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CONSTITUTION DE L'EMPIRE DES MERS ET DES ILES

Héloïse et Amanda demandèrent à travers le rideau |a permission d'entrer; la première, prenant la parole, dit à Ja

princesse qae les cens de l'équipage ne «partageaient nilV veugle conâanbe du lieutenant^ ni rindifférence du docteur^ et qu'ils leur avaient fait proposer un moyen de mettre fin à la position où se trouvait la frégate.

— Voyons ! dit la princesse en secouant tristement la tête.

Ici, Héloïse, avec la faconde d'une grisette pur sang, passa en revue toutes les intrigues amoureuses qui s'étaient nouées à bord.

Miguéla devint pourpre.

La princesse elle-même éprouvait une répugnance visible pour ces interminables confidences; mais qui veut la fin veut les moyens. Il fallut bien qu'elle apprît comment les cinq officiers cbefs de quart, le commissaire et les deux cbirurgiens en second, subissaient l'influence toute-puissante de M"*** et M"^» da Cunha, da Silva, do Ro^ario, das Golpelhas et autres.

— Nous-mêmes, ici présentes, poursuivit Héloïse, nous ne sommes pas sans quelque crédit sur messieurs les aspirants. Amanda pourrait vous dire que les maîtres font aussi les galants auprès de nous, et que Coco-Bel-Œil, le beau parïeur qui jouait le rôle du curé au passage de la Ligne, sera pour nous quand nous voudrons.

— Eh bien ? demanda la duchesse de Viseu.

Amanda, qui tenait à pérorer aussi, s'empressa de démontrer à la princesse qu'elle devait se mettre à la tête de la conspiration, inviter toutes les dames à user de leur pouvoir, et faire arrêter le commandant par ses propres officiers.

Miguéla s'informa timidement du traitement que l'on réservait au comte de Roqueterre.

— Ah! par exemple, s'écria vivement Héloïse, vous êtes bien bonne de vous inquiéter de lui ! Un paUvre sot, qui n'a pas eu l'esprit de voir que vous l'aimiez.

La jeune favorite baissa les yeux.»

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— Après ça, dit Amandd sur le même ton, je pense qu'on l'enfermera dans sa chambre et qu'on le soignera comme un malheureux fou qu^il est. Si vous tenez encore à iui^ mademoiselle, vous serez sa garde-malade ; mais Inen sûr il n'en vaut pas ta peine.

La princesse fit un signe qui Imposa le silence aux deux effirontées messagères.

— Vous ne me parlez, dît-elle^ ni du lieutenant Rupert, ni du docteur Ësturgeot.

— • Le lieutenant, répondit Héloîse, est un autre fou qui ne connaît que sa consigne; lui et son capitaine d'armes, ça s^a le diable! Tant pis pour eux, nous serons les plus fortes, et nous nous passerons bien de ces deux grigous-4à.

— Quant au docteur, s'écria l'intéressante Amanda, je le sais par cœur, moi ! c'est un bon garçon, qui ne connaît que son ventre et son repos. 11 fera ce qu'on voudra, pourvu qu'on l'y force et qu'on lui donne un excellent dîner.

La princesse ne réprima point un sourire..

— Voyons, madame, décidez-vous, reprirent les deux filles de chambre presque en même temps. Si tôt pris, sitôt pendu, comme on dit en France. Voulez-vous que nous allions chercher ces dames?

— Allez, murmura la princesse d'un ton de regret.

, — Ah 1 mon Dieu ! s'écria Miguéla de Beijaflor dès que les grisettes furent sorties; prenez garde, ma chère maîtresse,, aux cohséquences d'une pareille démarche. Il n'est que fou, vous le rendrez furieux; son lieutenant le soutiendra, nous allons être cause peut-être de quelque effirayant malheur.

— Il faut bien cependant prendre un parti. Je suis plus exposée que personne. Son amour insensé me fait peur; c'est pourquoi, malgré ma répugnance, j*ai cru devoir céder.

