‹ Les passagères: roman maritimeChapitre 4 sur 21 · CONFIDENCES ET RAPPORTS · texte numérisé non relu

CONFIDENCES ET RAPPORTS

11 était déjà fort tard quand dom César Chifaroté marquis das Pénilhas put enQn se rendre auprès de sa sœur.

Leur conférence eut lieu dans le poste en toile qui servait de chambre à la duègne ; un fanal de combat appendu au-dessus d'un canon de trente éclairait tristement l'étroit séjour de la très-noble dona Léonarda, qui invita son frère à prendre un pliant, se laissa tomber elle-même sur Tunique fauteuil du réduit, et poussa un long gémissement, exorde nécessaire de la tirade suivante :

— En quel temps, en quels lieux vivons-nous, seigneur I Par notre dame de Belem ! je suis encore hors de moi ! et je vois bien que vous partagez ma juste indignation t Est-il possible, j'en frémis quand j'y songe, qu'un petit gentillâtre de France, qu'un débouté patron dé barque, ose parler ainsi à notre très-gracieuse princesse I

~ Trop gracieuse^ en vérité t ô ma digne sœur^ interrompit d'une voix rauque le grand sénéchal. Et Miguéla iait encore pis, s'il est possible !

— Quoi ! poursuivit la marquise, mettre en oubli de^ la sorte tous mes conseils, toutes mes instructions et les recommandations du vénérable duc de Viseu, notre maître défunt. Certes ! je ne suis que la très-obéissante dame d'honneur de la jprincesse Féiicia, mais si cet endiablé comte m'eût adressé le quart des compliments qu'il distribuait autour de lui à ces tôtes folles... je réponds qu'il aurait été fièrement remis à sa place)

— Il s'en est douté assurément, répondit dom César, car, dans l'arsenal de sa galanterie française, il n'a trouvé pour vous que quelques formules de respect...

— ... Ironiques! je crois, par Notre-Dame des Rochers! interrompit avec feu la marquise de Yiraçâo ; comme si je n'avais pas eu l'insigne honneur de danser avec Sa Majesté Très-Fidète dom Jean YI, d'auguste mémoire...

— En l'an de grâce 1798, pensa dom César.

— Prince de bon goût et de grand jugement, ajouta la marquise avec emphase ; tien ne lui échappait, à tel point qu'il remarqua la petitesse de mon pied, la blancheur de mon bras et l'éclat de mes yeux.

— En 1798, pensa de nouveau le judicieux dom César.

— Ah ! mon frère, je suis suffoquée en voyant un obscur capitaine de France oser s'asseoir à la même table que la princesse et que nous t... C'est d'une inconvenance qui dépasse toutes les bornes... Mais croiriez-vous que la duchesse de Viseu, au mépris des sages lois de la cour>.m'a répondu qu'à bord d'un navire de guerre français, elle devait se conformer aux usages de la marine de France, et qu'après tout le maître de la frégate était M. le comte de Roqueterre t... Le maître, en tendez- vous!... Que sommesnous donc, nous, s'il est le maître?

— Pour moi, répondit dom César Ghifaroté, je suppor-

terais encore sans trop de dépit sa présence à notre ta6le ; car il faut convenir qu'elle est royalament servie, que son vin de Porto est de la meilleure qualité, que son Champagne...

— N'avez-vous pas honte, dom César, d'attacher quelque importance à ces misères? interrompit la marquise.

— J'ai cet homme en horreur! s'écria le grand sénéchal; cependant je ne cacherai pas que sa dinde truffée était exquise I Mais, ce qui m'irrite, ma sœur, c'est qu'avec sa maudite galanterie, il a déjà fait tourner la tête de ma hienaimée Miguéla de Beijaflor.

— Voire Miguéla est une petite sotte, mon frère. Je vous ai toujours dit que vous dérogiez en daignant soupirer pour «elle.

