‹ Les passagères: roman maritimeChapitre 17 sur 21 · DE COEUR A CŒUR · texte numérisé non relu

DE COEUR A CŒUR

Les souhaits du digne maître Mathieu ne se réalisèrent point ; ses canons restèrent tapés et amarrés durant toute la campagne.

Lorsque la Daphné mouilla devant File de Sacrifido^ centre de la station du blocus^ la plupart des bétimenis se trouvaient en croisière; il était impossible de tenter un coup de main. L'on attendait du renfort de France^ et Ton se contenta de prendre à la frégate la meilleure partie de ses vivres.

Elle retourna donc presque aussitôt à la Havane^ au grand déplaisir de maître Mathieu^ du gabier de beaupré Cartonnet^ son écho habituel^ et de la majorité des hôtes du gaillard d'avant et du gaillard d'arrière.

Le docteur Esturgeot se réjouissait très-philanthropiquement de n'être pas exposé à panser des blessés et à faire triste chère plus longtemps^ — Sacriftcio étant un îlot sablonneux et désert^ où l'on ne peut se procurer de rafraîchissements d'aucune espèce.

De la Havane^ la frégate remonta le canal de Bahama

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pour retoarner à. la Martinniue ; elle y fut assaillie par un coup de vent formidable qui fournit à Montaiglon uns nouvelle occasion de signaler son zèle^ et de conquérir toute Testime du commandant Yaumorin. La Daphné se vit obligée de couper son mât d'artimon, fit d'autres avaries non moins graves et alla se réparer aux États-Unis; elle ne fut de retour à Fort-Royal que vers la fin de novembre.

Le commissaire se présenta le premier cbez M. Desgalets ; il y fut reçu pins chaudement que jamais par le père d'Emma ; Calypso lui fit quelques sourires plus gracieux que de coutume et qui voulaient être malins; on l'accabla de prévenantes de toute espèce; une chambre était mise à sa disposition.

— Trois mois après votre départ, mon cher Portandic, lui dit l'ancien ordonnateur, Gràincourt m'écrivit une lettre dans laquelle il me parle longuement de vous; il veut que nous vous traitions tout à fait comme le fils de la maison. Notre cœur nous y portait d^à ; considérez-vous donc comme chez vous. Allez, venez, de terre à bord, du bord à terre, voici votre appartement ; Galypào açra soin de nç vous laiss<^r manquer de rien. Surtout ne craignez jamais de nous incommoder ; point de façf^Mis, je vous en prie; liberté de manœuvres complète. Gràincourt de son côté a dû vous adresser, poste restante, une lettre que vous ferez bien d'aller réclamer.

Emma parut ângulièrement intimidée en présence iu commissaire.

A son laisser-aller créole avait succédé une réserve toute nouvelle ; Ernest essaya de lui adresser quelques complu ments qni eussent reçu un accueil favorable avant le départ; elle y répondit comme aurait pu faire Geneviève, par quelques sourires d'incrédulité, par quelques balancemfflits de tète d'une interprétation fort difficile.

On conçoit que la correspondance de M. de Gràincourt était l'origine de la révolution qui s'était opérée dans la famille Desgalets»

Après qu'on eut reçu à Brest les lettres de MontaSglon et d'Ernest de Portandic, le capitaine de vaisseau en retraite se détermina à s'ouvrir franchement à son beau-frère, dans un passage qui lui apprenait tout ce que nos lecteurs savent déjà de la double demande de mariage. Il continuait en ces termes :

< J'avais toujours caressé l'espoir alunir Geneviève au fils de mon meilleur ami ; l'heure pressait ; je fus prompt à accorder mon consentement ; mais M>°« de Graincourt me fit considérer que notre fortune est au moins médiocre, et que l'alliance de Montaiglon nous serait beaucoup plus avantageuse.

> J'ai pris des renseignements sur ce jeune lieutenant de vaisseau : c'est un officier distingué, plein d'avenir, d'une famille honorable et recommandable sous tous les rapports. J'ai dû hésiter.

» Nous avons consulté Geneviève ; elle a d'abord ri aux éclats de la double demande ; puis elle a pleuré comme une petite sotte ; cette comédie a bien duré trois jours.

> Elle était désolée, disait-elle, de faire de la peine à son ami Ernest. Bref, sa mère a si bien fait qu'elle a fini par se prononcer en faveur de Montaiglon.

1 Par malheur, au premier moment, ma femme, d'après mon conseil, avait écrit à ce dernier pour lui rendre sa parole; nous étions fort embarrassés. Enfin, les choses ont tourné au gré de nos désirs.

» Ton Emma a fait le miracle; Ernest s'en est épris et nous l'a mandé.

