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PETITE ENFANCE

Nous voici à Blidah. J'habite une maison complète, où il y a des murs, des escaliers, des chambres, des meubles familiers; je les vois, je les touche Je cours dans un Jardin qui n'est plus un lieu abstrait, mais un jardin avec un horizon, des allées, des arbres qui ont des feuilles vivantes, des fruits qu'on mange. Il me semble que je viens de naître, car c'est de ce moment à peine que ma conscience fluide s'unifie, que mes souvenirs s'enchaînent malgré mille mailles brisées.

Hier appartient à la zone d'ombre, aujourd'hui baigne dans le soleil. J'étais sourd, j'entends; aveugle, je vois. Sans transition, brusquement, j'existe. Et autour de moi des gens se meuvent; nos rapports sont réglés par des lois

obscures, mais formelles : injonctions, défenses promulguées par eux, suivies par moi, rythme des heures de la faim, de la récréation, du sommeil, force invisible des habitudes, lent pétrissèment de l'éducation.

Je sens poindre les premiers instincts d'un enfant timide et orgueilleux, sensible et sauvage, se pliant à tout par crainte et prompt à glisser des mains comme une anguille; je démêle, sous sa sournoise douceur, une constante révolte, un amour passionné de l'indépendance. Tout ce qui me comprime m'apparait odieux et révulse mon être soumis. Tout petit j'ai connu la fureur des faibles : rages comptes, rancunes secrètes. Avec cela, un émerveillement de vivre qui m'apaisait vite, me grisait de soleil ou de jeux, de silence ou de mystère, me plongeait, en proie au démon de la solitude, dans un monde de rêveries sans fin.

Les choses, les êtres que je distingue dans ce lointain passé vivent moins par eux-mêmes que par des associations d'idées qui les galva-

nisent d'une lueur fugitive et disparate; un petit fait s'y accroche comme un éclair de phosphore; certains ressuscitent avec autant d'intensité que s'ils étaient d'hier; d'autres restent à l'état de larves, d'ombres grises, et il n'y a aucune raison apparente à cela. Contre toute logique, l'accidentel demeure, le durable s'est effacé.

Mon père, ma mère dans ce recul n'ont point de couleur au visage, ils restent encore fantômals, bien que je les frôle, les entende, leur réponde à toute minute, bien que je respire leur air, que leurs mains m'enveloppent. Ils sont sans être, comme s'ils étaient en songe, et d'autres visages ont plus de relief, que je n'ai aperçus qu'une fois. Je retrouve, par exemple, avec une singulière précision, une tête gouailleuse et rude d'enfant de troupe, un jour où mon père a invité à goûter les enfants du régiment, et où mes vaines délicatesses n'ont su s'entendre avec leur jovialité rude. Ils grapillent le verger, saccagent les arbres, tandis que le petit monsieur va s'isoler dans une

noble bouderie à l'autre extrémité du jardin.

Pourquoi ceci, et non cela? Je devrais revoir celle qui, m'habillant le matin, me bordant le soir, continuait la série des Eugénie, des Rose, de toutes celles qui n'ont point de nom propre et qu'on ne connaît guère que sous un petit nom impersonnel; entre toutes ces passantes, Pauline compte par son attachement; mais bien qu'elle soit là, elle ne se précise pas encore : ma reconna ssance tardive ne la distinguera que dans un an ou deux. En revanche, Jean W..., l'ordonnance de mon père, déluré dans sa veste de chass' d'Aff , avec la large ceinture rouge qui corsète les flancs et la chéchia cavalièrement plantée sur la tête, Jean, avec ses moustaches blond pâle et son air malin, son accent alsacien, entre dans mon existence.

Il se mêle à un de mes grands chagrins, en me révélant que la chatte a plusieurs chatons et qu'on va les noyer. Indigné, je porte plainte à ma mère, qui m'explique sans me convaincre la nécessité de ce massacre. Je revois encore

Jean s'élançant affairé de la maison; il court au petit canal qui coule au bas de la propriété, canal où le cuisinier, « saoul comme une bourrique, » un peu plus se noie. Et puis, il place des bouteilles dans un seau où déjà des figues de Barbarie rafraîchissent; on va dîner au jardin, et l'ombre légère descend dans le clair-obscur où des chauves-souris volètent.

