I : - IV
S'il ne nous reste aucune image de la grand 'mère Marie- Anne, daguerréotype jauni, où les gens se figent dans la raideur d'une longue pause, aquarelle dont le costume prend une grâce sentimentale et vieillote, si nul crayon n'a fixé les traits de la rude paysanne lorraine, le grand-pèra Antoine Margueritte perpétue le souvenir de sa vie humble et droite en une photographie faite lorsqu'il était vieux, retraité, propriétaire de son champ et de sa maison.
L'ancien maréchal des logis de gendarmerie est assis, en habit noir des dimanches, le large ruban rouge à la boutonnière. Le corps vigoureusement charpenté, solide encore, se voûte un peu, les mains reposent à plat sur les genoux; le visage aux traits gros exprime, dans le regard
un peu las et le sourire sérieux, cette sérénité qu'ont les figures du peuple après une vie où, par la pluie, le soleil et le vent, Ton a beaucoup trimé, et dont on a supporté avec résignation les peines et avec simplicité les joies.
Tel il m'apparut, dans ce logis de Milianah, où mon père me conduisit une et plusieurs fois. Si inobservateur que je fusse, par cet excès d'imagination qui m'aveuglait, je fus frappé de la différence de sa maison à la nôtre, de la bonhomie de son accueil débarrassé de ce que la convention mondaine ajoute de phrases inutiles et de politesse exagérée.
La cuisine, très propre, communiquait avec .l'unique pièce de réception du bas, la salle à manger-salon, dont je revois les chaises de paille et les ronds de sparterie. Une parente, notre cousine, Mme B..., allait et venait. Et j'entendais le tic-tac du balancier dans l'horloge de bois à gaine. Dans mes souvenirs imprécis, qui doivent confondre dates et voyages, se place un mouton blanc et frisé aux cornes dorées, un mouton à
roulettes aussi haut que moi, — d'où venait-il? folie coûteuse, — sinon de ce grand-père-là? Ce mouton, je Pavais traîné devant la porte. Et il disparut, enlevé par les petites filles du cadi qui habitait une maison mauresque en face.
On alla le leur réclamer; un chaouch du bureau arabe représenta en cette occasion le principe de la propriété et la force des lois.
Elles prétendirent que je le leur avais donné, impudence qui me révolta. Pour sceller la réconciliation et sauver ce que cette restitution avait d'humiliant, il fut convenu que j'irais d'abord goûter chez elles. Mais là, saisissant mon mouton à bras-le-corps, farouche je l'emportai comme un loup sa proie, sans me laisser attendrir par les supplications de ces fillettes aux joues peintes, au front étoile de bleu, qui m'embrassaient pour me retenir et me présentaient de leurs ongles roses de henné force friandises expiatoires, gâteaux blancs à l'anis et croissants de lune au rat-lo-koum. Des bracelets d'argent sonnaient à leurs bras nus, elles portaient des
pantalons bouffants, leurs voiles parfumés de musc frôlaient mes joues, et la crainte et l'horreur précipitaient mes pas.
Au départ, le grand-père Antoine me mit cent francs dans la main, somme énorme pour lui, cadeau royal pour moi : je devais acheter ce que je voudrais : je n'avais qu'à formuler un vœu, il serait aussitôt exaucé. Avec une fortune pareille, que ne pouvais-je souhaiter?
L'embarras du choix m'enivra. Puis, j'étais inquiet, mon père prudemment avait conservé sur lui ces belles pièces luisantes. Très bien, mais s'il allait les perdre?...
Pendant ces séjours à Milianab, un ami fidèle d'autrefois, dont les tempes, la barbe avaient blanchi, le bon l^-Sliman Ben-Siam, venait souvent causer avec lui. Son grand air, son nez en bec d'aigle, ses magnifiques yeux m'intimidaient. Une de ses plaisanteries amicales consistait à m'offrir sa tabatière d'or ouverte : « Boun tabac, mousié Boul? » Et il riait d'un tel cœur, quand, les larmes aux
yeux, le nez fulminant, j'éclatais en salves!
La lorgnette serre la mise au point, rapproche. Je me revois plus grand; avec mon cousin Ulric, ce sont des parties de jeux, une hutte de sauvages construite de rameaux verts, et où nous découvrons, attirés par le frais des feuilles, une couleuvre qu'on tranche d'un coup de hachette; ce sont des batailles sur les remparts contre de jietits Arbis.
