‹ Les passagères: roman maritimeChapitre 18 sur 21 · UN BAL A BORD · texte numérisé non relu

UN BAL A BORD

Le lendemain^ Albert Montaiglon descendit à terre. li retrouva la jeune créole plus avenante^ plus affable que jamais. Emma se faisait un jeu malin d'encourager son audace. Elle voulait punir Geneviève de ses demi-confidences^ et se promettait de lui rendre au moins suspecte la constance de son prétendu.

Le commissaire n'avait pas à se plaindre de Taccueil plus réservé de la jeune fille^ mais lui-même ne jouait pas son rôle avec une entière liberté d'esprit. L'image de Geneviève se représentait fréquemment à sa pensée;' malgré les avances évidentes de M. Desgalets^ il ne se prononçait pas. C'était une raison de plus pour qu'Emma^ même devant luiy fût d'une extrême amabilité à l'égard de son rival.

Ernest s en apercevait^ et devenait plus timide.

Cependant l'idée. du docteur Esturgeot avait prévalu; bientôt on ne parla dans Fort*Royal que de la fête que devait donner la Daphné.

Mille difficultés se présentèrent tour à tour.

La frégate y trop économiquement réparée aux États- Unis, fut envahie par les ouvriers charpentiers et calfats ; puis il fallut la repeindre^ visiter sa mâture et son gréement, faire dps vivres, réarrimer la cale ; puis aller faire un petit voyage à la Guadeloupe.

Les plaisirs des marins, comme leurs fatigues, sont subordonnés létat de l'atmosphère, à Tintensité des briees, aux mouvements des flots, aux ordres de service par-dessus tout. Dans leur vie incessamment agitée, tout doit être imprévu, brusque, saccadé, impromptu. Ils doivent toujours saisir l'occasion aux cheveux.

Le 8 janvier, la Daphné revint prendre son mouillage ; le 9, les officiers et les élèves de la frégate coururent faire les invitations de bal; le 10, le docteur Esturgeot, chef de la gamelle à perpétuité et grand maître des cérémonies, se multipliait pour que rien ne manquât a la fête.

L'orchestre et les rafraîchissements étaient spécialement de son ressort.

Il déploya, dans cette circonstance, des ressources infinies. Aux musiciens ordinaires de la frégate, il ajouta quelques instrumentistes venus de la ville, concilia adroitement les prétentions des uns et des autres, leur fit faire une répétition séance tenante, et prit les plus prudentes mesures pour se mettre en garde contre leur intempérance.

Par ses ordres, le maître d'hôtel de Tétat-major dressait dans la batterie un ambigu et des buffets.

Le docteur Esturgeot' avait Tœil à tout : jamais maîtresse de maison ne fut plus sévère sur la tenue de la livrée ; il passa une minutieuse inspection des mousses destinés à servir les dames, et voulut qu'ils fussent mis avec une coquetterie unirorme ; le frater du bord eut ordre de les coiffer avec chic.

Le commandant Vaumorin s'était prêté de la meilleure grâce aux désirs de ses officiers ; il avait mis la frégate et l'équipage à leur disposition; il avait abdiqué le pouvoir suprême, à condition qu'il coopérerait largement aux frais

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communs^ et qu'il aurait le droit de faire aussi ses invitations particulières.

L'ëtat-major l'avait fait remercier par Torgane de Montaiglon^ chef du carré.

A six heures du soir tout était prêt ; le gaillard d'arrière était transformé en une salle de bal élégante^ spiacieuse^ décorée avec tout l'art d'installation qui distingue les marins au suprême degré.

Quelques heures avaient suffi pour opérer cette brillante métamorphose ; mais quatre cents hommes, y avaient activement concouru.

Les flancs d'un navire sont si riches en féeries.

Semblables à la boîte de Pandore^ ils récèlent des trésors enfouis au milieu des maux qu'ils peuvent répandre. Chargés à mitraille contre l'ennemi^ prêts à vomir les combats et la mort, faits pour braver l'ouragan et défier la foudre^ ils gardent d'ingénieuses folies et des refrains joyeux pour embellir les instants d'une hospitalité fugitive. Leur peuple belliqueux sait tresser des guirlandes de fleurs et les poser sur des têtes gracieuses : — Hercule filait aux pieds d'Omphale.

Une tente^ rehaussée de pavois éclatants, servait de dôme à l'enceinte réservée ; les hiéroglyphes de la tactique navale, relevés en festons, l'encadraient; tout autour flottaient en tapisseries des draperies armoriées et des pavillons de mille couleurs ; elle était isolée de Tavant par un rideau national.

Les bancs de quart et les grossiers apparaux de manœuvre, les palans, les cordes goudronnées^ tout avait disparu.

Le navire^ déguisé en boudoir^ ne se trahissait que par de nobles insignes; les banquettes étaient placées entre des caronades étincelantes, des trophée^ d'armes étaient disposés autour de la roue du gouvernail^ sur laquelle on lisait Fimmuable devise : Honneur et patrie.

Un lustre, artistement fabriqué par maître Mathieu avec des baïonnettes entrelacées^ se balançait au-dessus dn j»-

bestan^ diargé de vases de fleurs. Des fanaux de combat, suspendas à de blanches filières^ prolongeaient la frégate de l'arrière à l'avant. Un radeau, placé le long du bord, devait servir de débarcadère, et conduisait à l'escalier de commandement, couvert de tapis.

La plupart des officiers était descendus à terre pour aller cbercher les invitées, qu'attendaient au pont de la Savane tous les ciinots de la division.

Le soleil n'était pas tout à fait caché derrière les mornes

quand les premières embarcations abordèrent au radeau.

Le docteur, en grand uniforme, était resté à bord.

Dès que la première dame parut à la coupée du navire,

il fit un signal, et l'orchestre, placé sur la dunetf e, joua une

fanfare brillante. «

Toutes les autorités de là ville, le gouverneur, l'ordonnateur en activité de service, les officiers de la garnison, ceux de la station navale furent bientôt à bord.

Le commissaire ramena dans son canot la famille Desgalets; il eut le plaisir de faire son entrée en donnant le bras à Emma, que le petit Julien accompagnait.

L'ordonnateur en retraite avait pour cette fois arboré son ancien uniforme chargé de broderies sur toutes les coutures. On vit aussi apparaître, à la coupée, maître Mathieu, olErant galamment la main à Galypso, coiffée d'un madras éclatant, et mise dans ses plus beaux atours Elle prit place au pied du grand mât avec quelques autres filles de couleur chargées des manteaux de leurs maîtresse.

Le canonnier était un trop vieux navigateur pour n'avoir pas aussi ses relations établies à Fort-Royal; maman Titine l'avait connu mousse, Galypso, tout enfant, avait joué avec lui sur la savane ; il conservait, on l'a déjà dit, un tendre souvenir, un faible marqué pour la fille de couleur.

— Vous serez comme une petite reine, la belle enfant, dit-il ; vous verrez danser votre maîtresse à votre gré, et fiez-vous-en à moi pour les rafraîchissements. Le maître d'hôtel de ces messieurs n'a rien à me refuser.

— Maître Mathieu^ vous êtes toujours bon garçon comme autrefois; vous souvenez-vous du temps que vous veniez à la case faire les commissions de vos officiers?

— Si je m'en souviens, Calypso ? comme si c'était hier;; sans compter qu'à cause de vous, tout en jouant, tout en badinant, je manquai le canot un jour, et que notre lieutenant me fit administrer une douzaine de coups de martinet que je n'ai pas oubliés non plus.

' — Pauvre Mathieu 1 Savez-vous que vous étiez joliment gentil, alors, cher !

— Oui! oui ! mais j'ai bien changé sur la route, n'est-ce pas? quoiqu'on m'ait appelé Coco-Bel-Œil, et qu'on me surnomme aujourd'hui Grain-de-Beauté.

— Vrai ? s'écria Calypso en riant.

— Depuis que ces gueux de Bédouins m'ont enlevé mon écubier de bâbord...; heureusement, il m'en reste autant qu'il faut pour pointer juste... Mais malheureusement, bonne amie, on a beau être un canonnier fini comme moi, et ne jamais manquer son coup, il y-a un diable de blanc que je vise et que je n'attrape pas souvent.

— Que dites-vous là, cher?

— ^ Je dis que votre petit cœur est la cible de mes sentiments pour le quart d'heure, mais q^ue ma hausse ne me donne pas, à ce qu'il parait, la bonne ligne pour lui envoyer mon projectile en droiture;

La nourrice d'Emma mit l'œil en coulisse ; le canonnier ajouta comiquement :

— Je vous pointe en belle, voilà la pure vérité ! Enchanté de son calembour, emprunté à l'école du canon,

l'artilleur en attendit l'effet avec une confiance marquée, confiance qui fut justifiée par les bonnes grâces dont l'honora la fille de couleur.

Cependant le gaillard d'arrière s'était peuplé de la société la plus distinguée de Fort-Royal ; toutes les habitations voisines de la tille étaient représentées à bord.

Au moment où le crépuscule succédait au jour, l'orchestre

entonna une marche triompliante^ et le docteur Esturgeot invita les dames à se rendre dans la batterie^ éclairée avec lin luxe extraordinaire de bougies et de fanaux de combat. Maître Mathieu voulut que Galypso jugeât aussi de ce second coup d'œil^ et la ût descendre par une échelle dérobée.

— Voici mon département^ Galypso, dit-il avec orgueil ; trente canons de 30, dont deux pbusiers de £0 ! C'est beau, n'est-ce pas?... Et ça chante !

— Âh I M. Montaiglon a fait asseoir mademoiselle à côté de madame la gouvernante.

•^ Mon capitaine s'entend à bien placer son monde; soyez calme... mais à cette heure que vous avez tout vu, remontons, s'il vous plaît, la belle aux yeux noirs ; nous sommes de trop ici.

Tandis que les dames prenaient quelques rafraîchissements, le pont fut illuminé. comme à la baguette, parles soins de l'ofGcier de service.

Lorsque les invitées remontèrent, le lustre et lés fanaux de couleur étaient allumés ; le plus vif éclat avait succédé aux lueurs crépusculaires du jour qui s'éteignait. I Un murmure d'admiration accueillit ce rapide coup de théâtre.

