L£ DOCTEUR ESTURGEOT ET SA CORRESPONDANCE
Le doeteur Esturgeot, petit homme frais et réjoui^ gastronome et bon vivant, jouit de la réputation d'être le meilleur des camarades, le pins obligeant des hommes et le boute-en-train des états-majors dont il fait partie. On est charmé de l'avoir pcmr commensal. Une fois au large, il ouvre un inépuisable sac d'anecdotes et de chroniques plus ou moins scandaleuses, qv.'il assaisonne de commentaires en générai peu charitables; mais comme il a rendu service à tout le monde, on ne lui connaît pas d'ennemis.
Pour rester dans la stricte vérité, U faut dire aussi qu'on ne lui connaît pas non plus d'amis intimes.
Son bavardage lui a parfois causé d'assez vifs désagréments qu'il est le premier à toumor en plaisanteries. On, ne saurait forcer nature, ni empê(^er le docteur Ësturgeot de parler et de contera tout propo$.
A bord de la Clorinde, le digne homme était dans son élément : scandales sur scandales, commérages sur commérages, passions et flammes brûlantes dans tous les cœurs maritimes et passagers.
Il observait^ il prenait des potes^ il préparait |ies volumes de lettres pour ses nombreux correspondants des cinq ports^ où personne n'ignore qu*il fut Tun des trois illustres fondateurs du club des vieux garçons.
Nul n'a fourni autant de biographies anecdotiques aux archives de cette recommandable société ; nul n'a mieux mérité que lui les titres et qualités dont il jouit désormais.
La biographie de cet expert biographe mérite d'être esquissée. \
Il était fils du citoyen Esturgeot^ aubergiste de Morlaix à l'enseigne de la Maison-d'Or. Quand il eut atteint l'âge de dix ans, son père dont la lignée était fort nombreuse l'envoya au collège de Saint-Pol-de-Léon; sa mère le destinait à l'état ecclésiastique ; mais la vocation de Martial le jeta fort loin de cette édifiante carrière. Il déserta le collège pour rejoindre une troupe de saltimbanques avec laquelle il figura sur les tréteaux à Brest, à Nantes et plus tard à Paris.
tiomment fit-il ensuite pour être admis au Conservatoire où il passa six mois ? C'est une question de médiocre intérêt, car il en fut piteusement renvoyé, et renvoyé à son père qui, pour son retour ne tua point le veau gras.
Bien au contraire, l'enfant prodigue, morigéné d'importance, fut mis au pain et à l'eau dans un grenier de l'auberge où sa réclusion dura quinze jours. Aussi s'estima-t-il fort heureux d'être expédié à Brest pour y passet l'examen de volontaire de la marine.
Sa mère lui donna cinquante écus, son père quaraiite francs et l'ordre de se tirer d'affaire.
Martial fit de nécessité vertu.
On-exigeait peu de chose des candidats, il mettait conve-
nablemenl rorthographe> savait ses quatre règles et paraissait intelligent; il fut admis.
Le jour même on l'embarqua sur un vaisseau où il servit pendant quelques mois^ mais bientôt le métier lui déplut. D'une part^ il se sentait peu martial^ malgré le belliqueux prénom qu'il portait ; de l'autre, il n'avait aucune chance d'avancement ; et enfin on parlait dans Brest du licenciement imminent de tous les volontaires, ce qui l'aurait remis sur le pavé.
Ësturgeot fit ses réflexions :
— Décidément, se disait-U, la casaque de marin ne me convient pas, je ne serai jamais officier de vaisseau ni encore moins capitaine de commerce; U*op d'obstacles me barrent le chemin, et d'ailleurs je ne me soucié plus d'at* teindre le but. Si j'entrais dans l'administration delà marine, je serais exposé, pendant longtemps, à des réformes semblables au licenciement qui nous menace ; en tous cas, je croupirais indéfiniment dans des grades infimes où l'on ne gagne pas de l'eau à boïie. Reste le service de santé ; l'abord en est difficile, mais avec de l'énergieje puis rattraper le temps perdu, retrouver mon latin, refaire mon éducation et ne plus dépendre ensuite que de mon aptitude.
L'amour-propre venait de peser sur la balance. Des trois carrières maritime ouvertes devant lui, Ësturgeot opta pour celle de médecin, la moins précaire à son sens.
— Hors de la' marine, pensait-il,, c'est une profession qu'on peut exercer à l'autre bout du monde tout comme en France, en temps de paix comme en temps de guerre.
Enfin Martial Ësturgeot s'était lié avec plusieurs jeunes élèves chirurgiens, circonstance- qui contribua puissamment à sa détermination.
Mais comment vivre en attendant qu'il fût capable de faire ses premières épreuves?
Heureusement il avait conquis les bonnes grâces du plus remuant des commise de marine. Moïse Rigaudin, qui lui fit obtenir une place d'écrivain dans les bureaux «lu port. Il
gsgnait ainsi vingt-quatre francs par mois, somme sufbsanté à son entretien^ car il avait résolu le problème d'ôtre nourri et logé gratis.
n avait été présenté par son vieux protecteur diei Urne veuve Limousin, directrice du théâtre; M""^ Limousin lui .prêta une mansarde^ à condition qu'il recopierait pendant ses heures de bureau des rôles de vaudevilles ou des partitions d'opéra.
En sa qualité d'ancien élève du Conservatoire^ Esturgeot savait assez de musique pour payer ainsi son loyer.
Quant à la table^ mesdames Duloriot^ Gobichon^ Patin^ Jeannet et autres amies du commissaire Rigaudin y pourvoyaient en lui donnant chacune un diner par semaine; à dîner^ Esturgeot pangeait de manière à d^eûner de mémoire.
