DE GRAINCOURT
A la lecture de cette lettre^ Ernest^ atterré, courut se réfugier dans sa petite chambre.
Depuis le départ de France, il s'était accoutumé à la douce pensée que son mariage avec Geneviève ne souffrirait aucune difficulté ; la transition était brusque et pénible. Il savait la jeune fille trop soumise à la volonté de sa mère, et M. de Graincourt trop peu disposé à faire acte d'autorité dans son intérieur, pour conserver désormais beaucoup d'illusion.
— Si j'étais là, murmura-t-il, c'est à peine si je pourrais soutenir la lutte contre un rival, plus riche sans doute.
plus aYancé en grade^ officier supérieur peut-être. J'ai trop tardé à mettre le commandant Graincourt dans mes intérêts. Du reste, il désespèrcdu succès ; c'est évident ; il va Jusqu'à supposer que je puis en aimer une autre que Geneviève !.. Cependant, reprenait Ernest, ce brilet a été écrit si précipitamment, que tout ne peut être perdu. Pourquoi le mariage projeté par Mb^' de Graincourt ne serait-il pas un rêve et rien de plus?... Mais Geneviève! Geneviève!...
Le commissaire se dd!mandait pour la millième fols si Geneviève l'aimait. Souvent il l'avait cru ; plus souvent •encore il en avait douté. Il était sûr de l'amitié presque fraternelle de la jeune fille ; c'était pour lui une nouvelle raison de craindre.
— Elle aussi, murmuràit-il avec découragement, doit avoir son idéal, sa chimère, ses folies, et je ne suis qu'un ami d'enfance qu'elle connaît trop bien !
Montaiglon était moins ému, mais non moins vivement contrarié que le commissaire.
Longtemps il se promena sur le pont à grands pas en réfléchissant sur sa position vis-à-vis de Geneviève, à laquelle il avait tant de fois songé durant ses longs quarts de nuit.
Quelques heures de sommeil calmèrent un peu l'agitation des deux nouveaux amis.
Le lendemain, après déjeuner, Montaiglon demanda au commissaire s'il était disposé à descendre à terr.e avec lui et à se présenter chez M. Desgalets comme ils en étaient convenus à la mer.
Ernest répondit affirmativement.
Une demi-heure après, un canot de la frégate les débarquait au pont de la Savane.
A l'angle opposé de cette promenade, est situé le quartier du Carénage, qu'habitent les femmes de couleur libres, blanchisseuEcs pour la plupart, et constamment en rapport avec les officiers de la marine, qu'elles connaissent tous par leurs noms. Ce fut là que Montaiglon conduisit d'abord le commissaire ; il s'agissait de prendre des renseignements
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sur la famille Desgaiets^ et d'y demander au besoin un guide pour se rendre à rhabitation.
— - Bonjour^ maman Titine, dit Montaiglon en entrant chez une vieille mulâtresse du quartier.
— Ah ! monsieur Montaiglon 1 vous aussi vous êtes à bord de la Daphné? Je suis bien contente de vous voir. Ck>mment allez-vous à cette heure? Quelles bonnes nou- ^ velles apportez^vous de France? s'écria la bonne femme avec empressement et en mêlant à son langage une foule d'expressions créoles que nous nous faisons un devoir d'élaguer.
— Ma chère amie, reprit l'officier après une courte conversation, dites-nous un peu le chemin de l'habitation Desgalets.
— Pourquoi ça, cher, Sâus vous commander ?
— Mais,mamaQ Titine, pour aller rendre visite au maître, de la part de sa sœur et de son beau-frère que nous avons laissés à. Brest.
— De la p^rt du commandant Graincourt t n'est-ce pas, cher? Oh 1 un charmant garçon ! interrompit la mulâtresse qui se souvenait parfaitement d'avoir connu Tofficier supérieur une quinzaine d'années auparavant.
Il est à remarquer que les habitantes du Carénage ont une mémoire incomparable; ^les n'oublient de leur vie un nom ni une figure ; l'argousin le plus expert ne les égaie pas dans l'art du signalement. Pour peu qu'on ait passé huit jours à Fort-Rôyal, on est connu d'elles à perpétuité.
— M. Desgalets n'est plus à l'habitation, cher ; il loge en ville à présent. Si vous voulez lui rendre visite, vous n'avez qu'à traverser la savane; il demeure dans cette maison de pierre tout contre le quatrième tamarin de l'allée oîi vous voyez des persiennes vertes.