L'orchestre joua la première contredanse.

^ Emma l'avait promise à Ernest. ^

Montaiglon trouva pour Julien une petite danseuse et un Yis-à-vis; il ne figura point.

Maître Mathieu et Galypso avaient repris leur place au pied du grand mât; l'équipage, à travers l'étamine transparente qui séparait l'avant de rarrière,/admirait avecbonhomie le brillant spectacle du bal donné par ses officiers.

— Ho! Mathurin, disait Tun, viens donc voir cette princesse qui se promène avec le commandant ; est-elle suivée, hein! en a-t-elle un racage de perles fines, et des boucles d'oreilles pires que des soleils ! comme ça est voilé de satins et falbalàrs / *

— £t (^tte petite noir de qui fait un coup de blague avec le docteur Esturgeot; fé d*ann doué! ce ne serait pas à dédaigner comme du tabac moisi.

— C'est fini ! on se croirait à Musard^ ajouta un Parisien, genre mousseux et soigné^ quoi 1 S'en donnent-:ils, nos officiers?...

Nous serions entraîné trop loin si nous voulions tenir compte d^ toutes les observations hasardées à demi-voix par les loustics des passavants ou par les graves vieux de la G&le ; nous nous bornerons à dire que Cartonnet^ en sa qualité de protégé de maître Mathieu, avait trouvé moyen de se faufiler en rampant jusqu'à Tendroit où le canonnier se tenait avec la fille de couleur.

Au premier coup d'archet, le gabier de beaupré ne craignait pas de héler à la sourdine son brave sauveteur.

— Ho bel maître Grain-de-Beautél dit-il, d'une voix rauque qui semblait sortir d'une poulie du pied de mât.

— Holà 1 répondit le sous-officier en se retournant. Âh 1 c'est toi; Cartonnèt.

— En personne. Pardon, excuse, si Je vous dérange. Pourrait-on,v sans vous offenser, rester ici un petit quart d'heure, je ne bougerai pas plus qu'une baille de combat.

— Reste, mon garçon, mais prends garde qu'on ne te voie.

— C'est que si vous vouliez seulement dire ep cas de besoin que je suis ici par ordre.

— Eb bien, sois tranquille, je t'empêcherai au mmns d'être puni si l'on te remarque, dit maître Mathieu bien aise de donner à Galypso une idée de son importance. Vous concevez, la belle enfant, poursuivit-il en s'adressant à cette dernière, qu'avec ma permission^ on ne peut que lui taire

.filtf son nœud pliisvitequ'iln'est venu. Du reste, Cartonnèt^ je le charge d'allumer le moine qu'on brûlera au bout de la vergue de misaine au départ du beau B;iohde.

— Grand merci; maître Mathieu, répondit le gabier replié sur lui-niême comme un serpent.

Après avoir accordé à Gartonnet la faveur signalée

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d'examiner à loisir les hôtes da gaillard d'arrière^ le eanoimier eontinna le feu de ses madrigaux: émargés k miiraille.

Ernest cependant profitait de la contredanse pour adresser h sa danseuse des eomplim^ts qui n'étaient peutêtre point impromptus.

Deux grands mois s'étaient écoulés depuis que Montaiglon el lui s'étaient fait leurs confidences réciproques.

Durant ces deux mois il avait mûrement réfiéchi.

Forcé de renoncer à Geneviève, logé à terre dans la maison même d« M. Desgalets^ voyant Emma presque tous les jours^ encouragé parle bon accueil de son père^ stinmlé par la bienveillance de Calypso, et entièrement libre à l'égard de Montaiglon, il était enfin franchement entré dans son rôle. Toutefois, il n'avait point voulu demander formellement la main d'Emma, non qu'il fût retenu par des considérations d'intérêt, car au résumé les propriétés du colon ne semblaient pas en si grand péril que maman Titine voulait bien le dire. La maison de M. Desgalets à Fort- Royal, et le grand nombre de ses esclaves* abstraction faite -de sa plantation, constituaient déjà une fortune beaucoup plus considérable que celle de M. de Grainçourt.,Mais le commissaire tenait à' rester scrupuleusement fidèle à ses conventions avec l'officier.

C'était Emma, Emma seule qui devait trancher la question. Et puis, faut-il le dire? il voulait une complète certitude du mariage de Geneviève.

La jeune créole, instruite du passé comme elle Tétait, avait l'esprit trop subtil pour n'avoir pas deviné quelque chose de ce dernier sentiment, dont elle était un peu blessée dans son amour-propre. Aussi, plus eifè se croyait sûre de voir Ernest se déclarer un jour positivement, plus elle feignait de ne pas le comprendre. Son manège vis-àvis de Montaiglon partait, on le sait, d'un autre motif. Après avodr observé de près les deux rivaux, après les arf^r comparés' entre eux, il lui eût été dif^ile peut-être

de faire un eboix^ si elle n'eût été convaincue que i'officiet épouserait sa cousine. D'abor<} elle s'était sentie intimidée par la présence du commissaire; la lenteur de celui-ci l'avait ensuite rassurée; maintenant qu'elle s'imaginait avoif percé les ténèbres de l'avenir^ elle s'abandonnait avec d'autant moins de retenue à son double caprice de jeune fille.

— Ob ! ob ! dit-çlle en souriant malicieusement^ vous vous trompez^ monsieur Ernest^ ces compliments ne sont pas à leur adresse.

— Vous êtes impitoyable, mademoiselle; toujours le même jeu, toujours même incrédulité, quand j'ose vous avouer...

Emma devait aller en avant.

— Vous oubliez Geneviève, dit-elle avec finesse en obéissant au coup d'arcbet.

Jamais elle n'avait si clairement exprimé sa pensée. Le lieu de la scène, le bal, un peu plus de gaieté ou d'étourderie, si l'on vei^t ; la nécessité de figurer auparavant et de faire une repartie vive et prompte, furent autant de causes de cette réponse.

Quand elle revint à sa place, elle trouva le commissaire sérieux jusqu'à la tristesse :

— J'ai aimé Geneviève, il est vrai, je l'avoue, mademoiselle. Est-ce donc un crime impardonnable à vos yeux?

— Bien au contraire! Mais ma cousine a des droits sur lesquels je ne veux empiéter en aucune façon. Je lui ressemble-, dites-vous; j'en suis extrêmement flattée, seulement... A vous, monsieur Ernest.

Le commissaire embrouiya la poule et revint à sa place.

— De grâce, mademoiselle, permettez-moi de me justifier.

— Oh 1 les cœurs volages ne manquent jamais de mauvaises raisons 1 Si vous saviez tout ce que ma cousine

.m'écrivait de vous autrefois^ et taiême depuis que je vous connais! . * • *

— Mais enfln^ reprit le commissaire impatientée Geneviève est mariée. Si de nous deux quelqu'un est infidèle^' est-ce moi^ je vous le demande?

Cette fois Emma fut au regret d'être obligée de rester avec le cavalier de vis-à-vis qui lui présentait la main pour la pastourelle.

— Mariée? dit-elle avec étonnement après la Ogure; mariée! et depuis quand? Gomment le savez*vous? Quel est ce nouveau mariage ?

— Mariée avec le capitaine de corvette Branteuil^ depuis trois mois au moins. A notre retour des États-Unis^ le docteur Ësturgeot reçut une lettre qui le* lui donnait pour certain.

-^ C'est étrange, murmura la jeune fille devenue sérieuse^ à son tour.

— Grand galop ! cria le chef d'orchestre.

En 1838 et 39, à la Martinique, quel que fût le degré du thermomètre, on dansait inévitablement le galop après chaque contredanse.

Du reste, c'est encore, et ce sera toujours, la finale obligée dans tous les bals à bord. Les marins ont leurs raisons pour cela.

Il fallut bien suivre le torrent. Ernest n'en devint que . plus hardi; il fut d'un audace dont il ne se croyait point capable.

Emma, tremblante d'émotion, lui répondit quand il la reconduisit à $a banquette :

— C'en est assez, monsieur de Portandic, adressez-vous à mon père.

Le commissaire, embarrassé du ton froid de ces paroles, s'inclina profondément et se perdit dans la foule. Montaiglon s'approcha d'Emma aussitôt.

— Mademoiselle, dit-il, c'est la prochaine maintenant, si je ne me trompe...

222 I£8 PASSAOèRES

— Otii, moBsienr, répondit la jeune flUe en levant «or toi

un regard plein de rêverie.

— Il paraît que le eommissaire a été éloquent, pensa modestement le lieutenant de Taîsséau. Peste ! comme elle est troublée ! C'est égal, ne perdons pas courage; chacua pour soi et Dieu pour tous ! voilà nos conventions-

— Ah çà 1 maître Mathieu, pardon, excuse, si je voi» dérange, dit tout à coup Cartonnet, toujours à plat ventre. Voilà une petite brunette qui n'est pas mangée des cancrelas, nom d'un nom! avec laquelle le commissaire vi«it de danser la galope et à qui le capitaine de batterie glisae pour le moment un mot dans le pertuis de Toreillel connaîtriez-vous cette belle petite dame?

—C'est ma maîtresse, répondit avecempressementCalypso, flattée dans la personne de sa fille de lait.

— Eh bien ! foi de- matelot ! poursuivit le gabier dans l'admiration, ce n'est pas pour la chose de vous faire compliment, mais c'est bien la mieux rousturée de toutes les princesses qui sont là derrière.

— Tu n'as pas mauvais goût, Cartonnet, tu feras ton

chemin , je te le dis.

— Oui 1 oui ! j'en ferai du chemin,pour peu que je navigue

oioore quinze ou vingt ans t

— Et c'est moi qui l'ai nourrie, reprit Calypso-

'— Ahl par exemple! je ne dis pas non; mais il faut qu'elle ait crânement profité, car vous sembi^z quasiment du même âge, la belle aux amours.

La fille de couleur, cette fois, fut personnellement flattée et se prit à rire de bon cœur.

— Cartonnent î Cartonnet ! tu t'émancipes, je crois ? dit le

maître canonnier.

