FAUSSE ROUTE
Le commandant avait dit à l'officier de se diriger au sudest ; l'officier^ étonné^ se fit répéter deux fois cet ordre singulier^ car^ au lieu de conduire au Brésil^ la nouvelle route menait tout droit à la côte d'AArique.
Le lieutenant Rupert fut chargé de faire mettre en place les mâts de rechange^ il resta en haut avec Tofficier de quart.
— Ah çà ! lieutenant, disait ce dernier, je n'y comprends plus rien ; nous pourrions gouverner droit sur le Brésil, et le commandant vient de donner la route au sud- est I
— Qu'est-ce que ça vous fait? demanda le lieutenant. Vous avez reçu un ordre, exécutez-le... et moquez-vous dtf reste.
— Mais> enfin... si le commandant se trompait?
— Un commandant ne se trompe jamais 1 répondit le lieutenant Rupert.
A déjeûner, le comte de Roqueterre, bien qu'en présence de Miguéla, du marquis et de la marquise^ s'adressa constamment à la princesse en l'appelant : Votre Majesté.
Féiicia fît semblant de ne pas s'en apercevoir, mais quand on fut sorti de table, elle retint Miguéla près d'elle, et fit prier le commandant de vouloir bien descendre dans la|[alerie. > *
— Monsieur le comte, lui dit -elle, il s'est passé hier à bord des événements déplorables et qui m'obligent à vous demander quelques explications.
— Que Votre Majesté parle, dit le jeune capitaine, ses volontés seront suivies'; y a-t-il des coupables? Je suis roi, s'ils ont encouru la peine de mort, ils seront exécutés surle-champ.
Miguéla fondit e)i larmes, elle s'apercevait que Didier était fou.
La princesse, qui se proposait de réprimander le comte, et sur sa conduite de 'la veille, et sur ses paroles étranges du matin, commença de trembler, elle s'interrompit en disant!:
'— Non 1 ce n'est point à cette heure, ce n'est pas ici que j'exige ces explications... je tiens à être en présence de tous vos gens de guerre, et entourée moi-même par ma cour. •
— Qu'il en soit donc ainsi, madame, répondit le comte en s'inclinant, le roi des mers sera toujours votre premier sujet; à que. le heure Votre Majeslé exige-t-elle quele conseil soit assemblé ?
— On vous le fera connaître ultérieurement, dit la princesse, il suffit que vous soyez prévenu de mes intentions ; allez à vos nobles travaux ! ' :
Didier sortit majestueusement, non sans avoir baisé la main de la princesse de Bragance.
— Faveur légitime, dit-il, et que la plus grande dame peut accorder à son fiancé.
Dès que la porte du conseil se fut refermée derrière lui, la princesse et Miguéla se jetèrent dans les bras lune de Vautre.
— Il a perdu la raison, ma chère maîtresse, disait la jeune fille en pleurant; son amour pour vonâ Ta rendu insensé 1... Ah! mon Dieal... que devenir?... que faire?... Didier, Didier !... Plût au'ciel que j'eusse péri et qu'il eût conservé cette haute intelligence que j'admirais ! La lutte entre le devoir et la passion a brisé les ressorts de son jugement... Ah! madame, vous qui régnez sur lui,. essayez de l'apaiser, guérissez-le... saùvez-le !... aimez-le, s'il le faut... Ne lui parlez plus de moi I... J'en mourrai I... maiss'il retrouve ses nobles facultés, son esprit, son génie, qu'il soit heureux pour vous et avec vous!... Par pitié, ma douce maîtresse, rappelez-le à la raison.
— Enfant ! et toi aussi 1... calme-toi, je t'en supplie ! J*ai passé la nuit à réfléchir ; je crains qu'il n'y ait plus de remède... Prions Dieu et la sainte Vierge de nous protéger.
Dona Félicia de Bragance se mit à genoux. Miguéla suivît son exemple.
En sortant de table, la marquise da Viraçâo conduisit chez elle son illustrissime frère dom César, encore fort alourdi par les libations de la veille, et de plus contusionné au front et en maint autre endroit, — car le grand sénéchal n'avait cessé de rouler de tribord à bâbord pendant toute la durée du gros temps.
• L'exorde de la duègne fut superbe de furie.
Le Quo usque tandem n'en approche point. Malgré son fanatisme de l'étiquette et du cérémonial, elle traita le làarquis en teripes très-peu courtois ; mais, enfin, venant au fait, elle lui déclara le résultat de ses observations.