-- Les Beijaflores, par l'ordre de Saint-Jean ! sont de très-noble extraction, madame!... Et Miguéla est belle comme les houris de Mahomet. «

— En vérité, dom César, à votre âge, on ne devrait plus se permettre de pareilles folies ; quand je vous vois tourner votre vieille prunelle, et faire le langoureux avec votre figure coriace et jaune, je crois voir don Quichotte aux pieds de Dulcinée.

— Holà, ma 'Sœur I reprit le marquis, croyez-vods, par hasard, que votre teint lie de vin méritât autre chose que les respects du comte de Roqueterre, ou pensez-vous être encore en 1798, au bal de la cour ? Vous êtes mon aînée, si je ne me trompe.

La conversation confideùtielte du grand sénéchal et de la dan^ d'atours tournait à l'aigre le plus fraternellement du monde ; néanmoins elle n'occasionna peint de rupture entre les deux illustres personnages. Loin de là, ils prirent la douce habitude de se réunir tous les soirs, et de décharger, en tôte-à-téte, leurs douloureuses remarques sur l'incroyable laisser-aller de la duchesse, sur l'audace croissante du jeune commandant, et sur la faiblesse de Miguéla, que la mar-

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quise haïssait comme favorite^ tandis que Tamoureux dom César s'irritait de ses dédains.

Miguéla se jouait depuis longtemps de la flamme du grand sénéchal. Que de fois elle avait fait rire la duchesse en lui rapportant textuellement les déclarations du vieux Céladon ! Mais un mois ne s'était pas écoulé depuis le départ^ que la jeune fille cessa tout à fait de plaisanter sur le compte de l'infortuné chambellan ; rôveuse'pendant tout le jour^ elle ne retrou\ ait un peu d'entrain qu'aux heures des repas^ ou le soir, lorsqu3 les sons joyeux de Forchestre réunissaient sur le pont les officiers et la suite de la princesse*

Le beau temps avait accompagné la frégate jusqu'au delà du détroit de Gilbraltar et des îles Fortunées.

L'on voguait maintenant entre les tropiques, l'on approchait de la ligne équinoxiale ; la Clorinde, poussée par les vents alizés, marchait escortée par des troupes chasseresses de 'dorades, de coryphénes argentés et de noirs dauphins.

Elle s'avançait magnifique et sereine, comme une déesse de la fable antique, portant les attributs de sa puissance. Ses soixante canons étincelaient à ses flancs. Ses nappes de toile blanche, semblables à l'étoffe ouvrée dont se coiffaient les duchesses de Bourgogne , descendaient de la tête des mâts jusqu'au niveau de l'Océan, et se développaient sans faire un pli bien en dehors de ses hanches.

Elle portait encore basses- voiles, huniets, perroqtœts, catacots, papilloiiSy focs, brigantine et bonnettes haut et bas, pour parler en termes marins. Et la brise caressait amoureusement ces diverses surfaces carrées, trapéziformes^ triangulaires, fixées à des' vergues ou suspendues à des cordages, retenues par des 'anneaux coulants ou par des nœuds inflexibles.

A l'heure oi\ le soleil couchant empourprait la mer clapoteuse, dès que la température devenait douce et tiède, pour le plus grand plaisir des jeunes enseignes, le bal s'im

provisait sur le gaillard d'arrière ; mais la princesse Félicia de Bragance, clouée par sa dignité au dossier de son fauteuil, enchaînée par Tétiquette mille fois maudite^ et surtout parla présence de la duègne et du grand sénéchal^ se contentait d'assister à la soirée.

Elle voyait les quadrilles se former et la valse tourbillonner devant elle; puis^ le lendemain ou le soir^ retirée dans son appartement^ elle interrogeait sa compagne chérie^ la douce Miguéla de Beijaflor.

Le comte de Roqueterre ne manquait jamais d'inviter la jeune favorite^ dont la main tremblait dans la sienne; mais il ne lui parlait guère sans regarder la princesse.

Cependant; les ofûciers^ les élèves de marine et les pasgers papillonnaient autour des autres dames de la petite co'ur que la Clorinde emportait dans l'hémisphère méridional.

