RETOUR EN FRANCE
Le leDdemain, à neuf heures, Eslurgeot se de la Daphné. Déjà l'oa garnissait le cabesta l'ancre.
— Messieurs, je viens prendre congé de von:
ctiirurgien -major, à table 1 à tal>le, je vous pi mon sQccesseur au gamellat marcbe diguen traces.
Les officiers descendirent gaiement, comnn partent pour la France; le docteur eut la pi entre les deux plus jolies passagères; pour l il trOnait.
Le commissaire seul était sombre; il s'occ^ assis à cdté de lui, et ne prêtait aucune aVV ties du chirurgien-major.
— Heureux morlelsl disait ce dernier, revoir la terre classique du beurre, d< fraise* de Plougastel. Vous arriverez & B cernent du printemps. Le Petit-Jardin '^^
binets particuliers^ et vous serez snr la route du grand: village. Paris 1 Paris I Fortunatos nimiumh
— Mousse, du madère.
■— Ex-chef de gamelle, à votre santé, la gamelle reconnaissante!
— A votre bon voyage, messieurs 1
— Commissaire, vous ne trinquez pas?
Ernest remercia froidement.
— Tenez, commissaire, je veux porter une santé que vous ne refuserez point : c Aux Brestoises en général et à mademoiselle de Graincourt en particulier! »
— Dites donc à madame Branteuil, interrompit un enseigne.
— Non! non! à mademoiselle Geniève de Graincourt! reprit le chirurgien-major; j'ai oublié de vous apprendre en temps convenable qu'elle n'est pas mariée. J'ai reçu une autre lettre de la Société du Cancan maritime^ depuis mon débarquement. Par malbeur j'ai eu trop d'occupations ces jours-ci pour vous la porter à bord...
— Eh bien?
— Eh bien! le mariage n'était qu'un jow^. L'histoire en est du reste assez curieuse. Vous n'ignorez pas que mademoiselle Geneviève a pour cousin un aimable enseigne^ M. Alexandre, dont je vous ai dit un mot in illo tempore. Il paraîtrait que le jeune homme s'était mis sur les rangs pour obtenir la blanche main de sa jolie cousine. Dépité d'avoir été refoulé avec perte, il a fait courir le bruit qu'elle épousait le vieux Branteuil. Plus une nouvelle est absurde, plus elle a de vogue. Axiome! Celle-ci a fait fureur; le feu a pris aux étoupes, nous en avons vu la fumée. Bref, mademoiselle de Graincourt est aussi peu dame qu'avant notre départ de Brest. Igitur, ergo, donc, je réitère ma mo* tien. Commissaire, vous m^ ferez honneur, ou je vous dé* elare inpartibm infidelium,
Ernest de Portandic avait le cœur trop oppressé pour se
mêler à la joyeuse conversation des convives. De guerre lasse, afin den finir^ il accepta le toast.
— Je savais bien qu'il trinquerait! Mais, à propos, commissaire, connaissiez-vous la K^ouvelle?
Emestfît un signe afûrmatif; il avait en effet tout récemment appris ce que le chirurgien-major annonçait. Alors déjà Monta'glon était atteint de la fièvre jaune; il avait cru devoir s'abstenir de lui faire part de IsT missive assez embrouillée du capitaine de vaisseau en retraite. Dans cette lettre, M. de Graincourt ne flattait plus le commissaire, il lui parlait de sa fille comme promise à Moniaigion, qu'il nommait, et se tirait assez maladroitement d'un compliment de condoléance où il avait accumulé les mots A'espoir, de futur contingent et de destinée.
Bref, Ernest avait remis à l'arrivée à Brest sa décision définitive.
Après avoir demandé la main d'Emma comme on Ta vu, il repoussait en quelque sorte le souvenir de Geneviève, qu'il savait préparée à en épouser un autre que lui.
Le déjeuner ne se prolongea point ; l'ordre de se rendre aux postes d'appareillage avait retenti sur le pont; on se leva de table après un calembour fulminant du docteur.
Le digne homnae excellait à ce jeu de mots.
Un officier s'approcha de lui en ce moment :
— Trêve de plaisanteries, de grâce. Un mot sérieux, je vous prie. Comment va Montaîglon? L'avez-vous vu ce matin?
i — Je le quittais quand je me suis rendu au canot.
— Mais encore?
— Ne m'en parlez ! je le croyais sauvé. Hier au soir il a eu une crise imprévue ; sa nuit a été affreuse. Il n'y a plus de remède... C'est un homme mort à l'heure qu'il est.
