LE BON ANGE
La princesse^ à Taspect de la force militaire déployée contre elle, releva fièrement la tête, et, d'une voix impérieuse, elle dit au lieutenant Rupert :
— M'apprendreï-vous, monsieur, la cause de votre présence? Que signifié cet appareil menaçant? pourquoi ces soldats sous les armes ? Yiendrait-on compléter, par quelque nouvel acte de violence, les outrages dont sont accablés mes officiers et ma première dame d'honneur ?
— Madame la princesse, dit simplement le capitaine en second de la Clorinde, j'obéis aux ordres que' j'ai reçus. Veuillez donc monter sur le pont, vous, madame, et toutes les personnes ici rassemblées.
La duchesse de Yiseu jeta autour d'elle un regard hautain et dédaigneux, car elle voyait les officiers déconte-
naneés^ les femmes tremblantes^ et les filles de service elles-mêmes dans un état d'abattement qui lui inspira le plus profond mépris. Miguéla seule avait fait abnégation d'elle-même.
— Ma noble et loyale maîtresse^ disait la jeune Ûlle^ ils vous abandonnent^ ils vous accusent dans leurs cœurs ! Mais je vous suis fidèle^ je partagerai votre sort quel qu'il soit... Puissé-je mourir pour vous sauver.
La princesse serra tendrement la main de son amie ; et^ promenant une derpière fois son regard altier sur les officiers et les passagères^ elle dit enfin au lieutenant :
—^Allons, monsieur! mais rappelez-vous bien que je proteste contre cette violation de toutes les lois de l'hospitalité ; je proteste au nom du Portugal^ du Brésil et de la France.
— Madame la princesse, j'obéis! répéta le lieutenant Rupert d'un ton ferme et respectueux en même temps.
La princesse ne répondit point : ses traits n'exprimèrent qu'une colère froide. Elle monta en s'appuyant, par contenance, sur^la* douce Miguéla de Beijaflor.
Le comte de Roqueterre, en grand uniforme de capitaine^ de vaisseau, était sur le banc de quart.
Instruit de ce qui se tramait par le vigilant ftupert, dont la police intérieure avait tout découvert jusque dans les plus intimes détails, il voulait faire acte de pouvoir.
La princesse courroucée le regarda fixement ; il soutint ce regard sans sourciller.
Miguéla leva sur lui ses beaux yeux bleus pleins d'une pitié suppliante ; il ne vit peint Miguéla.
Du reste, le peloton de matelots armés entourait et gardait les officiers, les élèves et les passagères. Les gens de l'équipage étaient formés sur deux rangs et commandés par les maîtres.
— Ça chauffe l murmura Coco-Bel-Œil.
— Comment tout ça va-t-il tourner ? dit Baraquette.
-^ Si le lieutenant sait que* vous avez été chez les filles de chambre^ vous n'êtes pas blanc !
— Tais-toi, men fils, la colique me gagne... Si elles vendent la mèche, la tournade sera pour moi. J'ai toujours eu mauvaise idée de la canlpagne 1... Pchtt !...
La marquise da Viraçâo, encore attachée au pied du grand mât, était pourpre de fureur. Si elle n'eût été bâillonnée, un torrent de malédictions et d'imprécations fût sorti de sa bouche, mais on n'entendait que ses gémissements étouffés.
Le plus profond silence régnait sur le pont.
— Madame t dit enfin le commandant, je viens d'être aussi surpris qu'affligé en apprenant que vous vous mettiez à la tête d'un complot ayant pour but de me dépouiller de mon autorité légitime !... Je ne manquerai pas aux égards dus à une personne de votre rang !... je veux être modéré, je veux être généreux ! Vous serez seulement détenue dans vos appartements, et ne communiquerez avec personne sans ma permission.
La princesse ne baissa point ses yeux noirS^ qui rencontraient sans cesse les regards du commandant.
• La main posée sur la poignée de son élégant stylet, elle donnait quelques signes d'impatience; évidemment elle attendait que le comte de Roqueterre eût achevé son discours pour prendre aussi la parole.