— Parfaitement, maman Titine ; mais savez- vous x^surquoi il a quitté sa plantation ?
— Seyez-vous là, cher capitaine, je vais vous conter ça ! Tout un malheur, monsieur Montaiglon. Seyez-vous donc
«nmy eommissaire^ poursuivit la mulItreBse trop au fait des usages de la marine pour ne pas reconnaître legraded'Emest an galon d'argent de sa casquette. Figurez -vous qu'il y a Irois^ quatre ans^ M.Desgiietsa pris pour gèreur un mauvais petit blanc^ un intrigant d'avocat, messieurs, il gageait tirer trois fois plus de sucre des cannes. Il a fini par de- Tenir le maître du maître m^e. Il a persuadé à M. Desgalets de bâtir la maison que vous voyez là, et en pierre encore, de crainte d'incendie et d'ouragan, chers messieurs, comme si les maisons de bois ne valaient pas cinquante fois mieux en cas de tremblement de terre. Enfin, tant que M. Desgalets reste en ville, et maintenant c'est presque toujours, ce coquin de géreur est tout seul à Tbabitation, vous comprenez. Tout le monde gémit là -bas; il est pire qu'un démon; toujours des coups aux pauvres nègres, toujours de la misère aux gens de la maison, et on dit même que les affaires de M. Desgalets n'en vont pas mieux pour ça...
— Serait-il possible 1 s'écrièrent à la fois les deux amis.
— Oh ! messieurs, rien n'est plus vrai ; ma fille Calypso est la nourrice de M"'' Emma ; il y a maintenant dix-huit ans qu'elle est dans la maison. Elle a fermé les yeux à sa pauTre maîtresse. H""** Desgalets; devant Dieu soit son âme I Sûrement la bonne dame n'aurait pas permis qu'un géreur entrât dans la maison ; mais, voyez-vous, M. Desgalets se fait vieux, il n'a jamais eu beaucoup de goût pour l'habitation, il préfère la ville où il a si longtemps demeuré comme ordonnateur. Ici, il voit tous ses amis, les commandants des navires de guerre ; il a toujours de la société àh France. Tous les officiers sont reçus chez lui, et comme il faut, chers, avec plai^r et honneur.
— NoQs ali(ms en juger, dit Montaiglon en levant la séance.
Les deux amis traversèrent la savane, passèrent de Vaut la jolie maison où s'écoulèrent les premières années de l'impé ratrlce Joséphine, et s'arrétk^nt à la porte de M. Desgalets.
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Ce fut Calypso, grande ûlle de couleur presque blanehe et passablement conservée, quoiqu'elle eût environ^ treatecinq ans, qui introduisit les visiteurs dans le jardinT
L'ancien ordonnateur était seul, assis et même à demi couché sous un épais berceau de verdure : en apercevant les officiers, il s'empressa d'aller au-devant d'eux, leur offrit des sièges, et sans s'informer du but de leur visite :
— Soyez les bienvenus^ messieurs, dit-il ; vous appartenez sans doute à la frégate la Baphné? Donnez-moi des nouvelles du commandant Yaumorin, un de mes vieux amis. Vous pourrez lui dire que je le remercie de m'avoir fait porter directement les lettres de ma famille brestoise, M. et M™« de Graincourt, que vous connaissez i^eut-ôtre ?
•^ Que nous connaissons beaucoup, dit le commissaire avec empressement.
— Le commandant Yaumorin esta terre, répondit Montaiglon. Selon toute apparence, la journée ne se passera pas sans qu'il» ait eu l'honneur de vous voir.
On s'assit. Ernest reprit la parole :
— Je suis au regret, monsieur, dit-il, d'avoir été devancé par notre commandant. Au moment du départ de Brest, je suis allé demander les commissions de la famille de Graincourt pour la Martinique; je me bornerai donc à vous donner de vive voix des nouvelles plus fraîches seulement dequelques heures.
— J'avais aussi le plaisir, dit Montaiglon, d'être chez monsieur votre parent peu d'instants avant l'appareillage^ et je^pourrais au besoin ajouter mon témoignage à celui de M. Ernest de Portandic.
— Ah 1 vous êtes M. de Portandic, s'écria l'ancien dignitaire colonial en se tournant vers Ernest, le fils de l'ami intime de Graincourt t J'ai beaucoup connu monsieur votre père ; je vous connais vous-même de réputation, et suis heuieux de vous recevoir chez moi. Je sais que vous fréquentez assidûment la maison de ma sœur; soyez deux
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fois le iHenvenu... ainsi que monsieur votre ami, s'empressa d'i^outer M. Desgaiets. .