— Il était amoureux fou! dit-elle ; il est à présent fou à lierl ^
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-- Bah I fit dom Gésaf.
— N'avez vous pas entendu qu'il l'a appelée §a Majesté pendant tout le déjeuner ?
— Je n'ai rien remarqué du tout ; je souffre d'un mal de tête affreux que vos ^invectives ne guériront pas : laissezmoi donc aller me coucher^ je vous en prie.
— Vous coucjier! quand nos officiers sont en guerre ouverte avec les siens !... Il s'agit bien de votre migraine^ indigne buveur que vous ôtesl...
— On ne passe pas la Ligne tous les jours^ interrompit dom César^ et je confesse qu'on n'a jamais vu plus beau festin!-...
— Taisez-vous 1 taisez- vous ! dom César... ne différons pas pas un seul instant, il faut s'emparer de l'autorité^ il faut^ avec ou sans l'assentiment de la princesse^ qu'on ne nous emmène pas à la côte de Guinée. Il nous vendrait aux nègres comme esclaves; il est capable de tout.
— Vous radotez, ma sœur ! laissez-moi en repos! je veux dormir... Faites comme moi I
Il fallut que dom César s'arrachât de force ^ux obsessions de la marquise^ dont Tétat de colère était inexprimable. Elle retomba haletante sur son fauteuil, mais n'y resta pas longtemps, et courut de nouveau à la recherche du grand sénéchal.
Ce dernier s'était barricadé pour dormir en paix ; il ne l'entendit même point frapper à sa porte.
Alors dona Léonarda, désespérée, se rendit chez les autres passagers, pour leur confier son secret et concerter avec eux un plan de rébellion.
Les passagers, tout mécontents qu'ils étaient, la traitèrent de visionnaire.
— Le comte, dirent-ils, avait été inconvenantet coupable, mais non par folie ; l'excès du vin avait causé tout le mal ; ■— il avait bien prouvé^ du reste, par son habileté comme
marin^ qu'il jouissait de toutes ses facultés intellectuelles. Les officiers du bord faisaient semblant d'avoir tout oublié ; ainsi l'on devait imiter leur conduite ; car après tout les passagers n'était pas sans reproches, puisque les premiers ils avaient pris les armes.
— Vous faisiez votre devoir I s'écria la marquise, la princesse était insultée.
>- Nous sommes prêts à la défendre encore au péril de nos jours; mais qu'elle nous ordonne elle^même^ ou au moins par l'entremise du marquis das Pénilhas^cequenous devons faire^ et nous le ferons !
— D'ailleurs, madame, ajouta l'un des passagers, si le comte de Roqueterre était réellement fou, le commandement reviendrait au lieutenant Rupert, homme sage, dont nous n'avons qu'à nous louer ; c'est à lui qu'il faudrait s'adresser en bonne justice.
La marquise, poussée dans ses derniers retranchements, fit prier le lieutenant Rupert de vouloir bien descendre chez elle. L'honnête officier en second s'y rendit aussitôt; elle lui répéta ses discours :
— Est-ce tout, madame ? demanda le lieutenant quand elle eut fini.
— Mais oui, monsieur ; eh bien ?
— Eh bien ! madame, la conduite privée du commandant ne me regarde pas !.,. Qu'il soit amoureux ou non ! je n'ai rien à y voir!.. . Que nous allions au Brésil ou en Guinée, peu m'importe t.. . Je sais qu^il n'est pas fou, car jamais marin n'a si bien manœuvré qu'il a manœuvré cette nuit... Je n'ajouterai donc qu'un mot, c'est que j'ai l'œil sur vous et sur vos compagnons 1 Je vous remercie de m'a voir mis sur mes gardes. Tenez-vous pour avertie.
Après un salut des plus profonds, le lieutenant Rupert retourna droit à son poste. '
Déjà les mâts de hune de rechange étaient en place, on leur mettait un gréement neuf; l'activité la plus grande régnait sur le pont.
La Hr^ate, poussée par uoe excellente brise^ naviguait sous ses basses voiles, T avant dirigé v^s la côte d'Alrique.
Dana Léosarda da Viraçâo, plus furieuse que jamais^ entra brusquement chez la princesse. Elle la vit à g^oux, ainsi que Migiïéla de Beijaflor.