— Mesdames les passagères, poursuivit le jeune capitaine de vaisseau, vous avez vu comment j'ai traité M"^* la marquise da Viraçâo; cette leçon ne vous a point suffi. Vous avez tenté mes officiers. Vous les avez attirés dans un complot que vous auriez dû repousser avec horreur. Vous porterez la peine de votre faute inexcusable. Je ne parle pas des deux misérables filles de service qui sont les d»villes ouvrières de la révolte ; elles seront frappées cohime des mousses, et l'on saura qui leur a conseillé de se mettre en avant.
Héloïse et Amanda fondirent en lannes et poussèrent les hauts cris.
— Silence t s'écria le commandant^ ou^ sans plus attendre^ je vous fais appliquer la correction que vous méritez.
Cette menace agit si puissamment sur les deux infortunées grisettes^ qu'on n'entendit plus que leurs sanglots.
— Aïe I aïe î mon petit, dit maître Baraquette à son confident Coco-Bel-Œil, je suis comme si j'avais avalé des champignons empoisonnés.
— Votre mal se gagne, maître. Je sue des lames de couteau.
— Mais avant tout, contmua le commandant d'un ton formidable, vous allez voir comment je punis les serviteurs félons qui ne craignent pas de se liguer contre leur chef, leur maître et leur roi ! Capitaine d'armes, les fusils soiltils chargés ?
— Oui, commandant, dit le sous-officier.
Au mot de roi, la princesse tressaillit.
En entendant la questicm- du comte de Roqueterre, elle poussa un cri aigu, et fit quelques pas vers le banc de quart :
— Justice! justice! reprit-elle après avoir essuyé la sueur glacée qui couvrait son front.
Une horreur profonde parcourait les rangs de la foule.
Plusieurs passagères s'étaient évanouies dans les bras des officiers prisonniers.
Félicia fixait' le commandant, et recouvrant peu à peu un admirable sang-froid, elle ajouta :
— Sire, Votre Majesté me permettra-t-elle de parler au nom de la justice outragée ? Les rois sont exposés comme les derniers de leurs sujets à être trompés par de faux rapports. Souffrez, généreux empereur des mers, que je démasque la calomnie. Je rends grâce au ciel de pouvoir m'exprimer ainsi publiquement en présence des grands et du peuple assemblés. Vous êtes trahi sire ! Vous ne con-
132 LES PASSAOiRES
naissez point les vrais coupables; que Votre Majesté daigne m'écouter 1^
^ Parlez ! parlez t madame I s'écria vivement le comte de Roqueterre. Ah 1 plaise à Dieu que je vous trouve innocente ; car^ quoi qu'il advienne à présent^ justice^ et justice exemplaire sera faite. Didier I«r le jure sur sa couronne impériale et royale !
Le lieutenant Rupert^ à ces étranges discours, resta stupéfait ; mais comme quelques murmures se faisaient entendre, il s'écria d'un ton sec et en brandissant son épée :
— Silence dans l'équipage 1 Messieurs les officiers faites silence !
En même temps il avisa le docteur Esturgeot, lui prit la main et le retint de force à côté de lui :
— Écoutez ! docteur, écoutez bien t dit-il^ je commence à craindre d'avoir eu tort.
— Ah ! fit l'estimable chirurgien-major, vous ne saviez pas qu'il est fou.
— Non !^ dit le lieutenant. Pourquoi ne m'avoir point adressé votre rapport à ce sujet?
Le docteur balbutia une excuse et voulut s'éloigner.
— Restez ici ! s*écria Rupert, c'est votre poste ! Martial Esturgeot trouvait le poste très-désagréable; il
aurait fui si la main du lieutenant ne Teût serré comme un étau.
Esturgeot avait perdu son béat sourire ; il ne pouvait bouger.
La princesse reprit avec chaleur :
— Les coupables, sire, sont le lieutenant Rupert et le docteur Esturgeot, ici présents. Ils ont inventé un complot imaginaire ; ils ont causé l'arrestation de mes officiers, puis ils ont calomnié les vôtres; punissez-les; et quand justice aura suivi son cours, alors je répondrai à la demande que vous avez fiaite de Qia main, en me proposant le sceptre des mers.