— Pardon, excuse, si je vous dérange... Là où il n'y a pas de malice, il n'y a pas d'offense.

Le gabier sans changer d'attitude garda un silence respectueux. Maître Mathieu ne perdit pas l'occasion de redoubler d'amabilités auprès de la quarteronne.

TOUJOURS VOUS AIIKER

Jfontdiglon eut lieu d'être étonné de la froideur toute nouvelle d'Emma.

— Mademoiselle, demanda-t-il aveô timidité, aurais-je sans le savoir encouru votre déplaisir?

— Pourquoi cette question?

— C'est que je vous trouve ce soir un ajr de sévérité qui m'oblige à faire mon examen de conscience. Si je suis coupable, daignez me l'apprendre; j'essayerai de réparer ma faute.

— La faute n'est point à vous, murmura la jeune fille.

— Quoi! quelqu'un vous aurait-il ofifenséQ ? s'écria Fc^àer avec chaleur; parlez, je vous en ooDjure!

-^ Oh t calmez^vous, monsieur Montaiglon, reprît Ennna en souriant, la faute dont je vous parle, c'est moi qui l'ai commise.

— Plût à Dieu, mademoiselle, que l'expiati«n m'en fût réservée.

Après quelques transitions rendues plus rapides par la nécessité d'obéir à la mesure, Emma laissa percer sa

sée : elle parut se repentir d'avoir autant encouragé l'officier. Si délicatement qu'elle se fût e:xprimée^ Montaiglon comprit toute la portée de ses regrets.

* — Ce n'étaftdoncqu'un jeu Imurmurat-il avec amertume. La jeune fille' soupira et leva sur lui ses grands yeux d'un bleu foncé.

— De grâce ! de grâce! rendez-moi l'espérance; faudrat-il donc que je perde tout ce que j'aime?

— Monsieur Montaiglon^ ne vous exprimez plus ainsi, répliqua fièrement la créole.

— J'obéirai à votre ordre suprême, je renfermerai toute ma douleur en moi. Que toute la joie soit pour vous 1 Souriez, soyez heureuse ! livrez-vous au plaisir. Un autre est préféré, je me rends, il est mon ami, et je le félicite du plus profond de mon âme.

— Qu'entendez-vous par là, s'il vous plaît, monsieur Montaiglon? demanda Emma plus digne que jamais.

— Pourrai-je poursuivre sans vous offenser?

— Parlez, je l'exige!

— Eh bien! mademoiselle, je crois que M. Ernest de Portandic a le bonheur de remporter sur moi. Nous combattions à armes égales. Nous nous savions rivaux... rivaux pour la seconde, fois.

Emma devint pâle et n'osa continuer.

— Pardonnez, je vous en supplie; mais un mot, un seul mot. Mettez fin à une indécision cruelle; dites-moi seulement que tout espoir est perdu!... Je me tairai, je saurai me vaincre, et vous aussi ne serez plus qu'un souvenir!

— Geneviève mariée! murmura la jeune fille comme si elle n'avait pas entendu.

— Quoi ! pas même un refus ? Votre silence me réduit au désespoir; que dois-je penser? que dois-je craindre?

— Vous aimiez Geneviève la première ièis que vous vous êtes présenté chez mon père?

— J'avais reçu, la veille, un refus formel de M«« de Graincoiirt.

— Mais vous y avez répondu en promettant d'être fidèle quand même.

— Non, mademoiselle; j'ai répondu en termes mesurés. Je réservais l'avenir comme le présent. J'acceptais avec une entière liberté de cœur ; aujourd'hui je Fai perdue.

Emma resta silencieuse.

Montaiglon ne savait que croire; il lui sembla pourtant que tout n'était point désespéré.

Emma se révélait à lui sous un jour nouveau. Ce n'était plus la jeune fille rieuse et foUe^ appelant la flatterie^ encourageant une certaine audace galante et coquettant à plaisir; elle était sérieuse aujourd'hui^ et elle avait sérieu-^ sèment écouté.

— Mademoiselle^ j'ose espérer que ce ne sera point la dernière ? dit Montaiglon en l'accompagnant à sa place.

Emma rougit^ sembla. faire appel à sa mémoire^ et dit enfin :

— Mon Dieut monsieur Montaiglon^ je me vois obligée de vous renvoyer bien loin. ^ .

— Mais encore? demanda l'ofncier d'une voix suppliante.

— La douzième à partir d'à présent.

Montaiglon sa retira, en jurant bien qu'on danserait la douzième contredanse.

. Le docteur Esturgeot était au septième ciel. Jout marchait à merveille : l'orchestre se conduisait bien; les mousses, ou, c§mme il les appelait^ les pages, ne faisaient point de maladresses; les, dames, sans excepter Emma, le complimentèrent; les officiers renvoyèrent à l'unanimité toutes les louanges à son adresse.

— Esturgeot a eu la première idée, disaient-ils. C'est lui qui a tout organisé tout disposé.

— Votre docteur, répondait-on, est un homme charmant, plein d'esprit, d'origihalité et de bon goût. - . ^

Le fait est que le chirurgien major s'acquittait admirablement des difficiles fonctions de maître des cérémonies. Il avait fait instâ^ller pour les grands parents des tables de jeu

SOUS la dunette et dans la chambre du oonseib Les dignitaires coloniaux^ les capitaines des navires de la station et. nombre d'habitants^ y goûtaient les émotions dont le roi d'atout possède le secret. '

Également aimable envers tous les hfttes du bord, ie^OG^ teur ne négligeait ni les mamans ni les petites filles. On la voyait passer dans les groupes, dire un mot à chacun, descendre, monter, aller, venir ; il conférait fréquemment avec son maître d'hôlel, il n'oubliait rien.

A onze heures du soir, il parut plus raèieux que jamais ; la valse et la contredanse se disputaient alternativement le gaillard d'arrière.

— Quoi! déjà l'ambigu,, docteur ! Encore une, encore une, je. vous en prie, lui disaient quelques jeunes gens dont le tour allait arriver pour une invitation impatiemment attendue.

T- Non, messieurs, avant minuit, je veux qu'on soîl remonté.

— Mais, docteur, c'est liettre un terme à nos plaisirs; après le souper, on verra les mères de famille donner le signal de la retraite.

— Je suis inflexible comme la loi.

— Par quel motif? iininuit serait une heure fort convenable pour le souper.

, — Je suis inflexible comme l'almanach, vous disije. AM messieurs, vous ne calculez rien. Faut-il vous dire qxvk minuit, il sera vendredi,., jour maigre, mes amis, et que j'ai là-bas deux pâtés de foie gras monstres et deux dindea truffées idem,sanscompter lessandwichset autres bagatelles.

— Si nous n'étions pas en public, je vous applaudirais à tour de bras pour une ai lumineuse réflexion, s'écria un jeune enseigne.

— Applaudissez! dit gravement le docteur en montant sur une clairç-voie qui lui servit de piédestal; et il posa.

Vingt bruyants claquements de mains se firent entendre ;

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il siloa conone on acteur en scène; l'enseigne pril sur le cabestan nn gros bouquet qu'il lui offrit.

Le doetenr l'accepta sans bésiler, et le mit à sa beatonnière.

Les dames s'informèrent de ce qui se passait. Som atten tkm à leur faire observer xl'abstinMce du vendredi eut le I^Nis grand succès parmi elles.

— Messieurs les musiciens, la marche de U Dapkné! cria le maître des cérémonies. Commandant, veuillez offrir le bras à nadame la gonvernanle*

M ontaiglon, qni t^ait Julien à la main, le conduisit vers une de ses plus jolies petites compatriotes.

— Allons, montre-toi galant, mon ami; sois le cavalier de mademoiselle.

Puis, comme par enchantement, l'ofûciçr se retrouva à côté d'Emma, qui se laissa entraîner de bonne grâce.

L'on doit penser qu'elle ne fut pas la moins bien placée.

Par les soins de Montaiglon, Julien n'eut pas non plus à se plaindre. Le petit bonhomme était fou de plaisir.

Pendant que les dames étaient à table, l'orchestre exécuta plusieurs symphonies.

Le docteur Esturgeot fut sublime.

Ma!^ Mathieu, suivi de Cartonnet, descendit à l'office ; ils remontèrent bientôt, chargés de dépouilles opimes. Galypso et ses compagnes eurent aussi leur part du souper, Champagne y compris.

Quant aux pauvres matelots, ils continuèrent à subir patiemment le supplice de Tantale. La pli^part, de guerre lasse, s'étaient endormis à la belle étoile.

Les musiciens avaient des droits à visiter les buffets, et le docteur voulut que son maîtrp d'hôtel leur donnât largement à manger, mais parcimonieusement à boire; prudflute consigne, qui fut suivie à la lettre.

On était de retour sur le pont, minuit sonnait; la gaieté, surexcitée par GomusetBacchus (vieux style), ne demandait qu'à s'épancher. Le docteur s'élança de nouveau sur la claire-

voie; H agitait en l'air son bouquet de triomphateur^ on fit silence.

— Mesdames, dit-il après trois saluts; pendant que l'orchestre se repose, vous êtes invitées à danser une ronde suivant Fusâge du bord.

Un long chuchotement parcourut les banquettes ; mais y avait-il moyen de s'insurger contre un commissaire de bal si bien entendu?

. D'ailleurs^ le consentement général fut emporté d'assaut; vingt cavaliers s'empressèrent auprès de vingt danseuses; vingt autres les suivirent^ le rond se forma, en dépit peutêtre de quelques mamans qui avaient autrefois connu les licences tolérées à bord.

> Emma se trouva placée entre Montai glon et le commissaire.

Malgré ses quarante ans bien comptés, le docteur avait joint l'exemple au précepte.

V Entre autres agréments de société, il possédait un inépuisable répertoire de romances, de chansons, de rondes surtout, toujours analogues à la circonstance. De mémoire de navigateur, il n'avait jamais été pris au dépourvu. Il improvisait au besoin.

Ce fut d'une voix, sinon harmonieuse, au moins vibrante d'entrain et de gaieté, qu'il entonna :

Toujours vous aimer, Landerirettel

Jamais ne changer, Landeciré I

Montaiglon^ne put s'empêcher de répéter le ref)rain avea une intention marquée.