D'esprit philosophique je regarde, désinté* ressé, les pierres qui volent : aïe! une m'écorche la joue. On me ramène à la maison, blessé dont on tirera vengeance. Paisible sourire du grandpère devant ce baptême du sang, sages paroles : « C'est bon pour Ulric, qui est batailleur, d'aller courir avec les poUssons. Que dirait ton papa si tu attrapais un mauvais coup? » On me garde en serre, rejeton précieux, et cela me flatte et m'humilie. Je m'exposerais bien aux cailloux pourvu que je ne sois pas forcé d'en lancer, car la guerre pour la guerre, déjà, n'a aucun sens pour moi; la violence me répugne, je ne nais
pas haïr sans cause. Et ce sont ces luttes pourtant, cette vie d'aventures, de plein air, qui ont aguerri l'enfance de mon père.
De sa prime jeunesse à la mienne, quelle différence : le froid qu'il connut, la faim, la fatigue, le morceau de pain mangé sur le pouce, l'accolade à la peau de bouc, les suées au soleil, les repos fiévreux, le coup de feu qui vous guette, le coup de sabre qui vous traque, l'alerte qui exige des mains toujours prêtes, aptes à tout, corvées, combats, mains intelligentes et braves sur lesquelles on puisse compter dans le péril. Que pèsent, à côté, mes menottes molles, mon corps douillet? Un courant d'air? // va s'enrhumer? Pourquoi est-il pâlot? Dans les précautions dont m'entoure ce grand-père plébéien, lui qui n'a jamais connu que les couchers à la dure et les factions rudes, est-ce que je ne discerne pas je ne sais quelle tendre, quelle malicieuse pitié?
Ces comparaisons, il doit les faire, il est impossible qu'il ne les fasse pas; ou bien alors il
est comme les autres grands-pères, attendri par ce bien-être qu'on me donne, heureux qu'on me gâte : la vie, songe-t-il, si âpre aux siens et à lui, m'est douce, tant mieux! Il préserve la fragile plante de son jardin avec des soins d'horticulteur, car en moi revivent son fils et lui-même, ceux, celles qui naîtront et qu'il ne verra pas, la famille qui diœe et continue les morts dans les vivants.
Ah! si je pouvais reconnaître en ce modeste logis ma vraie origine, ma demeure, si je pouvais comprendre que c'est de là, par la vertu de la nécessité, sous le fouet de l'effort, que mon père est devenu ce qu'il est! Sans doute un homme de sa trempe se fût révélé supérieur partout, mais enfin il s'est fait lui-même et moi l'on m'a fait, je n'ai qu'à me laisser nourrir, dorloter. Je devrais, oui, je devrais pouvoir deviner cela, je devrais fixer dans ma mémoire, pour ne jamais les oublier, cette pauvre maison et ce vieil homme, père de mon père, chef du nom que nous portons.
Mais de ces choses je ne sentis rien; si seulement j'avais su regarder, l'exemple de mon père m'eût iastruit. Avec quel plaisir il honorait les lares invisibles du seuil, comme il s'adaptait à la familiarité rustique du lieu; à lui, tout ce qui était là, l'usure des meubles, le langage secret des aitres parlaient. Cette médiocrité reposait son cœur après les parades de sa vie officielle. S'il se les rappelait, c'était parce que ce père qu'il vénérait, fier d'un tel fils, en éprouvait un naïf orgueil.
Un jour vint où ma mère m'emmena à Milianah, mon père était retenu malade à Alger. Je ne vis pas le grand-père Antoine, lui aussi était couché. J'y prêtai peu d'attention, tellement absorbé de rêveries ou de jeux que rien •d'anormal ne me surprit.
Comment ne soupçonnai-je rien, cette maison •où l'on parlait bas, ce qui se mêlait de furtif aux pas étouffés, au glissement des portes : ces visages où la tristesse, la résignation mettaient ^es expressions insolites? Et lorsqu'on nCéloigna
pour que je ne visse pas le prêtre apportant le Saint-Sacrement, pour que je n'entendisse pas les coups de marteau, et lorsqu'on m'enferma tout en haut dans une pièce, — j'en revois le papier à fleurs décollé, la toile d'araignée d'une solive, un rayon de soleil aux atomes lumineux, — par quelle stupidité n'ai-je rien compris, à contempler sur la place ces gens habillés de noir? Pourtant, comme ils se rassemblaient, on vint m'éloigner de la fenêtre : dans quel but?...