Pendant que la princesse et la favorite s'entretenaient ainsi dans la galerie^ iléloïse et Amanda parcouraient les

cabines des passagères, elles leur apprenaient Torigine de la démence du jeune commandant, elles les convoquaient de la part de Félicia, et préparaient le terrain de telle sorte qu'on devait s'entendre à demi-mot.

Un quart d'iieure après^ il ne manquait que la marquise da Yiraçâo, encore attachée au grand mât^ pour que le club des passagères fût au grand complet.

La princesse n'eut pas besoin d'entrer dans des détails indignes d'elle. Le salut de la communauté, la délivrance des frères et des époux jetés aux fers, la nécessité de secouer un joug odieux et ridicule^ furent les points principaux sur lesquels elle insista.

Il importait, ajouta -t -elle, d'obtenir le concours de messieurs les officiers de la frégate, et de les déterminer à agir avec ensemble.

Héloïse et Amanda ayant déjà distribué les rôles, Mn»es et M»*" da Cunha, da Silva, do Rosario, das Golpelhas et autres, promirent de faire tous leurs efforts. Quelques-unes d'entre elles rougirent bien un peu ; il y en eut même qui jouèrent de réventail afin de cacher leur dépit, car elles voyaient que la princesse n'ignorait plus rien! Néanmoins, llmminence et la nature du danger raffermirent les courages, la révolte fut décrétée d'une commune voix ; bientôt Jes belles conjurées furent à l'œuvre.

Miguéla tremblait et pleurait.

La princesse, violemment agitée,, se promenait à grands pas, et s'armait d'un poignard à manche de nacre dont la lame damasquinée brilla pendant un instant dans ses blanches mains.

Cependant, Gignac et Garnet reçurent ua message de M"*« Héloïse et Amanda. Ils accoururent, tout joyeux; ils ne s'attendaient guère à recevoir avis d'une conspiration, et d'abord ils crurent qu'on se moquait ^'eux. Quelques mots échangés tout bas, de gracieux sourires, des serrements de mains accompagnés de regards éloquents, les eurent bientôt convaincus et disposés à merveille.

— Nous répondons de nos can^arades dirent-ils; que les officiers donnent Texemple, les élèves ne les «bàndonneront pas I

Chaque conjurée employa des moyens analogues.

Les unes écrivirent^ et invitèrent à venir leur rendre visite ceux des officiers qu'elles comptaient gagner à la conspiration.

^ Parbleu ! pensa plus d'un enseigne, le commandant a eu, il faut en convenir, une bien triomphante idée en nous débarrassant des jaloux... Ces dames ne perdent pas le temps. Allons I

D'autres passagères^ enveloppées dans leurs mantilles, se jglissèrent dans le carré^ frappèrent doucement è la porte de telle ou telle cabine^ dont elles surprirent les heureux habitants.

Tous les membres de Tétat-major furent mis dans la confidence^ à l'exception^ bien entendu, du lieutenant Rupert et du docteur Ësturgeot.

Esturgeot, comme on pense, n'y perdit rien ; il allait et venait, observant le mouvement, et conservant la neutralité de l'indifférence.

Une difficulté de premier ordre se présentait.

Personne ne voulut accepter le rôle de chef de la conjuration. Chaque officier se déclarait prêt à agir en sousordre, nul ne consentait à prendre l'initiative. , Le lieutenant le plus ancien après Rupert se récusa le premier; Tadresse et les séductions de l'aimable Jacinta do Rosario échouèrent près de lui.

— Tout ce que je puis faire, dit-il, c'est de m'abstenir et de ne point trahir votre secret, quoique l'ordonnance soit positive. La loi me fait un devoir de tout révéler... il y va des peines les plus sévères.

Le second des officiers, résolu à suivre son chef de file, si celui-ci consentait à. se compromettre, refusa de même.

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dès qu'on vînt lui proposer les honneurs de la direction supérieure.