— Serait-il vrai? Dieux puissants!... s'écria Didier en trépignant de fureur.
Il ajouta d'une voix caverneuse :
— rois ! la calomnie a pris pour demeure les marches de vos trônes...
Puis, tout à coup, il arma ses deux pistolets et les dirigea sur le lieutenant et le docteur.
— Les infâmes I s'écria-t-il, ils ne périront que de ma main t
Le lieutenant Rupert, toujours immobile, s'était tourné vers le docteur Esturgeot et lui avait dit :
— L'état de folie est constant, n*est-ii pas vrai î
— Mais prenez donc garde, il nous ajuste, !
Le chirurgien, retenu par la main de fer du lieutenant, était pâle comme un linceul.
Higuéla et la princesse se jetèrent à la fois sur le commandant; elles détournèrent les armes à feu : deux balles s'enfoncèrent dans le pont.
Mais Didier se dégageant, tira son épée ; il fondait sur le lieutenant.
—-Constatez la folie, docteur, en présence de témoins dignes de foi, poursuivit Rupert.
— Je constate ! je constate ! cria le gros homme qui tomba comme une masse sur le pont. L'épée du commandant l'avait effleuré.
Si les officiers et les gens de garde ne s'étaient interposés, le lieutenant et le docteur auraient été victimes de la furie du commandant, qui se débattait en criant :
— A la trahison I
Le capitaine en second dit froidement au docteur :
— Soignez maintenant le comte de Roqueterre; vous me préviendrez quand la crise sera passée.
A ces motSy il monta sur le banc de quart, fit faire un roulement pour obtenir le silence, et commanda au capitaine d'armes de relâcher tous les prisonniers.
— Mesdames les passagères, ajouta-t-il, je remplace pro-
visoirement M. de Roqueterre; soyez libres iBt recevez mes excuses I
Il adressa ensuite à la princesse quelques paroles de remercîments et de louanges :
— Vous nous avez tous sauvés , madame , dit-il. J'ignorais que le commandant fût fou ; vous m'en avez donné la preuve, le docteur a constaté son état ; par conséquent^ le commandement m'appartient. Croyez, madame, que je ne négligerai rien pour que le séjour du bord vous soit aussi supportable qu'il se pourra.
La princesse elle-même avait coupé, avec son petit poignard, les liens de la marquise da Yiraçâo, qui ne décolèrisa pas du reste de la traversée. Ce n'était pas sans motifs. Il est certain que les lois de l'étiquette avaient reçu dans sa personne une atteinte cruelle, et que jamais dame d'atours ne fut si brutalement malmenée.
Le capitaine d'armes reçut ordre de placer deux factionnaires à la porte de la dunette, avec la consigne d'emcher le commandant malade de sortir. Dom César jurâ^ par sa moustache grise, dQ,passef son grand sabre à travers le corps du capitaine de vaisseau.
Le lieutenant Rupert, qui dirigeait la manœuvreet faisait remettre le cap en route sur le Brésil, entendit, par hasard, l'illustrissime marquis:
— Modérez-vous, monsieur, lui dit-il sèchement et respectez M.* de Roqueterre tant que vous serez à son bord.
Le marquis. se tut et se mit à la recherche de Miguéla; il ne la trouva point.
Un ange de dévouement veillait au chevet du jeune capitaine de vaisseau.
La princesse avait permis à sa favorite de remplir les foutions de sœur hospitalière auprès de l'infortuné malade- Elle-même s'était mise en prières pour celui qui l'avait tant •aimée, et si l'on avait pu lire dans son âme attristée, on y eût, trouvé la trace d'une nouvelle douleur qu'elle n'épancha jamais dans un cœur ami.
Nous nous abstiendrons de rapporter les conférences de dom César Chifaroté marquis das Pénilhas avec sa trèsnoble sœur dona Léonarda marquise daViraçâo. Ils se promirent mutuellement de tirer vengeance du capitaine et de son second.
Le grand sénécbal'jura en outre queMiguéla de Beijaflor ne mettrait le pied à la cour du Brésil que pour en être ignominieusement expulsée. Son amour avait dégénéré en antipathie. Il ne pardonnait pas à la jeune fille les soins attentifs qu'elle prodigait au comte de Roqueterre.