Tandis que le train nous ramenait à Alger, ma mère, à quelque réflexion que je fis, me dit, surprise et blessée de tant d'indifférence :
« Mais tu sais bien que tu ne verras plus ton grand-père. » Et je m'écriai : a Pourquoi? il est malade, mais il guérira. » Elle secoua la tête : « Tu sais bien qu'il est mort, voyons! » Ma stupeur fut inouïe. Non, je ne savais pas. Et ce mystère que j'avais frôlé sans m'en douter me resta tout aussi impénétrable.
Mort? C'est pour cela qu'elle était en deuil?
Mort, mais que signifiait ce mot? Pouvait-on ne plus être, ne plus voir la joie du ciel, ne pas toucher la vie de ses mains? Et l'obsession entra en moi, me poursuivit pendant plusieurs jours. Mon père m'avait embrassé en pleurant, j'en fus étrangement remué. On gardait autour de moi des figures tristes. La mort était donc une chose grave et terrible?
Mais comment pouvait-on ne plus revoir les morts? Où allaient-ils? Dans la terre?... Là, que devenaient-ils? Que faisaient-ils, que pensaientils?... Et à travers mes rêves, mes lectures et mes jeux me poursuivait l'énigme noire. Quoi? Mon père un jour mourrait? Ma mère? Et moimême? Non, c'était absurde, injuste, et siu*tout incompréhensible. . .
; La peur m'était révélée, la vraie peur.]
La mort du grand-père Antoine n'y fut pas étrangère. J'avais imploré qu'on me prêtât sa montre en souvenir. Et quand, cédant à mes prières, on me l'eut confiée, je ne tins pas dans mes mains sans malaise cette vieille compagne d'une destinée dont elle avait marqué les étapes, le déclin, l'arrêt brusque. Elle continuait à vivre, et son possesseur n'était plus. Elle avait les caprices d'une vieille chose détraquée.
Peut-être parce que j'oubliais de la remonter. C'était un énorme oignon, en or rouge, au verre bombé. Je revoyais les doigts rudes du grand-père qui l'avaient chaque jour palpée, glissée au gousset, suspendue au crochet pour, la nuit.
Je la regardais toutes les cinq minutes; à l'orgueil puéril de savoir l'heure se mêlait bientôt une bizarre angoisse à constater que la grande aiguille avait bougé; j'appliquai le métal à mon oreille, envahi par la vague conscience que ce temps qui s'évanouissait sans qu'on pût l'arrêter était de la vie, ma vie fuyante et périssable comme tout ce qui m'environnait. J'éloignais la montre, mais son tictac persistait : n'entendais-je pas mon cœur? Chaque seconde écoulée affirmait irrésistiblement la certitude, l'identité de mon être respirant, voyant, entendant, agissant; moi, c'était moi qui me pensais ainsi moi-même, encore moi... J'essayais de me perdre, je ne me retrouvais que pour descendre dans cet abîme de la connaissance : « Je suis, j'existe, c'est moi, moi... » Je me prenais la main, c'était ma main. Je fermais les yeux, c'étaient mes yeux. Ma jambe se rétractait, encore moi; ma tête oscillait, toujours moi! Chaque geste, et mon immobilité même attestaient la continuité de ce moi
inéluctable entraîné par le temps, dans l'orbe de l'aiguille de la montre fatidique, entraîné dans l'espace vers je ne sais quel chaussetrappe, quel trou d'ombre. Cette sensation devenait intolérable, à crier. Je me raccrochais comme un noyé à la première vision d'objet, à quelque bribe de pensée, respirant quand je me sentfids revivre de façon inconsciente, quand l'harmonie préétablie me reliait à nouveau au monde extérieur.
Cette peur-là, inconnue jusqu'alors, se greffait sur la peur tout court, celle du danger informulé, de l'assassin invisible, la peur qui naît des lectures, des récits absurdes, de certaines impressions vives : donjons hantés de spectres, la dame blanche voilée. Depuis qu'un chien kabyle à museau jaune, qu'on tenait attaché tout le jour et qu'on lâchait la nuit, est. devenu taciturne et méchant et qu'on l'a abattu d'une balle de carabine, depuis qu'on l'a enfoui dans un coin du jardin, je revois son regard morne de condamné et j'évite de passer
près de sa tombe, un renflement du sol; les vers y ont longtemps grouillé, des vers gros comme le pouce, a déclaré un des ordonnances. C'est donc cela, la mort?... Une obsession m'en était restée. Histoires de brigands, les quarante voleurs dans les jarres d'huile... Le grand-père Victor m'avait raconté les coupe-gorges des embuscades, des ruses d'Arabes rampant nus sous un buisson fixé à leur dos, jusqu'aux sentinelles qu'ils égorgeaient. Tout taillis le soir dont les feuilles bougeaient imperceptiblement me devenait suspect.