Par son inépuisable gaieté^ le docteur Martial Ësturgeot obtenait chaque soir de nouveaux succès : — succès de rire^ succès de popularité, succès de confidences^ succès de complicité dans mille petites intrigues^ succès de tactique et de commérage; il voyait^ entendait^ savait et retenait tout.

Seul, le lieutenant Rupert se promenait gravement du bord opposé, non sans observer quelquefois d'un œil attentif, mais sans sourire, sans faire le moindre signe qui pût trahir ses pensées, sans approuver, sans blâmer, avec une indifférence apparente. Il avait quarante-cinq ans sonnés ; il n'était pas du monde et .ne voulait point en être.

Maître Baraquette disait à Mathieu Coco-Bél-0£il :

— Je gage que le lieutenant n'est pas plus content que moi de voir tant de particulières à bord.

— Maître, répondait le matelot-canonnier, laissez donc venir le passage de la ligne. Vous verrez s'il y a de quoi se plaindre d'avoir une princesse passagère. W^^ Héloîse,

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premier points m'a dit à moi que «a maîtresse est... généreuse comme tout... Doue !...

' — Ta demoiselle Héloîse est une coquette à mettre dans le même sac que les dames de Tarrière; elle et Tautre^ comment l'appelles-tu?

— M»® Amanda.

— Oui,, c'est ça... Eh bien l il y a toujours une division d'aspirants à causer avec elles, c'est mauvais...^ mauvais.., et voilà I

— Tiens 1 vous recommencez comme au dapart de Toulon; pourtant on n'a jamais eu si beau temps comme nous avons eu jusqu'ici.

— Et justement je me dis... ça commence trop bien, ça finira malt...

— Maître, avec la brise qu'il fait, c'est-il pas après-demain qu'on coupe la ligne?...

— Oui, mon garçon; aussi j'ai tiré mon plan, et tu en seras.

— Merci, maître, vous êtes un vieux fieffé.

Pendant; que les deux marins causaient ainsi, le commandant, bravant les feux croisés des regards du marquis et de la marquise, s'approchait de la princesse Féiicia. Quelquefois même il arrivait que la noble passagère lui demandait l'appui de son bras pour se promener un instant, ce qui était toujours le texte d'un sermon en trois points pour la séance d'étiquette du lendemain.

Mais dès qu'une heure s'était exactement écoulée, la princesse se t jurnait vers la docte marquise en disant : « Je vous remercie bien, madame; veuillez m'envoyer Miguéla de Beijafior. »

La marquise, ainsi congédiée, sortait non sans dépit, et Miguéla ne tardait pas à entrer d'un pas léger et flexible.

Sa blanche main entr'ouvrait d'abord le rideau de riche étoffe qui flottait à la porte du boudoir maritime; puis sa tête blonde et rose s'avançait doucement, elle jetait un regard furtif, ses yeux rencontraient ceux de la princesse;

on échangeait un sourire; la jeune fille bondissait auprès lie sa royale amie. Félicia lui posait un baiser sur le firent et lui faisait signe de s'asseoir à côté d'elle.

Il faut avoir navigué sur quelque yachit royal pour se faire une juste idée de la coqueterie somptueuse de l'appartement où Miguéla vient de pénétrer. Le comte de Roqueterre n'avait rien négligé de ce qui pouvait le rendre digne de sa passagère. Jamais un plus grand nombre d'objets de luxe et de confort ne furent assemblés dans un espace si étroit^ mais que le goût du décorateur et l'ordre parfeit des arrangements faisaient paraître spacieux.

La galerie^ car tel est le nom technique de cette partie du navire, occupait à l'arrière de la batterie toute la largeur de la pouppe. Dans le sens de la longueur du bâtimeiit^ elle était extrêmement resserrée; et cependant^ l'art déployé dans son installation donnait un attrait réel à sa forme oblongue qui eût semblé disgracieuse partout ailleurs.

Quatre larges fenêtres^ inclinées sur la mer^ inondaient de clarté le petit salon de la princesse; aussi des draperies et des rideaux de soie blanche et bleue tempéraient-ils l'éclat trop vif de la lumière.