Montaiglon flt une inclination polie.
— M. Montaiglon, dit le commissaire, a reçu comme moimême Tagréable mission de vous offrir les affectueux souvenirs de votre famille bretonne.
— Messieurs, sans aller plus avant, permettez-moi de faire prévenir ma fille de votre visite ; elle sera enchantée de savoir par vous des nouvelles de son oncle, de sa tante et de sa cousine Geneviève, qu'elle n'a pas le plaisir de connaître, et qui n'en est pas moins son amie d'enfance. Galypso, priez Emma de descendre au jardin. Les deux cousines sont en correspondance suivie. Hier encore, ma lille a reçu une lettre charmante de Geneviève, dont tout le monde me fait l'éloge. J'imagine, messieurs les officiers, que vous êtes du nombre de ses admirateurs?
— M"« de Graincourt est une jeune personne accomplie, dit Montaiglon; à Brest, ses louanges sont dans toutes les bouches. Sa beauté, son esprit et ses talents frappent les plus aveugles; les moins indulgents sont forcés de se rendre à l'évidence.
— J'ai été assez heureux pour voir Geneviève dans l'intérieur de sa famille, ajouta le commissaire; elle a grandi pour ainsi dire sous mes yeux; c'était une enfant aimante, enjouée, intelligente, gracieuse comme un ange; aujourd'hui, c'est une jeune fille qui fait, à juste titre, l'orgueil de ses parents.
— Allons, mes chers messieurs, je m'aperçois avec plaisir que vous renchérissez à l'envi. Mais voici Emma!
Les officiers se levèrent et virent la jeune créole s'avancer vers la gloriette d'un pas lent qui accusait peut-être plus de timidité que de nonchalance. Emma n'était ni grande ni petite. Si l'on ne pouvait juger de l'élégance de sa taille, car elle portait un de ces larges peignoirs créoles que l'on nomme gaules à la Martinique, on devinait qu'elle devait être aussi bien proportionnée qu'elle paraissait jolie au
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premier coup d'oeil. A l'analyse, ses traits manquaient peatétre de grandes lignes et de régularité; elle tenait de sim père quelque chose dv type breton ; car, il est temps de le dire^ malgré son nom essentiellement colonial^ M. Desgalets était originaire et natif de Bretagne. Lors de son mariage, il en avait pris un moins barbare, pour des «oreilles martiniquaises, que celui de Ardhu Kerandantec de Penharèars, dont ses ancêtres avaient pu être fiers en Bas-Léon ; Fliabitation de sa femme le lui avait foumL
Emma était créole par sa mère. Elle possédait toutes les grâces d'une enfant des Antilles françaises : une Irlandaise lui eût envié la blancheur et la fraîcheur de son teint; une Espagnole ses cheveux couleur de jais, lisses, soyeux, à reflets bleufitres. Ses yeux, grands et vifs, étaient d'un bleu tellement foncé, qu'on les prenait toujours pour des yeux noirs. Elle mettait une certaine coquetterie à faire remarquer le contraire. Plusieurs fois, elle avait malicieusement reproché aux jeunes poètes du crû qui lui oflîraient des vers, d'avoir fait du jour la nuit, dans le seul but d'obéir aux exigences de la rime.
— M. Montaiglon, lieutenant de vaisseau, et M. En^st de Portandic, commissaire de la frégate la Daphné, dit l'ancien ordonnateur à Emma, lorsqu'elle se fut assez approchée. €es messieurs connaissent beaucoup la famille de Graincourt. Nous parlions de ton amie Geneviève au moment oà tu as paru.
•— Je serais désolée que ma présence vous fîtabandoaner un tel sujet.
— Mademoiselle, dit Montaiglon, je me félicite de pouvoir vous obéir en m'aoquittant d'une commission dont elle a eu la bonté de me charger pour vous. Au moment du départ, j*allais prendre congé de ces dames, M"« de Graittcourt m'a invité à vous rappeler combien elle serait charmée de vous connaître; elle m'enviait ee bonheur qae d'aujourd'hui seulement j'apprécie comme il doit être apprécié.
