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LA TRAVERSÉE

Lorsque le cri : Un homme à la mer! se fait entendre^ s'il fait mauvais temps, Tofiicier de service ne peut agir d'après sa propre inspiration. Par une brise maniable^ il n'hésiterait pas à mettre en panne^ il expédierait le canot de secours. Par une tempête furieuse^ il ne saurait hésiter non plus : un silence funèbre succéderait immédiatement au cri d'alarme.

La Daphné se trouvait dans cette position intermédiaire où le commandant a seul le droit de décider s'il faut oii non, risquer la vie de quinze ou vingt hommes, pour essayer de sauver celui qui est en danger de mort.

M. de Yaumorin était heureusement monté sur le pont dès le premier signal , il dirigeait lui-môme la manœuvre.

LES FASSAGèlES 171

Les officiers le secondèreat; Téquipage obéit en masse^ aT6G çDsemble et rapidité, à ses or^es brefs et précis; la barre àa gouTernail fut mise de^sotts de manière à Tenif dans le yent^ la misaine fat cargaée, on prit la cape sons le gi*and bnnier^ c'est-à-dire qu'on présenta le travers à la brise afin de ne s'éloigner que le moins possible, en dérivant lentement.

Durant cette évolntioB, Montaigton s'était élancé dans l'embarcation de sauvetage encore suspendue aux flancs de la frégate. Quelques matelois d'âite et le brave Mathieu s'y firouvaient à côté de lui.

— Ponvens-nous amener le canot? demanda Montaîgloa avec enthousiasme.

Jusque-là le commandant de la Daphné avait suivi ses instincts de manœuvrier; maintenant il devait prononcer une sentence décisive. Il sentait tout le poids de sa terriUe responsabilité. Mais les canotiers suppliaient du geste et du regard; Monlaiglon montrait une confiance admirable.

— Ne craignez ri^^ commandant, s'écria maître Mathieu, canons connaît I

. M. de Yaumorin fit un signe de consentement; les garants de l'embarcation furent largués et décrochés avec tares» au moment où une lame passait le long du bord.

Le canot et les douze matelots qui s'y étaient jetés pôloméle disparurent.

Qaand ils se montrèrent au sommet de la seconde vague, les avirons étai^t appareillés; ils nageaient le bout au vent. Un* hourra de triomphe sortit de tootes les boQciies.

Le commandant, les mains erotsées derrière le dos, fut le s^il goi ne s'abandonna point à ce premier moovemoiil de joie. Le sort en était jeté : une lutte sérieuse était engagée entre une frêle embarcation de sa frégate et une^mer menaçante. Un faux coup>de gouvernail, et l'équipage du canot devenait victime de sa eondeseendanee.

Quelques soins de détail occupèrent le commandant pendant les premiers instants qui suivirent : il fit bien appuyer la mâture, envoya en vigie des sous-officiers et des élèyes de marine qui le prévenaient des moindres mouvements de l'embarcation.

L'anxiété était devenue générale.

Les périls courus par le canot frappaient tous les membres de l'état-major et de l'équipage. Un morne silence régnait à bord.

Le commissaire se tenait auprès du commandant sur la dunette et s'efforçait de suivre du regard le canot que des lames énormes dérobaient à la vue presque sans interruption; bientôt on ne le distingua plus que du haut des mâts.

Le docteur Esturgeot^ ayant pris son café^ monta sur le pont.

D'anciens rapports avec le commandant Yaumorin autorisaient de sa part une certaine familiarité.

— Nous avons donc un^canot dehors? dit-il. Quel est. l'officier qui le dirige?

— Montaiglon, répondit M. de Vaumorîn.

— Tant mieux et tant pis 1 reprit le docteur qui ne perdit pas l'occasion d'exprimer sa pensée jusqu'au bout^ bien que l'officier supérieur Técoutât à peine. Tant mieux! dis-je, car Montaiglon est adroit, et nul n'est plus propre à sauver tout notre monde; tant pisi car s'il périt...