Emma était emportée par le tourbillon ; elle ne réprima point un sourire.

L'officier reprit courage.

Mais, de l'autre côté, la jeune créole sentait trembler la

main d'Ernest, qui n'osait plas se hasarder à lever les yeux sur ell^. Elle fut prise d'un sentiment de commisération pour rinfortuBé commissaire.

Cependant^ le docteur trouva la transition vivement désirée par plus d'un ardent cavalier : trois ou quatre dames forent mises dans le cercle; accorder un baiser était le gage de .rigueur; il fallait^ aux rires de l'assemblée^ faire un heureux.

Les frères^ les cousins au pis-aller> sont assurés, en pareilles occasions, d'exempter leurs sœurs ou leurs cousines d'un choix parfois embarrassant; mais le petit Julien dansait à bâbord, Emma était de la ronde de tribord; quand vint son tour, elle offrit sa joue rose et veloutée à l'hôte de son pèrç, à l'ami de M. de Graincoûrt, à Ernest, en un mot.

C'était faire la paix avec lui.

Le commissaire tressaillit de plaisir; Montaiglon éprouva un peu de dépit ; mais il dvait trop de tact pour ne pas espérer que la jeune créole s'était crue obligée de favoriser ^n rivaL

Un instant après, le choix appartint aux cavaliers, l'officier prit sa revanche en suivant l'impulsion de son cœur-

Les musiciens remontèrent à point nommé pour «mettre un terme au mécontentement croissant des mères de famille.

Ajoutons que le docteur ne fut point responsable de tous les doux larcins qu'il avait fait commettre. 11 jouissait, comme on le voit, de bien grands privilèges; mais aussi par combien de gracieusetés il savait racheter la ronde dont il était le coryphée I

Le commissaire, reconcilié avec lui-même depuis qu'il l'était avec Emma, s'abandonna sans contrainte aux plaisirs du bal, il osa même solliciter une seconde contredanse ; il obtint une valse.

Le docteur avait inutilement mis en œuvre la ruse classique des maîtresses de maison; la grosse montre à boîtier

S30 IKS ?A6Sàt3ÈRSS

dd cnrvf e^ placée au-dessus de la roue du gouyernatl, tardait eu vain de plus d'une beore; l'horloge de la vile trahit la vérité.

La onzième contredanse venait de finir quand deux heures du matin sonnèrent fort mal à propos pendant que Tordiestre faisait silence.

— Il est temps^ il est' temps de nous retirer^ mesde* moiselle. Diana ! Lolotte ! Thisbé ! apportez le6 manteaux.

— Docteur^ je vous en supplie, une dernière contredanse; donnez le signal de grâce, service d'ami! s'écria Mcmtaiglon en courant.

— Tous l'aurez , mon brave lieutenant, répondît avec amabilité le chirurgien-major; mais vous nem'empÔchereE jfas de voir quelle sera votre danseuse.

— Qu'importe! se dit tout bas Montaiglon, pourvu que je puisse arracher un aveu ou au moins une espérance.

— Mesdames, reprit le docteur à haute voi:i^, il est impossible de partir, les canots ne sont pas armés; permetteznous, en attendant, de former un quadrille : ce sera le dernier.

Vraie ou fausse, la prodamaiion du maître des cérânonies, appuyée d'un allégro de cornet à piston, produl»t l'effet désiré.- Montaiglon alla chercher Emma, confuse encore au souvenir de la ronde et de* Taudacioux baiser du lieutenant de vaisseau.

— Je m'étais promis de danser ma première contredanse avec vous, j'ai le bonheur de danser la dernière, mademoiselle ; cette soirée datera dans ma vie. Deux instants, trop courts, hélas! rembelliront à jamais dans mes souvenirs.

Quoique au dernier période d'un bal animé, petillaBl,et auquel présidait la gaieté la plus folle, Emma resta stupéfaite en écoutant Montaiglon, qui ne s'était point tenu à cet ex(Nrde. L'officier avait résolu d'oser tout dtre,iiét^t fidèle

a Ma résolution. Après avoic été f aUnt et adroit^ puis élogaenl et passionné^ il devint clair et concis jusqu'à la seeberesse pour raconter tout ce qui s'était passé entre lui et la.iamille de Graincourt.

Malgré le chef d'orchestre et les exigences de la situation^ il en vint à bout victorieusement; et^ la contredanse finie^ au lieu de ramener la jeune fille, il lui offrit le bras, et lui fit parcourir deux foislalongeurdu gaillard d'arrière, où se livrait un combat entre les mamans et le. maître des cérémonies.

— Enfin, mademoiselle, dit l'officier, je vous.^ime, Ernest vous aime aussi^et nous sommes couvenus en honneur de non» rendre tous deux à votre arrêt.

Pour ainsi dire fascinée par l'officier de marine qui parlait avec une étrange hardiesse, Emma n'avait pas trouvé « mot à répondre; à la fin elle eut honte de sa faiblesse, et retrouvant toute sa dignité :

— Vous m'avez fait entende des paroles coupables, monsieur, dit-elle avec dépit, vous avez abusé de mon lap&iifole.

— J'ai voulu vous déclarer la vérité, toute la vérité; on. Toufl vous êtes fait un jeu d'un amour sincère, ou vous me préférez un rivale si l'expression respectueuse des vceux les plus purs vous semble une injure.

— C'en est tropl monsieur Montaiglon, répliqua la jeune fille en dégageant son bras; adressez- vous à moi^ père, il vous transmettra ma réponse.

Montaiglon ne resta point court, comme Ernest quelques heures auparavant :

— Maintenant que vous savez tout, mademoiselle, dit-il, je ferai ce que le devoir m'ordonne. Dès demain, dès aujourd'hui, car il va faire jour, j'aurai l'honneur de déclarer mes intentions à M. Desgalets.

Enmia fut impassible. Le physionomiste le plus habile n'aurait pu lire sur se» ti;aits les émotions qu'elle refoulait. dans son cœur. Elle demanda sa mante à Calypso^ s'en cou-

vrit Içs épaules, et ne s'assit plus. Ce fut en vain qu'une foule de cavaliers s'efforcèrent d'obtenir le cotillon qu'on dansait. Montaiglon lui fit une inclination profonde^ et se retira.

— En haut, Cartonnet I disait le maître canonnier, tu entends le sifflet, on arme les embarcations, allume-moi ce feu de Bengale, dès que tu verras la première dame à l'échelle.

— Bon soir, manzelle Calypso, et au revoir, dit le gabier en se rendant à son poste au bout de la vergue de misaine!

— Au plaisir de vous revoir, monsieur Cartonnet, répondit la jeune fille de couleur.

A la lueur étinc^lante du moine qui brûlait, aii son d'une dernière fanfare, tous les canots poussèrent du bord.

Le commissaire devait accompagner Emma; en passant auprès de Montaiglon, il lui dit à demi-voix :

— Attendez-moi, mon ami, je vais revenir et veux vous parler.

^ Vous ne couchez point à terre, tant mieux! J'ai aussi mille choses importantes à vous dire, je suis brisé !

— A tout à l'heure!

— Alout à l'heure!

Lorsque M. Desgalets et Julien furent rentrés dans leurs chambres, Emma, qui n'avait pas encore voulu se déshabiller, et s'était seulement laissée coiffer par Calypso, rompit un silence dont sa bonne nourrice était surprise.

— M. de Çortandic est-il resté à terre ? demanda-t-elle.

— Non! il est retourné au canot. Pourquoi cela, madeselle ?

— - Parce que je veux te parier... Ici nous sommes trop près de la chambre de mon père. Descendons dans la grande salle. Je craignais que le commissaire ne fût chez

lui et ne pAt bous entendre; il est à bord ; viens, moil

— Hais, au moins, permellez-moî de vous &ter ceti de bal, et prenez votre gauie, mettez ces pantoufles..

Emma n'avait pas écouté; elle se rendit d'un pas lé salon, ou Calypso la suivit.

— Oh I nourrice t s'écria-t-elle alors en fondant en li noarrice, ma tête se perd! mon cœur est déchirél m'aimenti ils m'aiment tous deusl... Ils sont rivt Dieu t que le temps est lourd! Ouvre les fenêtres, ou portes, i'étoulle, je meurs.

Lorsque le crépuscule argenta la cime du mont L tin, Emma, les cheveux épars, en proie à nu accès de brûlante, se confiait encore à la tendi;e Calypso.

Tout à coup celle-ci poussa un, cri terrible, prit Is fille'entre ses bras comme au temps où elle l' allait s'enfuit, épouvantée, hors de la maison.

Elle avait senti la première secousse de trèmblem terre.

Un craquement affreux et la clameur de détresse ville entière retentirent en môme temps ; ForI s'écoutait.

TREBBLEltfENT DE TERRÉ

Après avoir reconduit à terre la famille Desgalets ^ le commissaire retrouva Montaiglon qui l'attendait à la coupée du navire. Les gens de quart travaillaient à tout remettre dans Tordre accoutumé; draperies, guirlandes, tentes et fanaux disparaissaient tour à tour. Maître Mathieu présidait à la démolition des trophées d'armes et du lustre dont il' avait été l'inventeur; le commandant Vaumorin, le docteur Esturgeot et les autres officiers rentrèrent successivement dans leurs chambres.

Les deux rivaux^ délivrés ainsi de tout témoin importun^ s'accostèrent et se firent un aveu complet de ce qui s'était passé entre la jeune fille et chacun d'eux.

Lorsque les ombres de la nuit se dissipèrent, ils étaient .encore assis sur la dunette^ parlant toujours de leurs projets, de leurs craintes^ de leurs espérances; le moment décisif approchait.

Montaiglon était résolu à se prononcer le jour même; Ernest aurait voulu temporiser jusqu'à l'arrivée d'une seconde lettre qu'il avait écrite deux mois auparavant;

LES PASJ&ilGÈRES 235

mais il n'était plus temps .de reculer : roffîcier avait déclaré à £mma qu'il parlerait le jour même.