L'on admira beaucoup la présence d'esprit de la prin^ cesse.
Les dames passagères racontèrent à leurs frères et à leurs maris^ non sans quelques réticences^ comment elle avait rendu évidente la folie du commandant. Les. officiers fraternisèrent avec leurs passagers et se firent blancs comme neige.
Le capitaine Rupert se souciait médiocrement des haines amassées contre lui ; pourvu que le bon ordre régnât à , bord^ il était satisfait; Il n'avait rien à se reprocher ; la faute principale appartenait au docteur Ësturgeot^ qui s'était abstenu de constater la folie du commandant en temps convenable.
Cependant le jovial chirurgien-major fut absous; il était né sous une étoile bienfaisante.
Rupert resta seul en butte à la rancune générale. Heureusement il était ferme et vigilant.
Il fît secrètement et successivement comparaître à sa barre Héloïse, Amanda, la marquise da Viraçâo, ainsi que plusieurs autres membres influents du club féminin^ et^ malgré son laconisme militaire^ il sut être persuasif, car la paix ne fut plus troublée. Chacun savait qu'il ne dormait pas, qu'il voyait tout, qu'il entendait tout. C'est une grâce d'état du capitaine en second, dont Rupert cumulait les fonctions avec celle de commandant par intérim.
Le lieutenant de vaisseau Rupert était le type parfait de
Tofficier chargé du détail général^ oa^ en d'autres terpies, du second. Depuis plus de dix ans il naviguait comme tel Depuis plus de dix ans il s'étaif indentifié avec sa position, la plus pénible de toutes celles du navire. Le second, en effet, est le pivot sur lequel roule le système de toute la discipline intérieure. Le service souffre de ses moindres oublis, de ses plus courtes absences; il n'a pas une minute de liberté absolue depuis le jour de l'armement jusqu'à celui du désarmement; à tout instant on vient prendre ses ordres. S'il n'est pas organisé pour son emploi, s!il aime Tétude ou le plaisir, on peut affirmer qu'il est le plus malheureux des hommes.
Mais Rupert était né pour ce poste obscur et difficile, pour ce poste où l'on a toutes les épines, tandis que le capitaine titulaire n'a que les fleurs du métier. Rupert, en l'acceptant, avait renoncé à son individualité; il s'était fait chevillé-ouvrière de la machine, il ne respirait, ne pensait que pour elle; il y avait placé toutes ses facultés, tout son amour-propre, et restait indifférent à ce qui était étranger au bord.
Il savait qu'il devait inspirer la crainte; il n'avait pas reculé devant la nécessité d'être la bête noire de tout le monde, l'épouvantail dont à chaque instant on redoute l'apparition comme celle d'un fantôme vengeur.
Enfin, il avait choisi le meilleur capitaine d'armes du port de Toulon, un* capitaine d'armes modèle, portant un col noir de formidable dimension et un bonnet de police à gland 4'or ; un capitaine d'armes qu'onne pouvait pas plus séparer de lui que le terrible Tristan l'Ermite du roi Louis XI. Avec l'aide de ce subalterne, qui était à la fois le commissaire de police, le justicier et l'adjudant de place du navire, Rupert, bravant tous les mauvais vouloirs, maintint l'ordre le plus parfait.
Chaque jour le docteur Esturgeot venait rendre compte à l'infatigable lieutenant de l'état du jeune capitaine;
chaque jour Rupert allait lui-môme passer une heure ou deux dans la dunette.
Il y trouvait constamment Miguéla empressée^ attentive^ prévenante^ et puisant dans les trésors de son amour le mystérieux secret d'apaiser la fureur de Didier.
Rupert en vint à la vénérer comme une sainte, et cet homme, grave et froid, qui s'était incarné la discipline navale, eut un jour pour elle une parole d'espérance et de consolation qui la frappa d'étonnement, qui la fit palpiter de joie.