Un formidable juron du capitaine àe vaisseau, qui tressaillit à ce dernier mot, coupa court aux commentaires du chirurgien. •

— Ne pourrîez-vous pas vous taire, une fois dans votre vie! Qt ne pas nous porter malheur par vos impf'udentes hypothèses? Allez bavarder plps loin, s'il vous plaît !

Le docteur Esturgeot se recula de quelques pas^ ouvrit sa tabatière par contenance^ savoura une prise avec lenteur et secoua la tête^en haussant les épaules.

— Superstitieux et brutaux, murmura-t-il, voilà comme ils sont tous en vieillissant; la responsabilité les écrase, ils font imprudences sur imprudences, et ne savent pa9 con<server leur sang-froid dans les positions critiques*, — Que diable! poiirsuivit-il en accostant le commissaire, par le temps qu'il fait, il y a folie d'exposer un canot, douze hommes et UD officier, pour sauver un maladroit; je parierais que c'est un soldat qui est tombé à la mer.

. Ernest de Portandic ne répondit pas.

— Me garderiez-vous rancune pour ma petite historiette, commissaire? Ce ne serait pas le procédé d'un camarade. Tous m'avez un peu malmené; mais je ne vous en veux pas du tout, pour ma part. Et puis, à franchement parler, je n'avais point l'intention de vous être désagréable. La paix, la bonne intelligence, la gaieté, la liberté de sentiments et d'opinions, voilà ce que je ne cesse de réclamer à bord. N'ôtes-vous pas de mon avis?

— Je n'ai pas de rancune, docteur, répondit le commis de marine avec impatience; mais de grâce ne m'obligez pas à entrer en explications à cette heure. Je tremble pour nos braves gens, et n ose blâmer le commandant d'avoir expédié le canot.

— Le jour baisse, ajouta le docteur, la frégate a parcouru sur son erre une énorme distance avant qu'on ait pu prendre la cape et mettre l'embarcation à la mer. Voilà treize hommes, en comptant Montaiglon, sottement exposés à périr; je les plains, parbleu ! tout autant que vous.

Le commissaire cette fois ne répondit plus.

Une voix partie de la mâture ne tarda pas à crier :

— Un des hommes du canot s'est jeté à la nagel

— Diable! murmura le docteur, voici qui devient intéressant.

— Voit-on l'homme tombé à la mer? demanda M de Vaumorin.

— Non! ni la bouée non plus; il fait trop sombre. L'embarcation de sauvetage avait gouverné en droite

iO.

f7& .tes TAf^AùtnEs

figue contre le rent; mah la frégate aTait pareoiiru un eertam espace. aTaBt que sa vitesse eût été amortie.

Le eanet et le navire se trouvaient ainsi séparés par la âigtance d'environ an demi-'mitle.

Les ramenrs> stimulés par Montaiglon qni tenait la barre du gouvernail^ étaient parvenus^ non sans des efforts inoinsi^ à peu près an point convenable. On ne voyait encore rien. Enfin^ maître Matbien distingua un point noir dans Fécume blancbe d'une lame qui brisait un peu à gauefte :

— Voici une de nos bouées^ capitaine^ dit*il à Montai* glon^ Tautre ne peut être loin. Si Fhomme est dessus, permettez-moi de me jeter à Teau, je le soutiendrai : vous virerez de bord à votre aise, et vous viendrez nous reprendre après.

«^ Non! noûl maître Mathieu^ ne vous exposez pas inutilement.

. Ce débat durait encore lorsque le second bloc de tiége fut aperçu un peu sur la ganelie de Fembarcatîott« tFn homme évanoui se tenait convulsivement accroché à f un des bouts de corde qui pendent autour des bouées de sauvetage. Maître Mathieu se déshabilla en un elin d'ceitet renouvela sa proposition.

— Non ! non î vous di^-je f s'écria Fofficier. Tout à rbeure^ peut-être, s'il le faut.

Alors saisissant bien son temps, Montaiglon ^uvema un peu en travers, l'avant du canot toucha la bouée; quelques hommes se penchèrent pour tâcher de saisir leur camarade.

— Leffez f loffezf ou nous sombrons ! s'écrièrent tout à coup les autres rameurs.

Le danger le plus pressant força Montaiglon derevoiir au vent avec vivacité.