De la maison, je revois la salle à manger, un matin où ma mère, je ne sais pourquoi, — sans doute parce que le lait manque, — trempe dans mon bol deux mouillettes de pain pour elle, et, appelée à quelque soin de ménage, disparaît. Scrupuleux, je les respecte, ces mouillettes, mais je vide égoïstement la tasse et suis très mortifié quand ma mère revenue murmure :

« Tu aurais bien pu m'en laisser un peu, de ton lait. »

C'est aussi dans la salle à manger que je commence à lire; mon professeur est un fourrier du régiment qui m'apprend à compter, et un peu de géographie sur des cartes en couleur, où

il y a des taches groseille, bleues; la France est jaune sucre d'orge et l'Angleterre vert d'angélique. Délicieux, l'angélique! Bonbon d'ange, évidemment. Quand la leçon se prolonge et que j'ai envie d'aller jouer, je maudis le fourrier, gentil garçon pourtant, comme s'il me retenait là pour son plaisir, et entre mes dents, je profère des injures; mais, ne sachant pas de vilains mots, je souffle : « Ours! Tigre!... Chameau très méchant!... » Cette fois il a entendu! Mon père est averti : semonce, pénitence, humiliation de dire, étranglé de sanglots : « Je vous demande pardon, monsieur, je ne le ferai plus. »

De la maison, je revois le salon parce que, par les fournaises d'été, quand les murs brûlent et qu'on a fermé les volets et fait la nuit partout, le père a dit : « Paul aussi va faire la sieste. » Il y a un épais tapis par terre, un tapis haut comme un champ qui pousse, et dont chaque laine est un brin d'herbe; on me met un coussin sous la tête : je ferme les yeux, et entre ma mère en peignoir et mon père en gandoura,

— on dirait un Arabe! — je ne veux, je ne peux pas dormir. La chaleur, le soleil m'excitent et font strider mes nerfs comme les ailes d'une cigale.

De la maison, je revois ma chambre à coucher, avec le lit où je grimpe précipitamment, de peur qu'une main d'homme caché me happe mon pied nu. Je revois la cuvette où l'eau est si froide, le peigne fin qui racle, la brosse qui pique, la curette à oreilles qui fait mal, les ciseaux qui laissent aux ongles taillés court une sensibilité, à l'épiderme un frémissement, l'éponge pareille à une bête molle, et le vase rond et blanc, qui a honte et se cache.

Le jardin m'apparaît, il me semble immense.

S'il existe encore, je suis sûr qu'il est tout petit. Il est si grand alors que je m'y perds; il contient des solitudes inexplorées, des recoins périlleux que j'évite; sans doute j'y aurai rencontré un lézard ou un de ces gros crapauds dont au soir le râle est si doux et triste. Une partie du jardin confine les cuisines : un homme vêtu de blanc,

à bonnet blanc, y règne. Je le crains, car Tironie bride ses yeux et plisse sa lèvre. Il y a une treille devant la maison. Un peu pluis loin, un potager s'étend, verger par endroits, jusqu'à une grille.

J'y monte la garde, un jour, avec un fusil à baïonnette. Ce fusil n'est pas arrivé tout seul, le grand-père Victor doit être venu nous voir. Je porte au talon droit un éperon d'os de poulet (pourquoi les poulets n'en ont-ils qu'un?) et je me sens « cavalier », au moins d'une jambe. Trois Mauresques passent, empaquetées de blanc, sur la route; leurs grands yeux noirs effrontés luisent seuls sous le haïck. Cela me fait un peu peur, ces femmes masquées qui glissent en leurs voiles et ont l'air de jeunes sorcières avec leur jargon doux et rauque. Je i

croise la baïonnette, — une sentinelle, n'e,it-ce pas? — elles essaient de me désarmer et s'éloi- !

gnent dans un sillage de musc et d'anis, me laissant sous la cascade de leiu*s rires moqueurs Mon éperon s'est cassé dans la bagarre. Une I

d'elles m'a jeté une rose que je piétine. Leurs grands yeux noirs me hantent et je les hais; leur parfum me fait m'ébrouer de dégoût.

Au loin, leur taille ondule, elles se tiennent par le bras. Pourquoi suis-je si triste? J'ai envie de pleurer. Est-ce ce rire? Est-ce cette rose? Est-ce la dérision d'être petit et faible? Est-ce parce que ces femmes s'en vont, libres et gaies, avec l'inconnu de leur race, le sortilège de leur féminité? Les mots n'expliquent pas ces sensations d'enfant, et elles comptent pour la vie...

A cette grille, je ne reviens plus. La maison me protège, je vis dans son ombre. Et voici, engins de torture, un trapèze et des anneaux; mon père y fait souvent le rétablissement sur les poignets : je n'y vois aucun mal; mais qu'il me suspende à cette barre de bois et que mes jointures se disloquent, qu'il m'accroche aux anneaux par les mains, — brr! le froid du fer! — et m'y écartèle par les pieds, retourné en grenouille, cela me suffoque. Si je pouvais comprendre que la gymnastique endurcirait mes

muscles faibles, élargirait ma poitrine étroite! Mais je suis tombé une fois; peut-être, sans le vouloir, mon père me rattrapa-t-il un peu rudement : je suis maladroit, douillet, j'ai eu peur, c'est fini, l'aversion durera. Et c'est tant pis pour moi!

Je me réfugie dans l'enclave du jardin que j'aime, mon jardin, un carré que d'un côté bordent l'allée, de l'autre la route, ici le mur de clôture, là un escalier de pierre communiquant avec la maison par une terrasse qui surplombe. C'est tout vert, il y a de l'ombre, ombre de la maison, ombre mouvante des feuilles; des fourmis courent dans les lacis de soleil, un escargot rampe avec lenteur sur le banc. Cet endroit est plein de mystère. J'y écoute le silence et j'y ai peur des choses invisibles. De beaux abricots mûrissent près de la haie, contre la guérite où un chasseur d'Afrique est de faction.

