‹ Les passagères: roman maritimeChapitre 14 sur 21 · UN BOMME A LA MER · texte numérisé non relu

UN BOMME A LA MER

M. Ci M»« de Graincourt s'étaient réciproquement fait part des deux demandes de mariage d'Ëme&t et de Montaiglon. Ils venai^st d'entrer en matière quand le coup de eapon retentit.

— Tous avez en tort^ ma ebère amie^ de vous avancer' autant que vousl'avea fait, disait le capitaine de va^seau; nous connaissons à peine ce jeune homme^ et enfin Emeirt a mon amitié, il me convient sous mille rapports.

— Qne ne le disiez-vous plus t&t, puisque vous avies des idées si arrêtées ? Pouvais-je prévoir les intentions de M. MoBtiàglm ou deviner les vétrea? Falkit-il repousser un parti magnifique? Dix mâle livres de rente, lientenanf • de vaisseau, protégé,, décoré, d'une excellente famille?

Mais il faut lui écrire^ je l'ai promis : tranchez la ques* tion.

— Rejetez tout sur moi^ mais sans rien brusquer; temporisons. Je vais de mon côté mander à Ernest que vous avez d'autres projets, que Geneviève est bien jeune, etc.

— C'est le moyen de tout perdre; il vaudrait mieux opter, ou du moins informer notre fille de ce qui se passe.

— - Et le temps! le temps! allons au plus pressé; laDaphné va partir. Écrivez puisque vous Tavez promis! nous consulterons Geneviève avec les ménagements convenables.

Là-dessus, M. de Graincourt entra dans son cabinet; madame se retira dans sa chambre.

Un instant après, deux billets étaient remis à Joseph, le factotum de la maison, avec ordre de les porter à bord surle-champ et de les metlreen mains propres à MM.Montaiglon et de Portandic. Joseph partit, se jeta dans un bateau de louage et fit forcer les rames pour atteindre la Daphné, dont les voiles pendaient déjà en festons au-dessous des vergues. Il en était encore à trois longueur^ de navire, quand elle appareilla tout à coup en filant son borps-mort, se chargea de toile et, poussée par une brise favorable, s'élança dans le goulet.

— Hardi I nage un bon coup, s'écria le domestique qui agitait ses lettres en l'air.

Les rameurs lâchèrent leurs avirons pour éclater de rire plus à Taise.

— Dites donc, l'ancien, pensez-vous que notre canot ait des ailes, pour rattraper une frégate à la voile par une belle brise de nord-est?

—- Avez-vous passé ministre de la marine pour que vos deux chiffons fassent mettre en. panne un navire de guerre î

Joseph, découragé, se fit conduire à borddustationnaire; il expliqua sa position à l'officier de garde.

— Ce n'est que cela, mon garçon ! donnez-moi vos lettres.

Vous voyez cette goélette^ rAméthysiey elle partira demain peut-être pour Fort-Roy^l. Le vaguemestre doit y porter nos commissions; je me charge des vôtres.

Le fidèle serviteur crut faire merveille d'accepter^etvint rendre compte à ses maîtres de la manière dont il avait rempli sa mission.

M. de Graincourt le réprimanda sévèrement.

Les billets juraient dû être remis en mains propres ou rapportés. A lai*éflexion^ ni Tun ni Tautre il'étaient satisfaisants; surtout ils ne signifiaient rien^ arrivant six semaines ou deux mois après coup.

L'heure était trop avancée pour les envoyer réclamer.

Le lendemain matin^ Joseph retourna à bord du stationnaire; les lettres étaient dans le sac du vaguemestre ; le vaguemestre était absent.

A midi, le domestique revint pour la troisième fois; Toffiçier de garde avait été relevé^ Ton ne savait plus ce dont il s'agissait.

M. de Graincoi^rt alla lui-même à la recherche des deux billets: on avait eu le temps de consulter Geneviève et d'écrire de nouveau avec moins de précipitation.