— ' Je vous disais bien qu'on ne peut faire deux ûhoees à la fois, dit maître Mathieu en s'élançant à la mer. \

L'embarcation prit de la vitesse, vira de bord avec bon-

m PASB&extas 175

iienr et revint sor la bouée. L^on jeta tm bout de eof de à l'intrépide canonnier qui le passa autour da corps de son camarade.

— Vous voyez bien^ capitaine^ que j'ai réussi, dit-il un instant après en remontant à bord du canot par l'arrière. L'bomme et la bouée^ tout est bien amarré.

Tandis que les canotiers nageaient de manière à n'être point eapelés par les vagues^ le canonnier^ aidé par un camarade^ ramena lentement dans Tembareation le corps privé de mouvement d'un gabier : c'était Cartonnet.

Montaiglon agita son moucbo^r en Fair tout en gouvervemant sur la frégate; mais le jo«r avait baissé au point que la Daphné ne paraissait plus que confusément.

— ns ne voient pas^ capitaine^ e'est inutile^ dit maître Hatbieu en reprenant son aviron. Maintenant^ le difficile, c'est d'accoster comme il faut. Je me cbarge dû noyé^ si vous voulez. J'ai encore bon pied et bon œil. Que chacun croche le bord comme il pourra ; je réponds de Cartonnet.

^ Non, maître Mathieu^ vous vous êtes assez exposé. A moi seul le soin de cet homme, s'écria Montaiglon; seulement^ prenez la barre, j'ai le bras droit engourdi... un ou deux avirons de moins ne sont plus rien à présent ^e la lame nous porte à bord«

Onelgues canotiers essayèrent de détourner Montaiglon de son dessein ; c'était à qui se disputerait la périlleuse opération dé se charger du gabier de beaupré.

— Mes amist dit epûn l'ofâcier d'un ton qui n'admettait pas de réplique^ je suis le moins fatigué. de vous tqus et par conséquent le plus leste; laissez-moi faire; silence t

A ces mots^ comme le canonnier avait pris la barre du gouvernail. Montaiglon se fit une ceinture du cablot dont Tantre bout était amarré à Cartonnet^ et veilla ainsi à l'accostage. Le commandant Yaumorin avait fait hisser des fanaui à bord de la frégate^ le long de laquelle Femt^arcation se trouva bi^tôt après.

L'équipag&n'accaeillit pas son retour comme son dép'art; pas un cri ne se fît entendre.

— L'homme est sauvé^ dit seulement T officier en passant à Tarrière*

— C'est bienl répondit le commandant.

Des amarres furent jetées aux canotiers; les palans du canot pendaient le long du navire.

— Allons! accroche! s'écria le canonnier en saisissant l'une des poulies qu'il fit mordre à l'arrière; le matelot qui devait en faire autant à l'avant fut moins adroit.

Un cri d'effroi retentit à bord de la Daphné : l'embarcation soulevée par un bout venait de heurter avec violence les flancs de la frégate. Un craquement affreux avait suivi le choc. Les rameurs s'élancèrent à bord. Montaiglon parut le dernier: une foule de marins l'entourèrent aussitôt; il leur tendit le cablot auquel pendait toujours le corps de Cartonnet. •

— L'appel I l'appel des canotiers de sauvetage! s'écria M. de Vaumorin.

— Le maître canonnier fit l'appel des onze hommes qui venaient de partager ses périls; tous étaient présents. Alors seulement on respira librement à bord. Tandis que d'adroits gabiers accrochaient avec précautions les débris du canot^ les camarades se félicitaient les uns les autres. Cartonnet fut porté au poste des blessés, où le docteur Esturgeot lui prodigua les secours de l'art. ^

Montaiglon se dirigea vers le commandant. Selon l'usage, il lui rendit compte de sa corvée en donnant à maître Mathieu les éloges qu'il méritait.

— Très-bien ! mon ami, dit le commandant. Allez vous reposer, nous pilerons plus tard de votre maître canonnier.

— C'est un vieux brave, commandant ; il s'est déjà signalé bien des fois à ma connaissance; il remplit ses foncr

tions avec un zèle incomparable^ et il est loin d'avoir obtenu des récompenses dignes de son courage et de ses services. Soyez assez bon pour vous intéresser à lui.