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Emma rougit légèremBiit et leva les yeux sur Tofflcier qui poursuivit :
— Tout ce que son tact exquis lui faisait deviner lorsqu'elle parlait de vous; les hommages affectueux qu'elle rendait à vos perfections; tout ce qu'elle disait^ en un mot^ me faisait désirer bien vivement d'avoir l'honneur de remplir mon message. Je n'ai qu'un regret, c'est de ne l'avoir pas fait dans des termes plus dignes d'elle ^ de vous. Il ne nous est pas donné d'atteindre à cette délicatesse de pensée, à cette finesse de langage qui distingue les femmes^ et encore moins à ce choix d'expressions/ à ce style enchanteur dont votre correspondance est un modèle^ s'il fauten croire lifUe votre cousine.
Cette fois^ le trait avait porté; l'impression produite sur la jeune ôlle^ se lisait clairement sur sa figure.
— C'est à Geneviève, dit-elle, qu'il faut rendre ces louanges. La lettre que j'ai reçue hier m'a d'abord bien égayée et puis arraché des larmes d'attendrissement.
— Vos paroles font à la fois l'éloge de son esprit et de votre coeur.
— Si vous saviez comme elle me parle d'une famille de pauvres paysans bretons dont la ferme a été brûlée, et de la visite qu'elle leur a rendue avec ma tante. Ici, nous n'ayons pas idée de pareilles misères; la peinture que me fait ensuite Geneviève des travaux de ces malheureux n'est pas moins touchante. On voit par là combien le sort de nos noirs est plus doux que le leur.
Le commissaire^ après avoir donné à M. Desgalets de nouveaux détails sur la position de M. et M""*^ de Graincourt, s'empressa de prendre part à la conversation :
— Mademoiselle, votre cousine vous a souvent^ louée devant moi, dit-il, de votre bonté pour les esclaves de la plantation; tous étiez, disait-elle, leur ange tutélaire.
Emma baissa les yeux.
— Ma nièce a dit vrai, messieurs. Emma est trop compatissante parfois; lorsque nous sommes aux Galets, ^est mi
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vrai temps de vacances pour mes paresseux de nègres. J'ai heureusement pour géreur un maître homme^ qui met bon ordre à tout cela!
La jeune ûile leva la tête avec vivacité.
Les deux amis^ après Ipur visite à maman Titine^ crurent comprendre le sens de ce mouvement^ qu'ils n'interprétèrent pas en faveur de l'homme d affaires; mais une réflexion plus rapide que l'éclair arrêta sur les lèvres d Emma^ les observations qu'elle avait été au moment de hasarder.
Elle trouva qu'il ne convenait point de parler de l'habitation en présence de deux étrangers^ et voyant tous les regards flxés sur elle :
— Mon père^ dit elle, vous oubliez de demander à ces messieurs des nouvelles du docteur Esturgeot.
— Esturgeot serait donc votre docteur?
— Oui, monsieur, répondirent à la fois les deux membres de l'état major de la Daphné.
— Geneviève me l'écrivait, dit la jeune fille qui ajouta plus bas : — Et ce n'était point là le passage le moins plaisant de la lettre.
Ernest et Montaiglon s'entre-regardèrent.
— Ces demoiselles, je le vois, reprit M. Desgalets, s'amusent un peu des travers de l'ami Esturgeot. Il a le tort d'être un peu loustic, j'en conviens; mais c'est un garçon de cœur auquel je dois de grandes obligations. Oui, mademoiselle, vous devriez vous souvenir qu'il vous a soignée et guérie, il y a six ans, et qu'il venait tous les jours vous rendre visite à l'habitation, par une chaleur de trente degrés!
— Mon père ! dit Emma un peu confuse.
— Vous ne devriez pas avoir oublié, poursuivit M. Desgalets, qu'il en agit de même à l'égard de votre chère Ca^^ lypso, et que sans lui votre nourrice n'aurait certainement pas échappé à sa maladie de langueur.
Piquée d'être ainsi réprimandée devant les deux visl teurs> Emma reprit vivement :
— Je B6 l'ai pas plus oublié, mon père^ qu'il n'a oublié lui-même vos excellents dîners.
Le commissaire et Montaiglon ne réprimèrent pas leur hilarité; l'amonr-propre paternel de M. Desgalets fut flatté du succès de la repartie :
— Elle a de l'esprit comme un démon 1 murmura-t-il. Et que disait ton amie Geneviève?
— Oh! presque rien, répondit Emma. Ma cousine a souvent rencontré le docteur dans le monde l'hiver dernier^ et sachant que nous le connaissions toutes deux, elle me parlait un peu de ses talents de société.
— Il en a beaucoup, dit Mont&iglon.