Sur les panneaux boisés, des peintures de grand prix avaient été exécutées par les ordres du commandant, qui en avait choisi les sujets dans les Lusiades de Gamoëns ; elles étaient encadrées en ovale et chargées des armes de la maison de Bragance.

Un tapis des Gobelins couvrait le plancher.

*^ Un long divan oriental, qui dissimulait les boiseries dans lesquelles s'enchâsse la tête du gouvernail, s'étendait le long des croisées; de sorte qu'en s'abandonnant aux charmes d'une molle rêverie, la princesse pouvait voir au-dessous d'elle les vagues frissonner, jaillir en paillettes et puis se dérouler en flots d'écume comme un immense serpent aux anneaux argentés.

Tous les meubles, recouverts en tapisserie d'un travail

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exquis, étaient d'acajoa massif et sculptés avec une déliea* tesse merveilleuse.

Sur des plateaux et des consoles qui se balançaient au gré du roulis, se trouvaient des porcelaines de Sèvres plus précieuses que celles du Japon.

Des statuettes et des cariatides de bronze supportaient dans les encoignures, quelques vases de fleurs artificielles en plumes du Brésil»

Au plafond^ rehaussées de dorures en relief, appendaient une boussole et des cassolettes d'argent.

Enfin, des glaces, une harpe, une bibliothèque d'ouvrages choisis, portugais et français, plusieurs albums, des flam» beaux, une lampe à roulis et une montre énorme tenant lieu de pendule, frappaient encore les regards, lorsqu'on entrait dans la pièce principale.

La chambre à coucher, qu'il n'est pas permis de décrire, avait été ménagée au dépens de la salle à manger an commandant ou salle du conseil, qui précédait la galerie et servait d'antichambre hors les heures des repas.

En outre, la princesse avait la jouissance de deux petits cabinets, vulgairement appelés bouteilles, dont l'un renfermait une baignoire de marbre et quelques vases de fleurs naturelles. Un intelligent architecte s'était immiscé dans les détails les plus secrets, et avait prévenu tous les désirs. Un marin avait présidé avec amour aux mystérieuses dispositions de l'élégante retraite de la duchesse de Yiseu. L'or du comte de Roqueterre avait opéré des prodiges.

Au dire des jeunes officiers, le commandant s'était exécuté en prince; au dire des artistes, il avait enfanté un chef-d'œuvre; au dire de bien des gens, il avait fait des folies, qui, tout calculé, s'élevaient au modeste chiffre de quarante mille francs, mais qui atteignait aisément la somme ronde de cent mille, si l'on faisait entrer en ligne de compte les gages de l'orchestre et de la livrée, les provisions de bouche, un magnifique service de table et quel-

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ques autres dépenses plus générales dont le bâtiment ou réqaîpâge avaient profité.

Afin de pouvoir exiger de ses matelots une tenue irréprochable, le jeune capitaine leur avait fait distribuer^ à ses frais des effets d'habillement d'une coupe moins grossière que celle des uniformes délivrés par les magasins de l'État. . .

L'on conçoit qu'une pareille mesure^ dont les marins ne recherchèrent point les motifs, dut populariser le comte de Roqueterre sur le gaillard d'avant.

Quant au navire^ les^couches de peinture appliquées sur sa muraille intérieure étaient sombres et communes; le pont^ blanc et uni, était déparé par d'affrejoises têtes de clous; les tentes qui servent à garantir de l'ardeur du soleil étaient en grosse toile grise.

Didier ne s'adressa point à l'autorité pour obtenir des améliorations que sa fortune lui permettait de faire à sa fantaisie: des ouvriers habiles furent mandés; les boiseries du gaillard d'arrière furent repeintes, sculptées, dorées et vernies avec soin; on dissimula, sous des losanges de citronnier ou de buis, les têtes de clous disparates; on tailla des tentes en étoffes, dont les couleurs s'harmoniaiènt avec celles du pont.