— Je ne Foublierai pas^ monsieur Montaiglon^ mais je vons prie^ au besoin^ de me rafraîchir là mémoire.

En descendant de la dunette^ la première personne que rencontra l'officier fut le commissaire^ qui lu» tendit cordialement la main :

— Permettez -moi, monsieur de Montaiglon, de vous féliciter sincèrement de votre belle conduite.

— Ne parlons pas de cela^ commissaire; si quelqu'un mérite des éloges^ c*est notre intrépide maître Mathieu.

— Maître Mathieu s'est bravement comporté sans doute^ et je veux aussi lui en fairef mon compliment. C'est^ du reste, un homme que j'aime beaucoup, et à qui jje dois personnellement de m'avoir délivré d'une fort méchante rencontre. Mais, sans vous, sans la noble confiance que vous avez montrée, sans l'activité que vous avez mise à faire préparer l& canot, le commandant n'aurait pas permis qu'on allât chercher Cartonnet.

— De grâce, commissaire, brisons là. Je suis heureux d'avoir réussi, et je vois avec plaisir que vous partagez ma joie. Je devais m'y attendre, après votre généreux emportement de ce soir. Vous n'êtes pas une de ces Natures froides et sarcastiques que je déteste; vous avez fait preuve, à dîner, d'un courage que je place au-dessus de tous les antres.

Ernest de Portandic parut étonné. -

— Mes paroles semblent vous surprendre ? poursuivit Montaiglon; eh bien! je veux vous dire qu'il est beau de. s'élever énergiquement contre la calomnie comme vous l'avez fait. Il est beau de prendre tout baut la défense des absents et de la vertu des femmes^ dont on se fait si souvent un jeu malin à nos tables d'officiers. Je vous ai admiré^ commissaire, car il est rare qu'on ait les rieurs de

178 LES ^ÈaSA<QàWE»

scfn côté, lorsqtfoA fratte sér\%nmfmmt de» plaisaBterm gni amusent les oisifs da bord.

— Je ne von^ comprends pas> monsieur de llontafgion; ii^était-il pals naturel de m'élever contre dies inmaations qui auraient pu nuire k une famille foe j'estime et fve j'aime? J'étais à même de les réfuter, j'ai pris la parole, n'en auriez-^us pas fait autast à ma place T

, — Je ne sais. Tel que vous me voyez, je sviS' très-ttoaide ea pareille occasion; je hais les mauvais plaisanta et n'ose leur imposer silence. Il me semble qu'ils l'emportwcmt sur moi. Pour les.rédaire à cesser, je ne cannais d'autre -moyen que.de les provoquer en duel. Or, on doit toujours éviter d'en venir à cette fâcheuse eltrémité. Ce soir^ malgré mon indignation^ je me taisais. D'ailleurs, que faire au pacifique bonhomme Esturgeot? Votre fermeté a réussi où aurait échoué ma colère. Car, après tout, qu'aurais- je prouvé en cherchant querelle au. docteur? Je n'ai pas, comme vous, l'honneur d'être admis dans l'intimité chez If. de Graincourt, et vous le dirai-je? le venin de la calomnie est à subtil, que , malgré tous mes efforts , je ne pouvais entièrement m'en préserver. J'hésitais; vous m'avez fait plaisir en me raffermissant dans mes propres opinions. ^

— Ah ! si vous connaissiez comme moi chacun des membres de cette famille simple et affectueuse, vous auriez repoussé jusqu'à l'apparence d'une mauvaise pensée. M. de Graincourt est le plus désintéressé, le plus estimable des hommes. C'est un officier distingué qui n'a point avancé par l'intrigue, mais bien par son seul mérite. S'il n'est pas trop versé dans l'étude de nos poètes, s'il ne sait pas Berchoux parxceur à f instar de nôtre chef de gamelle, s'il se ressent un peu'du temps dans lequel il est né et du manque d'instruction classique; i! n'en est pas moins remarquable par sofn tact, son jugement et ses connaissances de marin. S'il ignore quelques-unes des choses que tout le monde sait, il sait ce que trop de gens ignorent. J'ai eu entre les mains des mémoires qu'il , adressait au