Un cri déchirant partit de la cabine qui avait été celle de Montaiglon. Le commissaire s'y précipita.
260 LES PASSAGÈRSS
On vit Emma dans les bras de Calypso^ elle venait de tomber sans connaissance.
— Major^ dit un pilotin en entrant dans le carré dès officiers, montez vite, votre canot va pousser.
— Adieu^ messieurs^ et bon voyage! répéta gracieusement le docteur Esturgeot qui sortit à grands pas.
Le second chirurgien de la frégate^ qui maintenant y remplissait les fonctions de chef, se hftta de porter secours à mademoiselle Desgalets.
La Daphné appareilla.
Tant qu'Emma s'était trouvée aux prises avec le malheur^ elle avait fait preuve d'une énergie dont personne ne l'aurait crue capable. Tour à tour fille et amante dévouée^ elle avait surmonté ses faiblesses pour secourir son père, pour assurer l'avenir de son frère orphelin^ pour soigner son fiancé mourant.
Maintenant une funeste réaction avait lieu.
L'imprudente parole du docteur lui ravissait son unique espérance. Elle se rappelait vaguement son désespoir de la veille, elle se reprochait d'avoir obéi à son exaltation, elle s'accusait de la crise fatale à laquelle Montaigipn avait dû succomber. Cette pensée poignante lui pesait comme un remords et l'empêchait de prendre aucun repos.
La conduite d'Ernest était admirable ; il lui prodiguait les consolations ; il essayait de lui faire concevoir des illusions qu'il ne pouvait partager^ car M.'' de Yaumorin avait eu de bien plus amples détails sur l'état de Montaiglon. Avant de descendre pour déjeuner, le docteur Esturgeot alla trouver le commandant et lui dit qu'il venait de laissy l'ofQcier dans' un état désespéré, au dernier période ou vomito negro.
Le médecin ayant complètement condamné le malade, s'était hâté de venir prendre congé de ses anciens commensaux, car il croyait son secours inutile désormais.
La mort de Montaiglon passa donc pour un fait constant à bord de la Daphné. Maître Mathieu et Gartonnet pleuré-
rent la perte de leur brave protecteur^ auquel ses bienfaits survivaient. Le gabier de beaupré venait d'être nommé quartier-maître de manœuvre^ le maître canonnier porté à la plus haute paye de son grade. Or, le commandant ne leur aVait point caché qu'ils devaient surtout ces faveurs aux instances du lieutenant de vaisseau.
L'on pressent les pensées du commissaire. Quoique Geneviève ne fût point mariée^ il ne songeait plus qu'à Emma. Il était touché de la noblesse des sentiments de cette malheureuse orpheline qui venait de tout perdre à la fois. Il se disait que sa mission était de la protéger^ de se consacrer à elle et à son frère^ pauvres enfan.ts ruinés qui n'avaient plus ni présent ni avenir.
Vers la fin de la traversée, Emma, minée par une profonde mélancolie, était à peine reconnaissnble ; le feu de ses yeux était presquç éteint; ses traits amaigris, ses joues creuses et décolorées. Le commissaire sentit renaître son amour pour la jeune fille en la voyant ainsi pâle, chancelante, courbée sous le poids du malheur. Son plan fut tracé ; il se promit de s'ouvrir franchement à M. de Graincourt en arrivant à Brest.
Nous ne dirons pas comment se conduisirent maître Mathieu et Cartonnet pendant le voyage. Us étaient devenus les plus dévoués serviteurs de Julien. C'étaient eux qui s'efforçaient de lui donner quelques distractions; Galypso leur en témoigna sa reconnaissance.
— Vous faites bien, cher, disait-elle au canonnier, de prendre soin de mon petit garçon. Ma pauvre maîtresse ne fait que pleurer, et lui pleure comme elle. Ça fait pitié t Gardez-le avec vous, maître Mathieu, il faut lui apprendre votre beau métier.
— Soyez tranquille, ma belle amour, répondit le sousofficier, je vous en ferai un artilleur fini avant la fin de la ^traversée.
Galypso était trop affligée elle-même pour que maître Mathieu osât reprendre auprès d'elle le cours de ses galan-
tedes; mais parfois il exprimait sa pensée à son fidèle eon* fident:
— Oui^ oui, mon vieux Cardonnet^ lui dit-il un soir de belle humeur^ ce serait une fameuse manœuvre^ foi de canonnier^que d'amarrer à la serre contre son cœur une belle pièce de trente comme cette Calypso.