— Infiniment! ajouta le commissaire.
— Le fait est qu'on a bien le droit de le mettre sur la sellette, dit à son tour M. Desgalets; il y met les autres assez souvent.
» Ah ! mon père, s'écria Emma enchantée, vous y voilà donc tout comme nous !
Le docteur Esturgeot fit bien de paraître en ce moment. Il venait de parcourir la ville, oii il avait une foule d'anciennes connaissances. Déjà il était au courant de tout ce qui s'était passé dans la colonie depuis son dernier voyage. Il fut, selon sa coutume, badin à Texcès, parfois spirituel, souvent satirique.
Pendant que Calypso apportait des verres de grog et de limonade, quelques mots rapidement échangés avec Emma par les deux amis servirent de commentaires à quelques regards ipalins, hasardés à la dérobée TiDstant d'auparavant, lis faisaient justice des moqueries* du docteur, et comme ils partaient d'une certaine communauté de sentiments, pour ainsi dire sympathiques, ils établirent entre les jeunes gens cette sorte de familiarité impromptue qui n'engage à rien, qui n'établit pas môme un précédent, mais qui a tant de charmes, surtout lors d'une première entrevue.
M. Desgalets et sa fille faisaient, du reste^ les honneurs
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de chez eux avec tout Faimable abandon des mœurs créeles.
— Et mon ami Julien! Où est mon ami Julien ? demanda le chirurgien-major.
— Il est en classe et ne va pas tarder de Tenir.
Le jeune frère d'Emma, qui pouvait avoir douze à treize ans^ entra bieïitôt après. Le docteur Tattira à lui^ le félicita de sa bonne mine^ l'interrogea sur ses études^ lui fit compliment d'en être à Quinte-Gurce^ et -finit par lui offrir un petit corde chasse jusque-là soigneusement empaqueté.
Julien, ravi au septième ciel, emboucha aussitôt Tinstrament, au grand déplaisir de sa sceur et des offîmers, dont Tentretien fut ainsi tout à coup rompu.
Le commandant Yaumorin parut à son tour. Quelques instances que fît l'hospitalier colon, il ne put retenir à dîner que le docteur Esturgeot.
Ernest et Montaiglon retournèrent à bord, charmés de la réception de l'ordonnateur, et se promettant bien de cultiver des relations propres à embellir leur séjour à la Blartinique.
Le docteur, le commissaire et Montaiglon y étaient admis dans une très-grande intimité. On conçoit que le premier dut être parfois gênant pour les deux autres et fâcheux dans toute l'étendue du mot, car il était presque inévitable; mais il jouissait des bonnes grâces du maître : foroe était donc de le retrouver à terre, tel qu'on l'avait laissé à bord.
Après la première visite, Montaiglon, avait relu la lettre de M">* de Graincourt; il l'avait relue avec moins de déplaisir, en se disant qu'il faudrait y répondre.
Un mois s'écoula. sans qu'il se présentât d'occasi(»i pomr la France.
Durant ce mois, l'officier vit Emma plus souvent, et surtout moins cérémonieusement qu'il n'avait vu Geneviève pendant Thiver passé' à Brest. Il fit à loisir l'étude du caractère de la jeune créole, lui trouva une sensibilité exquise, mais aussi peut-être un peu de coquetterie.
Il comparait les deux cousines Tune à l'autre; Geneviève^ quoique absente, avait bien des chances en sa faveur. — Sans le billet de W^^ de Graincourt^ Montaiglon n'eût pas hésité.
Le vieux capitaine de vaisseau de Brest remportait de beaucoup^ selon Tofûcier^ sur Tancien ordonnateur^ homme éminemment faible^ dont la fortune paraissait fort compromise. I
Emma avait un frère, Geneviève était fille unique.
Enfin Montaiglon avait toujours désiré un intérieur à Brest, un foyer d'affections en France; il pensait que la femme d'un jeune officier de marine doit avoir encore [sa mère pour supporter plus facilement les fréquentes absences de son mari.
Toutes les considérations secondaires faisaient ainsi pencher la balance du côté de Geneviève; elles y pesaient d'un grand poids; — mais Montaiglon voyait Emma tous les jours.
Il écrivit avec ménagements et de très-bonne foi, en acceptant la liberté d'action qu'on lui rendait. Il ajoutait cependant, tout comme M"^^ de Graincourt, que néanmoins il ne renonçait pas à l'espoir de renouer les négociations interrompues, si à son retour rien ne s'opposait à l'exécution de ses premiers projets.