Lorsque le comte était pris par un de ses violents accès de délire, le docteur se hâtait d'inviter Miguéla à. chanter en s'accompagnant sur la harpe. La voix mélodieuse de la jeune fille se mêlait aux accords de Finstrument, et peu à peu les muscles contractés du malade se détendaient; il re* tombait sur sa couche, ses yeux se refermaient, une sorte d'extase, à laquelle succédait un engourdissement profond, suivait la crise. Alors on pouvait détacher les liens dont il avait fallu le charger.
Puis un silence profond régnait dans la dunette.
Or, Rupert, toujours laconique, dit à Miguéla de Beijaflor:
— Vous le guérirez, mademoiselle, et il vous aimera !
Dans la bouche de tout autre, ce peu de mots n'eût été rien moins qu'une banalité passablement incouTenante ; dans celle de l'austère officier, c'était une sorte de prophétie que la douce favorite accepta comme telle avec une foi superstitieuse.
Martial Esturgeot était bon vivant, gastronome, amateur passionné de commérages et d'intrigues, digne élève de Rigaudin ; meilleur pourtant que cet illustre commis d'administration, Esturgeot n'était point paresseux, il avait contracté à Brest l'habitude de mener de front les travaux les plus divers.
Si l'on s'en souvient, il copiait des rôles d'équipage dan^ les bureaux de la marine, et des partitions d'opéra pour
138 ■ LES PASSAGiRES
le théâtre^ en se inénageant les bonnes grâces.de mesdames Gobichon^ Patin et Jeannet^ et la protection de Ja veuve Limousin^ directrice de la comédie ; il savait être aimable dans leurs cercles intimes^ il rivalisait avec son jaunâtre protecteur^ il n'ignorait déjà aucune des pétoffes locales^ 11 commençait à étudier son personnel naval sous le rapport sentimental et romanesque: tout cela en se préparant à entrer dans le service de santé.
Non^ certes t il n'était point paresseux ! Depuis, il entretenait vingt actives correspondances, il rédigeait des travaux légers, des œuvres sérieuses^ des mémoires^ des chansons, des traités sur la gastronomie, des notes sur les maladies du cœur et de l'estomac.
Bref^ il ne manquait pas de talents^ il remplissait scrupuleusement ses devoirs de médecin et ne négligeait rien pour seconder par un régime salutaire les efforts de Migttéla.
Le moment vint où rabattement le plus complet succéda aux crises violentes.
Le comte ne reconnaissait point les personnes qui l'entouraient^ il ne savait point où 11 était^ ou plutôt 11 se croyait dans un monde fantastique où il voyait d'étranges visions.
Mais l'influence bienfaisante de Miguéla réagissait puissamment sur lui; dès qu'elle apparaissait^ il en avait la perception, et il s'écriait:
— Mon ange arrive ! le voici t je suis sauvé ! Viens^ mon bon génie, dissipe les légions de mes ennemis. Aide-moi à les combattre ; sois mon guide et mon soutien.
Miguéla vivement émue, chantait alors; des larmes d'attendrissemenl^ roulaient dans ses beaux yeux.
Et les yeux de Didier s'arrêtaient sur elle, et ils s'abreuvaient de ses doux regards ; parfois des lueurs de raison semblaient y briller.
Hélas I des paroles incohérentes ne tardaient pas ^ dissiper les illusions et les espérances de la jeune fille.
Un jour pourtant^ peu de temps avant l'arrivée à Rlo- Janeiro^ Didier tenait sa main et la regardait fixement ; il poussa tout à coup un grand cri^ puis il prononça son nom :
— Higuélat Miguéla! dit-il... oui! vous êtes Miguéla... Où suis-je?... Ah! combien vous m'aimez 1... Quel doux rêve!... Mon Dieu I... Ah ! merci... vous m'avez arraché de Tabîme... j'étais perdu !
La jeune fille souriait^ ivre de bonheur; mais lui pâlit^ devint froid comme du marbre^ et retomba sans ^mouvement.
Miguéla s'évanouit^ on Remporta chez la princesse.
Une heure après^ le commandant se réveilla comme au sortir d'un long sommeil ; il fit appeler le lieutenant Rupert.