Quoique Johanna das Golpeihas eût des yeux sombres d'où Jaillissaient d'éblouissants rayons lumineux; quoique ses longs cheveux noirs fussent doux à l'égal de la soie^ vierge^ et que le velours de ses joues fût plus doux encore, le troisième officier lui répondit : '

— Pour vous^ mon âfme^ Je suis prêt a mourir à l'instant même. Tenez t frappez-moi^ si vous doutez. Je sourirai en recevant le coup mortel de votre adorable main... Mais il m'est impossible d'accepter le rôle de chef de complot ; je serais dégradé^ déshonoré^ flétri. La mort^ Johanna... ou votre pardon t

— Yous êtes un lâche ! s'écria la jeune femme. L'enseigne, à genoux, essaya de la retenir.

— Ce n'était pas ainsi^ dit-elle encore, que votre commandant aimait la princesse; pour elle, il avait fait le sacrifice du devoir. Il veut être pirate, brigand, flibustier. Il a renié sa patrie et son pavillon !

— Hélas 1 ma très-chère amie, répondit l'enseigne en souriant, le commandant, à ce qu'il paraît, est tout à fait fou, et moi, indigne enseigne, je ne le suis qu'aux trois quarts !

Le quatrième officier détourna la confidence et se perdit en déclarations d'amour.

— Mais nous n'allons plus au Brésil, disait Violenta da Silvaf

— Tant mieux t mon ange. Le Brésil, c'est la séparation ; je tiens à voir se prolonger les plus beaux jours de ma vie.

— Il est amoureux de la princesse.

— Eh bien ! ne le suis-je pas de vous, ma colombe chérie? Ne vous inquiétez pas trop... nous sommes heureux 1

Le troisième enseigne, cadet de Gascogne, fit entendre raison à la baronne da Gunha.

— En conscience, lui dit-il, puis-je faire à moi seiri ce que mes quatre anciens ont trouvé au-dessus de' leurs forces ?... Ah t si j'étais lieutenant, l'affaire serait déjà parfaitement arrangée , quoique Votre baron dût redevenir libre... et il est très-génant, votre baronl... A propos^ ne trouvez-vous pas assez commode d'être provisoirement débarrassée de ses regards jaloux?... J'ai^ du reste, fait l«s choses en galant homme, je lui ai envoyé tout à l'heure un matelas et un oreiller pour qu'il soit à son aise, }e lui di porté moi-même douze cigares de la Havane ; il est en parfaite compagnie, mollement couché, retenu par un pied, voilà tout 1

— Vous trouvez moyen de rire des événements les plus tristes, murmura la baronnotr

— /Que voulez-vous, ma noble dame? repartit le cadet gascon, le monde est ainsi fait qu'une moitié se réjouit des infortunes de l'autre moitié. Démontons le commandant, je le veux bien^; mais n'y aurait-il pas moyen de laisser votre cher mari en compagnie de mes cigares.... là-bas^ devant ?

— Bref, vous ne voulez pas être îe chef du complot?

— Tel brille au second rang qui s'éclipse au .premier^ Les grandeurs n'ont rien qui me tente^ car, pour rester heureux, il me suffit d'être le plus humble *de vos adorateurs.

Le commissaire, les seconds chirurgiens, les aspirants ne pouvaient pas davantage accepter la périlleuse mission de diriger les conjurés.

Les passagères vinrent rendre compte à la princesse des refus qu'elles avaient essuyés de toutes parts.

— Quoi ! s'écria Félicia, parmi tant de beaux et galants damoiseaux, pas un homme!... Et vous avez la faiblesse de les aimer... A moi ! à moi donc le soin de vous sauver!... Je ne veux plus qu'une chose: amenez-moi tous ces messieurs!...

La princesse ayant dit^ se fit revêtir par Miguela de sa robe de grande cérémonie. Ce fut dans ce costume solennel qu'elle reçut les officiers, les élèves et les passagères.

Mais un personnage qui n'avait pas été convoqué entra le dernier.

C'était le lieutenant Rupert, non moins vigilant par devoir qu'Esturgeot par curiosité.

Il laissa la porte ouverte.

L'on vit alors dans la batterie un fort peloton de matelots armés, commandé par le capitaine d'armes.

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