Le commissaire sentait (ju'il devait suivre cet exemple. Il réfléchissait au moyen de ne rien brusquer^ quand, par une mer calme et un ciel immobile, la frégate tressaillit tout à coup avec un grand bruit de chaînes; la mer ondula longuement.

— Un raz-de*marée !

— Un incendie !

-r Un tremblement de terre !

Telles furent les trois exclamations poussées par les hommes de quart.

Un nuage de poussière, semblable à une épaisse fumée, enveloppait la ville.

— En haut tout le monde! s'écria Montai glon qui prit le commandement, quoiqu'il ne fut pas de service. (C'était un simple élève de marine qui faisait le quart en ce moment.) En haut tout le monde! Embarquent chaloupiers et grands canotiers! Canotiers majors! petits canotiers embarquent I... Timonnier, allez prévenir le commandant qu'un tremblement de terre vient d'avoir lieu. Éveillez les chirurgiens,

. les officiers, les élèves!.... La pompe à incendie dans la chaloupe, des haches, des pelles, des seaux, des cordes, des palans.

L'équipage et l'état-major furent en un clin d'œil sur le j^ont.

Au premier cri d'effroi de la population avait succédé un bruit épouvantable :- tous les édifices de pierre s'étaient écroulés dans l'espace de quelques secondes.

Deux secousses horizontales les avaient ébranlés d'abord; une secousse verticale les renversa.

Un silence de mori suivit la catastrophe; mais quand la terreur flt place au désespoir, les plus lamentables clameuiB éclatèrent de nouveau; les mugissements des animaux, les déchirantes plaintes des blessés et des mourants reteor

tirent incessamment dans Tair plus calme et plus lourd que de coutume.

— Commandant, je sollicite Thonneur de commander la chaloupe^ dit Montaiglon à M. de Yaumorin^ qui montait.

— C'est votre droit, monsieur; allez!

Le docteur Esturgeot parut, avec son coffre d'instruments et suivi de ses aides-chirurgiens.

— La chaloupe est prête, la pompe à incendie embarquée! Partons, docteur, dit Montaiglon.

— Je vous suisl s'écria le commissaire.

— PermisAon de vous accompagner, capitaine? demanda maître Mathieu à Toffîcier.

— Embarque I répondit Montaiglon.

Trente gabiers de bonne volonté se présentèrent munis de haches et d'instruments de toute espèce : à un signe de l'officier, ils sautèrent dans la chaloupe, qui poussa, doubla les avirons et accosta la première au pont de la Savane. '

Dix autres canots., partis en même temps des autres navires, abordèrent à la fois en différents points du rivage.

Toutes les embarcations de la frégate, chargées de monde, celle du commandant Yaumorin la dernière, arrivèrent peu après.

La maison de pierre de M. Desgalets, encore toute neuve> fut, par cela môme, plus facilement renversée qu'aucune autre ; il n'en resta point un pan de mur.

Emma serrait convulsivement la main de sa nourrice; ni l'une ni l'autre ne faiblit.

Pendant, les premiers instants elles restèrent immobiles, dominées par un sentiment de terreur instinctive. Mais la maîtresse se montra la plus forte.

— Mon pôrel mon frère! volons à leur secours ! s'écriatelle en entraînant Calypso.

Elles s'élancèrent sur les ruines, prêtèrent l<oreille> en*tendirent des cris et des gémissements étouffés. Leurs mains débiles essayèrent de soulever les restes de charpente qui couvraient encore l'édifice détruft. Puis, convaincues de

l'inutilité de leurs tristes efforts^ elles se laissèrent tomber découragées sur le tas de soliveaux^ de moellons et de tuiles. Elles fondirent en larmes. La jeune fille se pencha sur le sein de sa nourrice et pleura longtemps.

Calypso jeta les yeux sur la rade .

— Du secours! du sQCOurs! s'écria-t-elle^ les marim viennent à notre secours !

Elle n'avait pas fini de parler^ qu'Emma se précipitait dans la savane. La jeune fille courut au pont où le peuple se portait en foule^ s'ouvrit un passage^ et se trouva en face de Montaiglon :

— Mon père, mon frère, sont enterrés vivants; venez les sauver au nom de Dieu !

L'officier, le commissaire, maître Mathieu, Cartonnât, vingt autres matelots suivirent Emma.

Il était inutile de débarquer la pompe à incendie; le tremblement de terre avait eu lieu de si grand matin qu'aucun feu n'était encore allumé dans la ville.

La Savane présentait un affreux spectacle : c'étaient des hommes et des femmes brusquement arrachés au sommeil, à peine vêtus, appelant au secours, poussant encore des cris d'effroi. i

De pauvres mères tenaient dans leurs bras des enfants à moitié écrasés; des blessés se traînaient de toutes parts; de malheureuses filles, presque folles, se roulaient sur la poussière qui couvrait maintenant les frais' gazons de la promenade. ^

On . rencontrait à chaque pas des gens agenouillés qui priaient, et, croyant leur dernière heure venue, s'imaginaient que la terre allait s'entr'ouvrir sous leurs pas. Il fallut que les canotiers commis à la garde des embarcations repoussassent de vive force la multitude des gens qui essayaient de s'enfuir en rade.

La garnison sortait des forts et des casernes; un peuple immense de , blancs, de nègres, de mulâtres, affluaient de tous côtés sur la place; on y arrivait de tous les quartiers.

à travers le^ amas* de ruines qnï remplissaient les roes.

Cependant Montaig)on avait mis se3 gens à I^oravre; luimême^ encore en grand unifolrme^ donnait l'exemple. On le voyait^ à la tête de son escouade d'élite, faire des efforts inouïs pour déblayer les mines de la maison Desgalets.

Un passage fut promptement dégagé. Cartonnet et maître Mathieu s'y élancèrent aussitôt.

Le premier, qui s'était muni d^un rouleau de corde, Feut bientôt attaché à une poutre sur laquelle reposait une partie de la toiture. Il se laissa hardiment glisser dans un vide, obscur qui s'étendait jusqu'aux, fondements.

— Ici! ici! maître Grain-de-Beauté, dit-il. J'entends quelque chose.

Montaiglon, après avoir donné ses ordres aux charpentiers et aux matelots, descendit le troisième; ilreconnnt la voix de Julien; deux cloisons furent enfoncées. Quelques meubles embarrassaient, il fallut les écarter :

— Au secours ! criait le jeune garçon dont la voix guidait les travailleurs.

Quelques secondes après, Julien était dans les bras de Montaiglon, et le commissaire entendit l'officier qui l'appelait de toutes ses forces :

. — Commissaire! criait-il, annoncer à M"^ Emma qa^ son

frère est sauvé 1

La modeste case en bois de maman Titine avait résisté à la triple secousse. Dès que le premier moment de stup^ir fut passé, la vieille mulâtresse, ses enfants et ses petitsenfants, s'étaient dirigés vers la maison Desgalets.

— Calypsol Calypso! s'éeria la pauvre femme en embrasant sa fille, tu as échappé. Dieu soit béni! ma Calypso> ma fille! ma chérie*

— Prenez pitié de ma bonne maîtresse^ mère : soo. pète et s€»[i frère sont là!

— Seigneur puissant 1 quel malheur !

Les hospitalières habitantes du Ga^ésnage s'eminrràsiVMit

autour de la jeune créole, dont le désespoir leur arracliait des larmes.

De toutes parts sur la Savane et dans la ville^ où les

marins et les soldats s'étaient répandue, sous les Ordres de

. leurs officiers» de semblables tableaux frappaient les regards.

— Julien est sauvé! mon Dieu, je vous remercie! mur-s mura la jeune créole à qui le commissaire venait de rapporter les paroles de Montaiglon. Mais mon père ! mon père 1

Ses sanglots étouffèrent sa voix.

— Où ceucbait votre père, mon petit monsieur? demanda Gartonnet à Julien?

— A droite de ma chambre, tout à côté, par là, répondit ^ récolier.

— Hache en bois! s*écria jMontaiglon. Ho du dehors ! envoyez-nous du monde avec des pioches.

L'officier, le mmtre, Gartonnet et plusieurs matelot!^, descendus à cet appel, abattaient des pans de cloison , ou arrachaient des pierres d'après les indications de Julien

Il était k craindre que leurs efforts de causassent un nouvel éboukment.

MontaigloB allait faire suspendre les travaux jusqu'à ce qu'on eût étançonné; il avait même donné l'ordre de reporter Julien dehors, lorsqu'un gémissement se fit entendre dans la direction désignée par le petit créole.

— Gartonnet, porte celui-ci en haut, et ne redescends pas sans .avoir mis un palan en place de cette corde.

— Suffit, capitaine, dit le gabier, qui força Julien à se pmdreà son cou, se hissa au bout de filin et disparut.

Le frère d'Emma n'avait pas été blessé; le ciel de son lit l'avait préservé de la chute du plancher supérieur, et ses matelas avaient amorti le coup de sa propre chute dans les fodadements de la maison.

Les matelots qui déblayaient les décombres entassés, et Içs riaient en dehors à grandes pelletées, prirent le jeune adolescent des mains de Gartonnet, et le firent passer à bout de bras jusqu'à la Savane.

StiO LES PASSAGÈRES

Emma se jeta à son cou.

— Mon père? mon père vit-il encore? demanda-t-elle.

— On venait de l*entendre quand M. Montaiglon m'a fait emporter, répondit Julien.

A mesure que les charpentiers et les marins, avec lesquels travaillait le commissaire, élargissaient la brèche du faite, la lumière pénétrait dans les profondeurs oii se trouvaient Montaiglon, maître Mathieu et ses camarades.

Gartonnet avait frappé un bon palan à côté de la corde qui lui avait servi d'abord à se glisser en bas; il se laissa descendre avec la poulie inférieure de l'appareil. Quand il se retrouva au niveau du sol, on entendait distinctement les plaintes doulouf euses de M. Desgalets, on commençait à l'entrevoir à travers une masse de décombres.

— Mes enfants? murmurait l'ordonnateur d'une voix éteinte.

— Ils sont sauvés, répondirent à la. fois tous les travailleurs.