— Où sommes-nous, lieutenant? demanda-t-il.
— A vingt lieues du cap Frio, répondit Rupert.
— Comment cela ?... ce n'est pas possible !
— Vous avez été malade, commandant.
— Racontez-moi ce qui s'est passé; je ne me rappelle rien.
— Le docteur vous expliquera tout mieux que moi; il ne nie convient pas d'empiéter sur ses attributions.
— Je vous reconnais là! dit le jeune capitaine en souriant.
Le bruit se répandit dans la frégate que le commandant avait recouvré la raison.
— C'est égal ! méfions-nous, murmura maître Baraquette. La princesse est toujours à bord; s'il retrouve son bon sens, il est capable de recommencer ses folies.
— Maître, répliqua Coco-Bel-Œil, il n'y a pas d'archevêque pour parler §i bien comme vous. . '" ,
Le docteur Esturgeot possédait au besoin cette gravité de commande qui, sur la face rebondie d'un épicurien de la vieille école, fait Teflfetd'un crêpe noir sur un masque rose. Il congédia le sourire enjoué qui na quittait guère sa béate
physionomie; et, du pas cadencé d'an homme obèse visant à la légèreté; il entra dans la.dunette.
Avant de répondre aux questions du malade^ il en posa quelques-unes; avant de consentir à se prononcer ^ il voulut juger du degré de raison dont jouissait le commandant.
— Ah çà; docteur I s'écria Didier impatienté^ je ne comprends pas oiï vous voulez en venir.
— Pardon, commandant, vous appartenez encore à la Faculté; cet interrogatoire est de rigueur; patience pour un petit moment.
— Permettez^ commandant qu'il fasse son service, dit le lieutenant Rupert.
— Que pensez-vous maintenant delà princesse Féliciade Bragance? demanda le chirurgien-major.
Une imperceptible rougeur colora les joues amaigries du comte de Roqueterre.
— Je vous demande, en d'autres termes, si vous êtes toujours amoureux de la CQmtesse de Yiseu? reprit le médecin.
— Docteur! interrompit Didier, vous abusez de votre position; je vous refuse le droit de me questionner ainsi.
Le docteur Esturgeot toussa.
— Il est cependant indispensable que je sache si vous l'aimez toujours à la folie, si vous avez réellement recouvré votre sens droit, et bref, si nous sommes ou non menacés d'une rechute.
Le comte de Roqueterre regarda tristement son capitaine en second.
— Ai-je donc été fou ? serait-il vrai ?
Le lieutenant, muet, ne fit pas le moindre geste.
— Docteur, parlez!... qu'ai-je dit? qu'ai-je fait? expliquez vous !
— Non, commandant, la question que je vous ai adressée est de la plus haute importance pour votre guérisôn radicale. Il m'importe de savoir si vous songez encore à vous
faire aimer par la princesse^ à Tépouser de gré ou de force^ à lai donner une empire, et à la punir des arrêts si elle repousse vos hommages.
— Mais... murmura Didier d'un ton douloureux, que dites-vous? qu'entends-je?... Vos énigmes sont de nature à troubler de nouveau ma faible raison. Oserais-jd donc prétendre à une personne si haut placée?... Moi^ employer la violence !... Oh I de grâce^ ne vous jouez pas de moi !
— Je parle gravement et sérieusement, reprit le docteur; quels ont été, et surtout quels sont vos sentiments pour la princesse Félicia ?
— Depuis rinstant où je l'ai vue pour la première fois, répondit le commandant avec lenteur et solennité^ j'ai juré d'être le plus respectueux, le plus attentif, le plus dévoué de ses serviteurs; je me suis promis de n'être que cela; c'était mon devoir sur l'honneur, et je me serais regardé comme indigne de mon grade si j'y avais failli sciemment.
— Ah ! très-bien, répliqua sentencieusement le docteur, j'espère que vous êtes guéri; mais le reste n'est plus de mon domaine. Vous souvient-il d'une figure angélique qui voos apparaissait durant votre délire? Vous rappelez -vous qu'une jeune fille à passé à votre chevet toutes les^eures d'angoisses, que. vous la nommiez votre divinité tutélaire, et qu'il y a une heure à peine vous la bénissiez en la désignant par son nom?