— Maître Grain-de-Beauté, répondit le quartier-maîtrej vous connaissez mes sentiments là-dessus. Ça viendra. Passez seulement le contrat et nommez-moi votre garçon d'honneur^ je me charge des rafraîchissements.
— Ah ! mon Dieu ! reprit tristement le can©nnier, si notre brave capitaine qui doit sûrement commander dans le paradis une batterie de fameux calibre^ était encore de ce monde^ tout ça eût été facile, je crois ; et cette pauvre petite demoiselle qui était si gentille le jour du bal^ n'aurait pas à cette heure, le physique couleur d'une vieille gargousse en parchemin.
— Holà ! maître Mathieu, voici trois et quatre fois que je vous entends parler de l'artillerie du bon Dieu ; c'est une idée de votre part^ n'est-ce pas? histoire de, faire une ressemblance entre la frégate et le paradis.
— Çartonnet, tu . es un ignorant, tu ne connais pas Milton.
— Milton, qu'est-ce que c'est que ça?
— Un ancien qui a tourné en versl a guerre du bon Dieu avec le diable.
— Cette idée! et puis?
— Vois-tu, nous nous divertissions avec ça au quartier de recouvrance. C'était le fourrier de la iV permanente qui nous distillait la chose chaque soir entre la retraite et le roulement des chandelles.
— Eh bien ! donc, il était dit dans le livre qu'il y a des canons au ciel?
— Pas précisément, Cartonnet, mais Satan, qui est mar lin, avait levé un régiment d'artillerie gros calibre pour faire la guerre au paradis. Voilà que les anges, pas bétos^
voas inventent de leur envoyer des projectiles un peu soignés^ des planètes^ quoi t -— Planètes! murmura le quartier-maître.
— Oui^ comme qui dirait le soleil^ la lune et les étoiles.
— Ahl par exemple; et comment donc faisaient-ils pour leur envoyer ça par la tête, ces anges-là ?
— Voilà aussi ce que je me suis demandé; d'où vient que j*ai naturellement pensé qu'ils avaient aussi des canons de calibre conforme;, où ils mettaient un gros soleil pour boulet rond, et un paquet d'étoiles en place de mitraille.
— C'est juste, maître Grain- de-Beauté, il n'y a rien à répondre. Donc je crois bien que notre capitaine aura le commandement d'une batterie pareille à bord d'un navire à cinquante ponts.
— Ob 1 il n'est pas mention de navire dans le Paradis perdu reprit le canonnier d'un ton de supériorité bien sentie.
— Attention 1 maître Grain-de-Beauté^ je vous ai' passé les canons, passez- moi les vaisseaux: où voulez-vous que je navigue après ma mort?
Cette conversation est l'écbantillon d'une foule d'autres où l'éloge de Calypso et l'oraison funèbre de l'officier se mélangeaient singulièrement à des termes de manœuvre et à bien dis réflexions naïves qui seraient hors de notre sujet.
U est inutile de dire que peu de temps après le tremblement de terre, Ernest avait écrit à M. de Graincourt, il racontait dans sa lettre la catastrophe de Fort-Royal, la mort de M. Desgalets, les fiançailles de Montaiglon et d'Emma; il annonçait l'intention de la jeune fille de passer en Europe par'la première occasion, et finissait en priant l'tincien rapitaine de vaisseau de présenter ses hommages à U^^* de Oraincourt et Branteuil.
Cette lettre s'éiait croisée avec celle qu'il avait reçue quelques jours avant le départ de la frégate.
Quand il descendit à terre, il trouva la famille de Graincourt prête à accueillir les orphelins. On crut naturellement que Montaiglon était à bord avec sa fiancée.
26/t LES PÂSSAGiRES
— Mon Diea ! répondit le commissaire^ Hontaiglon n'est pas revenu avec nous.
— Et Emma ? et Julien ?
— Ils y sont. '
— Mais encore ?
— Selon toute apparence, Montaiglon n'est plus^ à Theure qu'il est; la fièvre jaune l'a emporté.
La famille de Graincourt répondit par une exclamation simultanée, où rétonnement avait autant de part que la douleur. Et puis^ quand on en vint aux détails, lorsqu'Ernesteut raconté les scènes affreuses dont il avait été témoin, lorsqu'il eut peint TafOiction d'Emma dans les termes les plus touchants, M°'<' de Graincourt et sa fîlle ne purent retenir leurs larmes. '
— M. de Vaumorin doit conduire ici tout à l'heure ces deux infortunes, suivis de leur honne nourrice, ajouta le commissaire. J'ai pris les devants afin de vous préparer à les recevoir comme ils doivent ^tre reçus.