Mais la goélette avait mis sous voiles. •

La frégate la Daphné emporta donc Ernest et Montaiglon sous l'impression des réponses favorables de M. ou de M™* de Graincourt^ ne soupçonnant rien encore de leurs intentions réciproques, et'bien résolus tous deux à se présenter chez M. Desgalets à leur arrivée à Fort-Royal.

Les premiers jours de la traversée se j^assèrent sans incidents : rétat-major, presque entièrement renouvelé depuis pea^ en était à cette première période de la vie commune^' durant laquelle règne une assez froide politesse.-

On s'observe, on s'étudie, on ne se livre qu'avec retenue.

Le doicteur Eslurgeot dédaignait seul ces précautions diplomatiques qui font de Tofficier de marine Thomme du

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monde Id mokks commanicatif, quoi qu'en dise le vwdevilie et sa doete caèaie.

Dans ce milieu nouveau paur Cous, le jovial eiurarfiâA» nujor jouissait seul de son aisance accoutumée ; jies taiïlies déridaîenl souvent les convives; ses anecdotes foumissaieiit matière à de bruyantes conversations.

Déjà la glace était à demi-brisée et Ton commençaîl à se juger les uns les autres^ quand la frégate^ huit ou dix jours après le départ, fut assaillie par un premier coup de vent. La brise soufflait du nord et creusait la mer en lames gigantesques qui menaçaient tour à tour l'airrière du navire.

Les voiles furent successivement serrées; on ne garda que la misaine et le grand hunier avec tous les ris pris.

Jj^ tangage était dur et le roulis fort incommode^ mais la table excellente. Le chef de gamelle ne manquait pas d^ se réjouir du temps :

— Messieurs, disaît-il, remarquez bien que cette ahnal)le bouffée du nord nous vaudra bonne chère durant toute la traTersée. Si nous avions pour passagers le plus aimid)le des philosophes, mon cher Ëpicure...

— Oh ! docteur, faites-nous grâce d'Épîeure.

— Épicure, dis-je, aurait béni la brise favxMrable, qui n'ohiige point à ménager les provtsioiDs* Tant que le cnistnier peut vaqii^ à &&& nobles ti'avaùx, et qoe les ponlei n'aftt pas k mal de mer, de iiuoi peut-on ee plaindre?

— On voit, docteur, interromiMt un jeime enseigna, que vous ne faites pas defuarti^ «que <^us donnez paàsiManieiil dans Yoiûce «adre aiiâpanâa.

— Je ne fais pas de quart ! je gère la gamelle. . . Des fonctions du bord n*est-^ poîsit la pins beBe ?

C'est grâce à moi que vous avez la meilleure des tables à rouUs connues. J'ai poussé très-avant Fart de dîner à la

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*. Si Isa Bereh<yax vivait encore^ j& lui fournirais la itière d'un cinquième diant de la Gastronomie, que j'ai sue p«f «œuT (ToB bout à l'autre. Ah! parbleu! cela me rappelle ce bon commandant de Graincourt^ à qui nous £aision6 passer peur du Racine ou du Boileau toutes les mééhanles rimes qui no» venaient entête.

— Vous avez navigué ^vec M. de Graincourt ? demanda un des <5onviv€s.

— n y a «eise ou dix^sep) ans, sur le Colosse ; j'étais de troisième classe alors^ lui^ capitaine de fîrégaO nouvelle- Biant mariée ^ amoureuse de sa, femme^ anioureux à faire rnoorir derire...

licQtaiglon prêta Foreil^^ le commissaire leva brusque- UÈdod tel tête^ le docteur poursuivit imperturbablement :

— C'est bien de l^istoire ancieniie : mais à la mer il est permis 4e revenir un peu sur le passé. Toutes les fois que le père Graincourt venait à bord^ U était fort incpiiet^ me disait-il, de la santé de nftftame. Elle avait passé une nuit affireuse ; il m'engageait à aller la vonr pour lui porter de ses nouvelles le lendemain. La première fois, j'arrive : Madame était au bal ; la se0<»nde, elle recevait et je trouvai chec elle brillante société; quant à la troisième, elle ne recevait pas... le médecin, car je sus d'assez bonne source...