Ernest, de son côté, n'avait pu résister entièrement, aux séductions répandues dans toute la personne d'Emma; il fit des réflexions analogues. quoique bien différentes. Il aimait Geneviève depuis trop longtemps pour raisonner à froid son inclination naissante. Il trouvait que la créole ressemblait à sa cousine : c'étaient à peu près les mêmes traits, lO'môme esprit, la même grâce, l'on ne pouvait aimer Tune sans se complaire dans la société de l'autre.
Emma cependant avait à la fois plus d'abandon, et moins dé familiarité. Elle écoutait avec plaisir les demi-déclarations dont Geneviève ne faisait que rire.
Ernest pensait que, s'il le tentait, il obtiendrait plus faci-
lement un avea d'Emma que de sa cousine. Il repoussait à la vérité cette supposition comme une mauvaise pensée. Il se croyait toujours fidèle à seâ premières amours. Son illusion était si grande, qu'il regardait comme une preuve de son attachement pour Geneviève la résolution qu'il avait prise de ne point retournera Brest, et de se faire attacher au service administratif de. la colonie, s'il apprenait le mariage de la jeune fille.
Il soupçonnait à peine l'influence qu'Emma exerçait sur sa détermination récente, et telle fut la puissance de cette préoccupation, qu'il ne put s'y soustraire en écrivant avec expansion à M. de Graincourt.
Montaiglon qui envisageait l'alternative avec moins de passion que de jugement, avait calcula la portée du moindre mot dans sa réponse à la mère de Geneviève; — le commis de marine, au contraire, s'était longuement abandonné à toutes ses impressions.
La lettre du premier était courte, claire, précise, positive; il faisait toutes ses réserves, ne parlait qu'à peine de la famille Desgalets, et ne semblait renoncer^à Geneviève que par force majeure.
La lettre du second était diffuse, pieine de contradictions et de réticences apparentes.
— Il était au désespoir, disait -il, d'apprendre que M«»e de Graincourt avait mis ojsstacle à son vœu le plus cher, il se sacrifiait, car il ne voulait que le bonheur de Geneviève; puis il parlait de son projet de se fixer à Fort-Royal, essayait de prouver que la douleur seule lui dictait cette cruelle résolution, et se trahissait en parlant d'Emma en termes qui devaient faire croire à M. de Graincourt tout le contraire de ce qu'il avançait.
Les expressions dont il se servit avaient quelque chose d'ambigu qui trompa nécessairement les parents de Geneviève et Geneviève elle-même.
Quand les deux lettres furent parties, Montaiglon s'ap-
plaudit de ce qu'il avait fait; il relut avec satisfaction la copie de la sienne. ' ,
Ernest avait écrit d'abondance; il se rappelait à peine ce qu'il avait pu dire^ était mécontent du peu dont il se souvenait et s'en voulait de sa précipitation.
De dix jours il ne se présenta chez M. Desgalets.
L'officier^ sur ces entrefaites^ ne manqua point d'y aller toutes les fois que le service n'y mit point obstacle.
Le docteur Esturgeot eut vers la même époque la triomphante idée de donner un bal à bord de la frégate.
La motion fut accueillie par une triple salve de bravos.
Montaiglon fit observer qu'il se verrait obligé de déserter le bord, attendu qu'il était^ comme on sait^ en grand deuil de sa mère.
Le chirurgien -aurait volontiers passé outre^ mais les officiers se récrièrent à l'unanimité. En conséquence^ le projet fut remis jusqu'à l'hivernage, qui devait commencer le mois suivant.
Le commandant Yaumorin sollicita l'ordre d'aller passer la mauvaise saison à la mer^ ét^ comme il le désirait^ la frégate appareilla peu de temps après. Elle devait relâcher successivement dans plusieurs ports des Antilles^ passer à la Havane^ se rendre au fond du golfe du Mexique, dont une division française faisait alors le blocus, et revenir immédiatement après à la Martinique, si le commandant de nos forces navales n'avait pas besoin de son concours.
Maître Mathieu ne se tenait pas de joie en pensant qu'on avait la chance d'envoyer quelques boulets de canon aux Mexicains.
— Parlez moi d'un appareillage comme ça, disait-il au commissaire; que votre major blague tant qu'il voudra aujourd'hui, ça m'est égal, je suis paré à rire de franc cœur. Ah! si nous pouvions tant seulement nous ficher une bonne petite brûlée !