Il était maigre et fluet alors, cela se devine. Il dormait peu^ passait généralement ses soirées chez ces dames dont son amabilité devait rémunérer les bons offices^ rentrait tard et consacrait la plus grande partie de la nuit à préparer ses examens. Mais enfin^ après un si rude apprentie sage^ il triompha^ il devint élève chirurgien de la marine.
De là date Esturgeot.
Vers répoque où Rigaudin partit pour sa dernière et très-fameuse campagne de la Panthère, — campagne que nous avons racontée dans notre roman la Couronne navale, — le jeune élève chirurgien ûi à bord de la gabarre le Pélican sa première tournée au Sénégal^ à Cayenne et aux Antilles.
A son retour^ un concours était ouvert^ il s'y présenta et fut reçu à l'unanimité chirurgien de troisième classe. Ce fut alors aussi qu'il coopéra de la plus efficace manière à la fondation du club des Vieux Garçons.
Est-il nécessaire d'expliquer ici que le but de l'institution était de recueillir^ coUiger^ classer et répandre dans les cinq ports les cancans maritimes et coloniaux^ les scandaleS; les biographies secrètes^ les légendes contempo-
raines^ les amours heureux et malheureux, les romans de tous les membres notables du corps de la marine mili« taire?
De 1818 à 1819^ Esturgeot visita les côtes de France et la Méditerranée, avec la frégate ^Inconstante, où il servait en sous-ordres. Son caractère aidant, il commença d'être fort répandu dans chacun des cinq ports; il y planta en passant les premiers jalons de la société dont il s'était nommé secrétaire perpétuel.
Depuis, il avait beaucoup navigué. En 1829, il était cMrurgien-major du brig le Plumet, et parcojirait l'Atlantique. Après la campagne, il se fit recevoir, à Brest, chirurgien de deuxième classe, et, à Paris^ docteur en médecine. En 1822, il était dans la station du Levant, à bord du vaisseau le Colosse, monté par le commandant Graiincourt.
Toulon, Lorient, Cherbourg, où il fut prévôt de l'hôpital en 1827, ne le connaissaient pas moins que Brest et Rochefort, Alger, Cayenne, Fort-Royal et la Basse-Terre.
Sa popularité navale grandissait de jour en jour; mais ses études souffrirent énormément des progrès de la Société des confidences mutuelles ou Cercle des bonnes langues j autres noms du club déjà cité.
Esturgeot concourut inutilement pour le grade de chirurgien de première classe; il fut battu à plate couture et forcé' de partir sur la corvette r Alidade, où il fit un ecampagne autour du monde, qui dura plus de trois ans.
Ces trois années d'exil ne furent pas perdues pour lui. En 1831, il rentrait en France, se rendait à Paris et y obtenait des succès de tous genres. Au ministère de la marine, au Muséum d'histoire naturelle, à la F^aculté de médecine, dans les coulisses de l'Opéra, on ne parla, pendant six mois entiers, que du docteur Esturgeot.
Pourquoi faut-il que nous soyons forcé de ne tracer qu'à grands traits l'histoire d'un personnage si remarquable et si replet I — Sa maigreur d'étudiant avait fait place à une obésité doctorale qui lui seyait à merveille.
Que de pages à la gloire de Martial Esturgeot nous aurions enregisti'ées^ si^ le suivant pas à pas, du Pélican sur l'Inconstante, du Plumet sur le Colosse et C Alidade, nous racontions avec détail tous ses exploits oratoires et gastronomiques dans les cinq parties du monde !
Mais, nous sommes réduits à déclarer qu'une victoire plus sérieuse l'attendait à Toulon, où U remporta la palme du concours.
Nommé presque aussitôt chirurgien-major de la Clorinde, il ne tarda pas à s'applaudir de sa destinée :
« trois et quatre fois heureux votre indigne président! 1 écrivait-il à ses correspondants de France.
Ses lettres autographiées en six expéditions sont déposées aux archives de la société, dont il venait d'être élu président, en survivance de Moïse Rigaudin, mort de la jaunisse.
e; Que dis-jel quatre fois! cent fois, mille fois heureux, chers et joyeux confrères, celui qui vous écrit de non loin des îles Fortunées ! Mon bonheur, grâce au ciel, passe
mon espérance ! Avec une quinzaine de passagères, la
plupart charmantes, j'étais bien sûr que notre campagne serait piquante, accidentée, romanesque et légèrement anacréontique. Mais je ne prévoyais pas que le sentimental, voire le tragique, se mettraient de la partie. — Nous y sommes.
» Applaudissez, citoyens !
» Messieurs lés aspirants échangent des coups d'épée pour les beaux yeux de ces demoiselles de la rue Yivienne, dont vous avez le portrait plus haut. >
Il faut déclarer ici que nou» prenons in médias res la relation de voyage de l'estimable docteur. Comme nous, il a raconté les débuts de la traversée; avec bien plus de soins que nous, il a tracé les portraits d'Héloïse et d'Amanda, ceux de la princesse de Bragance, de Miguéla de
Beîjaflor^ et de mesdames ou mesdemoiselles da Gunha^ da Silva^ do Rosario^ das Golpolhas^ sans omettre, bien entendu^ la maigre et coriace marquise Léonarda da Yiraçâo.
<( Et Miguéla la blonde! continuait Tindiscret correspondant des Vieux- Garçons, trop sensible enfant, elle s'est évanouie entre les bras de la noble princesse. On a sonné!... J*ai eu le bonheur d'entrer aussitôt, et de surprendre le secret de cette vive émotion sur les traits de Son Altesse Sérénissime.