— Hardi ! ferme ! encore un coup 1 commandait Montaiglon, prenez cette solive, plantez-la debout! A moi! comme ça!

Le fragment de poutre fut placé à temps, de manière à empêcher les braves marins d'être ensevelis sous les ruines qui s'affâissaienr.

Un éboulement eut lieu à l'endroit même d'où ils venaient de retirer Julien; le danger redoublait leur énergie ; ils enlevaient de dessus le lit du colon les lourds débris qui l'avaient mutilé.

M. Desgalets n'était qu'une plaie : son bras ganche et ses deux jambes avaient été écrasés, des éclata de bois js'étaient enfoncés dans les chairs^ sa tête et la partie supérieure de son buste avaient cependant été préservés; il respirait encore, mais ses souffrances étaient si grandes qu'il restait haletant et muet. Depuis qu'il savait ses enfants hors de danger, il gardait un silence lugubre; ses yeux hagards n'exprimaient pas même la douleur physique.

A l'aspect du malheureux administrateur, Montaiglon fut

pris d'une pitié profonde; il n'en continua pas moins à diriger les travaux avec un calme apparent^ car il est des moments oii le véritable courage consiste à surmonter toutes les émotions, à conserver le sang-firoid et la plus minutieuse présence d'esprit :

— Mathieu, visite Tétançon^ disait Tofôcier: fais-en placer deux autres à droite; ça menace ruine. Allons^ camarades, la pioche en avant! (a va bien! A cefte heure, dégageons l'aplomb du palan.

Ces ordres successif 'furent exécutés avec adresse et promptitude.

Quatre hommes emportèrent M. Desgalets et son matelas sous le système installé par Cartonnet. Le gabier fit quelques amarrages solides, se suspendit lui-môme à la corde simple pour soutenir, pendant le trajet^ le blessé, que le commissaire et les gens de l'extérieur hissèrent au signal de Hontaiglon. Maître Mathieu et ses camarades continuèrent à piocher dans les ruines ; ils ne retrouvèrent plus que les cadavres des domestiques nègres. L'officier était remonté presqu'en môme temps que Cartonnet.

Lorsque l'ordonnateur eut été porté sur la Savane, au milieu du groupe formé par la famille de maman Titine, Calypso, Emma et Julien, une nouvelle scène de désolation émut tous, les cœurs. La jeune fille et son frère prirent la main de leur père et la baignèrent de larmes. Le vieillard laissa errer sur ses enfants un regard empreint de tendresse ; ensuite, il s'évanouit.

Le commissaire suivi de quelques marins accourut alors; on forma un brancard sur lequel on posa le blessé; puis le cortège se mit en marche pour se rei^dre.à la case de la mulâtresse. Montaiglon confia sa brigade de travailleurs à maître Mathieu, leur donna Tordre de dégager les décombres de la maison voisine, et se précipita au milieu de la foule à la recherche du docteur Esturgeot. %

Le chirurgien -major avait déjà installé une ambulance sur la place.

Secondé par ses aide» et ses infirmiers, gardé par quelques soldats qui maintenaient l'ordre autour de Ivà^ il oe déployait pas moins d'activité au paBâement de» victiiaes qu'il n'en avait mis quelques heures auparavant à dtrifer les plaisirs du bord. Il achevait une opération déli^ale^ quand l'ofôeier pénétra jusqu'à kti :

— Docteur t dit-il^ venez de grâce à U ease de la nièffe Titine"; M. Desgalets^ horriblement mutilé^ a besoin de vos secours. Suivez-moi, je vous en supplie.

Le docteur laissa ses instructions à 'ses aides, promit de revenir promptement, et accompagné d'un infirmier qui portait quelques instruments de chirurgie^ il ftsodiC la presse pour se rendre au Heu désigné.

Dléjà les femmes de couleur procédaient à un pansement préparatoire ; les plaies saignantes étaient lavées; du linge, de la charpie étaient disposés; on faisait respiorer des aeis au OKourant; il avait rouvert les yeux^ et semblait eaân eomprendre ce qui se passait autour de lui.

EmQia et Julien se tenai&nt à son die-TOt, eo&stefnéa, ne pleurant plus.

Montaiglon et le docteur entrèrent.

Ce dernier visita scrupuleusement les plaies et les firaetUves ; i\ vit que tout était désespéré : trois amputatkHfê successives eussent été indispensables. Il se contenta dTap^ prouver les femmes de couleur, tamponna les parii^ff' tes plus endommagées, arrêta provisoirement rhémorrhafîe et ne répondit pas à Galypso qui lui demandait un mot de consolation»

— C'est un homme mort, dit-il toutbasà Moartaii^oii; mon service m'appelle ailleurs, ici mes soiiia seraittt inutiles, souiîrez que je me retire.

Le docteur sortit à ces mots.'

Au mouvement de ses lèvres, à Texpressioiiy Airtsfe assez indifférente de ses traits , tous les dsaiflanis Savaient compris aussi bien que Montaiglon; Ënoia tomba à genoux; Galypso fondit en pleurs.

LES PASSAGiRSS 2(^3

— M66 enfants ! mes pauvres enfants t orpheli&s! ruinés! SM18 proteetetirsl mnriàara l'infortoflié père.

Les fesioiesdu logis lui offrirent un eordial qui lui rendit instantanément quelques forces.

— Messieurs^ poursuivit-il en s'adressant, à Montaiglon et au commissaire^ je vous adjure au nom de Dieu de ne point les abandonner.

— Monsieur Desftlets^ répondit soleanetiement Montaiglos^ soyez sans inquiétude pour eux. Je devais aujourd'hui même vous demander la main de mademotselle votre fille; mcm ami Ernest de Portandic songeait à vous adresser la même prière. Quoi qu'il arrive^ nous serons lous deux entièrement dévoués à votre famille.

Le commissaire cenfinua chaleureusement cette déclaration.

Uft éelair de satisfactioa ray<mna sur la pityskmomie du mourant.

— Nous étions convenus de nous en rapp<»t6r à la décision de mademoiselle, ajouta Ernest.

— Qu'Emma choisisse donc^ murmura Tinlortuné père^ et que je ferme las yeux en paix!

Tous les regards se tournèrent vers la jeune fille encore parée de sa roi>e de bal, hejle de ses larmes^ écbevelée, triste jusqu'à la mort.

— Vous l'ordonnez, mon père? dit-elle en s'avançant avec fierté vers les jeunes gens.

Le mourant fit un ^gne de tête.

•— Messieurs, reprit Emma, je vous estime également tous lefi deux; je suis orpheline, je suis pauvre aujourd hui, je vous accepte comme protecteurs ; mais mon sort est trop cruel pour que je n'hésite point avant d'obéir à mon p^e.

— Prononcez notre arrêt, mademoiselle, répondirent à la fois Ëme^t et Montaiglon.

Emma vit dans les yeux de son père que son devoir était de faire un choix. Elle poursuivit avec tant de dignité qu'elle semblait avoir vaincu ses poignantes émotions.

2hh ^^ PASSAGÈRES

— Mon cœur n'aara aucune part au don de ma main^ ditelle. L'avenif démon frèreme détermine seul en votre faveur^ monsieur Montaiglon. — Acceptez vous ma main à'ce prix ?

L'officier prit la main d'Emma et s'agenouilla au chevet de' M. Desgalets.

•— Bénissez votre ÛIs^ lui dit-il, et croyez qu'il remplira pieusement tous ses devoirs.

Montaiglon et Emma^ tous deux encore dans leur brillant costume de la veille, attendirent respectueusement. M. Desgalets fit un effort et dit :

— Je vous bénis, mes enfants! que Dieu vous protège! Puis il laissa tomber sur sa fille un dernier regard d'orgueil et d'amour.

Lorsque Montaiglon se releva , il.vit Emèst qui lui tendait les bras ; les deux rivaux s'embrassèrent.

— Capitaine! dit Gartonnet en entrant, on vous demande là-bas; si vous pouviez venir...

— Allez à vos nobles travaux I interrompit Emma en s'adressant à l'officier.

Montaiglon s'inclina, baisa encx)re une fois la main du colon mourant, et sortit en entraînant le commissaire.

Après leur départ, le silence ne fut interrompu que par les Sanglots et les prières des assistants. Julien et sa sœur, les yeux fixés sur leur père, se tenaient par la main; Calypso et les autres femmes ne pouvaient essayer de leur donner la moindre espérance.

Au dehors, le bruit et le tumulte régnaient toujours.

Le gouverneur, dont la maison de plaisance est à un quart de lieue de Fort-Royal, venait d'arriver sur les lieux. Déjà l'on précédait avec plus de régularité au déblayement des ruines, au sauvetafue des gens enterrés vivants, aux soins à distribuer aux blessés ; les officiers et les soldats avaient reçu des postes; les nègres étaient obligés d'unir leurs efforts à ceux des troupes de terre et de mer.

On ouvrait un chemin pour y faire passer les tombereaux ^ chargés de cadavres.

Malgré les pleurs et les prières des parents éplorés^ les morts étaient entassés péle-méle dans dés charrettes, sans distinction d'âge, de sexe, ni de couleur.

Des fosses énormes furent creusées , remplies et refermées aussitôt; les corps des animaux écrasés furent aussi enlevés et enfouis en terre. Il fallait éviter que l'infection ne fît éclater une épidémie. Il fallait faire régner Tordre dans la populace effrayée^ utiliser ses forces^ diriger S3s mouvements.

Le gouverneur, les autorités de la ville, les officiers de la place et de la station navale, surent prendre à l'instant les mesures les plus effieaces et les plus sages.

Les matelots et les soldats rivalisèrent de dévouement ; on multiplia les ambulances, on prévint la disette, on pourvut au logement des familles sans asile. Des bateaux furent accostés au rivage, les pauvres gens s'y réfugièrent. Des tentes faites avec les voile s des navires furent dressées sur la Savane et les autres places publiques.

Une tente plus grande , devant laquelle étaient posés deâ factionnaires, fut transformée en chapelle, car la toiture de l'église et une partie de ses murs s'étaient écroulés.

Le clergé, le corps médical, les sœurs hospitalières prodiguèrent leuVs soins à la population. Les travaux de toute espèce continuèrent ainsi pendant douze jours entiers.