Le jeune capitaine ferma les ye\i%, rêva longtemps, puis enfin, d'une vpix émue, il murmura le nom de Miguéla de Beijafior. Des larmes de reconnaissance baignaient ses yeux.
— Entrez 1 entrez maintenant, mademoiselle, dit aussitôt . le médecin, vous pouvez parler sans crainte.
Miguéla, tremblante de bonheur, rouge d'une pudeur nouvelle, n'osa, de quelques instants, regarder en face le malade qu'elle avait sauvé; mais enfin, lorsque ses paupières ombreuses se relevèrent doucement :
H2 ' " LES PASSAGERES
— Oui, oui, c'est elle! c'est mon bon ange I s'écria Didier, La jeune fille fondit en larmes.
Le lieutenant Rupert porta militairement la main à la hauteur de ses yeux^ qu'il essuya à la dérobée. Le docteur prit une prise de tabac.
— Vous me direz, mon amie, vous me direz ce que j'ai fait; vous m'apprendrez toutes mes fautes; plaise à Dieu que je puisse les réparer noblement.
Miguéla sourit, soupira, se tourna vers le médecin, et après un 'signe de consentement fait par ce dernier :
— Oui, monsieur le comte^ dit-elle, j'essayerai, je tâcherai.
— Ne me cachez rien, surtout, répliqua Didier.
-^ Gommandant> interrompit le lieutenant Rupert, ce que TOUS avez de mieux à faire, sur ma foi de marin, c'est de l'aimer et de l'épousa iê plus tôt possible. Voilà, sauf l'avis du docteur, le conseil d'un vieux serviteur et d'un ami.
Didier tendit la main ; le lieutenant Rupert y posa celle de Miguéla de Beijaflor.
-— Bon ! se dit le docteur Esturgeot, savourant sa prise^ et reprenant son sourire gastronomique, voici le drame qui se dénc^e en vaudeville... Je m'invite à la noce, et n)e charge au besoin de commander le menu... S'il vaut celui du passage de la Ligne, je n'aurai pas perdu mon temps.
Miguéla contait alors au jeune capitaine, et ce qu'il avait osé par amour pour la princesse, et ce qu'il avait dit ou fait pendant %a maladie... Elle avoua plus timidement ce qu'elle avait souffert pour lui.
La conférence fut longue; le docteur était parti , le lieutenant n'écoutait pas...
-^ Capitaine Rupert, dit tout à coup le jeune comte, vous conserverez le commandement de la frégate jusqu'à l'arrivée à Rio... car je crains de redevenir fou... mais au moins, cette fois, ce serait de bonheur.
La princesse Félicia de Bragance approuva les fiançailles; et, baisant Miguéla sur le front :
— Heureuse enfant ! dit-elle.
Puis elle soupira bien bas ; puis elle fit appeler dona Léonarda da Viraçâo et prit, de bonne grâce, sa centième leçon d'étiquette,
Dom César rugit, mais à la sourdine, comme un lion sans crinière.
Coco-Bel-Œil, ainsi surnommé à cause de sa laideur, se moqua amicalement des sinistres pronostics de maître Baraquette. L'équipage était enchanté de la 'guérison du généreux capitaine de la Clorinde.
Héloïse, Amanda, bieigi d'autres encore (et certes il ne faut pas omettre l'estimable docteur Ësturgeot), s'attribuèrent l'honneur de la cure et du mariage, qui fut célébré dans la chapella impériale, en présence de la cour de dom Pedro 1er.
Napoléon Parnasse, ne voulant pas rester au-dessous de lui-même, fit, pour le repas dé noces, un pâté en forme de cathédrale qui lui valut, de la part de l'empereur du Brésil, le don d'une tabatière enrichie de diamants.