> Montaiglon a répondu avec une réserve pleine de dignité, mais à travers laquelle percent ses véritables intentions.

» Geneviève dès lors n'a plus balancé. Un peu de pique contre Ernest a achevé de la déterminer.

> D'un autre côté, Ernest est un excellent parti pour ta fille ; je ne te ferai pas son éloge : il suffit que tu saches que

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je n'hésitais pas à lui donner ma Geneviève. D'ailleurs^ tu dois le connaître à présent. Il n'est pas riche à la vérité^ mais tu assez de fortune pour passer sur cette considération; sa carrière lui permet de marcher sur tes traces; il peut faire aux colonies un avancement rapide et devenir un jour ordonnateur comme tu Tas été.

> Du reste, si tu préfères accomplir un de tes vieeux projets, liquider tes biens et té retirer auprès de nous, rien ne l'empêchera de se fixer à Brest.

3 Si notre Bretagne n'a pas les beaux sites et les déli cieuses savanes de la Martinique, c'est ton pays, et tu y trouveras des cœurs qui t'aiment tendrement. Crois moi, mon ami, choisis la seconde alternative, reviens ; ne formons plus qu'une seule famille, et vivons ensemble dans nos enfants et nos petits-enfants. »

M. Desgalets n'avait point fait mystère à Emma du contenu de cette leitre, dont il adoptait les idées.

Geneviève, enfin, avait aussi écrit à sa cousine, en lui reprochant avec» une douce gaieté de lui enlever ses adorateurs,— c'était d'Ernest qu'elle parlait, — et quelques traits piquants punissaient le commissaire de son infidélité.

Calypso mise dans la confidence, trouvait tout simple que sa jeune maîtresse fît oublier toutes les pâles Françaises de France. Les filles de couleur se ^gurent volontiers que les Européennes sont diaphanes.

Cependant Emma, dès la première entrevue, avait trouvé Montaiglon plus aimable, plus prévenant, plus adroit que son ami. Par cela seul qu'il songeait moins sérieusement à Geneviève, il avait su conserver la supériorité durant tout le premier séjour de la frégate à Fort-Royal.

La créole, pendant l'hivernage et la campagne de la Daphné au fond du golfe du Mexique, avait plus d'une fois pensé au jeune lieutenant de vaisseau, et puis elle était fort surprise de ce que sa cousine, dans leur correspondance particulière, ne nommât pas môme Montaiglon.

Emma ne lui pardonnait pas eette cachotterie. Ce fat une raison peut-être pour qu'elle se promît de redoubler de grâces et d'esprit^ quand Tofïicier se présenterait chez son père. Auprès de lui^ elle ne pouvait être intimidée, tandis qu'Ernest, posé pour ainsi dire en fiancé^TelTrdydit un peu. De là la cause de la réception qu'elle avait faite à ce dernier.

Le commissaire trouva à la poste une longue missive de M. de GraiDcourt; c'était'la solution complète du problème. Le vieux commandant le félicitait de son amour pour Emma, et lui répétait en grande partie les mômes choses qu'à son ami Desgalets, sans toutefois lui parler de Montaiglon; — mais le docteur Ësturgeot entra dans le bureau pendant qu'Ernest lisait cette lettre avec une émotion trop facile à remarquer.

Le chirurgien-major fit ses observations et sortit.

Deux heures après, tous les membres de Tétat-major étaient réunis à table ; chacun parlait des nouvelles qu'il avait reçues de France.

— Vous ne savez rien, messieurs, s'écria le docteur ; vos lettres de familles, fort agréables sans doute' pour chacun de vous, sont insignifiantes pour la communauté. Nui d'entre vous ne se dévoue comme moi à entretenir une correspondance spéciale destinée aux plaisirs de l'état-major. Moi, j'ai à Brest et à Toulon des amis qui me tiennent au courant de tout ce qui fi'y passe... voyez plutôt!

Aces mots, il déployât huit pagesd'écriture microscopique.

— Pas une ligne, pas un mot qui ne soient intéressants dans tout cela ; pas une syllabe à passer sous silence. D'autant mieux que l'auteur n'a pas même signé. Cest à charge de revanche. Qu'il vous suffise de savoir que c'est un membre de l'estimable Société du cancan maritime et colonial. Lorsque je suis en France,j'écris par mois trois volumes de eette taille à mes collaborateurs ; pour le moment, je suis leur correspondant martiniquais.

,/— Au fait, au fait, docteur I régalez-nous de quelques nouvelles.

— Politique. « Nous savons de bonne source que le député de Toulon ne sera pas renommé aux prochaines élections... »

— Autre chose, docteur ; aiftun de nous n'est de Toulon ; de la marine, s'il vous plaît.