>HéI hél... messire de Roqueterre n'est peut-être pas en si mauvais chemin que je l'avais craint d'abord. Peste! madame la duchesse s'humanise! Je n'y étais pas, mais j'en ferais serment; la petite a déclaré fort ingénument que le beau Didier lui tient au cœur. Une scène de jalousie s'en sera suivie i7/icô, indè!,.,
» Vous savez le latin, je ne vous traduirai pas le mot indè. Vous devez savoir que c'est Vindice d'un petit drame intime, au courant duquel j'aurai l'honneur de vous tenir.
> Passons à nos galants du carré
Tandis que le chirurgien-major, qui avait tour à tour secouru Miguéla de Beijaflor et pansé la légère blessure de Gamet, rédigeait si gaiement quelques pages de sa correspondance, le sévère lieutenant Rupert finissait son rapport.
Dès qu'il eut achevé, dès qu'il se fut déchargé de sa responsabilité de second entre les mains du commandant, il recouvra tout son sang-froid.. Mais il venait de communiquer au jeune capitaine de vaisseau une colère d'autant plus violente qu'elle devait êtrq comprimée.
Le comte de Roqueterre était incapable de manquer aux égards dus à des officiers, il se contenait. Ses lèvres avaient pâli et son mécontentement se trahissait, en outre, par une sorte d'agitation fébrile.
L'état-major ayant été mandé, Martial Esturgeot do! abandonner pour quelques instants sa chère épître aux bonnes langues; il comparut avec ses camarades et collègues^ se tint prudemment au dernier plan^ mais ne perdit pas un mot.
Le comte s'exprimait dans les termes les plus mesurés, d'un ton sec qui n'admettait pas de réplique ; ses paroles donnaient à juger de son énergie. En terminant, il dit aux officiers qu'un ordre du jour motivé leur ferait connaître ses intentions ultérieures et réglerait leur service de telle sorte qu'ils n'abuseraient plus de son indulgence. Il annonça aux élèves que le ministre serait informé de leur mauvaise conduite, maintint toutes les punitions infligées par le lieutenant Rupert, en doubla quelques-unes, et ajouta que MM. de Gignac et Garnet, provisoirement suspendus de leurs fonctions, seraient renvoyés en France pour y être jugés conformément aux ordonnances de la marine.
L'état-major consterné se retira en silence ; Esturgeot lui-même fit la grimace.
L'ordre du jour ne tarda point à paraître.
Les tours de quart étaient réduits au nombre de trois, de manière que chaque lieutenant .ou enseigne eût huit heures de service actif sur vingt-quatre.
Les élèves étaient condamnés à courir la grande bordée, e'est-à-dire à passer douze heures par jour sur le pont.
Le reste du temps était rempli par des exercices fatigants qui pesaient à^ la fois sur l'état-major et sur l'équipage.
En résumé, sauf pendant quelques heures de repas, portes à leur minimum de durée, personne, si ce n'est pourtant le docteur, ses aides et le commissaire, ne devait jouir du moindre instant de repos, de huit heures du matin à huit heures do soir.
Défense était faite, passé cette dernière heure, de conserver de la lumière dans les logements communs et particuliers.
c Je me désespérerais, chers collègues^ écrivit aussitôt le docteur rentré daus^sa cellule^ je me désolerais maintenant sur Fair le plus lamentable^ sur celui du Juif-Errant, sur celui du Maréchal de Saxe; je me dépouillerais de mon uniforme à collet de velours cramoisi pour endosser un sac de cendres ; Jérémie^ près de moi ne serait qu'un badin^ si l'école de Salerne ne nous enseignait que les grandes douleurs morales entraînent de fausses digestions^ et celles-ci un dérangement funeste dans Téconomie animale.
)> Or récole de Salerne est digne de mes respects; donc je laisserai les officiers manger gloutonnement, tordre et avaler, passer de corvée en corvée, du quart à l'exercice, de l'exercice à l'école de tactique, invention nouvelle du comte de Roqueterre; et moi, je dégusterai, en compagnie de notre cher Dolin et du commissaire, les plats désertés à contre-cœur par ces messieurs.
> Que la philosophie est une belle chose, la philosophie épicurienne surtout! Ne soyons jamais stoïques pour nousmôme; le stoïcisme a la mauvaise habitude de bouder contre son ventre. Or, le ventre...
» Je vous renvoie, messieurs, à mon poëme sur cet intéressant organe, et je dis organe pour me mettre à la portée de tous mes lecteurs.
» Ainsi, mon aide-major Dolin, le commissaire et moi, sommes à l'abri des gastro-entérites dont l'ordre du jour actuel menace tout Fétat-major.
> Je ne parle pas de l'extinction des feui: dès huit heures du soir; ceci m'obligera, chers confrères, à me lever de meilleure heure pour vous tenir au courant de nos faits et gestes.
D Mais que deviendront les vingt4utrigues de nos lieutenants, enseignes et élèves, si les passagères sont bannies
du carré?
> Patience! espérance! je patiente! j'espère! Il est impossible que la sévérité de Stltf. Roqueterre et Rupert n'amène pas une réaction que je nous souhaite de tout mon cœur. »
Le vigilant officier en second restait chargé de l'exécution du terrible ordre du jour dont les détails fatigueraient nos lecteurs. Tous les membres de Tétat-major en prirent connaissance et signèrent sur le registre officiel.
Une autre consigne non moins redoutable^ destinée aux gens de Téquipage^ fut lue publiquement et affichée au pied du grand mât.