• Un jour, le père avec ma mère est venu, il a vu les abricots; l'arbre secoué s'est mis à pleuvoir sur notre tête. Un fruit, deux fruits sont

tombés de l'autre côté, aux pieds du soldat, qui s'est élancé pour nous les ramasser. Le père a dit : « Gardez-les, mon ami, ils sont peut-être bons. » Le soldat était jeune, il a rougi, souri : « Merci', mon colonel. » Certainement, ils étaient bons, et gros! En voyant que le soldat allait les manger, j'ai dévoré le mien — après l'avoir ouvert en deux, par précaution... — avec un si étrange plaisir que la pulpe juteuse me fondait dans le cœur. Il me semble que mon père a murmuré en s'éloignant : « Le pauvre garçon doit avoir bien chaud! » Oui, très chaud, sous son drap bleu et rouge. Moi, pas. Je baigne dans le soleil comme un poisson dans l'eau. Tout le jour j'ai repensé aux abricots, au visage jeune du soldat, et j'éprouve une allégresse obscure. Que d'heures j'ai passées dans ce coin du jardin : petits amis, petites amies, jeux belliqueux et naïvement pervers, le médecin et le petit remède, l'assaut de l'escalier, bataille; la visite chez une dame, « C'est toi qui l'es... », « Loup, y es-tu? ))"]

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Le jeu, j'en ressens encore l'étrange ivresse, l'autosuggestion intense, ces instantanés dédoublements qui font de votre personnalité une autre : le capitaine qui commande en avant, de sQn sabre de bois; le loup velu qui ouvre la gueule pour mordre et les griffes pour déchirer. Quel frisson dans les moelles à pousser un cri de victoire ou un hurlement de terreur, emporté par un galop panique! Quelle communion obscure avec la terre que les talons frappent, l'arbre à dure écorce, le taillis vert derrière lequel on se dissimule, le soleil qui éblouit les yeux, le ciel d'un bleu enivrant; quelle orgie de forces frêles et nerveuses, le halètement ravi, le cœur sursautant, l'indicible joie de se ruer à la vie, à J'effort, au triomphe.

Une sensibilité extrême me tressaille à fleur de peau, vibre en ondes. Peut-être, dans certains de ces jeux et dans les rêveries solitaires où je m'hypnotisais à contempler le soleil, où je me suggérais mille imaginations falotes ou terribles, peut-être verrais-je affleurer un peu de cette

sensualité trouble que connut de si bonne heure Rousseau, je ne sais quelle lasciveté de petit faune, se chatouillant le nez d'une brindille verte, aimant se blottir sur les marches chaudes de l'escalier, vaguement troublé de la petite fille qui venait jouer chez lui, ignorant, pressentant les envoûtements d'une force vitale inconnue, l'éveil du sexe imprécis. Daphnis de cinq ans, Chloé puérile encore : comment fixer d'un trait assez léger, assez nuancé ces riens où déjà frémit l'atavique, l'éternel frisson de volupté? Ici se place une grande émotion : je vais au théâtre pour la première fois. Un théâtre dans une salle close où il y a des stalles, une rampe, un rideau, des acteurs vrais. On joue les RendeZ'Çfous bourgeois. Je ne comprends rien au dialogue, aux jeux de scène, mais un acteur en culotte collante de nankin, grand chapeau à cornes du Directoire, qui enjambe la croisée ou se fourre dans le placard, me transporte. Je fais scandale de mon rire; ma mère est forcée de me calmer. Pendant huit jours je déclame, je

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compose des pièces, je m'affuble d'oripeaux : le goût très vif que j'ai gardé du théâtre et qui a failli faire de moi un acteur date de cette soirée. Violemment saisi par ce factice du décor, des gestes, des paroles, l'éclat des fards, le songe éveillé que j'ai vécu, j'en garde pour toujours l'empreinte. Je perçois par avance le plaisir de se transformer, de créer des existences illusoires, d'incarner des êtres de fantaisie, de légende ou d'histoire : le Pierrot assassin de sa femme, son spectre blanc et tragique, la pantomime que j'ai tant aimée, nos tréteaux de campagne à Valvins, à Samois, à Vétheuil sortent de là.

C'est une chose curieuse que tout Blidah pour moi tienne dans la maison, le jardin, la route. Rien n'a demeuré de la grand'messe où je dus aller, de la place avec ses palmiers, du quartier de cavalerie d'où tout le jour s'égrènent de brèves sonneries de trompette; rien du marché, du champ de manœuvres rougeâtre et du jardin des vieux oliviers; rien de la petite ville arabe

avec ses murs d'un blanc de linceul; rien des portes où les soldats de garde sont assis. Je ne savoure même pas cette odeur des orangers en fleurs que trente ans après, malade, je devais respirer délicieusement, défaillant sous ces vagues odorantes de vivants pétales et de pétales fanés, lourds d'un vertige de fièvre, charriant un relent de mort embamnée et de pourriture exquise.