— Madame la marquise^ dit la duchesse de Yiseu en se relevant^ il me semble contraire à toutes les règles de pénétrer ainsi dans mon appartement sans m'en avoir fait demander la permission. ^
Un geste impérieux donnait à ces paroles un sens que la duègne ne youlut sans doute pas y trouver; au lieu de se confondre en excuses et de se retirer^ elle s'avança jusqu'au milieu de la galerie.
— Certainement^ madame la duchesse^ dit-elle alors de s(^l ton aigre-doux^ Votre Grâce Sérénissime est en droit de me reprocher une légère atteinte aux lois de la cour; mais^ en vérité^ quand désormais personne ne s'y conforme^ je suis au moins excusable^ dans un moment de danger^ de franchir le seuil de votre salon sans le cérémonial d'usage. Certes! après le dîner et le bal d'hier, après le déjeuner de ce matin, lorsque nous allons en Afrique au lieu d'aller au Brésil, quand le patron de notre bâtiment de passage est devenu complètement fou, il y a bien lieu à oser troubler votre tête-à-tête avec la plus déboutée des Portugaises...
Miguéla, tremblante, ne leva point les yeux; la princesse ne put supporter un langage si peu digne d'elle.
— Assez t madame la marquise. Sortez! sortez sur-lechamp 1
Comme elle parlait encore^ le comte de Roqueterre entra.
— Qu'est-ce à dire! s'écria-tril, on estait manquer de respect à Votre Majesté. Sur ma royale couronne, vous allez être vengée, madame! L'insolente sera punie d'une manière exemplaire... Sentinelle! saisissez cette femme! appelez la garde, et qu'on la conduise sur le pont.
Le factionnaire placé à la porte de la chambre du conseil exécuta littéralement Tordre du capitaine; la garde prit les armes Qt accourut; la marquise poussait des crjs épouvantables.
« — La Reine des mers ne devait rien ignorer de ce qui se passait à bord. » — C'est pourquoi le comte de Roqueterre était descendu chez la princesse; il venait l'instruire de la route qu'on tenait^ du rétablissement de la mâture et de mille autres détails dont on fait grâce au lecteur.
Mais, malgré sa folie, il ne se serait pas permis d'entrer sans autorisation préalable, s'il n'avait entendu la véhémente apostrophe de Félicia.
L'arrestation de la marquise imprima un autre coufs à ses idées; il répéta qu'il allait faire prompte justice, et retourna sur le pont avant que la duchesse de Viseu eût eu le temps de répondre un seul mot. Elle était atterrée; Miguéla pleurait; la marquise, entraînée par la garde, continuait à pousser des cris de terreur qui ameutèrent l'équipage^ î'état-major et les passagers. Dom César lui-même s'en émut : il fut réveillé en sursaut, mit la tête à la porte de sa cellule, et finit par reconnaître la voix criarde de son illustrissime sœur.
Lorsque le lieutenant Rupert, qui était à la recherche du commandant, vit apparaître dona Léonarda conduite par la garde, il ne put s'empêcher de penser qu'avec un homme tel que le comte de Roqueterre, il n'était pas prudent de différer un rapport.
— J'aurais parié, murmura-t-il, qu'il ne se doutait de rien, et déjà voici qu'il la fait arrêter.
Didier suivait de près; le lieutenant l'aborda militairement :
— Je vous cherchais, commandant, dit-il aussitôt, pour voas informer des mauvaises intentions de cette dame ; mais je Yois que vous savez tout. Croyez bien que mon retard est complètement involontaire.
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— Ah t VOUS saviez quelles étaientses intentions? répondit le capitaine; c'est bien singulier! Voyons.
— Elle s'est adressée à moi^ et m'a proposé en termes positifs de me mettre à la tête du complot.
— Un complot contre Félicia et contre moi ! s'écria le jeune coiomandant! Ahl ah! Très-bien^ lieutenant^ je sais content de vous... Silence! femme... silence!
La marquise ne cessait d'appeler au secours^ en criant :
— Ne voyez-vous pas qu'il est fou... seigneurs passagers.», braves Fidalgues!...
— Taisez-vous, répéta Didier avec colère, ou je vous faiis mettre un bâillon!... Tambour, l'assemblée!