— Nous y voici, dit maître Baraquette. A quinze jours de ce régime-là, il ne nous restera plus que le souffle 1 Mais, comme dit Tautre, quand on est dans le pétrin, faut trouver moyen de moyenner, moyennant quoi on peut s'en déhâler; pour trouver, faut chercher; ouvre rœil, mon vieux, et voyons voiri
Là-dessus, le sage contre-maître interrogea mentalement sa sagesse.
Coco-Bel-Œil, aux fers par les deux pieds et réduit à la plus stricte ration, méditait de son côté sur les pronostics du vieux marin.
— Ah ! pensait-il, maître Baraquette avait raison quand il disait : « Que le diable élingue les passagères! » Me voici bien calé pour le quart d'heure, au bloc, enfoncé I... Les femmes... les filles, les princesses... et mademoiselle Amanda... et mademoiselle Héloïse, je les voudrais toutes au fin fond de la mer.«. Au bloc!... moi ! moi qui devais faire le curé au passage de la Ligne! la chance tourne... n, i, ni, fini 1 A Dieu vat le bon temps ! le commandant, qui était si bon homme, est pire qu'un chat-tigre... Et navigue avec ça!
Héloise et Amanda, cœurs non moins compatissants que sensibles, en apprenant le duel des deux aspirants et ses funestes conséquences, tinrent conseil dans leur poste de toile à voiles, situé à bâbord devant, par le travers des cuisines. Elles s'apitoyaient sur ces infortunés jeunes gens si gais, si rieurs, si galants et si drôles. Leurs nombreuses et perpétuelles rivalités furent oubliées pour un instant; une trêve fut conclue.
LES PASSACiRES hl
— S'il ne s'agissait que de ça^ disait Hëloise en parlant du coup d'épée, nous perdrions le temps à en parler. Le docteur assure que M. Garnet sera sur pied dès demain... mais pense que le commandant veut les faire passer au conseil de guerre.
— Est -il possible, mon chou? s'écria Amandâ; et qu'arrivera-t-il donc ?
■— On ne sait pas ! j'ai seulement entendu dire au cuisinier de l'état-major qu'on les fusillerait pour le moins.
— Fusillés I de si gentils garçons I Ohl mais^ c'est une horreur que leur marine I
^ Si j'avais su, ma chère, je les aurais bien empêchés de se battre I
— Et moi donci c'était si facile!
— Facile^ oui ; mais pour qui? ma chère, je ne voulais pas te le dire : ils se battaient à cause de moi I
— Oh 1 par exemple!
— Ah! ça^ je savais tout d'avance!
— Excusez! et moi donc! tu nous en donnes de belles; adresse-toi mieux une autrefois... Tiens^ M. de Gignacm'a conté comment la chose est arrivée^ et c'est par rapport à moi!nà!
— Bon! fit Héloïse^M. Garnet ne m'a rien dit, peut-être? On sait ce qu'on saifr, allez, mamzelle... sans compter ce qu'on garde pour soi ! ^
— Gomm^ si on n'avait pas aussi ses secrets I répondit Amanda d'un ton piqué.
— A preuve? demanda malicieusement Héloïse.
La trêve risquait fort d'être rompue; mais trois coups de poing ébranlèrent tout à coup les châssis du poste en toile; ils inlerrompirent à propos le débat qui s'échauffait.'
NEGOCUTION
^ N'entrez pas l n'entrez pa»! s'écrièrent les deux gri« settes; c'est défendu!
— Sans vous offenser^ mesdemoiselles^ on a la permission du capitaine d'armes, répondit du dehors une grosse voix de marin.
On sait que le capitaine d'armes est un adjudant de po* Uce^ qui^ sous la direction du lieutenant, veille sans relâche au bon ordre intérieur et à la morale publique. Celui de la Clorinde était fort actif; les femmes de chambre avaient leurs raisons pour le craindre.
— Qui donc êtes -vous? demandèrent-elles.
— ' Maître Baraquette, pour vous servir... On a deux mots à vous communiquer... Ça presse!
•— Avez -vous la permission, sûr, bien sûr?
LES PA8SÂ0ÈIUSS &d
— Je Tai ! soyez calmes, et puis, ça ne regarderait que mot^ en tout cas.
— Et nous aussi ^ ça nous regarde! Votre capii'aiiie d'armes vient de naus dire que si nous recevions n'importe qui^ sans sa permission^ il nous punirait comme des mousses.
— Âhl fameux!... Mais encore une fois Je suis en règle; je m'appelle Baraquette^ second maître de manœuvre... et galant comme une peau de requin... Le lieutenant et moi, nous faisons la paire!... S'agit d'affaires premier brin... ouvrez-moi... ou voulez-vous que j'aille chercher le capitaine d'armes?
— Ce n'est pas la peine, dit gracieusement Héloïse en tirant le verrou.
Maître Baraquette ouvrit la porte^ l'accrocha extérieurement pour Fempêcher de battre au roulis^ et après un salut familier s'assit sur l'affût du gros canon^ que ces demoiselles logeaient fort à contre-cœur dans leur petit appartement.
— C'est la première fois que je vous parle, mes petites <^atfes, n'est-ce pas? dit le marin.» Et pour être vrai, si la frégate naviguait à mon idée, je ne vous aurais pas lâché un traître mot. C'est bien clair ! mais rien ne va plus. Le bord est une galère, quoi! et vous en êtes l'auteur... vous et les autres passagères, s'entend !
— Monsieur Baraquette, dit Amanda, vous aviez bien raison de dire que vous êtes galant comme un peau de requin.