De même toute la vie des autres, celle de la ville, du pays, du monde se résument en ma vie propre; et celle-ci s'absorbe tellement dans Tégoïsme enfantin, que je ne soupçonne pas l'événement qui se prépare et va modifier tant de choses. On ne m'en parle que dans les derniers jours : « Tu vas avoir une petite sœur, il faudra être gentil avec elle. Elle s'appellera Marie. » J'accepte cette idée : une sœur pour jouer, c'est amusant.

Ce jom*-là, le père m'emmène promener avec un de ses amis sur la route; ils causent de l'heureux événement accompli, mais je ne m'en doute pas. C'est en décembre, il a plu, le tempsr

est mou, un grand vent emporte par bouffées les feuilles. Quand j'apprends au retour que la petite fille est un garçon, quand cette figure rougeaude m'apparaît dans le berceau, j'éprouve une déception vive, l'indignation d'un mauvais tour : ce n'est pas juste. C'est sans plaisir, ému, pourtant, que j'effleure des lèvres, et parce qu'on me le commande, ce frère avec qui, un jour, pensées, vie et travail seront en commun, ce frère qui sera mon ami le plus cher, ma seconde âme d'homme.

Quelques semaines après, un matin, je suis encore couché quand mon lit est brusquement repoussé de la muraille, le plancher oscille, un vase de la cheminée dégringole, Jean se précipite dans ma chambre : « Levez-vous vite, venez, c'est le tremblement de terre! » Et il disparaît. Je n'ai pas peur, c'est un danger inconnu... Ma mère accourt, très pâle; encore au lit, veillée par une sœur garde-malade, elle s'est d'abord trouvée mal. On m'aide à m'habiller dare dare, on craint d'autres secousses : les

murs dansent de nouveau. On se sauve dans le jardin, la nourrice du petit frère à moitié folle.

Je fais bonne figure : l'oppression, l'angoisse ne sont venues qu'après, dans l'atmosphère d'orage, lorsque j'entends les propos grossis de bouche en bouche, lorsque je vois le désarroi des uns et des autres, les amis aux nouvelles. On dit qu'on a vu sortir du feu de la montagne qui domine Blidah; deux villages sont détruits.

Notre maison a tenu bon, mais le mur de ma chambre est fendu, et au bout du jardin, du côté des cuisines, la terre s'est ouverte : il y a une grande crevasse rouge dont on me défend d'approcher.

Notre père, nommé de la veille général de brigade, était parti le matin pour Alger. Il n'avait rien ressenti dans le train, mais voyant à la gare l'effarement des gens, il revenait en hâte. Il faisait dresser, sur un découvert du jardin, la grande tente arabe. J'en revois encore les piquets enfoncés; sous le pan relevé pour l'entrée, un rectangle d'ombre se découpe;

je sens encore l'indéfinissable odeur de laine chaude. Nous pouvons coucher là en sécurité.

Notre père repartait visiter la ville et ses environs, pleins d'Arabes et de colons consternés; on craignait de nouveaux sinistres, il rassurait ces pauvres gens, distribuait du pain aux plus affamés.

Cette nuit, je fus long à m'endormir; j'imaginais des catastrophes, que la terre s'engouffrât, que le ciel chût sur ma tête, que des fleuves de feu... Alors seulement j'eus peur.

Mais à me terrifier ainsi, j'éprouvais des délices.

lî

Nous sommes à Alger depuis déjà un an.

Cette nouvelle année 1867 est celle de l'Exposition universelle. Le petit dormeur éveillé que je suis entend certainement commenter à table, aux visites ou dans l'intimité des soirées, les nouvelles que le bateau de France apporte, les échos du tapage, de la cohue que fait la foire monstre. Cette exposition du Champde-Mars amoncelle ses dômes, ses minarets, ses clochetons, ses coupoles, ses tours, ses hautsfourneaux, les verrières des jardins d'hiver, les masses vertes des charmilles autour du Palais en ellipse, énorme cirque aux quinze portes, aux sept galeries, aux rues innombrables, dont l'arène est un jardin à ciel ouvert, orné de jets d'eau, de statues de bronze et de

marbre, avec au centre le pavillon des monnaies, des poids et des mesures, symbole de cette Babel organisée.

Certainement on parle de ces cafés, de ces

restaurants qui, sous les larges marquises,

mêlaient toutes les races et toutes les cuisines :

vodka et caviar apportés par des garçons russes

en blouse de soie rouge ou bleue, macaroni et

zabaglione italiens, schiedam versé par des

Frisonnes casquées d'or, bières de Strasbourg,

thés de Chine. Et l'on parle des industries et

des arts qui se partagent les régions du Palais,

tout ce que le savoir, l'intelligence ont amassé

là de curieux et de pittoresque, art du mobilier,

du vêtement, progrès des machines. On parle

du géant chinois qui a plus de deux mètres et du

monstrueux canon Krupp exposé par la Prusse.