J'eus alors l'appréhension du mystère qui gîtait dans les recoins d'ombre, me suivait à pas furtifs par les allées, s'embusquait derrière un mur. Maintenant j'avais le soupçon d'une présence dans ma chambre. A peine osais-je regarder sous mon lit, terrifié d'avance par un visage blême aux grands yeux fixes.
Comme à un être primitif, les grandes forces de la nature m'apparurent redoutables; les éléments m'inquiétèrent : la mer si bleue, si
douce, moirée dé stries d'argent, depuis le jour où, conduit aux bains de Tivoli, j'avais dû marcher sur le fumier du varech, grouillant d'araignées et de crabes, chanceler au choc des vagues, boire l'horrible gorgée d'un plongeon. Certes, je ne croyais plus que les bateaux à vapeur continssent un géant couché tout du long, et que la cheminée noire fût son chapeau Gibus, mais j'évoquais les monstres des voyages : requins de Mayne-Reid, radeau de la Méduse, pirogues de cannibales, et l'épouvante de Gulliver quand, dans son île déserte, il distingua sur le sable l'empreinte d'un pied nu...
La nuit m'inspirait une horreur sacrée, soit que les ténèbres ensevelissent les cimes des arbres ou que la lune versât un jour pâle qui fît briller le gravier comme verre et découpât l'ombre nette et tremblante de chaque brindille. Cette peur s'avéra : mon père s'en aperçut et m'en fit reproche : Que dirais-je s'il me fallait affronter deb panthères à l'affût, ou des lions, comme il l'avait fait tant de fois? Et il m'envoya chaque
soir à l'autre bout du jardin, jusqu'à la grille : là, jo connaissais bion la sonnette? Je la tirerais pour prouver que j'avais eu le courage d'aller jusqu'au bout. Qu'avais-je à craindre, il n'y avait dans le jardin que les arbres et les fleurs; je n'en avais pas peur, peut-être?
Comme l'avenue me semblait longue! Le premier tiers, cela allait encore, j'entendais derrière moi les voix familières; si j'étais attaqué (par qui?), j'aurais le temps de fuir vers la maison. Mais après... il me semblait que des deux côtés les plates-bandes se resserraient pour m'étouffer... Qu'est-ce qui a bougé, là?... Qui est-ce qui me souffle sur la nuque?... Une sueur froide me gagnait : cette tache livide, la femme en blanc... non, c'est le mur.
Le mur?... Voilà la grille, toute noire, avec ses piques : elle apparaît farouche; il y a quelqu'un derrière, collé aux barreaux... Cela se dissipe, // s'est caché... La sonnette, oh! oh!... La sonnette!... Je la tiens, je la tire convulsivement... elle me tinte au tréfonds des moelles, elle me
convulsé comme la trompette stridente du Jugement dernier. Eh bien, c'est fait, ce n'est pas si terrible. Je puis rentrer tranquille... Mon pas s'allonge, quelqu'un me suit, voilà son ombre qui grandit. Je presse le pas, je cours... Comme la maison est loin! Je n'arriverai jamais... Et mon père m'arrête avec ces mots sévères :
« Tu es un poltron! Tu devrais avoir honte! Tu vas retourner à la grille! »
Oui, j'ai honte, mais j'ai eu si peur. Retourner, oh! non, pour rien au monde... Est-ce que la Mort ne se promène pas à cette heure, avec ses yeux caves, ses dents qui rient et sa faux dont le fil reluit sous la lune? Est-ce que, Mlle H... l'assure, un petit garçon n'est pas mort de terreur, war todt, parce que le roi des Elfes {Erlkonig) a voulu l'emporter?
Une nuit, je parcourais ce calvaire dont j'avais fini par connaître chaque forme d'arbuste, chaque fouillis d'ombre, j'atteignais la hauteur du rond-point quand une voix forte a'élevaé Un brigand? L'Arabe nu, le buisson
vivant...? Médusé, frissonnant de la racine des cheveux à la plante des pieds, poussant des cris affreux, je m'élançai dans une course folle, poursuivi par un galop d'homme et tombai dans les bras de ma mère, devant les domestiques accourus. Mon père, derrière moi, se précipitait. M'escortant invisible de l'autre côté de la plate-bande, c'est lui qui m'avait adressé la parole pour m'encourager. Cet imprévu résultat mit fin à mon supplice.