— Ernest, suivez-moi^ dit le capitaine de vaisseau en l'entraînant dans son cabinet; et dès qu'ils y furent: N'avez-vous rien à me confier? demanda le vieux marin; il faut dès aujourd'hui que nous n'ayons plus de secrets l'un pour l'autre. Soyez franc, comme je le serai moimême. La mort de M. Montaiglon porte atteinte à mes projets... J'avais enfin décidé M"* de Graincourt à vous accorder Geneviève.
Le commissaire garda le silence.
— Je le vois, vous avez arraché de votre cœur le souvenir de votre premier amour.
— Commandant, j'étais décidé à tout vous confesser: j'ai prisma détermination à la mer, elle est irrévocable. Si Montaiglon est mort, ainsi que tout porte à le croire, je veux me dévouer à celle qui est sa veuve sans avoir été sa femme, je veux aller à la Martinique faire valoir les droits des orphelins Desgalets, les rétablir dans leurs propriétés, veiller
à leur avenir. Je crois que c^est là mon devoir; je croîs qne c'est remplir les vœux de Montaiglon.
— Votre noble cœur vous dicte cette conduite, Ernest. Suivez donc son impulsion, je vous approuve ; vous méritez d'être heureux, ajouta après un gros soupir le vieil officier, qui serrait affectueusement la main du commis de marine.
M. de Yaumorin entra peu d'instants après. Geneviève vola au-devant de sa cousine ; elle la tint quelque temps embrassée. M™** de Graincourt regarda Julien avec attendrissement et le pressa maternellement sur son cœur.
— Mon Dieu ! s*écria-t-elle, comme il ressemble à mon infortuné frère I
Des affaires de service appelaient le commandant de la Daphné à la préfecture maritime*.
— Monsieur de Portandic, dit-il en s'adressant au commissaire, il me reste à remplir un pénible devoir. Voici un pli que votre ami, M. Montaiglon, m'a chargé de vous remettre à l'arrivée à Brest ; et je dois attester qu'il joujssait encore de la plénitude de ses facultés intellectuelles quand il m'en a fait le dépositaire.
A ces mots le capitaine de vaisseau sortit; le commissaire décacheta le paquet d'une main tremblante et lut des yeux une lettre ainsi conçue :
c Mon cher ami,
» Mlle de Graincourt étant mariée, épousez Emma si je meurs ; elle ne m'a choisi qu'à cause de ma fortune ; cette fortune est à elle et à son frère; soyez heureux. »
Suivait un testament en deux lignes qui instituait W^^ Emma Desgalets légataire universelle de Montaiglon et MM. de Graincourt et de Portandic ses exécuteurs testamentaires.
Le commissaire, en étouflant ses sanglots, présenta ces
deux pièces à H. de Graincourt qui les parcourut et voulut ensuite les lire à haute voix.
Après la déclaration que venait de lui faire Ernest, le vieux commandant jugea immédiatement qu'il n'avait pas de meilleur parti à prendre pour tracer à chacun la ligne du devoir.
Emma, Geneviève et M^ae de Graincourt éprouvèrent sans doute des impressions bien diverses.
La première se prit à pleurer amèrement; les deux autres sentirent qu'il ne fallait plus songer au mariage projeté avec le commissaire.
Calypso lit un soupir, mais n'en ressentit pas moins une bien vive satisfaction. Pour elle, la mort de Montaiglon était un fait accompli depuis un grand mois; elle voyait ses deux enfants de lait devenir riches tout à coup, et l'union d'Ernest et d'Emma se renouer en même temps. Or, la bonne fille de couleur, avait toujours eu un penchant secret pour cette dernière combinaison.
Julien restait pensif: les malheurs de ces quatre derniers mois l'avaient bien changé; ce n'était déjà plus un enfaat. Il avait appris à réfléchir.
Bien des fois pendant là traversée, il avait dit résolument à maître Mathieu et à Gartonnet :
— Puisque je suis pauvre à présent, je veux gagner ma vie; je demanderai à mon oncle de m'embarquer comme mousse, et je ferai mon avancement en travailtent bien.
Le maître canonnier et le quartier-maître l'avaient loué de sa volonté généreuse ; ils l avaient encouragé à persévérer. Maintenant, Julien voyait sa sœur héritière d'une belle fortune ; quoique vivement ému au souvenir de l'officier, il songeait encore à ses projets qui se modifiaient seulement, puisqu'il ne serait point obligé de renoncer à ses études.
De longtemps personne ne rompit le silence.
Ernest jugea convenable de se retirer et sortit.