— Très-bien ! laissez-moi tourner la page :

« Marine; promotions ^ décorations^ admissions à la retraite. »

— Chut ! silence ! écoutez...

— « On vient de faire trente lieutenants de vaisseaux, vingt à Fancienneté (voir la liste de la marine), dix aux choix, savoir: A..., neveu de l'amiral N... »

— Oh J oh ! c'est abominable I c'est révoltant !

— c B..., renvoyé l'année dernière pour inconduite de la station du Brésil. >

— Ce n'est pas vrai ! il était malade ; un excellent officier, tant mieux t

— Eh 1 messieurs ! laissez donc lire...

— Silence ! silence !

Malgré l'unanimité de ce dernier cri, le docteur ne lut pas un seul nom sans être interrompu par des hourras, des clameurs, des commentaires qui se prolongèrent jusqu'au café.

Après l'article Marine, venait l'article Brest, Nombre de morts, de mariages, de scandales, remplissaient une première page; les clameurs continuèrent de plYis belle.

— Permettez ! permettez 1 s'écria le docteur. On fit silence.

— «Le mariage de M"e de Graincourt avec le capitaine de corvette Branteuil passe pour une affaire arrangée ; on assure qu'on n'attend plus que l'autorisation du ministre, et que les premiers bans seront publiés dimanche prochain.»

Le commissaire avait pâli ; le docteur s'en aperçut, et*re-

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garda MontaîgloD^ dont ia figure avait pris une expression particulière.

— Mais c'est un vieux podagre, que le commandant Branteuil I s'écria un jeune enseigne^ et si je ne me trompe^ Mil» Geneviève deGraincoùrtn'aquedix-huitàdix-neuf ans!

— Tout au plus ; demandez plutôt au commissaire, qui connaît beaucoup sa famille.

Les regards se tournèrent vers Ernest.

— Dix-huit ans, en effet, pas davantage, dit-il avec effort.

— « On affirmait que plusieurs demandes de mariage avaient été adressées à M""® de Graincourt par des officiers dont nous n'avx)ns pu savoir les noms, et que la jeune personne n'a consenti qu'avec mille .difficultés- à la volonté de sa mère. Nous avons pris ces renseignements avec le plus grand soin, afin de répondre de notre mieux à vos diverses questions sur cette famille. >

— Est-ce tout ? demanda Montaiglon.

— C'est tout.

— Docteur, poursuivit l'officier, puisque votre lettre ne contient aucun détail que tout le monde ne puisse lire, auriez-vous la bonté de me permettre de jeter las yeux sur la liste des retraites ?

— Très-volontiers, Montaiglon; faites circuler, messieurs; je ne réclame qu'une chose, c'est qu'on me rende ce document, car je n'en suis que dépositaire. Il doit être rapporté, au retour en France, aux archives de la société du Cancan maritime et colonial, et classé à son numéro d'ordre. Notre recueil, déjà si précieux, le sera bien plus encore dans quelques années, n'est-il pas vrai ?

Montaiglonnesedessaisit point delà lettre sans s'être assuré de l'authenticité du passage relatif à la famille Graincourt.

Quant au commissaire, il était sorti de table.

Au commencement de la campagne, l'officier n'eût remarqué ni rémotion, ni l'absence d'Ernest; mais après huit mois passés à bord, après huit mois d'une intimité qui n'a-

Tait MX qu'augmenter pendant la campagne de l'hivernage, il fut frappé de la manière dont son ami avait accueilli la nouvelle donnée par le docteur.

Sans attendre plus longtemps, il alla le rejoindre sur le gaillard d'arrière.

— Messieurs^ dit aussitôt le chîrurgien-major, quelqu'un de vous aurait-il demandé la main de M'^' de Graincourt?... Une fois 1 deux fois ! personne ne dit mot?

— Non ! Eh bien ?

— C'est qu'il aurait été plaisant d'envoyer un troisième prétendant dégommé se consoler avec les deux autres.

— Quoi î que voulez-vous dire?

— Que Montaiglon et le commissaire ont leurs raisons pour ' n'être pas satisfaits de la conduite du bonhomme Branteuil :

Arrive un troisième larron, Qui saisit maître Aliboron,

— Vraiment I

— Allons fumer le cigare digestif, pendant que ces deux grands débris se consolent entre eux^ et surtout^ pensons à nqtre bal projeté avant la dernière campagne.

— Ouil ouil le grand deuil de Montaiglon est passé; on peut s'en occuper sans scrupules.

Quand l'état-major fut sur le port^ les gestes et l'air confidentiel d'Ernest et de Montaiglon achevèrent de convaincre les plus incrédules ; les deux amis se faisaient une confession^omplète.