Le tambour de garde battit l'assemblée; la mâture et la cale se dépeuplèrent; l'équipage se mit en rangs par escouades, officiers en tête. Les passagers et passagères furent obligés à comparaître. Dom César, stupéfait, en voyant sa sœur entourée par la garde, se crut en proie à un rêve fantastique. •
-—Son dîner était excellent, murmura-t-il; mais voici un cauchemar des plus ridicules; je dors... c*est un spectacle; ne nous inquiétons pas trop.
L'infortunée marquise n'osait plus ouvrir la bouche, elle faisait à son frère des signes suppliants.
Dom César lui répondit par un sourire hébété qui signifiait :
— Bien! bien! tout ceci n'est qu'un songe...
On conçoit que la prisonnière ne comprit rien à un semblable sourire; elle se tourna vers les passagers consternés. Enfin la princesse et Miguéla montèrent, au moment ou le commandant prenait la parole :
— La marquise da Viraçâo, ici présente, disait-il, est coupable d'avoir excité à la révolte contre notre autorité légitime plusieurs personnes de l'état-major ou de l'équipage, ainsi que divers passagers. Elle est coupable en
outre d'avoir manqué de respect à Son Altesse Sérénissime dona Félicia de Bragance. En conséquence^ elle est passible de comparaître devant notre conseil^ et d'être jugée militairement; mais voulant user d'indulgence pour cette fois, nous lui infligerons une simple peine de discipline; elle sera seulement attachée pendant trois heures au pied du grand mât.
— Très bien 1 pensa le lieutenant Rupert,^ Voilà de la fermeté.
Un murmure d'élonnement parcourut les rangs de l'équipage.
Un. nuirmure d'indignation partit du groupe des passagers.
— Grâce! grâce pour elle! s'écria la princesse, qui, bien persuadée de la folie du commandant, espérait du moins qu'il lui céderait.
Mais les murmures irritèrent le jeune capitaine, qui prit un air majestueux, et répondit à voix basse :
— Je suis au désespoir, madamie, d'être forcé de refuser. Votre Majesté voudra bien ne pas insister davantage; il s'agit du salut de l'empire. Une révolution nous menace; il faut se montrer à la fois fort et clément; soyez tranquille, madame. J'aurai, du reste, l'honneur de vous expliquer cette importante affaire d'État dès que j'aurai pris toutes les mesures nécessaires.
Le comte s'inclina profondément devant la princesse; puis, élevant la voix, il ordonna brièvement à l'impassible Ropert de faire exécuter la sentence.
Le lieutenant obéît à la lettre.
La marquise appela par de grands éris les passagers, son frère^ et la princesse elle-même.
— Qu'on lui mette unMillonl (Commanda Didier... Mais on murmure, je crois !..! Silence!
L'équipage se tut.
11/i LES PASSAGÈRES
Le^ passagers^ exaspérés, s'écrièrent :
— Il est fou ! Dom César, à quoi pensez-vous donc? Messieurs les officiers, ne souffrez pas ces infamies !... Madame la princesse, que Votre Grâce nous commande de la délivrer.
Le comte pâlit de colère, il tira son épée.
Les passagers et dom César lui-môme tirèrenf les leurs.
Ce dernier ne savait plus s'il rêvait ou non, il obéissait à l'impulsion sans raisonner.
Miguéla se précipita vers le comte de Roqueterre et se mit à genoux devant lui en disant :
— Par pitié pour vous-même, commandant, grâce !... Reprenez vos sens !
Le capitaine ne tint aucun compte des paroles delà jeune fille. Il repoussa la princesse elle-même, qui lui ordonnait impérieusement de se rétracter.
— Lieutenant! s'écria-t-il, qu'on saisisse les révoltés. Qu'on les jette aux fersî...
Déjà le lieutenant avait pris le commandement de la garde qui s'avança, baïonnette croisée, sur les officiers portugais, contraints de mettre bas les armes, et qu'on traîna aux fers, malgré les supplications de la princesse et des autres passagères.
— Mesdames, je vous conjure, s'écria Didier, retirez-vous dans vos appartements... L'heure de l'indulgence est passée... Messieurs les officiers, reconduisez ces dames.
Les officier» du bord oBéirent à regret.
La princesse, s'adressant à quelques-uns d'entre eux, dit enfin :
— Mais, messieurs, ne voyez-vous donc pas qu'il est fou? Nous n'allons plus au Brésil, on nous persécute,., on nous méconnaît... Les mesures qu'il vient de prendre sont absurdes...