Et tout cela pour une traversée qui ne devait guère durer plus de deux mois. >

Du reste, on doit ajouter que le jeune commandant ne passait point parmi ses collègues pour avoir des goûts de faste. J«isqa'alors il avait eu la réputation d'un homme simple et rangé, ce dont on aurait pu trouver une preuve dans son logement, car la dunette qu'il habitait était réglementairement meublée avec les fournitures du port.

L'avant-veille du passage de la ligne, quand Miguéia de Beijaflor entra chez la duchesse de Yiseu, elle était plus soucieuse que de coutume. L'on sait déjà que son humeur^

toujoars aimable et douce, s'était légèrement altérée depuis qu*on était à la mer.

— Enfant, dît la princesse en lui prenant la main, qu'astu?... réponds-moi. Je t'observe, je t'écoute, je cherche à lire dans ton cœur.

Les yeux bleus de la jeune fille se baissèrent devant le regard scrutateur de Félicia, qui ajouta d'une voix bienveillante :

— Je vois bien que tu as un secret, un secret d'amour sans doute.... heureuse enfant! et tu le caches à ta meilleure amie 1

— Madame, par pjtié I murmura la jeune fille en rougissant, ne me questionnez pas, je vous prie, car je parlerais, et j'ai peurl...

— ^Peur! de moi? Miguéla, ma blanche colombe, viens! viens et parle tout bas !

En disant ces mots, la duchesse de Yiseu attirait sur son cœur la jeune favorite, et la caressait fraternellement ; la pauvre Miguéla^ tremblante et confuse, résistait avec faiblesse. Une de ses larmes coula sur la main de sa royale amie !

Sans l'interroger davantage, la princesse lui essuya les yeux et la berça comme une mère bercerait sa fille; elle lui donnait de tendres baisers, mais ne la pressait plus de questions.

Peu à peu les larmes de Miguéla se séchèrent. Elle leva un regard timide et vit tant de sincère amitié sur les traits de sa maîtresse qu'elle finit par dire en soupirant :

— Oui ! madame, j'aime!.. . Gela fait bien mal I

— Et c'est pourquoi sans doute tu ne te moques plus tant du marquis das Pénilhas? répondit la duchesss en souriant.

— Ah I madame, s'il souffre comme je souffre, j'ai eu tort de me moquer de lui ; je m'en repens en conscience.

— Ce n'est donc pas lui ? dit la princesse d'un ton à demi sérieux, à demi railleur. ^

— Lui! dom César Chifaroté!... interrompît la*jeune fille

avec un air de dédain qui ne dura qu'un instant et fit place à une amère tristesse... Ah! plût à Dieu que je pusse être aveugle au point de Taimer !... Hais, pardonnez-moi, ma dame^ ne parlons pas de ces chagrins. L'infortunée MiguéU ne devrait songer qu'àvous plaire... Qu'importent mes soucis à moi^ quand vous êtes exilée^ bannie... calomniée... Je ne veux aimer que vous.

— Calomniée... bannie... exilée!... murmura la princesse devenue tout à fait sérieuse. Et cela n'est rien encore! Je suis du sang de Bragance^ mon enfant; je suis née sur les marches du trône... Où tu as un cœur^ il faut que je trouve un glaçon !

La princesse baissa la tête à son tour. A son tour Miguéla de Beijaflor essaya de dissiper les ennuis de la noble veuve. Elle baisait jses mains et la regardait d'un air suppliant^ comme pour lui demander pardon d'avoir éveillé de cruelles pensées.

— Eh bien ! dis-moi donc tes secrets... ils me feront oublier qu'on a osé m'accuser d'un crime infâme... Non ! je n'aimais pas plus le duc de Yiseu... je ne l'aimais pas plus que tu n'aimes dom César... Il était vieux et laid^ j'étais jeune et belle !... 11 était morose et ridicule^ j'étais rieuse et gaîe^ et je tournais en raillerie l'étiquette qu'il adorait... Il mourut^ il était presque octogénaire!... Et Ton dit... l'on osa dire... o: Du poison! d Horreur!... Mais va donc^ Miguéla^ tu vois bien que ces souvenirs me poursuivent comme un cauchemar Parle-moi de tes amours... Qui aimes-tu?