— Si encore vous l'aviez emporté, Montaiglon, dit le commissaire, j'aurais eu des regrets sans doute, car j'aimais Geneviève detoute mon âme, mais au moins je n'aurais rien trouvé à blâmer dans une alliance si avantageuse pour elle.

— Ne désespérez pas tout à fait, commissaire, les nouvelles du docteur peuvent être apocryphes.

— Non! non! ce que m'écrit M. de Graincourt est trèspositif.

— Sains doute, sa lettre s'accorde bien malheureusement

lâ.

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avec les bruits recueillis par les amis d'Ësturgeot* Mais enfin, mon cher Portandic, si le mariage n'a point eu lieu^ comme il nous est encore permis de Fespérer, sachez que je renonce en vetre faveur à toutes mes prétentions^ et que je ne serai jamais un obstacle à votre bonheur.

— Je m'opposerais à ce sacrifice, mon ami, si je conservais le moindre doute, le moindre espoir. Je voudrais que Geneviève seule choisît entre nous; et si elle se décidait pour vous, je serais le premier à vous féliciter.

— Le commandant Branteuil est un fort galant homme, mais c'est un déplorable mari, un homme usé, qui n'a plus que le sou£Qô.

— Je ne comprends pas une pareille union, pourtant j'y crois. Il le faut bien. Depuis dix ans, Branteuil vient fous les soirs dans la maison, il se sera déclaré vers la môme époque que nous.

— Mais à qui ? demanda Montaiglbn.

— Ce n'est pas au père, répondit Ernest, il paraissait trop bien disposéenma faveur, etM. de Graincourt ne ment jamais.

— Ce ne peut être à la mère; elle ne m'eût point accueilli comme elle l'a fait.

— Et moi je vous dis que vous vous trompez; c'est à M^*" de Graincourt que M. Branteuil doit s'être adressé d'abord. En parlant de vous à son mari, elle se sera crue obligée de dire aussi un mot du vieux commandant, les absents ont tort, et ce dernier l'aura emporté sur nous.

— Votre explication est assez plausible. Mais enfin, commissaire, puisque, dans tous les cas, je dois renoncer à M^^'' Geneviève et à l'espoir de me créer une famille à Brest, je veux vous achever mes confidences. M^^' Desgalets a produit sur moi une vive impression; J'hésitais déjà, par moment, entre elle et sa cousine ; désormais je n'hésite plus.

— Ciel I que dites-vous ? s

— Que je vais mettre tous mes efforts à plaire à M"'Emma Desgalets.

Au lieu de répondre, le commissaire présenta la lettre où

le commandant de Graincourt le félicitait si clairement de son amour naissant pour Emma^ et lui annonçait que^ par le même courrier^ il parlait en sa faveur au père de la jeune créole.

Montaiglon lut attentivement la lettre d'un bout à l'autre et tendit fraternellement la main au commissaire.

— Que ce soit donc Emma qui choisisse entre nous 1 dit-il, et quoique rivaux ne cessons pas d'être amis.

— Non, Montaiglon, je suivrai votre exemple. Vous renonciez à Geneviève à cause de moi; je dois de même renoncer pour vous à Emma.

— J'aimerais mieux ne la revoir de ma vie que d'accepter ! s'écria l'officier avec un noble emportement.

— J'ai eu tort de céder à un premier mouvement, et de vous faire lire cette lettre. Je n'aime que Geneviève, vous dis-je.

— Je juge de votre état par le mien, commissaire; tous deux nous avons passé par les mêmes épreuves; tous deux nous avons ressenti les mômes impressions. Nous ne saurions avoir de secrets l'un pour l'autre. Je lis dans votre coeur comme dans le mien. Vous aimez Emma comme je l'aime ; vous aimiez Geneviève plus que je ne l'aimais. Tout à rheure, lorsque je vous ai fait le sacrifice absolu de cette dernière, ce n'a pas été sans arrière-pensée ; je me réservais une consolation à laquelle vous-même ne devez point renoncer. N'engageons point l'avenir, je vous en supplie; soyons rivaux, je l'exige; mon amitié est à ce prix.

Le commissaire baissa tristement la tête ; puis, pendant quelques instants, les deux officiers se promenèrent en silence.

Quand le pilotin vint prévenir Montaiglon que l'heure de son tour de service approchait, Ernest lui serra la main affectueusement en disant d'un ton pénétré de reconnaissance:

•— Eh bien 1 j'accepte, soyons rivaux I

— Je vous en remercie , Portandic ! A armes égales donc I à armes égales, comme les preux d'autrefois 1

L'officier, à ces mots, alla demander les ordres pour la nuit, et prit le quart. '

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