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LE PASSAGE DE LA LIGNE

Avoir fait grâce à tous les coupables^ sans exception, au bout de vingt-quatre heures 1

Le lieutenant Rupert ne reconnut pas^ à un pareil acte de faiblesse, le comte Didier de Roqueterre, commandant de la frégate la Clorinde.

— Je conçois qu'on pardonne, pensa-t-il, mais lorsque la punition a produit un effet salutaire. En arrivant à Rio, j'aurais tout le premier applaudi à cette mesure; d'ici là, ils auraient appris à leurs dépens comment il faut se conduire à bordl... Ah I... mais je murmure, je crois. Silence ! vieux serviteur! obéis! marche! ne juge pas ton chef. Il a sans doute des motifs que j'ignore.

Maître Baraquette était ravi de son invention, dont il faisait part à Goco-Bel-Œil sorti des fers :

— Eh bien! les femmes ne sont bonnes à rien, peut-être? demanda ce dernier.

— Boni bon! finassier^ reprit le contre maître, je te vois venir, comme si ce n'était pas le moins de réparer les avaries dont on est Fauteur. Hais, pour aujourd'hui motus, dirait le major, je ne veux pas crier davantage contre elles.

Cette conversation avait lieu au fond de la cale, en présence d'un cercle nombreux de matelots d'élite, assemblés avec Tautorlsation du capitaine d'armes, pour délibérer sur les importants préparatifs de la fête du lendemain.

C'est dans la cale, véritable fournaise ardente, chez Pluton le contre-maître, que se tient le grand conseil des dieux.

Les habitants de l'Olympe ont abandonné les régions éthérées pour rendre visite aux puissances infernales.

Les trois chefs de hune et celui du beaupré, le patron . de la chaloupe^ ainsi que le contre-maître Baraquette, l'aide canonnier Mathieu dit Coco-Bel- Œil, Alexis le Parisien, et quelques autres diWnités de second ordre sont descendus au fond du Tartare.

L'assemblée est au complet; — l'on s'est assis en rond audessus du grand panneau, à son aise, c'est-à-dire dans ce costume léger qif affectionnent les personnages de la fable. Le roi des enfers ouvre la séance:

— Attention ! dit-il, nous allons donc passer la Ligne.

— Connu! interrompt Baraquette; le chef de timonnerie l'a dit ce matin, comme je l'ai répété à jCoco-Bel-Œil et à Hervé.

Hervé, chef de la grand'hune, déclare aussitôt qu'il n'y a pas de temps à perdre, et qu'il faut aviser à distribuer les rôles.

— Moi, dit-il, je serai le postillon si on veut.

— Et moi, le meunier, ajoute Fréjus,chef de la hune de misaine.

. — C'est pas ça ! murmure Requin, le chef de beaupré, commençons par le commencement ou bien j'ensuis plus!... Qui fait le père la Ligne?

— Maître Baraquette I c'est clair, s'écrie Coco-Bel-Œil.

— Et M"»* la Ligne?

— Faut que ça soit un mignon^ réivond le président, un peu retroussé^ qui sache se gréer en princesse^ dans le dis* tingué. ,

— Moi! dit Alexis;. je m'y connais'^ j'ai joué le rôle de la Dame Blanche au Gymnase des artistes tireurs de savate, faubourg Saint-Martin.

— Toi ! M"« la Ligne! tu n'as pas assez bon ton; à ta dégaine de voyou, on te prendrait pour. . . suffit ! cale ta gueule et espère ton tour.

— Mauvais ton ! excusez!

— Veux-tu rêtre, Friséic? Ça te va tout à fait.

— • Tiens, Friséic, c'est vrai; il a la mine qu'il faut, le nez camard, la bouche bien fendue^ pas unefîfreliehe de barbe, la coupe d'une poupée qui sortirait du couvent; — seulement tu ne chiqueras pas pendant le baptême.

-*- Suffit ! répond le chef d'astimon, flatté du choix dont il est l'objet; on sait ce qu'on do^it avoir de genre.

Requin continue les questions:

— Qui fait le curé?

— Coco-Bel-GEil, pardiéî répond Baraquette. Qui veuxtu que ça, soit?

— Bon! Et Neptune?

— Moi, si on veut, dit Concameau, patron de la chaloupe.

— Et le barbier?

— Le Parisien, le Parisien ! c'est son affaire t

— Moi, dit le contre-maître de cale, je suis Pluton, je commande les diables et les gendarmes. Ceux que vous choisirez, chacun pour votre morceau, seront de la noce, et les autres... on les baptise, voilà !

— A cette heure, Parisien, as-tu fait la lettre? •— Oui, maître Plnton, la voici!

