour sa liberté. Madame la directrice battant Tair de ses bras, comme un gros hanneton retourné, manquait totalement de prestige.

Isabelle et Bilboquet avaient été protégés par la table. La jeune femmeriait à se tordre de la culbute générale et, ma foi, Bilboquet, lui aussi, riait.

Les comédiens se relevaient, furieux, lorsqu'apparut à vingt pas de là le p&tre,un fouet à la main, hurlant à tue-tôte à son chien noir :

— Ta! Vigoureux! Ta!

LBS PAS DB GUANCB 137

A la vue inopinée du spectacle grotesque qu'offraient la table ren- Tersée, les voitures peintes, les costumes bariolés, les comédiens gesticulant et riant, il s arrêta bouche béante pareil aune statue de la Stupéfaction, puis, tournant le dos il voulut s'enfuir. Mais Alain lui barrait le chemin. Autour de lui se pressaient dix figures irritées. Cassandre, furieux, se frottant le dos, le questionna. On ne put d'abord en tirer que ces mots machinalement , répétés:

— Ben... et mes vassiviaux?

Ce fut encore Bilboquetqui, d'une volée de gifles et de coups de poing,

188 LES t*AS DE CHANCE

paya les pots cassés. Gassandre^prétendait qu il avait apporté Tagneau exprès et voulait Tassommer. Alain lui-même, qui le protégeait parfois , demeurait furieux parce que Colombine était tombée d'une manière ridicule.

Le pâtre, enfin rassuré» étaitparyenU à réunir son troupeau. Avec de la persévérance on put tirer de lui quelques indications d'où il résultait qu£ les caravanes se trouvaient seulement à cinq kilomètres du bourg de Lurcy-Lévy. A quelques pas du vallon, plusieurs fermes réunies formaient un hameau.

Monsieur Riquiqui pensa qu'on pouvait passer la nuit là et payer au besoin son gtte en montrant le poiyorama. Le lendemain de

bonne heure, on repartirait pour Lurcy.

— Nous boirons du lait frais, dit Isabelle.

Qaand la bande, précédant les Toitures, arriva dans le liameau,sur la grande place commune, déserte, deux chiens étaient couchés. Un instant, ils considérèrent les nou^ veaux arrivants d un air étonné^ puis ils se sauvèrent en hurlant peureusement, la queue entre les jambes.

A droite, une vaste ferme limitait la place. Les comédiens y pénétrèrent avec leur sans-façon ordinaire, pour acheter des œufe et du laitage. Aussitôt, des marmots qui jouaient, les apercevant, s*enfuirent en criant: \

— Maman ! maman ! les brigands !

C'était nne déroute générale. Les oies, les canards, les poules Couraient en sifflant des gloussements efirayés.

Attirée par le bruit, une femme vint sur le pas de la porte. Au môme instant, la Fanfare posait la main ^ur le barreau. Ils se trouvèrent nez k nez. En apercevant Tétrange travestissement, puis derrière l'assemblage débraillé et bariolé des autres, le pantalon d'Arlequin et la tenue de Gassandre, la paysanne poussa un cri de frayeur. Un vieillard qui se trouvait là sauta sur un vieux fusil à pierre qui moisissait au coin de Tâtre, tandis que, des écuries , sortaient au pas de

LES PAS DB CHANCE Ml

course deux laboureurs armés de fourches.

Mossieu Riquiqui, surpris de cet accueil, s'interposa, donnant des explications :

— Comment, mes braves gens, vous ne me reconnaissez pas : je suis Riquiqui, votre Riquiqui ..

Il agitait ses grands bras. Les paysans, peu rassurés, croisaient leurs fourches devant lui, disant :

~ C'est des jeteux de sorts, des.

bohémiens...

— Mais non, mes amis, reprit Alain, nous ne sommes pas des jeteux de sorts. Nous sommes des artistes, des comédiens et nous allons donner des représentations à Lurcy-Lévy... Vous allez voir notre polyorama...

Lés paysans se regardai^it d un air interrogatif. Pourtant, la présence des femmes les enhardissait un peu.

Bientôt arriva THarmonie qui connaissait la contrée. Il entama des pourparlers dans un français rassurant, expliqua le but de la troupe Riquiqui. Alors on leur vendit des provisions et le fermier prêta même sa grange pour l'exhibition du pliorama.

La nouvelle fut rapidement colportée dans le hameau par les gamins et, quand survinrent les rouliers, ils se rassemblèrent autour d'eux, regardant avec défiance et curiosité les enluminures énergiquement coloriées qui ornaient la caravane directoriale, les vêtements pit-

toresques des comédiens et les mystérieux objets qu'on transportait dans la grange.