— Bon I connu! laissez courir! si c'est un effet de votre complaisance. Donc! puisque c'est les femmes qui ont fait le mal, faut qu'elles le réparent, hein?... Voilà ce que je me disais à moi-même tout à l'heure, en maronnant contre vous! et j'ai tiré mon plan de manière que je viens vous le conter.
— Eh bien ? demandèrent simultanément les deux grisettes.
kh IJBS PASSAGERES
: — Promettez-moi d'abord qne vous ferez votre possible pour arranger les affaires^ et puis je vas vous expliquer mon idée.
— Avec bien du plaisir^, monsieur Baraquette. -— Ah I sûrement^ s'il ne tient qu'à moi.
— Ces pauvres messieurs les aspirants 1...
— Les aspirants ont de la misère , reprit le contremaître ; mais tout le monde^ officiers^ maîtres^ matelots^ en a pareillement... Ainsi donc^ vous parlerez pour tout le monde et pour vos aspirants de même par occasion.
— Au commandant ! s'écrièrent les jeimes filles avec effroi. Ohl non^ il est bien trop méchant^ celui-là... ^
— Ta ! ta ! ta ! ta I ta I... quand je dis qu'il serait moins malaisé de gouverner cinquante vaisseaux à trois ponts que la langue d'une seule femelle I Ecoutez donc! s'écria le maître en accompagnant cette invitation d'un juron prodigieusement sonore.
Héloïse et Amanda éclatèrent de rire; puis elles firent silence.
— Je ne parle pas du commandant, ni du lieutenant^ ni d'aucun des officiers du bord pour le moment ; il s'agit de femmes et de passagères^ c'est-il bien clair I... Mais Baraquette^ ici présent à l'appel^ a l'œil américain ; moyennant quoi^ il a relevé plus de quatre choses dans le sud-sudouest^ et une principalement. Douc^ j'ai idée que la demoiselle d'honneur de la princese connaît le chemin du pertuis de l'oreille de notre commandant... Et d'une!
^M"'' Miguéla de Beijaflor? dit Amanda.
^ — Justement ! répondit maître Baraquette. Maintenant^ vous autres^ vous allez chez elle comme vous voulez. 11 faut de suite lui conter de quoi il tourne pour qu'entre elle et la princesse elles fassent virer le commandant par la contre-marche. Et de deux! Voilà mon plan! vous m'avez promis; salut à la compagnie.
Maître Baraquette se leva :
— Ah I doucement^ ajouta-t-il. C'est après-demain le passage de la ligne; pour être tout à fait gentilles vous vous chargerez d'un petit papier babillard que vous porterez à M»e MigQéla.
— A M"^ Miguéla! dit Héloïse, un billet de volre^part?
— Non, de la part du père la Ligne, pour qu'elle le remette au commandant demain à l'heure du dîner. Ça y est- il?
— Bien volontiers, monsieur Baraquette, dirent les deux bonnes filles enchantées de leur double commission.
Elles se rendirent aussitôt à tribord d'arrière, où était situé le petit poste en toile peinte qu'habitait la jeune favorite. Cette cellule, qui faisait pendant à celle de la marquise de Viraçâo, communiquait par une porte dérobée avec la chambre à coucher de la princesse. Miguéla n'y était rentrée que depuis un instant.
L'aimable compagne de la duchesse de Yiseu ignorait entièrement les événements qui venaient de troubler la paix intérieure de la frégate. Comme elle vivait constamment avec sa maîtresse, elle restait nécessairement étrangère aux intrigues qui avaient jeté le désordre dans Tétatmajor. Si ce n'est à l'heure où l'on se réunissait sur le pont, elle ne voyait d'autres passagers que son ridicule adorateur dom César et la vieille marquise da Viraçâo. Le soir, lorsqu'elle ne dansait pas, elle se tenait toujours à côté de sa noble amie; les hommages des officiers subalternes ne montaient point si haut. D'ailleurs, uniquement occupée du comte de Roqueterre, elle n'observait que lui; son attention, concentrée sur un seul objet, ne s'arrêta jamais à un spectacle peu digne d'elle; elle ne soupçonnait pas que mille passions déchaînées grondaient tumultueusement dans le tourbillon inférieur.
Le jeune capitaine de vaisseau, aveuglé par un aîutre amour, était dans le môme cas. Aussi les désordres les plus graves auraient-il^ pu être la suite de son incurie, sans le rigide lieutenant Rupert.
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1x6 LES PASSAGÎAES
Miguéla de Beijaflory calmée pa^ les affectueuses promesses de Félicia> se trouvait heureuse d'avoir enfin avoué son tourment; elle venait de chanter un hymne consolateur, un hymne d'espérance qui vibrait encore dans son âme avec lésions harmonieux de la harpe. Elle s'agenouilla pieusement; elle se mit à prier pour sa bienfaitrice. Et puis peu à peu ses pensées prirent leur essor^ ses lèvres se fermèrent^ ses beaux yeux humides de pleurs se levèrent vers le ciel; elle se laissa entraîner à quelqu'une de ces divines rêveries^ qui reposent aux cœurs de vingt ans^ jusqu'au jour où un sentiment non moins divin les touche et les fait jaillir.
Ce fut en ce moment qu'Héloïse et Amanda se présentèrent. Il fallut redescendre de la sphère des illusions pour écouter les étranges rapports des deux grisettes pari^ siennes.
La démarche, dictée par maître Baraquette, se ressentait de la grossièreté de l'inventeur et de }a naïveté pour ainsi dire négative de ses intrépides messagères; elle était inconvenante au premier chef; Héloïse et Amanda ne s'en doutaient point.