— Olii dodeur, interrompit le eommissaire.

— GflPBmffiat ! comment 1 Mais il est au s«i et an eonns 4e toute la ville de Brest que... le grand commandant..* là.«. «oufflei-^noi «donc... Abi BranteFuil !... £b bien i Bran* teuil passait toutes les soirées cbez M. de Graiofcourt prient eu aâksent...

— fih bien ! q«el mal y voyeK-ve«s? demanda le comflaâsBaire; le commandant Branteuil est l'ami iniim^ de M. de Graincourt...

' — Du mal ! quel mal? pas le moindre! Et je ne blâmerai pas plus la mère de son aflabilité que de son extrême induli gence envers sa fille 1 I Le commîBiaiie Ireaiaillit^ et refarda d'un œil étonné.

— Ah t je vous étonne^ jeune et naïf agent comptable. M"« Geneviève est charmante, jolie, spirituelle, rieuse, aimable, 1rès-aimable. môme, s'il faut en croire le cousin Alexandre, renseigne de vaisseau. Il y a une célèbre partie de pêche dont on raconte des choses impayables. On s'est égaré dans les grottes de Crozon; on n'est revenu qu'à nuit close, par toutes sortes de sentiers creux et Inconnus; on a passé la nuit à la campagne... Le père Graincourt avait étéoubliéj^'.ne sais où.,. Le commandant Brauteuil se trouva à point nommé sur la route... Le cousin Alexandre...

— Voilà,. parbleu ! s'écria tout à coup le commissaire en frappant sur la table, voilà un tissu de calomnies auquel je couperai court. Je ne souffrirai pas qu'on insulte plus longtemps à l'honneur d'une famille respectable. Moi qui vous parle, j'étais à cette fameuse partie des grottes de Crozon dont vous parlez si méchamment, docteur Esturgeot...

— Tout doux, commissaire, ces accès vous prennent-ils souvent ? Permettez-moi de vous tâter le pouls.

— Et je déments toutes vos interprétations injurieuses, depuis la première jusqu'à la dernière !...

— Allons, ceci devient sérieux. Il auriu une quinte, vous me ruinerez en réglisse, commissaire !... Un traitement émoilient est de rigueur.

-— Pas de sottes plaisanteries, docteur. Vous parlez à la légère, vous pouvez porter préjudice à des personnes que j'estime et que j'aime. Je prétends les défendre tout haut et vous donner une leçon que vous ne demandiez pas, mais dont je vous invite à faire votre profit...

— Allons ! il ne se calmera pasi poursuivit le docteur, sans ' se fâcher, ^ans se déconcerter le moins du monde; et comme en ce moment le maître d'hôtel achevait d'arranger le dessert, l'heureux chef de gamelle appela Berchoux à son aide :

Le dessert est servi I guel brillsuit étalage !

On a senti de loin cet énonne fromage

Qui doit tout son mérite aux outrages du temps l

Le commissaire s'était rassis ; quelques jeunes gens souriaient au citateur qui se prît à faire l'éloge du fromage en connaisseur consommé. -

Le café apparaissait à son tour^ lorsqu'un cri terrible retentit dans la frégate :

— Un homme à la mer !

— Un homme à la mer; par ce temps-ci ! s'écria Montaiglon avec effroi ; montons^ messieurs I

' Le jeune lieutenant se précipita dans l'escalier qui conduisait au pont ; tous les ôfficiei^s le suivirent.

— Eh bien ! mousse, veux-tu que je prenne mon café froid? dif le docteur avec impatience; une tasse donc! ^t fais vite l

Le commissaire qui sortait le dernier fut épouvanté de rhdrrible indifférence du chirurgien-major.

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