Paris est une kermesse en délire : ce n'est que

bals, concerts, théâtres : la Grande Duchesse

avec Schneider, Cora Pearl en Cupidon d'Or-

phée aux Enfers. Au pèlerinage des peuples

s'ajoute le défilé des souverains; et l'on cite

l'arrivée du roi de Grèce, du roi et de la reine des Belges, du prince royal de Prusse, de l'empereur de Russie et dés princes grands-ducs, auxquels on offre un gala à l'Opéra. Guillaume I®', roi de Prusse, descend aux Tuileries. L'empereur passe pour lui et le czar une revue de cinquante mille hommes à Longchamp. Comment ne suis-je pas frappé d'entendre annoncer qu'un Polonais a tiré sur l'empereur Alexandre et que c'est la jument Cadogan, sous l'écuyer Raimbeau, qui a reçu la balle dans le cou?

Que je ne saisisse pas le sens des conversations graves, sur Sadowa, par exemple, et l'échec moral qui en résulte pour la France; que je ne fasse pas attention quand on déplore la mort du malheureux Maximilien, fusillé à Queretaro, passe encore. D'autant qu'il faudrait saisir ces faits sur allusions, à travers les propos rompus. Que la prison pour dettes soit abolie, ça m'est égal, je ne risque pas d'y aller; on a enterré Mlle George, tant pis! je ne l'ai pas connue. Mais je pourrais prêter l'oreille aux miracu-

leuses guérisons du zouave Jacob, trombone de la Garde; les zouaves me sont familiers, avec leur tête de chat-pard, leur cou nu, leur tête rase enroulée du turban. Je pourrais aussi me rendre compte que de Vichy, où il fait sa cure habituelle, mon père ira visiter cette Exposition dont tout le monde parle, et en rapporte même deux vases de Chine. Mais non, je n'écoute rien de ce que racontent les grandes personnes; et mon indifférence s'explique : j'ignore tout en dehors de mes préoccupations enfantines; j'ai trop à faire, à rêver, à m'amuser, pour débrouiller l'énigme de gens, de choses que je ne connais pas.

Les destinées de l'Empire m'intéressent beaucoup moins que de savoir s'il y aura au dessert des œufs à la neige; et que les autres étés les .souverains transportent la cour à Compiègne, qu'on y chasse sous la livrée gros vert à revers de velours rouge galonné d'or, qu'on y joue des charades et que quatre dames illustres y dansent même un ballet en maillot et tutu, ou encore

que l'on discute la loi sur Torganisation de l'armée, qu'au banquet de l'Hôtel de Ville Napoléon III toaste en l'honneur de l'empereur d'Autriche, cela glisse, glisse sur moi comme la pluie sur les larges feuilles des bananiers. Le jardin de Moustapha vaut à mes yeux tous les Compiègne, toutes les Expositions, et j'y suis heureux comme trente-six rois.

Ce jardin!... De nouveau mes souvenirs s'enchevêtrent, se superposent. C'est qu'il y a deux maisons de campagne de Moustapha, l'une à l'état brut, telle que s'y est installé d'abord le grand-père Victor, après '^voir quitté définitivement Paris, nommé intendant général inspecteur, et la campagne à l'état civilisé, telle qu'elle sera bientôt.

Aussi ma première vision de cette propriété, où quatre ans de ma vie s'écouleront délicieusement, est-elle confuse. Mes souvenirs la transformeront, l'embelliront comme les travaux de maçonnerie et de jardinage qui bouleversèrent les murs et les allées. Le jardin n'a

pas encore sa forme et la maison est plutôt laide, avec ses petites pièces à carreaux rouges et son vilain escalier tournant. Tout est à faire, à créer, pour des hommes qui aiment, mon père bâtir, mon grand-père planter, et qui vont rendre méconnaissable cette vieille bicoque, ce jardin poussé à l'aventure.

Très vaguement je me retrouve, dans ma primitive chambre, après une bronchite et un vésicatoire, tout étonné qu'on me mette, sur la plaie vive, la fraîcheur de feuilles de laitue verte. Je m'y retrouve, recevant les leçons d'un vieil instituteur qui se mouche dans un foulard rouge et puise dans une tabatière de corne.

Je m'y retrouve, plongé dans la stupeur par un jouet extravagant : c'est, monté sur une boîte à musique, un œuf d'autruche qui s'ouvre et se rabat sur une mer aux vagues de ouate bleue; un petit bateau gros comme une allumette s'évertue vers un minuscule cartonnage représentant le port d'Alger. Quand on déclenche la serinette, la musique joue : « Bon voyage, mon-

sieur DumoUet, 5) la tempête éclate, l'indigo des vagues s'effiloche d'écume, tandis que le bateau tangue et roule si effroyablement qu'à le regarder j'ai le mal de mer et n'ai que le temps de me jeter sur mon lit.