— Madame, répondirent les officiers, il n'a fait que main*
tenir son. autorité par des actes un peu violents^ mais il est maître absolu.
— Il est fou, messieurs... Vous devriez le déposer.
— Quand cela serait vrai, madame, nous n'avons ni le droit ni le pouvoir de le démonter du commandement.
— Mais enfin que faut-il faire?
— Le docteur est seul apte à constater l'état de folie; le lieutenant Rupert est seul en position de réclamer le commandement.
La princesse fit appeler le docteur Ësturgeot.
RÉVOLTE AU^ 8ÉIUIL
Martial Esturgeot n'aimait pas à se compromettre. 11 était excellent hon^me, serviable, obligeant Jovial, bon enfant, parfait camarade, — le tout soit dit d'après les définitions ordinaires de ces mots: — mais il était prudent à sa manière et peu jaloux de se mêler à une affaire épineuse.
— Yorus concevez, madame, répondit-il à la princesse Félicia, qu'il est fort difficile de déterminer à quel moment précis la folie commence. Les actes du commandant ne démontrent pas précisément qu'il soit insensé ; quVt-il fait?... Il a puni une femme qui jetait le désordre à bord; il a fait arrêter les officiers qui tiraient Tépée contre lui.
— Et le changement de route ? et ses insolentes déclarations à mon égard?
LES PASSACàRES 117
— Nous ne savons si le commandant a des ordres secrets pour la route; quant à ses déclarations, madame^ elles ne prouvent que son bon goût et non sa folie.
— Monsieur le docteur, vous me manquez de respect.
— Dieu m'en garde ! murmura le digne homme. Mais en fait d'&etes arbitraires, on peut^ à bord, s'attendre à tout. Que durent penser les équipages jde ces navires qui, du temps du Directoire, emportaient des prisonniers d'État à la Guyane, quand au milieu de la traversée ils recevaient Tordre de fusiller tel ou tel passager inoffensif? Eh bienl madame, les passagers furent fusillés, sur le simple commandement des capital nes^ sans que personne ait jamais songé à accuser ceux-ci de folie. M. le comte de Roqueterre a peut-être des instructions secrètes qui l'obligent à se conduire comme il se conduit.
La princesse congédia le docteur et fit prier le lieutenant de venir chez elle; elle essaya vainement de le convaincre de la folie du capitaine; elle le supplia inutilement de la faire constater et de s'emparer ensuite de la direction supérieure.
Le lieutenant Rupert n'opposa point des raisons égoïstes aux prières de la princesse; il ne parla qu'au nom du devoir; il alla jusqu'à louer la fermeté du commaudant.
— Ah i monsieur, s'écria la princesse, plaise à Dieu que vous n'ouvriez pas les yeux trop tard!
Sur le gaillard d'avant, la même idée était exprimée dans un autre style par maître Baraquette, qui disait à Coco- Bel-Œil :
— Eh bien I mon petit, que penses-tu de tout ça ? J*ai idée, moi, que le commandant est lunatique... Hier, je me disais comme toi ; c'est le vin! .. à cette heure, c'est la rage et la jaunisse... Défions-nous! s'il tombe sur. l'équipage, nous ne sommes pas parés... Tiens! vois ses yeux noirs, comme il les roule, pire que des fanaux de pouppe... et cette paire de pistolets qu'il vient de mettre en ceinture.
-«• Ça n'empêche pas qu'il a crftnement manié sa barque pendant le coup de temps.
— Oui., mais de ce qu'on est marin, c'est-il une raison pour n'être ni fou ni soûl ! j'ai bien sifflé, moi ! et toi, tu as bien coupé le gréement du petit mât de hune... et pourtant, nous étions bleus, m'est avis!
— Vous parlez comme un livre de messe, maître Baraquette; comment faut-il gouverner?
— Faut se préparer à passer un vilain quart d'heure; et voilà.
— Dame ! si on pouvait s'en déhaler autrement?
— Connais pas le moyen.
— Et les passagères?
Maître Baraquette se gratta le front, fuma une jpipe, et finit par se présenter de nouveau devant M"''.« Héloïse et Amandâ, qui ne tardèrent pas à se rendre chez Hîguéla de Beijaflor.
Elles ne la trouvèrent point dans sa cabine; mais elles entendirent du bruit du côté de la galerie, et passant par la chambre à coucher de la princesse, elles s'arrêtèrent derrière le même rideau qui, la veille, avait caché la favprite.