Soit que mon amour-propre prît le dessus, soit que mes nerfs se fussent aguerris, ces affres mystérieuses ne s'imposèrent plus à moi avec une si maladive acuité. Je grandissais. On parlait de me mettre au lycée. C'était en 1868. L'été venu, mon père m'emmena aux Eaux-Bonnes.
Du voyage je n'ai aucun souvenir. Des Eaux- Bonnes, je revois le jardin public avec son kiosque, l'établissement thermal, son eau qui sent le soufre, ses serveuses à tablier blanc et brassières blanches, les guides en veste et béret rouges, les petits chevaux à tous crins des
excursions; je revois la ville encaissée au pied des montagnes, avec ses promenades à flanc de roche; je revois les saints, les conversations des buvem*s dans le parc, s'interrogeant d'un air grave sur l'effet des eaux. Je revois des petits camarades bruyants^ avec lesquels on court « au but! » ou, partagés en deux camps, on assaille, on défend le kiosque de la musique. Amis d'une semaine, d'un jour, d'une heure, dont le visage s'est effacé et dont ne subsistent que gestes fous, jambes galopantes, écho des rires et des disputes. L'amitié, à cet âge, unit l'espèce et non l'individu, rassemble et sépare les enfants comme de jeunes chiens. Plus tard, certains me rappelleront m'avoir connu, mais dans leurs traits virils je chercherai en vain le puéril visage oublié. On se souvient de ses premières amitiés quand on en a joui ou souffert. Il n'y a là encore qu'émotions collectives groupées par le jeu, la gourmandise, la taquinerie, la peur, ainsi que les grains de limaille qu'attire le fer d'aimant rouge.
Il y eut une fête publique, course aux œufs, à la lance : un baquet d'eau suspendu se renversait sur les jouteurs maladroits. Guignol montrait Polichinelle rossant le commissaire et coiffant le juge d'un pot de chambre. Et le soir un aérostat de papier s'envolait, lumineux, au-dessus du jardin et des lanternes du kiosque où des valses s'exhalaient des violons et des cuivres.
Ensuite, mon père me conduisait dans les Ardennes, à Lafrancheville. Y étais-je déjà venu?... C'est, en tout cas, la première fois que la maison de l'oncle Emile s'impose à mon souvenir. C'est la première fois que mes cousins Martial et Julien, grands garçons élevés au collège des Jésuites, à Metz, prennent sur moi un tel ascendant; je leur voue un culte de crédulité, d'admiration, d'enthousiasme. La vie, depuis, nous a séparés. Ils n'en restent pas moins mêlés au plus vif de mes émotions d'enfance.
Taquineries du cadet, protection de l'aîné, bourrades affectueuses de l'oncle, gâteries de
la tante MathUde, une masse de souvenirs ressuscite, avec le son des voix, le relief des caractères, la bonne humeur provinciale. Plaisirs de la table : les rôtis de gibier bardés de lard et craquant de feuilles de vigne, le boudin blanc qu'on mangeait pour la fête du pays, les pommes de terre en robe de chambre où l'on creusait une caverne et qui, remplies de beurre, fondaient si délicieusement dans la bouche, les mirabelles sucrées qui ont des taches de rousseur, le raisin couvert d'une poussière de papillon, et les vins fins de l'arrière-cave dont l'oncle cachait soigneusement la clef.