Ce que je revois mieux, c'est, à Alger, l'appartement où nous passons les hivers, à la Subdivision; on y entre rue Mahon. Je pourrais le dessiner les yeux fermés. L'escalier de bois est large et rarement tout à fait propre. Au premier, trois portes; sur l'une, au carreau dépoli, on lit en lettres noires : Bureaux; l'autre sert au service, on y toque discrètement du doigt; la troisième, à deux vantaux, est la porte officielle. Des officiers en visite essuient leurs pieds et assurent leurs gants, redressent le torse avant de tirer la sonnette de cuivre.

A gauche de l'antichambre, deux pièces communicantes; l'une m'est réservée, je ne l'aime pas, il y tombe un jour triste. Un petit couloir donne dans une large salle à manger. Vient un fumoir en façade sur la rue Bab-a-Zoun :

très grand, il a pour meubles des divans et pour décoration un tapis rouge et bleu, un champ de haute laine que les pieds foulent comme une moisson. Aux murs, une peau de lion fauve et une peau de panthère tachetée.

Les têtes énormes, Tune loyale, l'autre traîtresse, dardent leurs yeux de verre; des crocs terribles hérissent les mâchoires écartâtes : un aspect formidable persiste en ces dépouilles des grandes chasses d^autrefois. Une selle mexicaine forme panoplie, avec son pommeau de bois cerclé d'argent, ses étriers géants, ses éperons dont la roue est aussi large qu'une assiette, son lasso noir ressortant sur le cuir gaufré du tapis et des étrivières, un cuir magnifiquement travaillé qui a la couleur et l'odeur du pain d'épices. En vis-à-vis, une autre selle plus petite, rapportée pour moi de Mexico, dont le précieux bois jaune est tiqueté d'or, avec son petit lasso à balles de plomb : tout un suggestif poème de galop, d'espace.

Sur la place du Gouvernement donne le salon,

dont le parquet luisant fuit sous les pieds. Pour ornements, un secrétaire de faux Boule, d'énormes coupes de thuya et des étagères arabes vertes et rouges; sur la cheminée en marbre blanc, une pendule surmontée d'un groupe de bronze banal. Salon colonial et bourgeois avec ses tentures arabes et ses fauteuils raides, le plus souvent masqués de housses; des photographies aux murs dans de modiques passe-partout noirs ou de discrets cadres de bambou, de beaux coffrets du Sud sur les guéridons : ici une vue de Laghouat, là le portrait d'Abd-el-Kader. Une simplicité provinciale dont aurait honte la femme d'un employé d'aujourd'hui, trônant dans son salon blanc à vitres et à mousselines Liberty. Ensuite la chambre de ma mère et d'autres chambres, desservies par un couloir très obscur que je ne franchissais qu'en courant, sur la pointe des pieds et avec un frisson à l'échiné, parce que je m'étais imaginé qu'une trappe pouvait s'ouvrir et me précipiter dans un puits sans fond. - -

Depuis quelques mois la lecture m'est révélée : pays des merveilles, Golconde sans limites. La lecture dont je me grise fournit à ma fureur de rêverie et à ma débauche d'imagination des aventures incroyables, des pays insoupçonnés, tout le réel et l'imaginaire, depuis les volumes de la Bibliothèque rose, où un âne reconte ses mémoires; depuis les colères du général Dourakine ou les aventures de Mme Mac'- Mich, jusqu'aux premiers romans de Jules Verne.

Les Anglais m'entraînent au pôle Nord, sous les ordres du capitaine Hatteras. Un monde silencieux et glacé se peuple de gens singuliers, en lutte contre le climat, les bêtes; vaisseaux craquant dans la tempête; ours blanc tué avec la balle de mercure congelé d'un thermomètre — (ce n'est pas à Alger qu'on verrait ça, surtout l'été), — tasse de café dégusté bouillant à cent degrés avec un évident plaisir — (moi qui me brûle au potage!) — le Pôle Nord, le redou- . table, le fascinant Pôle Nord!

Et quand, à travers Cinq semaines en ballon,

je planerai sur l'Afrique, quand, dans le Nautilus, je filerai en compagnie du capitaine Nemo Vingt mille lieues sous les merSy quelles émotions, quel vertige de curiosité, d'angoisse, quelle hâte à tourner les feuillets, quelle nostalgie de lendemain d'ivresse, quand le dernier mot du livre papillotera, devant mes yeux troubles de migraine.

La lecture m'a introduit dans un royaume des Mille et une Nuits : j'y respire, j'y bois, j'y mange, je ne m'y endors que poiœ m'y réveiller; comment, dès lors, ruminant ces songes, entendrais-je, remarquerais- je la vie de toutes les minutes?

Et pourtant cette vie se précipite en moi, autour de moi, avec une si hypnotisante vélocité, une irréalité si singulière que je crois rêver constamment cette existence qui me dépayse et m'enôhante.

' Ce ne sont pas les souvenirs de cette époque qui me manquent, ils surgissent de toute part, se bousculent pêle-mêle; c'est leur enchaînement qui est fantasque.