sur lesinstitviùMBis capitales de la marine^ s«r l'inscriptiion maritime, surrorganlsation des équipages, sur la tenue et l'approvisionnement des arsenaux; c'éitaient des modèles de précision et de clarté. Ils étaient écrits dans un style sans vernis, mais correct et parfois énergique. Il parlait à la fois en officier de marine expérimenté, et en judicieux administrateur. Vous connaissex sa brillante affaire de la Topase et son combat à bord de la Victorieuse. Vous n'ignorez pas quels services il a rendus à notre marine marchande dans les mers du sud quand il y commandait la station. J'ai encore lu ses rapports sur ces matières commerciales, ils étaient admirables. Et voilà l'homme qu'on ridiculise devant des jeunes gens sans expérience, qui trouvent qu'on ne sait rien si Ton n^a pas été bourré, comme eux, de grec, de latin et de mathématiques !

Hontaiglon fit à ce sujet une courte digression sur la nature des matières qui devraient spécialement entrer dans l'éducation des officiers de marine et qui sont entièrement négligées aujourd'hui : telles que la connaissance des intérêts eommerciaut qulfls sont appelés à protéger, l'étude du code des gens de mer et celle des autres lois et ord(mnances fondamentales de rétablissement maritime de la France. Toutefois, une transition naturelle ayant ramené l'officier au point de départ, le commissaire reprit avec feu :

— Et madame de Graincourt! Pour peu que vous Tayez vue cet hiver, vous avez pu juger de son esprit; mais moi qui suis reçu dans son intérieur depuis mon enfance, je puis rendre hommage aux qualités plus solides qui la distinguent: «elle est pieuse, eharliaèle, 'instruite, aimable, attentive, économe; c'est la mèr« de famille aeccraaplie; autour d'elle règne une dotice paix qui enchante teat d'abord, «et en même temps, c'est une femme du moEde qui fait admirablement las honneurs ide son salon«

— J'en ai pu jugçr, interrompit l'officier.

— La médisance n'a pu trouver i mordre, poursuivit

Tofficier^ il a fallu que la calomnie s'en mêlât. Rien n'est sacré pour ces langues empoisonnées qui ne s'agitent pas sans distiller le fiel et l'outrage t

-— Vous vous emportez^ commissaire! dit Montaiglon en souriant.

— C'est qu'il n'a pas suffi d'attaquer la mère ; la fiUe elle-même n'a pas été respectée I

Ernest ne jugea pas à propos de compléter l'éloge de la famille Gralncourt par celui de Geneviève; l'offîcier^de son côté^ garda le silence. Tous deux se rappelèrent sans doute combien ils s'étaient réciproquement gênés au moment du départ de Brest; tous deux durent penser à la réponse qu'ils attendaient au sujet de leurs demandes de mariage. Et alors, ainsi qu'il arrive si souvent à bord^ ils se promenèrent longtemps ensemble sans, échanger une parole.

Le docteur Esturgeot rompit brusquement leur silencieux tôte-à-tête.

— Je vous annoncerai^ Montaiglon, dit-il en se frottant les mains^ que votre Gartonnet a enfin rouvert les yeux. Il vous doit de fameux remercîments; sans vous, ma foi ! il avait-son congé définitif. Je Tai fait chaudement envelopper entre deux couvertures de laine, il a réclamé un boujaron d'eau-dë-vie; demain, sauf quelques courbatures, il n'y paraîtra plus. Mais j'ai à vous apprendre une nouvelle autrement grave : — six de nos canards, sont morts damai de mer cette après-midi; c'est désespérant !

Montaiglon haussa les épaules.

'. Ernest de Portandic aperçut maître Mathieu qui se promenait au clair de la lune sur le passavant, et se dirigea droit à lui.