Peu de mois après, la frégate de soixante canons, la Clorinde, retourna en France ; la comtesse Miguéla occupait la somptueuse galerie qu'on a décrite au début de cette histoire. La traversée fut heureuse ; mais des rapports malveillants ayant. été adressés au ministre de la marine par des personnages très-influents à la cour du Brésil, lé capitaine et le lieutenant s'en ressentirent tous deux.. Il fallait que la rancune de dom César et de son illustrissime sœur atteignît un but quelconque. Didier, comte de Roqueterre, était riche; il se lassa d'être regardé comme une sorte de fou en qui l'on ne peut avoir confiance, et se retira du service. Il habite, pendant l'hiver, un des plus jolis hôtels du faubourg Saint-Honoré ; pendant l'été, il se retire avec la tendre Miguéla dans un beau château qu'il possède, au cœur de la Touraine, non loin de Lercy-les-Prés.
Boquaterre et Lercy-les-Prés seront le théâtre d'un autre
iliU LES PASSAGÈRES
récita étranger à notre sajet actuel^ car tous les événements s'y déroulent hors de TËmpire des mers et des Iles. Miguéla^ toujours bienfaisante et douce, y remplira encore on rôle digne de son noble cœur, mais il ne Vagira plus de passagères ni de passagers; aussi devons-nous abandonner ici le comte et sa jeune épouse, pour les personnages de cette histoire, restés fidèles à la carrière navale.
Déclarons, toutefois, que la qualité d*éligihle, — n'était point alors éligible qui voulait, — et que ceUe de grand propriétaire, ^ fort enviée encore, nonobstant le dqcte Sénèque, — remirent le comte Didier en grand crédit, trèspeu de temps après qu'il eut donné sa démission.
Quant au lieuteiiant Rupert, il reçut la notification de sa mise en retraite avec une dépêche assez sévère qui la motivait; on lui reprochait d'avoir fait à la fois acte de faiblesse et d'arbitraire pendant son commandement par intérim, unique commandement que le digne et brave officier eût jamais exercé en vingt-huit années de service.
Didier alors était déjà fort bien en cour; on lui écrivit par 1q même courrier que le lieutenant de vaisseau Rupert^ venait, sur sa demande réitérée, d'être admis à faire valoir ses droits à la retraite, qu'en conséquence on n'avait pu rélever au grade supérieur, ni lui donner 1^ mission que le comte sollicitait pour lui.
a Mais, ajoutait la lettre officieuse, le ministre l'avait fait remercier de ses bons et loyaux services dans les termes les plus flatteurs. »
Plus tard, il est vrai, Didier devenu pair deJFrance, apprit toute la vérité; hélas ! le mal était irréparable : le brave Rupert avait passé au service dé l'Ëgyple, où il étonne les musulmans par son impassible gravité, par son laconisme et la dignité de ses allures.
On dira, pour mémoire,, que dans la rua do Ouvidor, la
rue Yivienne de Rio Janeiro^ on lit en lettres d'or^ sur une enseigne bleue et rose :
MESDEMOISELLES HÉLOÎSE ET AHANDA^ MODISTAS FRANGEZAS.
Après la révolution du Brésil, dona Félicia de Braganee étant repartie pour l'Europe avec dom Pedro, les deux filles de chambre, qui trouvaient à Rio une colonie d'industriels, leurs compatriotes, ne jugèrent pas à propos de suivre en Portugal leur maîtresse, toujours affublée de dom César et de dona Léonarda ; elles s'établirent. Leur commerce est aujourd'hui des plus florissants, et tous les officiers de notre station navale se fournissent chez elles de gants, de cravates et de chemisettes : c'est du moins ce que nous ont affirmé Gamet et Gignac, nos anciens collègues de la Clo--. rinde.
Au chapitre suivant, nous allons retrouver le jovial et gastronome Esturgeot, qui ne souffrit aucunement des vicissitudes de la frégate. Tout au contraire, il y avait gagné la. réputation de traiter à merveille les aliénés et les frénétiques.
Juste appréciateur du vrai nféritô, l'heureux docteur contribua plus que personne à la renommée colossale du grand Napoléon Parnasse. Et d'autre part, il fit les délices de tous les vieux, garçons ses collègues, par son roman poème dramatico-héroïqae : Les fureurs du comte Didier /•'. œuvre fleurie en trois chants et douze tableaux.
LES DEUX GOUSIKES