^ En ce temps-là, où le jardin et la maison de Moustapha ne sont pas définitifs encore, s'affirme ma communion profonde avec les choses sensibles et inanimées, ce monde extérieur dont je suis une parcelle vivante et qui, de partout, m'enserre, me frôle et me pénètre : le ciel, qui n'est dans son étalement qu'une large flamme

bleue; les beaux nuages blancs dont le soir fait des îles d'or et de braise; le soleil qui chauffe mes mains, m'entre au corps, me dissout de chaleur exquise; la terre qui sent bon, fort; la poussière d'été qui craque sous la dent, la volupté de la pluie qui charrie par tout le jardin des odeurs suaves, la douceur de l'ombre, le poudroiement des étoiles sur le velours des nuits bleues.

Sans m'en rendre compte, je subis l'ensorcellement de ce paradis algérien, de cette fièvre d'or lumineux. Ce n'est pas impunément que mon hérédité lorraine, déplantée depuis mon père, pousse en rejeton de serre chaude : je suis un vrai petit créole, paresseux, mobile, dévoré de songe, engourdi d'une torpeur qui souvent sursaute en torpille, avec des inventions saugrenues qui me font, un jour que l'eau de ma baignoire chauffe au soleil, me couler dedans tout habillé; une autre fois, après le dîner, me joindre aux invités nu sous mon costume de bain de mer. Je ferme les yeux et

marche sans voir, afin de m'imaginer aveugle. Je retiens ma respiration jusqu'à l'asphyxie — c'est la noyade, — ou je serre mon foulard autour de mon cou jusqu'à ce que mes yeux menacent de sortir — c'est la pendaison, — il faut tout connaître. Quand l'air me rentre dans la gorge, je respire avec voracité la vie. Toute sensation neuve ou bizarre me grise.

C'est bien le même enfant qui, envoyé à l'école du vieil instituteur à mouchoir rouge et tabatière de corne, profite d'une éclipse du brave homme pour se peindre à l'encre deux superbes moustaches, et c'est bien moi si confus quand, m'ayant regardé avec pitié au milieu de l'hilarité de la classe, il m'invita à sortir pour me laver à la fontaine. A un autre il eût distribué des coups de règle plate sur les ongles, mais j'étais privilégié, à peine me grondait-on : quel mérite avais- je à cette gaminerie? J'en ai gardé un regret.

Mais déjà je suis dés cours plus relevés : on m'envoie externe à un petit pensionnat d'Alger

tenu par une demoiselle, rue de la Lyre. L'été, je prends l'omnibus, invraisemblable patache. d'un jaune canari; gare aux puces arabes et aux poux maltais! Chacun de ces corricolos a sa devise, inscrite au travers sur bande bleue : l'un d'eux risque cet innocent calembourg : Sol lucet omnibus. L'hiver, je descends les rampes qui aboutissent à la rue Bab-a-Zoun et à la place du Gouvernement, où le duc d'Orléans à cheval découpe, au-dessus de son ombre recherchée des lazzarones, son immobile bronze sombre.

La maîtresse de pension, grasse et blonde Allemande sur le retour, me parut belle. Ce fut la première impression que je reçus d'une femme; au reste, je ne la formulais pas. Elle nous chantait des airs de son pays, joignait nos mains pour des rondes; j'appris à dire :

Fa, Nein, l'oiseau, vogeU père, mère, vater, mutter. Et je récitai de petites choses touchantes :

Cher petit oreiller

Doux et chaud sous ma tête,...

Ou bien, en frappant dans ses mains. Ton scandait en chœur :

La capitale de la France C'est Paris, mes petits amis.

Un de mes camarades s'appelait Georges.

Mlle H... l'enferma un jour dans le placard, on dut le relâcher, il crevait la porte à coups de pied. Son énergie et son audace m'inspiraient une admiration immense. Si nous partions pour le Pôle Nord, — mon idée fixe y tendait, comme l'aiguille de la boussole, — de quel secours il me serait! Rien ne lui faisait peur, af&rmait-il, ni les hommes ni les bêtes féroces. Son indiscipline me gagna. Je ne sais quel méfait me valut d'être gardé un jeudi en retenue. Je ne crois pas avoir éprouvé de désespoir plus horrible. L'humiUation et la révolte me firent passer des sanglots aux spasmes. Ma punition se borna cependant à manger un excellent gratin de pommes de terre que je déclarai brûlé, mais dont je repris, et une grosse tranche de gôugloff.

Une petite fille de douze à treize ans exerça un prestige contre lequel je me raidissais en vain. Elle n'était pourtant pas très jolie, le teint comme l'humeur légèrement acides. Son ironie dédaigneuse me fut extrêmement sensible. Mes rapports avec elle ne furent qu'une longue bouderie. Elle déclarait que les petits garçons étaient mal élevés, Georges et moi ripostions que les filles étaient des poseuses et des chipies. Pourtant un jour elle m'éblouit.