Montaiglon et ses fidèles matelots, maître Mathieu et Cartonnet se montraient partout avec une ardeur, un courage infatigables. . ^ ^

Ernest se rangea parmi les infirmiers volontaires.

Le docteur Esturgeot, dans ces circonstances, fit son service avec un zèle au-dessus de tout éloge.

Nous aimons à rendre à César ce qui appartient à César. Par philanthropie, par humanité, par devoir, par amourpropre, ou par un sentiment d'égoïsme bien entendu, il est certain que le chirurgien major ^e signala eçtre tous les officiers de santé de la station navale.

FIEVRE lAimE

Déjà des vivres et des secours arrivai^it des autres colo-* nies^ où la Boavelle de la catastDopbe n'avait pas tardé à se r^andre.

Les habitanls de ia vilie s'étaient retirés dans les plantations de l'intérieur, leurs compatriotes les y aoeoetilaient en fouie ; d'autres recevaient l'hospitalité dans les cases de bois qui avaient résisté au tremblement de terra* Les rues étaient déblayées, la eirculation se rétablissait ; les ouvriers de la colonie et ceux envoyés des îles avoisinantes se mettaient à l'œuvre pour rebâtir. Les marins^ devenus moins nécessaires^ ne fournissaient plus que des eorvéea nombreuses eneore, mais ménagées de manière qu'ils pussent prendre quelque repos.

M. Desf alets avait rendu le dernier soupir entre les bras de ses enfants^ peu d'instants après avoir ôancé sa fille avec le lieutenant de vaisseau; Montaiglon parvint à faire placer

son eorps dans an eereueil particulier, qu'il accompagna lui-même jasqu'à l'habitatian Desgalets.

Là aussi le désastre avait été considérable ; une grande partie de la maison principale s'était écroulée; une foule d'esclaves avaient péri.

Le géreur reçut le corps de son maître avec un respect apparent^ et le fit inhumer en présence de l'officier de^ marine^ qui se hâta de r^oumer à son po&te après avoir rempli ce pieux devoir. ,

Mais quinze jours plus tard, un autre motif ramena Montafglon à la plantation.

Gette fois Ernest était avec lui; ils venaient demander à l'homme d'affaires, de la part de H^^^ Desgalets, un compte rendu de la situation de sa fortune.

Le géreur éluda la proposition, se rejeta sur les difficultés qui provenaient des malheurs récents et demanda le temps de se mettre en règle. Il fallut bien se contenter de ces faux-fuyants.

L'intendant eut ainsi le loisir d'organiser une habile ré- • sistance; il déclara que M. Desgalets avait contracté> à son égard, des obligations pécuniaires pour faire construire la maison de Fort- Royal, et montra plusieurs de ces obligations. Par un hasard fort suspect, la propriété de tous les esclaves valides qui avaient survécu, et celle des meilleurs teirains se trouvaient lui avoir été cédées par le colon.

Montaigion et le commissaire, qui dans ces conjonctures lurent admirables de dévouement, allèrent visiter tes gens de loi; on leur demanda de quel droit ils s'immisçaient dans les affaires des héritiers Desgalets. Emma et son^ frère étaient mineurs, le géreur faisait valoir des titres de propriété qui devenaient irrécusables après le tremb\eift€ûX ^e terre, car les actes de cession qu'il disait avoir été officie^V^ftment enregistrés avaient disparu. Tous les agett^* ^xiiAV» auxquels il s'en référait avaient péri. ^^

Montaigion eut recours au gouverneur, qui A^^^ -V\%î\m voyer à l'autorité civile et judiciaire ; maU il a^^^^^

2/i8 LES PASSAGÈRES

que les enfants Desgalets fussent représentés f)ar un tuteur. Leur seul parent apte à remplir cette fonction était M. de Graincourt^ leur oùcle^ résidante Brest.

D'un autre côté> le géreur retrouvait chaque jour^ comme par enchantement^ de nouvelles pièces parfaitement en règle qui le mettaient à Tabri des poursuites d'office. Le procureur du roi^ instruit des détails de la plainte^ ne crut pas de son devoir d'informer.

c II était constant dans la colonie^ disait-il^ que M. Desgalets avait laissé à son intendant la gestion complète de la plantation et qu'il lui avait fait plusieurs abandonnements considérables. L'ancien ordonnateur avait témoigné hautement l'intention de liquider ; tout le monde savait que son géreur lui avait à diverses reprises fourni des fonds^ tant pour ses constructions de ville que pour ses dépenses qui, de notoriété publique^ dépassaient de beaucoup ses revenus. D'ailleurs, comment mettre les scellés? L'on avait bien autre chose à faire^ et puis la maison de campagne était a moitié détruite. >

Ainsi, le temps, les circonstances, la volonté môme des hommes de justice, tout était contraire aux orphelins Desgalets.

Apres une catastrophe qui réduisait à la misère un tiers de la population, et qui multipliait toutes le^ affaires, an moment où le nombre des employés avait diminué dans une proportion affreuse; lorsqu'une multitude d'agents spéciaux étaient morts, que les archives n'existaient plus, et qu'enfin il y avait à pourvoir à la subsistance, au logementet même au vêtement des habitants de toute une ville ; les réclamations de Montaiglon et de son ami, ne pouvaient attirer une attention suffisante. Ils obtinrent à peine quelques marques d'intérêt, et virent qu'il faudrait attendre le succès de leurs démarches d'une tardive procédure^ dont on ne pouvait guère espérer de bons résultats; car le géreur, ancien avocat, au fait de toutes les chicanes de la

légi^tion coloniale, ne perdait pas un instant et se retranchait derrière un formidable appareil de dossiers, de lettres, d'actes de tous genres. '

II s'ensuivit qu'Emma et Julien étaient entièrement ruinés.

Les deux amis, après un mois de courses, de visites jet

de contestations, se crurent obligés d'instruire la jeune fille

^de ce, qui se passait. Us se rendirent chez maman Titine,

qui l'avait logée dans la plus belle chambre, où Galypso

l'entourait de soins et de prévenances.

Lorsque Montaiglon eut tout dit :

— Mademoiselle, ajouta-il, supportez avec courage cette dernière infortune. Désormais vou^ êtes mon épouse devant Dieu; quoi qu'il arrive, tout ce que je possède vous appartient. Et toi, Julien, poursuivit-il en prenant la main du petit créole, tu seras mon frère, tu seras mon enfant. Place ta confiance en moi. Allons en France le plus tôt que nous pourrons, éloignons-nous de ce théâtre de douleur.

— Ifademoiselle, ajouta le commissaire, vous trouverez en France une famille qui vous aimera comme vous méri- , tez d'être aimée.

— Messieurs, répondit Emma, qui avait grandi avec les événements, les orphelins vous rendent grâce de votre zèle généreux; nous suivrons vos conseils jusqu'au bout.

Le commissaire était dans l'admiration du caractère et dç la . résignation dont la créole faisait preuve chaque jour.

Là jeune fille était devenue une femme forte.

C'était elle maintenant qui soutenait le courage de son frère et de ceux qui l'approchaient. Elle ne se plaignait point, et ne semblait touchée que des malheurs d'autrui. Elle avait des consolations et des paroles de charité pour les pauvres gens, qu'elle recommandait à ses protecteurs^

Ernest et Montaiglon furent bien des fois priés par elle de venir au secours d'infortunés qu'elle avait pris en pitié profonde, et dont ils s'occupèrent avec leur zèle ordinaire.

L'àiergie d'Emma étonnait Xom ceux qui rayaient eonnme si folle, si rieuse, si gracieusemwrt indolenie, se lals6«Kt aller avec ivresse au bonheur d'être aa«lée comme elle l'avait toujours été depuis sa plus tendre enfance.

La frégate la Laphné reçut l'ordre de se préparer à retourner en France.

Moatalflcm obtint facilement qu'Emma, son frk^e et la fidèle Calypso prissent passage à bord. L'officier demanda pour son propre compte l'hospitalité au- commissaire, qui partagea sa cabine avec lui. Emma eut à sa dîspoiMtion celle de son fiancé, qui l'avait fait disposer de la manière la plus élégante et la plus commode.

Mais tandis que la frégate ^apprét«»it à partir, ^fu'oii réparait les voiles, qui avaient servi à faire des tentes, et qu'on s'approvisionnait de vivres et d'eau douce, le jeune lieutwiant voulut tenter encore un moyen de sauver qii^ ques débris de la fortune des orphelins. Il se rendit seul à l'habitation, afin de proposer une transaction au géreur.

L'homme d'affaires se sentait trop fort pour céder en aucun point; la conversation dura longtemps; elle s'échauffa par degrés.

— Monsieur, prenez-y bien garde, dit enfin Mo&toîglon, je suis riche, et dussé-Je y consacrer toute ma fortune, fai une trop belle cause pour ne point l'emporler.

— Qu'est-ce à dire, monsieur? s'écria l'intendant.

— Que Je m'aime pas les procès, mais que s'il faut en venir là, ce sera tant pis pour vous. ,

— Comment, monsieur! Me croiriez-vous capable...

— Capable de tout, répondit le marin hors de lui, vous ne voulez pas de transaction... Très-bien!... je me^port^ai partie civile, et je démasquerai vos menées... Vous éles un fripon et un faussaire, j'en suis sûr.

— Sortez! sortez! à moi, mes commandeurs! à moi, du monde 1

Vingt nègres armés de fourches et de serpettes accoururent.

IKSf PASSAOèRES , 251

Uoifieier mit la maia sur la garde de kon sabre.

— Monsieur, reprit-il avec sang-froid/je suis venu rén' damer pour la dernière fois en faveur des orpbelias Desgalets. Les tribunaux prononceront; je me retire.

— Et vous faites prudemment, répliqua d'un ton méprisant le gére.ur.

A ce dernier trait, Tofûcier fut obligé de faire un si violent effort de volonté pour se modérer, qu'il devint pâle comme un linceul, il tremblait de tous ses rl^mbres.

Le géreur et ses nègres eurent peur et reculèrent.