Et comment auraient-elles appris cette retenue qu'on doit à l'enfant et à la jeune fille? Jeunes filles elles-mêmes^ pouvaient-elles s'imaginer que l'éducation revêt d'une robe d'innocence celles qui ont eu le bonheur de naître et de vivre dans la classe supérieure? Pouvaient-elles deviner que d'autres jeunes filles, célestes créatures, chastes d'esprit et de corps, belles de leur pudique ignorance, arrivent à l'âge des passions avec des yeux qui ne voient point, des oreilles qui n'entendent pas?
Telle était cependant Miguéla de Beijaflor, virginale et poétique enfant, dont les pensées d'amour si exaltées qu'elles fussent, restaient pures et candides, semblables à ces vapeurs transparentes qui flottent à la surface des marais.
^ Lorsque les ci-devant modistes de la rue Yivienne se reti-
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r^ent^ très-satisfaites de leur éloquence^ car Hignéla leur avait promis son intervention^ die se crut en proie à un rêve repoussant. La réalité s'offrait à ses regards sous ses aspects les moins nobles; la délicate jeune fille en avait honte ^ et rougissait de ce qu'elle venait d'apprendre. Elle sentait qu'il fallait tout répéter à la princesse : il lui semblait que ses lèvres ne pourraient jamais faire de tels récits.
Et, en effets c'était invoquer le secours d'un ange pour plaider la cause du mal.
Miguéla devait intercéder en faveur des aspirants, dont la querelle prenait son point de départ dans les agaceries de deux grisettes, et qui s'étaient battus en duel à bord/ avec Tassentiment de tous leurs camarades décidés à suivre leur exemple; elle devait demander grâce pour les officiers plus coupables encore, car le carré de Tétat-major avait été le théâtre de scènes telles qu'il convient de les passer sous silence; enfin l'équipage s'était permis des actes et des propos que les femmes de chambre ne craignirent pas de rapporter textuellement, et de rendre intelligibles en les expliquant à la Jeune favorite; l'équipage aussi se recommandait à sa pitié. Mais pour mettre le comble à la mesure^ Héloîse et Amanda, profitant des observations de maître Baraquetle, n'avaient pas hésité à faire tour à tour des allusions assez mal déguisées, à la prétendue intimité qui régnait entre elle et le comte de Roqueterre.
— Le commandant disait l'une, n'a rien à vous refuser, n'est-il pas vrai?
— Nous savons à qui nous nous adressons, disait l'autre, et si vous vouliez commander la firégate, M. le comte en serait plus content que fâché.
— Après tout, il n'y a pas si grand mal à avoir le cœur t^drel ces pauvres marins! nous ne voulons pas qu'il nous maudissent! Car, voyez- vous, c'est encore plus notre faute que la leur. Sans les passagères, ils seraient sages comme de petits saints.
— Vous êtes si bonne^ mademoiselle! vous parlerez^ n'estce pas? Et puis le commandant n'est point comme M. Rupert qui^ n'aime personne.
— Hif . le comte ne manque pas une seule fois de danser avec vous; vous n'êtes jamais plus gracieuse qu'avec lui.
— Et pour ça, par exemple, vous avez bien raison, mademoiselle , c'est un beau cavalier , quoiqu'il me fasse un peu peur : mais il n'est pas mon amoureux, à moi!
Le reste de la conversation donnait à ces propos une portée que Miguéla n'y aurait pas trouvée une heure auparavant; maintenant elle se voyait compromise : un triste horizon s'était ouvert devant elle, lé voile se déchirait; et l'amour insensé du comte pour la princesse, — amour qu'elle avait deviné malgré sa candeur enfantine, — lui paraissait d'autant plus à redouter.
— Que faire! mon Dieu, que faire? murmura-t-elle. Ah! combien je suis malheureuse !
Elle résolut cependant d'aller prier la princesse d'intercéder pour les coupables; mais lorsqu'elle s'y décida, l'heure était trop avancée, on vint l'avertir qu'il était temps de se, mettre à table.
La princesse, de son côté, avait réfléchi aux confidences de sa favorite; elle était plus sérieuse que de coutume. Elle s'attendait du moins à retrouver Miguéla calme et presque joyeuse ; elle fut surprise de la voir plus triste, plus troublée que jamais.
Jetant alors les yeux sur le commandant, elle s'aperçut qu'il n'était pas dans son assiette ordinaire. Naturellement, elle voulut trouver des rapports entre l'émotion visible de la jeune fille et l'humeur sombre du capitaine de vaisseau. Ce fut pour elle un problème insoluble.
Le comte de Roqueterre s'était fait violence; il lui avait fallu déployer une énergie presque cruelle, la bonne har-
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monie était détraite à bord^ l'âge de fer commençait. Les officiers^ les passagers et l'équipage devaient être irrités^ Tavenir des élèves était compromis^ la carrière de deux d'entre eux brisée. Jamais il n'avait si durement senti le poids de la responsabilité suprême; son mécontentement se trahissait dans tous ses gestes^ sa voix était altérée^ ses traits fatigués, son front pâle.
Un silence glacial régnait autour de la table.
Il était réservé à la marquise de Viraçâo de le rompre.
— Est-il vrai, monsieur le commandant, demanda-t-elie, qu'on ne dansera pas ce soir comme à l'ordinaire ?
Le jeune officier tressaillit , lança un regard de colère à la fâcheuse duègne., et se contenta de répondre froidement :
— Il est vrai, madame. -
— Ah 1 dit aussitôt dom César de Chifaroté. Pour quel motif, s'il vous plaît?