Lepolyorama faisait tous les frais da spectacle dans les fermes. Alain tendait une yaste toile sur laquelle on projetait à Taide d une lanterne magique à deux lentilles, des ta* bleaux lumineux toujours les mêmes qui se détachaient en lignes bril* lantes sur Tobscurité de la salle. Il y avait le Vésuve au repos et le Vésuve en éruption. C'était Bilboquet qui, découvrant, à Taide d*une ficelle,la seconde lentille,où se trouvait seulement un verre rouge, faisait réruption. C'était encore lui qui transformait le Venise, effet de jour, en Venise, effet de nuit, par Tinterposition soudaine d'im spectre

yerdàtre. Des reflets de toiles blanchâtres dépenaillées formaient les effets de neige, la Retraite de Rttssie; des verres rutilants fournissaient les incendies.

La séance s'ouvrait à la nuit tombante,car les paysans n'aiment point àveilleraprèsleur besogne fatigante de la journée. Madame Lebrun, à la porte, percevait les dix ou les quinze centimes d'entrée par personne. Au dedans, on s'asseyait au hasard sur des bancs, des chaises de paille ou des cuviers renversés. Et tandis qu'Alain, costumé en paillasse, expliquait les tableaux.

— Voyex,Mesdameset Messieurs, le Pont des Soupirs, ainsi nommé parce que le doge y versait des larmes...

LES PAS DE CHAMCB HS

Les murs sonores retentissaient de gros rires et d'exclamations admiratives et aussi , parfois, de petits cris poussés par les femmes auxquelles les gars pinç^ent les mollets dans Tobscurité, en manière de fisirce.

Après les tableaux sérieux Tenaient les rébus, — un succès certain. L'oncle. Alain annonçait :

— Un homme charitable.

Et, sur la toile, apparaissait un homme traînant une table sur une charrette. Ou bien :

— Un homine entre deux vins.

Et l'on voyait rombre caricaturale

d'un ivrogne oscillant entre deux nombres 20, l'un projeté en rouge, l'autre en blanc.

Inévitablement, on finissait parla

Grotte du Saint-Sépulcre un tableau banal, mais très compliqué, provenant d'un vieux fonds acheté par Riquiqui, et qu'il conservait, parce que cette pieuse exhibition faisait évanouir les derrières craintes superstitieuses des paysans

Ce soir là, Isabelle trouva sur sa couchette un frais bouquet de violettes odorantes, qu'elle mittremper dans l'eau en pensant à Arlequin, un garçon très galant, décidément.

Arrivés de bon matin à Lurcy- Lévy, les comédiens de la troupe Riquiqui travaillaient] avec ardeur,

afin de pouvoir donner une première représentation le soir même.

Il était quatre heures. Polichinelle, la Fanfare, rHarmonie,Léandre, Arlequin et Alain s'habillèrent et prirent leurs instruments pour faire le tour de ville. Ils portaient des uniformes fripés de gardes françaises, achetés d'occasion à un cirque en faillite et relevés de passementeries arrachées à d'autres défroques. Tous, sauf THannonie, soufflaient dans de vieux instruments de cuivre, bizarrement contournés, très faux, mais très bruyants» Sur la place du Marché, devant l'église, à la Croix de la Mission, dans tous les carrefours, ils arrêtaient un instant leur bacchanalet l'oncle Alain faisait l'annonce :

Mesdames et Messieurs,

L'illustre troupe des Lilliputiens, que toute l'Europe connaît et que plusieurs souverains ont honorée de leur bienveillante attention, est dans vos murs. Elle ne veut pas tarder plus longtemps à satisfaire votre légitime curiosité, et dès ce soir, à 8 heures précises, donnera sa première représentation d'ouverture.

Le spectacle sera des plus curieux.

Il comprendra le célèbre drame de Geneviève de Brodant, joué par les Lilliputiens au grand complet, et que personne n'a pu rivaliser jnsqu'ici. Cette mei*veille sera suivie de l'admirable pantomime moderne les MetmierSf jouée par les vingt artistes de la troupe; en chair et en

OS. La séance se terminera par les vues fantastiques et curieuses du nouveau polyorama à Tinstar de Paris. Le prix des places est ainsi fixé : 1 franc pour les stalles, 50 centimes pour les premières, 5 sous pour les deuxièmes, seulement. C*est bbuleux, inouï, prodigieux. Il faut le voir pour le croire. Dépêchezvous, Messieurs, Mesdames, dépôchez-Yous sans quoi vous n'auriez plus de place. Allez la musique !...