— Ah! madame^ s'écria douloureusement la jeune favorite^ le monde est-il donc ainsi fait qu'on ne puisse être aimé de qui l'on aime ?

La princesse écoutait sa compagne avec une sorte de stupeur.

•— Vous n'aimiez pas le duc de Yiseu^ et lui vous aimait, on l'assurait du moins ! Celui que j'aime^ madame^ ne daigne pas s'apercevoir de mon amour!... et moi je suis aimée par dom César Chifaroté !

Au nom du grand sénéchal, le princesse retrouva encore une sorte de sourire, et après un instant de silence : — Mais qui aimes-tu? demanda-t-elle.

— A quoi bon vous dire le nom de cet homme, puisqu'il ne peut jamais répondre à mon amour?

— Jamais 1 interrompit la duchesse de Yiseu; est-il donc lié par serment, est-il marié?

— Non, madame.

— Eh bien 1 enfant, pourquoi désespérer? Tu n'es pas de sang royal, toi! Tu es jeune, tu es belle, tu peux laisser voir ton amour, on ne t'en fera pas un crime, tu t'appartiens! On ne négociera pas ta main comme un traité! On ne te livrera point pour de mystérieux motifs, sans te consulter, sans t'entendre!... On n'appellera pas mésalliance ton mariage avec un homme de cœur !

— Mais, madame, il ne m'aimera jamais; car lui aussi aime sans espoir... Il se tait, il n'ose... Pardon! s'écria Miguéla fondant en larmes. Je vous disais bien que j'avais peur de parler.

La princesse Félicia se leva brusquement; ses yeux noirs lançaient des éclairs. Miguéla de Beijaflor, foudroyée, cachait sa tête entre ses mains et pleurait.

— Le cbmte de Roqueterre oserait !... En vérité, Miguéla? s'écria la duchesse avec colère.

— Ah! mon Dieu ! elle sait tout, répondit la jeune fille, qui pousssC un grand cri et tomba sans connaissance.

À cet aspect^ la colère de la princesse fit place tout à coup à un sentiment de pitié, d'affection et de bonté qui ne lui permit pas de réfléchir; elle sonna.

Les filles de service accoururent; Héloïse et Amanda, femmes de chambre parisiennes, s'empressèrent de venir en aide à la jeune favorite.

Le chirurgien major ayant été prévenu, l'évanouissement de Miguéla fut bientôt la nouvelle du bord. Il aimait fort à causer, le digne docteur Esturgeot; il n'aimait pas moins à écrire.

Quelques extraits de sa correspondance^ recueillis avec soin, nous permettront d'admirer les fleurs de son style épistolaire. «

Un quart d'heure à peine s'était écoulé^ que la princesse se retrouvait en tête-à-tête avec Miguéla de Beijaflor.

— Espérance t enfant^ disait-elle^ va! sois sans crainte. Il t'aimera... je le veux... calme-toi. Je sais tout; eh bien! que peux-tu craindre?... Il faut que je sois de marbre^ moil il faut que je lui impose le respect et l'indifférence... If^is en te voyant si belle, si aimante, il ne nous résistera pas...

La jeune fille s'abreuvait des paroles de sa maîtresse.

— J'ai eu tort de céder à un mouvement d'orgueilleuse colère !... Tu vois bien que je ne puis l'aimer, moi !... je ne serai donc pas ta rivale... Espérance ! heureuse enfant... Au premier moment, je crois que je l'aurais. puni de son audace; je veux, à présent, te l'amener par la douceur... Je l'obligerai à lire dans ton âme, à te comprendre, à t'aimer.

— Ah ! madame, chaque soir, quand nous dansons ensemble, il ne me parle que de vou^, 11 ne voit que vous dans le monde... Il vous sacrifierait, sans regret, sa vie, sa gloire... Si vous saviez tout ce qu'il me disait... espérant sans doute que j'oserais vous le répéter.