Le commandant, suivant toujours son idée fixe, était redescendu auprès de la princesse. Lorsqu'il entra, le lieutenant Rupert venait de sortir pour surveiller lés travaux du gréement.
— Madame et souveraine, dit le comte, c'est à mon grand regret que je me suis vu dans l'obligation d'agir, tout à l'heure, avec une rigueur excessive. Notre royale puissance était menacée; votre cour se révoltait, j'ai sévi. Maintenant, vous plaît-il de m'accorder une audience pour traiter des mesures à prendre envers les prisonniers d'État?
— Parlez! monsieur le comte, dit la princesse, qui ne remarquait point sans effroi l'air égaré de Didier et les ar^es qu'il portait à la ceinture.
LES »AS8A6kfiS8 * Ï19
— Il conviendrait. Je crois, qne nous fussions seuls, dix le commandant en désignant du geste Mi^éla de Beijallor.
— Non, non t monsieur, s'écria la princesse. Je tiens à conserver près de moi une personne fidèle et qui nous aime tons deux. ,
— Jeune fille! reprit le comte d'un air grave, prenez-y bien garde, nous allons nous entretenir devant vous des secrets de Tempire. Votre tête nous répond de votre discrétion absolue.
Mîguéla, dissimulant son Rouble et sa douleur, ne répondit que par un signe.
Didier ajouta :
— Il fallait faire un exemple, je n'ai point failli à ce devoir. D'ailleurs, ne craignez rien; la clémence sied aux cœars généreux. Je me bornerai donc, si vous y consentez, à exiler les coupables en Terre>Ferme avec défense de jamais reparaître dans nbs États. Dès demain, je pense qne nous serons en vue des îles du Gap- Vert; néanmoins }e crois préférable de BQus rendre à la côte d'Afrique, où nous déposerons les traîtres. Les îles doivent un jour nous appartenir; il ne faut pas y mettre des ennemis qui pourraient plus tard se soulever contre nous. Dès que j'aurai formé ma flotte, je m'emparerai de tous les archipels de l'Atlantique, et plus tard de toutes les autres îles du monde. Mais auparavant, je demanderai à Votre Très-Gracieuse Majesté si elle a songé à la double cérémonie de notre mariage et de nocre sacre impérial et royal?
La princesse Félicia, inquiète et embarrassée, n'osait point heurter de front la folie du commandant; elle ne voulait pas non plus lui donner, par une adhésion formelle, une nouvelle consistance.
— Monsieur le comte, dit-elle après un instant de rérflexion, il me semble pourtant qu'il eût été nécessaire de consulter le ministre de la marine.
^ Non, madame, pas encore, répliqua gravement Didier; il importe maintenant de patienter et de feindre; c'est ià le
grand art des têtes couronnées. Jusqu'à présent^ je con* serve mon nom, mes titres et mon grade. Lorsque je serai Didier !«% empereur des mers et rM des îles^ j'élèverai Ru* pert au rang de premier minisire; la marine sera son département. Pas de nouveaux coups d'État. J'attends! ma ligne de conduite est bien tracée. Dissimulons donc en commun.
— Vous renonceriez aux couleurs de la France votre patrie? dit la princesse.
— La France est une ingrate; elle a abandonné le sceptre des mers; je le saisis. Nos couleurs seront un champ uni d'azur^ et notne pavillon impérial sera chargé des armes de Roqueterre et Bragance. Rien ne m'échappe^ j'ai tout calculé jusque dans les plus petits détails.
Le commandant, avec l'impitoyable logique d'un monomane, développa successivement une foule de projets parfaitement coordonnés entre eux, et qui ne péchaient que par l'absurdité du point de départ.
Chaque objection de la princesse était résolue comme sorte de problème.
Enfin, il sortit, non sans avoir de nouveau baisé la main de Félicia, qu'il appelait tour à tour sa fiancée, la reine de son empire, et la maîtresse de son cœur.
Sur le pont, il ne fat que marin : il examina le gréement en praticien con3ommé, releva quelques légères erreurs qui avaient échappé à l'œil du maître d'équipage et même à celui du lieutenant ; puis sans daigner regarder la marquise attachée au mât, bâillonnée, accablée par ce cruel traitement, il rentra dans la dunette oii il commença la rédaction de son grand code naval intitulé :