Rrran!,..

Les bourgeois de Lurcy, sur le pas de leurs portes* attrappant au Yol ce sujet de conversation, se liyraient à des commentaires et,longtemps après, se racontaient les tours

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de force fameux qu'ils avaient vus dans les cirques.

Pendant ce temps, Cassandre et Bilboquet, perchés au sommet d'une échelle double, achevaient d'assujétir les barres transversales et clouaient les toiles de la case. Tout en poussant lesclous,le vieil ivrogne veillait à ne pas perdre l'équilibre et maugréait contre le Directeur :

comme sienne pouvait pas attendre un jour de plus et faire monter la baraque par les valets,au lieu d'employer les artistes.

Debout contre le pied de l'échelle et déjà vêtue pour la pantomime, li^abelle les regardait, s'efforçant de ne pas salir ses pieds mignons dans le ruisseau qui coulait d'un énorme tas de fumier.

— Ça ayance? demanda-t-elle.

Cassandre se tourna pour lui répondre, mais si malheureusement qu'il faillit dégringoler. L'échelle oscillasous la secousseèt Bilboquet, d'un mouvement instinctif, appuya, pour se retenir, la main contre \e\ montant de la case. Gela éloigna da- Tantage encore Téchelle qui, basculant définitivement, entraîna avec eUe les comédiens dans sa chute.

Cassandre était tombé la tète la première» au beau milieu du tas de famier. H se releva, furieux de la perte de son vêtement, entièrement maculé, et des rires que poussaient autour delui les polissons du bourg.

D'une main, il empoigna Bilboquet encore étourdi de sa chute et se mit en devoir de lui administrer une

Itt LBS PAS J>B CHANCE

tripotée.Isabelle^salie parlesgouttelettes malpropres qui avaient reîailli sur sa robe et son visage, se retourna irritée et, sans réflexion, se joignant à Gassandre, frappa le yXtre de deux gifles retentissantes.

Bilboquet , suffoqué par cette cruelle brutalité, ne cherchait point à éviter les coups que lui portait son père. Il demeurait hébété, avec un grand vide au cœur, comme si un abîme se fût tout à coup creusé devant lui.

— Vous aussi! murmura-t-il douloureusement.

Les autres étaient de retour. Mis au courant par Gassandre,ils riaient d*abord, puis apprenant qulsabelle aurait à peine le temps de nettoyer son unique costume pour le soir.

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ils 86 joignaient au vieux pour injurier Tenfant et lui allonger des taloches.

Silencieux, ferouche, Bilboquet était remonté sur Féchelle, sans qu'une larme jaillit de ses yeux. Une colère sombre le tenait. Pour la première fois il songeait, non plus à.fuir, mais à se venger. Il détestait tout Tunivers, maintenant qulsabelle Tavait frapi^. Un instant, il eut envie de se précipiter et de mettre le feu aux caravanes. Puis une autre pensée lui vint et avec un méchant sourire il continua son travail, se réjouissant amèrement devant la perspective d*une vengeance sûre et prochaine.

Sur l0 plancher de Testrade, aux

lueurs jaunâtres de torches et de mauvais quinquets fumeux, la Fanfare avec son piston et THarmonie dans sa clarinette faisaient un tapage d'enfer pour annoncer l'ouverture du spectacle. A côté d'eux, Golombine, affublée d'un costume court qui laissait voir aux Lurcyquois la rondeur de ses mollets, frappait à tour de bras et au mépris detoute cadence surune grosse caisse et des cymbales, dont les vibrations se perdaient au loin dans les rues silencieuses du bourg.

L'oncle Alain en paillasse et monsieur Riquiqui avec son costume oflBcielde directeur : — bottes molles, redingote pincée, cravate foulard, chapeau gibus, — paradaient. C'était un feu roulant de gifles sonores, de

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conps de pied triomphants,de calembours du temps d'Hérode, auxquels répondaient, dans la foule, des fusées de rires. Puis, Alain entamait le boniment :

— Entrez Mesdames... entrez Messieurs...

Et Colombine, la Fanfare et THarmonie reprenaient leur concert endiablé.

Devant, on se consultait, on hésitait. Quelques gamins entraient hardiment, suivis bientôt de timides qui se croyaient obligés de rire et de se moquer d'eux-mêmes pour excuser leur curiosité. Puis, on se précipitait et tous défilaient, jetant leurs sous devant M"* l^ebrun qui, crevant d'importance, répétait.

— Première... Voilà, Monsieur...