— L'oraison-funèbre de ces intéressants volatiles n'a pas l'air de vous toucher, continua le docteur. Vous faites le Spartiate, Montaiglon; vous n'avez donc pas étudié votre Brillât-Savarin?... C'est mon classique, avec Berchoux,

bien entenda t A propos, avez-vous remarqué comme notre cher commissaire s'est enflammé à dîner? Aurait^on cru qu'avec ce faciès de sainte-n'y-touche, il s'emporterait ainsi ? J'y prendrai garde, peste 1... D'ailleurs je me rends parfaitement compte du mystère. Le gaillard est amoureuî. Les tempéraments lymphatiques sont sujets à cette affection du cerveau qu'on nomme vulgairement amour.

— Dites au moins du cœur.

— Ne sutor ultra crepidam, mon lieutenant ; le cœur est

un muscle creux / . . .

— Oui, le vôtre 1 interrompit Montaiglon impatienté; vos observations en sont la preuve.

— Hum I fit le docteur.

r- Le commissaire, je vous le dis sans détour, continua roffîcier, a bien agi en vous contraignant à vous taire sur un sujet déplacé. Quelques secondes de plus, et ma fol ! je m'en serais mêlé, moi qui vous parle, plus rudement, sinon aussi sensément qu'il l'a fait.

— Ah t ah ! Montaiglon, je vous y prends; seriez-vous amoureux de mademoiselle Geneviève?... Impayable!

— Allez rire plus loin, si vous ne pouvez attribuer ma juste indignation qu'à des motifs tout personnels. Bonsoir!

A ces mots, Tofûcier tourna brusquement les talons et descendit dans sa chambre.

— Encore un brutal ! murmura le docteur... Et de trois!

Quand nons serons à dix, noas ferons ime croix,

C'est égal 1 il y a quelque chose là-dessous, et quand j'y réfléchis, ils étaient tous deux à la porte de Graincourt le jour du départ. En 9ortaidnt-ils? Y entraient-ils! Je le

if

182 LES PISSAGÈRÈS

saurtt. C'est que leur malité serait d'un comique exeel-lest... Boa à mettre sur mes tablettes.

Le docteur Esturgeot^ après ce judicieux monologue^ rallia un groupe de jeunes officiers qui causaient gaiement auprès de la dunette; cette fois' enfin ses facéties obtinrent un véritable succès. Il fit la nécrologie de ses volailles avec entrain; il obtint la pleine et entière approbation de son auditoire. Plusieurs i^alves d'éclats de rire furoit le prix de son éloquence.

Cependant le commissaire avait accosté maître Mathieu pour lui adresser ses compliments, comme il en avait le projet.

— Sans le capitaine Montaiglon^ répliqua le canonnier, nous n'aurions rien MX qui vaille. Voilà un fameux officier^ c'est un brave en toute occasion^ à l'eau comme au feu.

-— L'auriez-vous vu en d'autres circonstances ? demanda Ernest.

— Sans doute» commissaire, sans doute. C'était lui qui nous commandait à Bougie ; les Bédouins le connaissent, j'en réponds, et moi depuis pe temps-là, je me dis souvent à part à moi: — Mathieu, mon vieux, si tu fumes encore ta bouffarde, tu le dois au capitaine Montaiglon.

• — Comment ça?

— J'étais escofflé, sauf votre respect, commissaire, s'il n'avait pas brûlé la cervelle à un de ces brigands qui pie courait dessus bride abattue. Voyez-vous, je m'étais trop avancé; les matelots étaient à l'arrière; je tire mon coup de fusil, je manque ; ça peut arriver au plus malin. Mon Bédouin, toujours au galop, m'ajuste ; vous connaissez leur mode? Ils font feu en courant comme de vraies canonnières. Je ne sais pas d'où sortit M. Montaiglon ; mais ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il abattit l'autre avant que l'autre m'eût abattu. — Merci, lieutenant, que je lui dis.— Charge ton arme, Mathieu, qu'il me répond^ voici les autres, et en

avant I... Faut vous dire qu'il n'était alors qu'enseigne; c'est depuis ce temps qu'il est passé lieutenant de vaisseau et décoré...

— N'est-ce pas dans la même affaire que vous avez perdu votre œil? .