Mlle H... avait en grand mystère préparé un arbre de Noël. Nous nous trouvions là quantité d'enfants en nos beaux habits du dimanche; le mien était de velours noir, boutons à la mexicaine le long de la culotte, cravate à glands de soie. Quel émerveillement quand la porte derrière laquelle nous attendions en trépignant d'impatience s'ouvrit, et laissa voir une pièce illuminée, flamboyante de petites bougies, et le buisson ardent d'un sapin constellé de feux, dont les rameaux ployaient sous les jouets. Sur une table s'alignaient des livres rouges à

tranche d'or, des livres de voyages et de merveilles; sur une autre table se pressaient toute une pâtisserie de babas, d'éclairs, de tartes et du Champagne, oui, du Champagne. Ce n'était rien encore.

L'inouï, c'était, vêtue de gaze blanche, les cheveux frisés flottant sous une couronne de roses, immatérielle, le regard et le sourire séraphiques, une fée à la baguette d'or. Et cette fée, c'était ma compagne de tous les jours, l'adversaire. Cette métamorphose me saisit tellement que mes rancunes taquines tombèrent et que je conçus pour elle une foudroyante passion. Elle tenait au bout d'une chaîne de fer une sorte de Caliban affreux au nez pourpre, à perruque et barbe de chanvre, qui se précipitait sur nous en grognant. Elle le matait du regard : le monstre à face humaine dansait alors comme un ours en roulant des yeux terribles.

Bien qu'ayant reconnu sous ce déguisement, la grosse servante du pensionnat, nous nous

tenions prudemment à l'écart. Voulus-je faire le brave? Je m'avançai, résolu, en déclarant : « Je n'ai pas peur de vous, ni d'EUe! » et, Mâtho sacrilège, j'étendis la main sur le Zaïmph, la blanche robe de la fée. Sa baguette d'or qu'elle m'appliqua rudement sur les doigts me rappela à la réalité; jamais amour ne se décomposa plus vite en haine. Pendant trois jours, dans un délire secret, je la vouai aux gémonies, j'insultai en termes corrosifs à sa dureté et à son orgueil, je l'exécrai, je la souhaitai écrasée, rôtie, fouettée, pendue, morte. Sans doute l'aimais-je sans le savoir, mon âme en garda une plaie.

Cette sensibilité excessive ne; me rendait pas encore trop malheureux, car je trouvais dans la souffrance même une volupté irritante, si bien que parfois je songeais à des choses tristes pour en jouir, et qu'il m'arrivait de me faire mal exprès pour en savourer l'âcreté.

Sur ces entrefaites, on s'avisa que j'étais sourd. C'est trop dire : j'avais l'oreille un peu

dure. Mes parents essayèrent de se leurrer :

mon inattention seule m'empêchait d'entendre, j'étais « ailleurs », « je voyageais dans la lune! » Mais il fallut compter avec l'évidence, je percevais inégalement le tic-tac d'une montre qu'approcha de mon oreille un médecin-major en uniforme.

Jusqu'à présent cette incommodité ne m'avait infligé aucune gêne, soudain je me sentis infirme. J'en fus contrit, si bien que j'exagérais ce sentiment de honte jusqu'à faire volontairement le sourd. J'y trouvais du charme et une sorte d'orgueil; et c'était commode pour me dispenser d'obéir. Le docteur m'ordonna un sternutatoire : les effets en furent tels que j'éternuai pendant vingt -quatre heures. Ce ramonage opéré, il me racla le tympan, m'introduisit des sondes dans les fosses nasales et des spatules dans la gorge. Ce fut ensuite chaque matin une poire de caoutchouc gonflée à l'évaporation d'un flacon nauséeux : pan!

un coup de vent dans les narines. En déses-

poir de cause, il m'enleva les amygdales.

L'instrument dont il était fier, et qui me terrifia» consistait en une petite guillotine : une fourche fixait l'excroissance que le couteau décapitait! La première ablation réussit, la seconde moins : j'avalai l'amygdale. On me cicatrisait avec de l'eau vinaigrée et l'on me nourrissait de crèmes. Plus d'école, des sourires, des compliments : j'avais été brave. (Hum!) Cette convalescence m'agréa fort.

Ce qui me plaisait moins c'était d'être exclu de la salle à manger les jours de grands diners. Tout au plus m'admettait-on à contempler la nappe de neige, le scintillement des cristaux et de l'argenterie. Je mangeais dans ma chambre, en compagnie de la nourrice de mon petit frère. Tout de suite après, le lit. Et comment dormir quand j'entendais le brouhaha des conversations, le bruit des chaises repoussées, — restait-il du dessert? avaient-ils tout croqué? — Les voix s'enflaient, diminuaient...

Parfois je me faufilais dans l'antichambre.

Sur la couverture arabe d'un divan les chapeaux des invités reposaient; je les efHeurais, je les caressais : les haut de forme noirs lançaient des reflets d'éclairs, les képis à galons d'or fleuraient la pommade; le chapeau à plumes du maréchal gouverneur voisinait avec le castor à longs poils de l'évêque, et, autour, les autres coiffures élargissaient un vide respectueux.

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