Stalle... voilà, Madame... passez à gauche.

Isabelle l'assistait, récoltant au passage les compliments gauches des clercs de notaire et des employés facétieux.

La case s'emplissait. Les gradins, fragiles d aspect, mais d'une solidité éprouvée se garnissaient et l'on entrait toujours. Monsieur Riquiqui exultait. C'était plein; la recette serait copieuse. Bientôt la case regorgeant de bourgeois, de bourgeoises et d'enfants, ressembla à une vaste botte de sardines. Malgré la meilleure volonté du monde, il n'y avait plus moyen de loger personne.

Il fallut fermer le contrôle.

Le spectacle commença.

On joua d'abord l'attendrissante

épopée de Geneviève de Brabant.

Dans les situations tragiques, la Yoix nasillarde de Toncle Alain, correspondant aux gestes raides des marionnettes, jetait l'efiroi dans les ftnaes. On frémissait encore aux sonorités caverneuses du traître Riquiqui — Golo. Le grand défilé de la cour de Brabant, ou les chevaux, dans leurs rainures, remuaient les pattes avec un naturel surprenant , enthousiasmait les bébés spectateurs.

Mais les gens graves de Lurcy- Lévy, qui eu avaient vu d'autres, attendaient la pantomine pour porter un jugement définitif sur la troupe.

Bilboquet voyait venir, lui aussi, mais avec beaucoup plus d'anxiété,

cet instant décisif : car la vengeance quMl s*était préparée dans un moment de fureur, l'épouvantait maintenant.

Dans l'impossibilité de réparer le mal, il songeait à se sauver loin, bien loin. Mais un espoir le retenait.

Peut-être sa machination manquerait-elle? Et, le cœur horriblement serré, il attendait la minute fatale.

Le public s'amusait beaucoup. On trouvait les acteurs excellents et la pantomime bien choisie. Les garçons meuniers, Riquiqui, Alain, Polichinelle, Arlequin, Léandre, la Fanfare et l'Harmonie étaient tous amoureux de Colombine, la fille de leur vieux confrère Gassandre. Mais ils perdaient inutilement leurs soupirs et leurs avances, la belle n'en préférait aucun. Or, par une nuit

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très sombre, Alain, concevait le beau projet de s'introduire à Taide d'une, échelle dans la chambre de Colombine et de conquérir ainsi la fille et la dot. Il arrivait donc à tâtons, et appuyait son échelle contre le mur. Malheureusement, les six autres soupirants avaient eu exactement la môme pensée, de sorte qu'après une mimique amusante dans le clair-obscur de la scène, Riquiqui appuyait son échelle sur le dos d'Alain, croyant Tétayer au mur, et à peine arrivé au troisième échelon, sentait poser contre ses reins Téchelle d'Arlequin qui supportait à son tour Polichinelle,

Le publicse tordait, applaudissait aux grimaces étonnées et effrayées des amoureux. Tout à coup, la joie

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redoubla, devint du délire. Le portant de la case, dévissé par Bilboquet, venait de céder et les sept meuniers avec leurs échelles, décrivant autant de courbes parallèles, allaient s'étaler sur le tas de fumier qui déjà avait amorti la chute de Cassandre et de son fils.

Les bourgeois de Lurcy, croyant que c'était dans la pièce, riaient, riaient à s'en donner une indigestion.

. Ils furent seulement détrbmpés lorsque les acteurs revinrent, moulus, malpropres, piteux.. Riquiqui fit une annonce. Arlequin et Léandre, sans rien dire, tenaient chacun un bâton et cherchaient Bilboquet en roulant des yeux féroces.

Mais . il était loin , Bilboquet.

Épottranté da snecès de sa vengeance, il avait enfin pris une déci • sion.Dans Tobscurité de la caravane qui servait de coulisses, Isabelle surprise avait senti tout à coup sur ses lôvres un baiser, tandis qu'une douce voix enfantine murmurait à son oreille :

— Je vous aime, Isabelle... je reviendrai...

Et Tenfant était parti, à peine vèttt,sans un sou dans sa poche; sur Tindication d'un paysan il avait pris la route de Paris et depuis lors marchait sans relâche, sans hésitation, plein d'un immense chagrin en même temps que d'une énergique et sombre résolution, n'écoutant ni la fatigue de ses muscles ni son besoin de sommeil, fran-

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chissant les kilomètres, passant sans les voir devant les fermes et les hameaux, se raidissant contre le tremblement de ses jambes surmenées, répétant avec une persistance entêtée et une décision absolue.

— J'irai à Paris... j'irai à Paris....

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