— Oui^ commissaire^ un quart d'heure après. Paraît que j'y étais prédestiné^ comme disaient à Rochefort mon vieux Baraquette, Crochecœur et RaGau, et tous les amis, vu qu'autrefois on m'appelait Coco-Bel- Œil et que Beauzeuil est m(m nom. Il y a des choses cocasses, pas vrai, commissaire? Ycici qu'à cette heure, où je suis plus laid que Nathan la Flibuste en personne, on m'a surnommé Grain-de* Beauté!

Ernest de Portandic, après avoir gaiement accepté les réflexions du maître artiljieur, ajouta cordialement :

— Je ne savais pas que Montaiglon fût votre capitaine à l'affaire de Bougie, et je suis ravi d'apprendre comment il vous a sauvé.

— Moi, commissaire, j'étais aussi ravi tout à l'heure en vous voyant pour la première fois promener amicalement bras dessus, bras devons. Je pensais à part moi : — Quand ces deux-là se conndîtront,le gage qu'ils feront une paire de matelots I Et vous verrez que ça sera.

— Je le désire de tout mon cœur; je serais très-flatté de l'amitié d'un pareil officier.

— Voilà qui va bien, commissaire! je suis content! car j'avais peine à vous voir vous faire mauvaise mine dans les premiers jours.

— Comment I maître Mathieu, je n'ai jamais eu le moindre grief contre M. Montaiglon, ni lui contre moi, je suppose.

— Pardonnez-moi, commissaire, j'ai l'œil américain, et je vois ce que je vois. Vous ne pouviez pas vous sentir en partant de Brest.

I^e brave maître Mathieu n'avait pas tout à fait tort. Presque à leur insu les deux Jeunes g&ss s'en étaient ré-

Mh T'ES PASSAGÈRES

ciproqaement voulu de s'être contrecarrés dans «leurs démarches respectives; depuis lors une certaine froideur avait constamment régné entre eux.

Peu de jours après la conversation qu'on vient de lire, comme Montaiglon achevait de donner quelques ordres de service au maître canonnî^r dont il dirigeait le détail^ le nom du commissaire fut prononcé par le sous-ofQcier.

— A propos^ Mathieu, dit Montaiglon, il parait te connaître beaucoup?

— C'est vrai, capitaine; il m'a rendu service plus de quatre fois au bureau des armements et ailleurs; il a eu la

*" complaisance de me débrouiller de tous les gens de loi lors de la mort de ma pauvre femme; — auparavant c'était lui qui avait installé ma délégation, ça marchait tout seul... Et puis encore il m'a déniché, à l'occasion de nos affaires du Colbert avec Nathan la Flibuste, un vieux compte de part de prise sur des négriers de la côte, ce qui m'a bien fait cinquante écus; et une autre fois, il m'a eu le congé définitif d'un mien ami qui était à l'hôpital, et... c est à n'en plus finir. Voilà un brave homme de commissaire! Il n'y en a guère comme lui, sauf pourtant M. R... de Brest, qui est aussi un ami du matelot, et «n crâne.

— Mais il paraîtrait que tu lui as rendu de même un service signalé?

— Moi! eh non! rien du tout... Voici pourtant ce que c'est : Un soir qu'il sortait en uniforme d'un bal du préfet, il pouvait être deux heures du matin; pas un chat dans les rues, hormis nous autres de la Sirène, qu'on venait de congédier. Voici donc M. de Portandic qui passé. — « Oh I un commissaire 1 un commissaire! » crie un ancien. — c Faisons-lui une farce ! » répond un autre. On se jette sur lui, on voulait un peu le rouler dans la crotte avec son bel habit... Des bêtises de matelots soûls! Il se débat, jure, envoie un coup de poing à un gabier, essaye de dégainer, on l'en empêche... ça se gâtait quand j'arrivai. Vous comprenez que je dis aux camarades qu'il y en avait assez et que je rame-

nai le commissaire chez lui. C'est de cette nuit-là que nous nous connaissons.

— Tu étais plus heureux que moi, Mathieu^ dit Montaiglon, je ne le connais que depuis notre départ.

— Ou plutôt^ mon capitaine^ reprit le canonnier avec finesse^ depuis le jour où Gartennet tomba à la mer.