— Pour raisons de service, monsieur; répliqua sèchement le comte de Roqueterre.
Miguéla devint tremblante, comme si le ton du commandant lui faisait craindre quelque scène terrible; la princesse observait tour à tour chacun des convives.
-— Ma sœur probablement a d'autres données sur la cause de ce changement d'habitude, reprit le marquis en se tournant vers la dame d'atours. Mademoiselle Miguéla, je dois vous en adresser mon compliment de condoléance.
— Vous pouvez le lui faire, non-seulement pour ce soir,
mais pour tout le reste de la traversée, ajouta la duègne,
car Ton ne dansera plus à bord; M. le comte y a mis bon
ordre.
Avec un touchant accord, le frère et la sœur, charmés de
contrarier le commandant, maintinrent la conversation sur
ce sujet. La marquise raconta longuement ce qu'elle savait
des événements du jour.
— Madame, dit enfin le comte de Roqueterre en s'adres-
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sant à la princesse» j'étais dans l'intmlioa de vous laisser ignorer ces déplorables incidents; j'espérais que la nouvelle des divisions intestines de mes. subordonnés n'arrive-^ rait pas jusqu'à vous. Malheureusement» il n'a pas tenu à moi de vous épargner ces ennuis» dont je vous demandje pardon» maintenant» puisque madame la marquise m'oblige à parler.
Dona Léonarda» blessée au vif» fit une grimace horrible» son frère fronça les sourcils; d'un regard sévère» la princesse les réduisit tous deux.au silence.
-< Monsieur le comte» reprit-elle avec dignité » je vous sais gré de vos intentions. Il eût été convenable» en effet» de ne point m*instruire de faits semblables. Je comprends» d'ailleurs» que les passagers ne doivent jamais se mêler des affaires de discipline.
Le grand sénéchal et la duègne n'ouvrirent plus la bouche; ils sortirent de table furieux.
On monta sur le pont» où régnait une tristesse générale.
Les officiers de service saluèrent militairement le commandant quand il passa ; les autres officiers étaient ^ous absents.
Le lieutenant Rupert, froid comme marbre» faisait observer par les passagers la consigne qui défend de se promener du même côté que le capitaine du navire.
L'orchestre cependant joua une sérénade; mais il n'y avait plus de fanaux appendus en guirlande autour de la salle de bal improvisée chaque soir ; les autres apprêts du même' genre avaient été négligés; la frégate semblait avoir pris le deuil. Sauf quelques maris jaloux, tous les hôtes de la Clorinde étaient mécontents ou préoccupés.
La soirée fut insignifiante et courte.
Le commandant s'efforça bien d'être aimable» prévenant et spirituel : la princesse tâcha bien aussi de prendre sur elle; car son projet était arrêté; elle voulait servir Miguéla
de faut soB pouvoir, et amener le comte de Roqueterre à reporter sur la jeune fille des hommages qu'elle*méme devait repousser.
De part et d'autre on perdit sa peine.
A quoi bon d'ajouter que dom César et sa sœur Léonarda eurent ce soir-là une interminable conférence, et qu'ils maudirent, à Tenvi, la frégate, le commandant et les Français grands ou petits, sans épargner tout à fait ni Miguéla de Beijaflor, ni la duchesse de Yiseu?
Au même moment, la jeune favorite répétait à la princesse les discours des femmes de chambre, et il fallait que la noble veuve surmontât ses propres ennuis, pour calmer la douleur expansive de sa compagne :
— Mon enfant, dit-elle à la fin, un jour vient, hélas! pour nous, pour nous toutes, où Ton nous -montre l'arbre du fruit défendu, et où nous apprenons la science du bien et du mal. Il y a longtemps que j'ai rougi de tout cela, moi qui suis à peine ton aînée d'un ou deux ans: il y a longtemps déjà qu'on m'a livrée à un vieillard qui se riait de ma naïveté, et cet homme, cet époux qu'on m'imposait, sans que je susse ce que c'est qu'un époux, fut moins délicat, sll est possible, que les malheureuses filieà dont tu me parles. Je t'avais gardée jusqu'ici, Miguéla; je te conservais précieusement dans ta pureté native, — tu étais pour moi comme une fleur céleste, dont le parfum me réjouissait le cœur. Maintenant, ta vertu doit revêtir une forme nouvelle; l'innocence ne consiste plus à ignorer, mais à combattre. Courage donc! Tu ne me seras pas moins chère qu'autrefois ; mais je t'aimerai sans qu'il y ait de mystère entre nous. Va! prie!.., Je sais qu'il faut être compatissant. J'intercéderai pour eux... et pour toi!
Une larme de reconnaissance roula sur les joues brûlantes de la jeune fille, qui se retira dans sa cellule.
Minuit sonnait.
Douze heures après^ le comte de Roqueterre, sur Tinvitation de la princesse^ pénétrait dans la galerie. Pour la première fois il se trouvait en téte-à-tôte avec celle dont la pensée l'occupait sans cesse.
La duchesse de Yiseu, déterminée à user de son pouvoir sur lui^ raccueiliit avec une grâce nonchalante, et lui désigna un siège de la main. C'était hardi de sa part ;;il fallait qu'elle se crût bien sûre d'elle-même; mais toute femme aime à jouer avec le danger^ toute femme aime surtout à exercer un empire absolu sur un cœur généreux.