Quand Montaiglon bs vit s'éloigner, il tourna brusquement les talons et regagna la ville.

En entrant dans la case de maman Titine, après avoir fait^ à grands pas, près d'une lieue sous un soleil brûlant, il se laissa tomber sur un siège, et se' plaignit d'un violent mal de tête.

On lui fit un lit, on le força de se coucher, le docteur Esturgeot fut prévenu. Déjà plusieurs cas de fïèvre jaune avaient reparu; Ton craignait que Montaiglon ne fût atteint de l'épidémie. Emma et les femmes de couleur s'^empressèrent autour du malade, dont l'état empirait à vue d'oeil.

Une heure après, le chirurgien-major descendit à terre ; aux premiers symptômes, il reconnut que l'officier était frappé par le fléau.

— Je vous avais bien averti^ lui dit-il, de ne pas continuer à courir par monts et par vaux, comme vous faisiez dépuis le tremblement de terre. Allons r allons! Il s'agit d'appliquer un traitement éneiçgique. Et surtout de la confiance, mon brave camarade, ne vous laissez point abattre. tJn moral solide* vaut mieux que toutes nos prescriptions.

L'officier sourit en entendant le médecin accumuler ensuite les termes de duodénwte, d^entérite et d'hépatite, destinés à lui donner le change.

— Je vois que j'ai la fièvre ja«ne, docteur,, ne vous efforcez pas die me tromper, mais le courage ne me fait pas 4é&ot, soyez tranquille.

— On sait que vous n'en manquez pas^ répondit le docteur Esturgeot.

Tout en parlant ainsi^ le chirurgien ne perdait pas de temps ; déjà il se préparait à faire une saignée générale dans le but d'affaiblir le malade et de dégager un peu sa tête^ brûlante comme un fer rouge.

Montaiglon était couché dans le môme lit où M. Desgalets avait rendu le^dernier soupir.

Autour de lui se trouvaient Emma^ Julien^ Galypso et les filles de couleur attentives à ses moindres mouvements.

Le commissaire passait à son chevet toutes les heures que lui laissait le service^ mais elles étaient rares, car le prochain départ de la Daphné lui donnait un grand surcroît de travail.

Maître Mathieu et Çartonnet vinrent aussi visiter leur officier; les braves gens rentrèrent à bord désolés, Téquipage prit part à leur tristesse : Montaiglon, quoique sévère en service, était profondément estimé par les matelots. Il n'avait jamais infligé une punition à, la légère, et s'était trop souvent signalé par son courage, tant à la mer qu'au Fort- Royal, pouft n'étfe point l'homme populaire du gaillard d'avant.

M. de Yaumorin se fit un devoir d'aller prendre congé du jeune lieutenant de vaisseau ; il le trouva moins abattu qu'il ne s'y attendait, et cependant dans un état qui ne permettait point de le transporter à bord.

Montaiglon demanda qu'on le laissât en tôte-à-tôte avec son capitaine.

— Commandant, lui dit-il, mon rétablissement est probable, je le crois, mais il est possible aussi que je^uccomJ[)e.

— A Dieu ne plaise, mon ami, votre convalescence est prochaine.

— Pardon, commandant, hier et aujourd'hui sont de bons jours, demain sera sans doute mauvais. Enfin, je vous prie de vous charger de ce pli que j'ai écrit à la dérobée la

nuit dernière^ pendant que la bonne mère Titine dormait au lieu de me veiller.

— Vous avez commis une affreuse imprudence,

— Il m'importait de laisser mes dernières volontés; si je dois mourir^ je mourrai content de mol^ j'aurai rempli tous mes devoirs.

Le commandant jeta les yeux sur la missive^ elle était adressée au commissaire.

— Pourquoi vous servir de mon intermédiaire? demanda-t-il.

— Parce que je ne veux pas que M. de Portandic sache que je le nomme mon exécuteur testamentaire avant qu'il ne soit arrivé à Brest.Yous connaissez^ d'ailleurs^ le règlement à cet égard.

— C'est juste; mais, mon ami^ vous êtes sauvé.

— Commandant, poursuivit Montaiglon sans répondre, veuillez, au besoin, témoigner que je jouissais de toutes mes facultés, lorsque je vous ai fait ce dépôt. Je suis moimôme dans une position exceptionnelle, vous savez que mon départ, peu après la mort de ma mère, me plaçait dans la catégorie des mineurs. Un testament olographe lèvera toutes les difQcultés.

— Je vous promets tout ce que vous demandez, mon cher Montaiglon, répondit M. de Yaumorin, que l'insistance du malade forçait à se prononcer clairement.

— C'est très-bien! reprit ce dernier, je vous remercie de tout mon cœur. Il ne me^reste plus qu'à vous demander votre protection pour mademoiselle Desgaiets et son frère, pendant la traversée de France. Ayez la bonté de leur laisser la jouissance de ma chambre à bord, malgré mon débarquement.

— Vous n'êtes pas remplacé, mon cher Montaiglon ; vos intentions seront remplies.

— Les termes me manquent, commandant, pour vous témoigner toute ma reconnaissance. Encore une prière, pourtant : n'oubliez pas mon brave maître Mathieu.

— Je vous l'ai promis.

— Ni Cartonnet non plus.

— Il est porté pour Tavancement da faveur^ en raison de sa belle conduite pendant le tremblement de terre.

— Alors, commandant, bon voyage; et puissé-je vous retrouver à Brest, si Dieu me prête vie I

— Adieu, mon cher Montaiglon, adieu ! au revoir! Venez nous rejoindre à la première occasion, et n'oubliez pas qu'il y aura toujours une place à mon bord pour un officier tel que vous.

Le commandant emporta le pli qui contenait les dernières volontés de Montaiglon, avec mission de ne le remettre au commissaire qu'en arrivant à Brest.

Le soir môme, la frégate fut prête à mettre fous voiles.

Ernest de .Portandic vint faire ses derniers adieux à .son ami.

Alors eut lieu une scène déchirante : Emma, jusque-là réservée, calme et fière, ne put se contenir. Elle prit la main décharnée de Montaiglon, et la serra comme pour ne plus la quitter :

— Non! non! je ne veux plus m'éloigner, s'écrîait-eUe, ma place est auprès de lui, auprès de mon époux ; laissezmoi, laissrz-moi; je ne l'abandonnerai point.

— Emma, si vous m'aimez, consentez à partir, disait Montaiglon abattu par la violence même de son émotion.

— Si je t'aime, Albert 1 j'oserai le dé larer, enfin, je le dirai tout haut! Il fut un jour oîi j'hésitai; mais depuis que je t'appartiens, depuis que tu souffres, ta pensée seule m'occupe. C'est pour toi que je prie nuit et jour, Albert! je ne te laisserai point seul!... Albert !

Montaiglon fit signe qu'il voulait parler, Emma contint ses sanglots.

— Ernest, mon aiûi, je vous en conjure, conduisez-la dans sa famille; remplacez-moi, veillez sur elle. Et vous^ Emma, n'opposez point une vaine résistance, n'essayez pas de rester sur cette terre de malheur 1

— Non t noni s'écria la jeune fille éplorée, je né partirai pas.

— Je puis mourir, que deviendriez-vous en ce pays ?

— Mourir ! serait-il possible? reprit la créole avec égarement en serrant pour la première fois Tof acier entre ses bras ; mourir ! non, non! je ne yeux pas le quitter^ vous dis-je... laissez-moi.

Elle ne put supporter la lutte plus longtemps^ et tomba anéantie sur le lit de Tofûcier.

Montaiglon b^isa ses longs cheveux noirs; des larmes roulaient dans ses yeux Jaunes et tern^'s. Les femmes de la case entraînèrent Emma hors de la chambre.

— Adieu, Ernest murmura le malade. Sauvez-la; qu'on l'emmène Cette scène m'a fait mal... j'ai soif... je brûle... Emma... Julien)... Adieu.

Montaiglon retomba sur sa couche en répétant les noms de Julien et d'Emma; puis il fut pris d'un affreux délire.

Le docteur Esturgeot entra; il ne cachait point les inquiétudes que lui causait l'état de Montaiglon.

— Que diable! C'est étrange! disait-il; j'aurais juré ce matin qu'il était s'iuvé... Mais il était en voie de guérison, positivement. Voici un accès qui déroute le vieux praticien. Anormal! extraordinaire!... Ah'çà, comment cela se

fait-il?

Personne ne répondit.

Le commissaire était déjà sorti pour faire transporter au • canot la jeune créole, qui ne se rendait plus compte de ce qui se passait autour d'elle.

Julien et Calypso la soutenaient, maman Titine eut à peine le temps d'embrasser sa fiUe.

Le docteur ne voyait plus autour de Montaiglon que d'officieuses négresses dont il ne put rien obtenir ^e satisfaisant. Elles n'avaient point saisi la scène dont elles venaient d'être témoins. Il les pressa de questions, elles essayèrent de s'expliquer tant bien que mal.

— Peste soit du charabias ! dit le chirurgien à bout de patience. Voici un homme qui se meurt. Si cette crise continue^ il ne passera pas la nuit. Surtout ne lui donnez pas à boire, en tendez- vous? Et attendez-moi; je vais chercher des aides. Ce pauvre Montaiglon est abandonné.

Tout égoïste qu'il était^ le docteur Esturgeot avait la conscience de ses devoirs ou plutôt de son service. Il venait d'être débarqué par ordre supérieur en raison de l'épidémie et du petit nombre d'officiers de santé présents dans la ville. Il avait été fâché de ce contre-temps, dont il se consolait à sa manière^ c'est-à-dire en faisant bonne chère chez le gouverneur, à l'état-major duquel on l'avait provisoirement attaché.

Dès que le canot de la Daphné eut pris le large, les secours abondèrent autour de Montaiglon. Maman Titine et ses filles, après avoir fait leurs adieux à Calypso, à Julien et à l'infortunée Emma, qui ne les entendait pas, venaient de rentrer en foule. Le docteur Esturgeot reparut^ suivi d'un infirmier, fit appliquer des sangsues, des synapismes et des ventouses scarifiées, défendit de nouveau qu'on donnât à boire au malade, et promit de revenir de grand matin.

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