— Ça pourrait étre^ répondit l'officier en se retirant.

Le digne canonnier était enchanté de la liaison qui se formait entre ses deux protecteurs : il remarquait avec plaisir que Montaiglon et le commissaire se promenaient souvent ensemble sur le pont. En effet ils s'étaient insensiblement appréciés^ ils avaient des idées semblables sur une foule de sujets, et prenaient goût à causer l'un avec l'autre. Plusieurs fois ils parlèrent de mariage, mais en se renfermant dans des thèses générales, toujours sans se livrer.

Malgré les observations du docteur, Montaiglon ne soupçonnait pas le commissaire d'être son rival; car il était naturel de penser que, dans le cas où Ernest de Portandic aurait eu quelques projets sur la main de Geneviève, la mère de la jeune fille les aurait connus, et se serait tenue sur la réserve.

Le commis de marine, de son côté, aurait pu se faire le même raisonnement par rapport à M. de Graincourt, si d'ailleurs il n'avait été à cent lieues de regarder Montaiglon comme un prétendant à la main de Geneviève. Il n'avait jamais rencontré l'officier qu'une seule fois dans la famille Graincourt.

Pour rendre possible la scène que nous avons racontée au deuxième chapitre, il n'avait rien^moins fallu que le deuil de l'un, l'embarquement impromptu et le surcroît de travail de l'autre, l'appareillage subit de la frégate et une rencontre au dernier moment. Personne n'est en garde contre un tel concours de circonstances.

Après un mois de traversée, la Dapkné, en vertu des derniers plis apportés par Montaiglon au commandant Yaumorin^ mouilla devant la Basse-Terre à la Guadeloupe où

elle séjourna huit ou dix jours avant d'aller à Fort-Royal Martinique.

Cette courte relâche donna à la goélette V Améthyste le temps d'arriver la première au centre de la station.

Le léger navire n'avait pour la frégate que deux lettres : — Tune adressée à M. Albert Montaiglon^ lieutenant de vaisseau; l'autre à M. Ernest de Portandic^ commis de marine. .

Ces lettres furent portées à bord au moment oii la Daphné ietdi l'ancre en rade de Fort-Royal.

EMMA DESGALET

M™* de Graincourt écrivait à Montaiglon la lettre sui- ?ante:

c Monsieur^

9 Je viens de faire part de vos honorables propositions à M. de Graincourk

» Il me charge de vous rendre grâces^ dans les termes les plus vifs, d'une démarche dont il est fier pour notre fille comme pour nous; mais il avait des projets antérieurs, et je dois respecter sa volonté paternelle.

» Pardonnez-moi^ monsieur^ d'avoir contribué peut-être à entretenir une illusion dont je m'étais bercée moi-même pendant un instant trop court. Croyez à la sincérité de mes regrets^ et quoiqu'il n'y ait encore rien de décidé^ veuillez vous considérer comme entièrement dégagé de votre parole.

T> A votre retour, monsieur^ si vos sentiments sont restés les mêmeS; si rien ne s'oppose à la réalisation de vos espé-

rances^ soyez persuadé que je serai heureuse de Bépondre d'une manière plus favorable à des intentions qui' nous font tant d'honneur; agréez^ etc... »

M. de Graincourt écrivait de son côté :

« J'entends le coup de canon^ mon cher Ernest^ je ne vous reverrai donc plus avant votre campagne. Il faut^ à mon grand regret^ que je vous écrive pour me rétracter en partie.

» Je me suis trop avancé tout à l'heure. Ma femme a en vue une autre alliance^ qu'elle trouve plus avantageuse : ma fille ne sait rien encore ; tranchera-t-elle la question en votre faveur ?

» Je le voudrais ; mais ne vous flattez de rien.

» D'après celà^ soyez libre comme l'air^ je vous dois au moins cette faible compensation.

» Allez chez Desg»lets ; Emma passe pour charmante ; elle vous fera peut-être oublier Geneviève. Adieu I l'heure presse.

» Quoi qu'il advienne^ que vous deveniez ou non mon gendre ou mon neveu, vous n'en serez pas moins cher au cœur de votre vieil ami.

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