Félicia de Bragance^ qu'on a successivement dépeinte sous des aspects bien différents^ — ici^ rieuse^ enfant gâtée^ se moquant de sa pédante duègne,— là, grande dame, fière et presque dédaigneuse, occupant dignement la première place, imposant du regard à tous ses convives; — Félicia, qu'on vient d'entendre s'exprimer avec une effusion mater-' nelle, ne put se défendre pourtant d'un certain trouble, en se voyant seule en présence d'un homme dont elle connaissait les sentiments exaltés; mais ce trouble fut de courte durée.
Le comte, d'ailleurs, était hors d'état de s'en apercevoir.
On aurait pu faire une étude de la passion croissante du jeune capitaine de vaisseau : on se contentera de dire que, depuis le jour du départ, son amour, violent dès l'origine, n'avait cessé de grandir. Se bornant à conserver les formes extérieures, et renfermant l'orage dans son cœur, il s'était ardemment complu dans cet amour, il s'en était enivré à la dérobée, il avait cherché les occasions de le savourer à longs traits. La voir, l'entendre, rapprocher, la servir, s'occuper d'elle, chercher à deviner ses pensées, à prévenir ses désirs, avait été son unique occupation. Il s'était amçlli de la sorte, il avait usé ses forces.
Après une journée de tortures, car il avait horriblement souffert de sa colère, après une nuit d'insomnie, quand il se trouva tout à coup seul avec elle, il fut ébloui, fasciné, vaincu dès le premier choc; une puissance plus forte que
sa volonté le maîtrisait. Il s'était promis de l'adorer en silence^ et maintenant^ il brûlait de déclarer hautement son amour insensé; ce n'était déjà plus par devoir^ mais par une sorte de crainte vague qu'il se taisait. Son sang bouillonnait dans ses veines comme la lave d'un volcan^ il ne demandait plus que d'avoir assez d'audace pour éclater en protestations passionnées^ et il l'eût fait s'il n'avait été paralysé par une inexprimable angoisse.
A peine put-il dire d'une voix émue :
— Madame la princesse, me voici à vos ordres.
Félicia de Bragance n*eut pas de peine à remarquer l'effet qu'elle produisait sur lui ; Ton avouera que son premier mouvement fut un mouvement de triomphe.
Le souvenir de son rang lui arracha un douloureux sourire; le souvenir de Miguéla^ un soupir étouffé.
— Nous, filles du sang royal, pensa-t-elle d'abord, nous ne sommes pas nées pour être adorées ainsi; à quoi bon? l'on nous défend d'avoir un cœur ! — Puis elle ajouta ; — Il est aimé par Miguéla, par ma seule amie 1
— Monsieur le comte, dit-elle tout haut, vous rappelezvous qu'au début^ de notre, voyage, vous me demandiez, pour prix de votre extrême courtoisie, d'exiger beaucoup de vous; j'ai pris votre prière au pied de la lettre, je vous en préviens, et vais vous mettre à l'épreuve.
Didier entendait sans comprendre; il voyait la princesse plus affable et plus gracieuse pour lui qu'elle ne l'avait jamais été en public, son cœur battait de joie, ses idées tourbillonnaient dans son cerveau; il balbutia quelques paroles inarticulées.
— Je vais vous mettre à l'épreuve la plus forte, poursuivit la princesse, car je vous prie.de m'octroyer un don. N'étesvous pas un chevalier errant?
Par quel mystère, malgré son état d'indicible stupeur, saisit-ii le sens de cette phrase? Il fit ce qu'eût fait un de
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ces chevaliers dont on évoquait la mémoire^ il mit on ifenou en terre^ et d'an ton pénétré :
— Madame^ tout ce que j'ai vous appartient; disposez de ma vie^ de ma volonté^ de mon honneur I Pour vous^ je donnerais mon âme immortelle ! pour vous...
^- Noble paladin, interrompit la princesse en feignant de prendre pour une plaisanterie les chaleureuses paroles du comte^ relevez-vous! il suffit.
Changeant aussitôt de style^ elle poursuivit sans la moindre emphase, avec rafféterie du dix-neuvième siècle, et d'une voix légèrement railleuse.
— Il ne s'agit^ monsieur le commandant, que d'un peu d'indulgence... mais, donnez-vous donc la peine de vous asseoir... nous avons l'air de jouer la comédie!
Ces derniers mots glacèrent le jeune officier; il se releva. Néanmoins, son exaltation trop réelle et qui tenait du délire se fit encore jour.
— Paladin ou gentilhomme, s'écrîa-t-îl, grand seigneur ou simple marin, quel que je sois, madame, je maintiens mes paroles dans toute leur étendue; elles sont l'expression de mes plus chères pensées. Ordonnez, vous serez obéie!
La princes^ rougit. Fût-ce de dépit ou d'une émotion plus vive encore? L'on ne sait. Mais fatiguée d'un rôle pénible, elle trancha le nœud gordien en disant avec fierté :
-^ Je désire, monsieur le commandant, que vous fassiez grâce, aujourd'hui môme, à tous les coupables sans exception, aux officiers, aux élèves, aux matelots; pas de rapports au ministre, plus de rigueurs, que tout soit effacé t
-- Vos désirs sont des ordres sacrés pour moi ; je leur ferai grâce en votre nom.
«- Non, monsieur, que mon nom ne soit pas prononcé! je l'exige.
— Ce sera donc moi^ moi seul qui ferai grâce^ la discipline dût-elle périr à monl)ord.
La princesse ne répliqua point; elle se contenta de faire un geste ^ et le jeune capitaine s'éloigna respectueusement, le front courbé, comme un esclave devant son maître.
Grâce fut faite.
Miguéla de Beijaflor ne fut pas môme nommée.