Mon père m'emmenait le matin à la chasse aux alouettes; je tirais la ficelle du miroir. Fascinées, elles s'approchaient à tire-d'aile, en vols courbes dans le ciel clair. Plus souvent, les chiens aux talons, l'oncle et lui s'en allaient des journées entières. Ils revenaient tard, les souliers boueux des labours, et ils tiraient intarissablement, de leurs carniers gonflés, ils alignaient sur la table de la cuisine des lièvres,
des cailles, des perdrix, des bécassines dont le long bec pleurait une goutte de sang sur le carreau. Avec la baguette coiffée d'un chiffon, ils lavaient les canons démontés de leurs fusils dans un seau dont Teau devenait d'encre. Les jours de pluie, ils fabriquaient des cartouches : la poudre sèche coulait dans les tubes de carton vert, marron, bleu. Ils enfonçaient prudemment la bourre, versaient les miroitants grains ronds; un petit appareil bordait le tour du carton sur la rondelle blanche Et, debout, les cartouches s'alignaient comme des soldats sans bras ni tête, plantées dans leur soulier de cuivre. Le soir, réunis au salon, on jouait au piano, on fredonnait des airs d'opéra. La musique, qui était pour moi chose toute nouvelle, m'extasia. De la JuwCy où l'on m'avait conduit au théâtre d'Alger, je n'avais remarqué que le geste mécréant de Léopold jetant le pain sous la table : voyons, et les usages? Je connus du coup et avec ravissement la Dame Blanche :
« Cette main, cette main, cette main si joli-i-i-e! »
LES Pas SUH le SàBLË 199
Robert le Diable m'impressionna : « Roi des Enfers, c'est moi qui vous appelle... » (Un temps, et d'une voix lugubre :) « Moi, damné comme vous!... » Et comme il était pathétique, dans le Trouvère, le chant dans la prison : « Dieu que ma voix implo-o-re, fais-moi bientôt mouri-i-ir... » Quelquefois on risquait des airs profanes, d'opérette, voire de café-concert, mais d'habitude on attendait que je fusse couché.
Je me souviens d'un refrain qu'on scandait en chœur : je le percevais de ma chambre, audessus, en collant l'oreille au parquet :
La crème des travailleurs C'est le tata, c'est le tata, La crème des travailleurs C'est l'ouvrier tanneur.
L'oncle Emile lançait, avec une intonation d'ouverrier gavroche :
— Tatave, c'est-t'y touché?
; En chœur :
— Hhoui!!!
Et aussitôt : La crème... c'est le tata!.., c'est le tata!...
On s'amusait de peu sous l'Empire. Cela n'était pas séditieux comme la Lanterne de Rochefort, saisie et poursuivie au même moment, ou le scandale du jeune Cavaîgnac, refusant de recevoir son prix à la distribution du Concours général, présidée par le prince impérial. Bien des conversations passaient pardessus ma tête. Fidèles au régime, l'oncle Emile, colonel d'artillerie, mon père devaient s'entretenir de tout ce qui occupait l'opinion, la nouvelle loi sur la presse, les avantages du fusil Chassepot dont, après expériences, rapport venait d'être fait à l'Empereur, les potins du jour, la cure de Sa Majesté à Plombières, le mariage d'Adelina Patti avec le marquis de Caux. Puis des propos sérieux, en sous-entendus, à mi-voix : sous l'apparente prospérité publique, derrière la façade officielle, un malaise croît, l'impopularité grandit, les clairvoyants s'alarment. Mon père et mon oncle sont opti-
mistes : ne vivent-ils pas, l'un à la frontière, l'autre par delà la mer, trop loin de la Cour pour voir et savoir, trop loyalistes pour douter?
Mon père allait visiter le camp de Châlons, se rendre compte des progrès de l'armement, et moi, tout à la fête du 15 août, j'annonce dans une lettre à ma mère que « nous sommes en train de préparer un feu d'artifice qui se composera de quatorze soleils, de deux douzaines de fusées, une quinzaine de chandelles romaines; quant au bouquet, Martial se chargera de le faire, car il n'en a pas encore acheté, et puis, d'ailleurs, cela coûterai {sic) trop cher. »
La maison de Lafrancheville me paraissait admirable avec ses couloirs cirés, l'aile où nous logions et qui donnait sur le jardin, la salle à manger d'apparat. Je billard où, entre les deux boules blanches, la rouge faisait penser à un œuf dur de Pâques. Le jardin, en contre-haut de la cour intérieure, se prolongeait au-dessus de la route par une terrasse, jusqu'à une serre où il faisait si chaud que la tête vous tournait.
Sous un arbre énorme dont les graines tombaient en tourbillonnant de leurs papillons jaunes, une table ronde d'ardoise groupait autour d'elle des sièges de fer : on prenait là le café, moi mon canard.
Des massifs de fleurs filaient le long du mur de séparation. L'originalité du jardin tenait à ses deux pelouses, Tune à ciel libre, avec de hauts peupliers où nichaient des corneilles, l'autre assombrie d'arbres denses et d'une inquiétante gravité; je n'y allais jamais seul. Venait ensuite un bois taillis : à l'entrée de la principale allée, dans le jour vert, deux petits personnages en terre cuite se faisaient vis-à-vis; ils se contemplaient sans rien dire, avec un sourire énigmatique, et semblaient imprégnés de mystère.