Miguéla resta longtemps encore auprès de la princesse de Bragance; longtemps encore elles parlèrent de ces amours contrariées qui jetaient le trouble dans tant der cœurs; et puis, soit que la princesse l'eût exigé, soit qu'elles sentissent toutes deux le besoin d'exprimer leurs pensées dans une langue plus harmonieuse, des sons de harpe vibrèrent dans la galerie; leurs voix se confondirent dans le même chant.

Le comte de Roqueterre, plongé dans ses méditations, entendit ces accords qui le ravissaient ; il se pencha au sabord de sa dunette, aspirant comme un parfum divin l'hymne d'amour qu'elles répétaient. Il reconnaissait la voix de Félicia, il murmurait son nom, il était dans une sorte d'extase

lorsque le lieutenant Rupert frappa doucement à la porte :

— Entrez I dit le capitaine.

Le vieil oflScier paraissait en proie à une émotion violente; il se calma pourtant avant de prendre la parole^ et d'une voix brève :

— Il est temps de vous faire un long rapport, il est temps' de ne rien vous cacher, commandant, car le cas est grave, et il faut sévir.

Etonné d'un pareil exorde, lé jeune capitaine présenta un siège à son second, qui s'assit et continua en ces termes :

— Deux élèves viennent de se battre en duel dans leur poste!....

Le comte de Roqueterre tressaillit.

— En duel 1 abord! '

— Oui, commandant... M. de Gignac a donné un coup d'épée à M. Garnet, et ce duel n'est que le prélude de plusieurs autres. Les scènes les plus scandaleuses se succèdent. Les officiers, les passagers, les élèves sont en révolution. L'équipage même commence à sortir des bornes du devoir. Au carré, l'on joue gros jeu, l'on se dépouille, on se , querelle. Les lieutenants et les enseignes courtisetft ouvertement les dames passagères; les maris se plaignent et se fâchent; ils parlent de faire un esclandre.. Les élèves se sont épris de ces deux femmes de chambre qui occupent le dernier poste en toile de la batterie, et, si je n'étais survenu, ce n'est pas un duel, mais cinq ou sis, qui auraient eu lieu. Je viens provisoirement d'envoyer à la (osse aux lions M. de Gigaac et ses deux témoins, ainsi que le chef du poste des élèves. M. Garnet est dans son cadre. Je réclame de votre justice une seutence exemplaire, ou la discipline est perdue à bord. MM. Garnet, de Gignac et leurs deux témoins méritent d'être suspendus de leurs fonctions, et d'être renvoyés de la marine... Provisoirement, mesdemoiselles les femmes de chambre sont placées sous la surveillance de ma haute police. Quant aux officiers, je viens de leur défendre expressément de jouer. Trois d'entre eux -

sont aux arrêts. Enfin J'ai formellement Invité les passagors et passagères à ne plas remettre les pieds au carré jusqu'à nouvel ordre. On les servira dans leurs chambres de la batterie. ►

Le lieutenant Rupert entra dans des détails quijustifiaiait la sévérité de ces mesures^ et Conclut en priant le commandant d'admonester Tétat-major.

— L'équipage^ ajouta-t-il^ a aussi martel en tête. Les passagères occupent beaucoup trop nos beaux parleurs; mais je me charge de les mettre à la raison. J'ai fait mettre aux fers, par les deux pieds^ Coco-Bel-Œil, et une quinzaine d'autres boute-feu. Tous les bâbordais seront retranchés de vin pour trois jours, rattendslestribordaisdepied ferme.

— Très-bien, lieutenant, dit le comte de Aoqueterre. Continuez à déployer la même vigueur ; je l'exige au besoin. De mon côté, je vais prouver que je ne manque pas d'énergie.

Une demi-heure après, tous les membres de l'état-major, officiers et élèves, comparaissaient devant le commandant et le lieutenant de la frégate la Clorinde.

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