— Lis-nous ça»

LIS PAI^GÈRES 59

€ Monsieur le commandant^

M Leurs Maje&tés le père et la mère La Ligne ont l'hon-

> neur de vous prévenir que demain à dix beures du matin^

> sauf votre bon plaisir, elles descendront à votre bord pour

> faire baptiser tous les individus de votre frégate qui

> n'ont jamais passé dans l'autre hémisphère. »

Baraquette et Pluton échangent un coup d'œil; Alexis continue sa lecture; Coco-Bel-Œil sourit d'un air dédai*. gneux; Hervé rompt le silence le premier:

— C'est bête comme tout, Parisien ! Tu ne t'entends pas à faire ça. v

— Oui! c'est bètel reprend l'assemblée d'une commune voix. Faut que ça divertisse le commandant, la princesse, les passagères, l'état-major en grand, ou bien pas en faire du tout!...

— Parisien! cale ta bogue! dit le chef du beaupré d'un ton menaçant.

— Prends ta plume et ton papier, ajouta Baraquette, mets-toi contre le fanal et écris ce qu'on va te commander. Coco-Bel'Œil, dis-y la chose! Du ûon, des rimons-rimasses, si tu peux.

— Des rimasseries! c'est pas malin, répondit Goco-Bel- ŒU.

Coco-Bel'Œil se gratta l'oreille, passa la langue sur ses lèvres, fit la réflexion que la frégate portait soixante bouches à feu, et dicta.

Sa missive en bouts rimes obtint du succès parmi les an* cieos:

-- C'est ça! Coco-Bei-Œil! c'est bien ça I dirent-ils à l'unanimité. Allons, Parisien, mets l'adresse.

— Ah çà ! il n'a pas l'air content, s'écria Baraquette. Il marronne, m'est avis !

— Tu n'en seras pas, si tu fais ta tête, dit Requin; choisis, et défié-toi que je f amure!

— Attention! la paix dans la calel interrompit sévèrement Pluton revenu à son caractère officiel de contre-maître.

— C'était bien la peine de me faire recommencer, répétait le Parisien; ma lettre, à moi, c'était en français, au moins!

Baraquette, Requin et Concarneau, lancèrent des regards si terribles à l'infortuné Alexis, qu'il n'osa poursuivre ses doléances, et dut s'estimer heureux de conserver son emploi de perruquier.

Les rôles principaux se trouvèrent ainsi répartis entre les notables du gaillard d'aVant, qui choisirent ensuite à leur gré, parmi le reste de l'équipage, les utilités, les figurants et les comparses.

Aucun d'eux n'ignorait qu'Héloïse et Amande, les deux femmes de chambre, avaient intercédé auprès de Miguéla de Beijaflor, à l'influence de laquelle on attribuait la clémence du commandant.

En conséquence, il fut décrété qu'on baptiserait ces dames avec ménagements et galanterie.

Après quoi, la poétique ëpître fut apportée par maître Baraquette à mesdemoiselles Héloïse et Amanda, présentée par ces dernières à Miguéla de Beijaflor, et enfin remise par celle-ci au comte de Roqueterre pendant le dîner, qui ne commença pas moins froidement que la veille.

Faut-il dire que le marquis, jaloux et vexé^ que la marquise, piquée et forcée de se taire, étaient tous daux d'une humeur massacrante?

La princesse était rêveuse, Miguéla inquiète, car elle s'était attendue à une confidence affectueuse, et sa maîtresse ne lui avait rien dit.

Enfin, le jeune commandant était passablement déconte* nancé après la scène où il avait si chaleureusement exprimé son dévouement absolu.

— Que pense«t-elle? se demandait-il sans oser lever les yeux.

Miguéla fat la première qui essaya de pénétrer les secrètes impressions des convives; elle observait tour à tour la princesse et le capitaine de vaisseau; elle interpréta favorablement leur silence.

— Elle lui aura tout déclaré^ se disait la jeune fille, mais il hésite encore, et voilà pourquoi elle ne m'a parlé de rien. Noble et généreuse amie! elle renonce à lui pour moi, pour la pauvre Miguéla I... Félicia, ma douce maîtresse, je ne vous avais jamais tant aimée! Elle rêve à mon bonheur !... et lui, pourquoi ne me regarde-t-il pas? Espérance!... prudence surtout!... car je suis jolie, très-jolie, spirituelle, bonne, aimante... elle me Ta dit et doit s'y connaître... Oui, la main sur la conscience, je ne me flatte point !... et, quand il s'en apercevra, peut-être aussi voudra-t-il aller trop vite... Heureusement, je sais encore être fière et réservée.

En pensant ainsi, Miguéla, radieuse d'amour, avait arrêté ses beaux yeux bleus sur la figure mâle et sérieuse du comte Didier. Une légère rougeur colorait ses joues, et à ses lèvres roses étaient suspendu un sourire que dom César y surprit avec dépit.

— Elle est folle de lui, la méchante petite sotte!... ils s'entendent, j'en suis sOr. Seulement il est plus habile à dissimuler. Pourquoi aurait-il pardonné, si ce n'est pour l'inviter à danser, comme il faisait chaque soir?... Ne l'ai-je pas vu cent fois lui parler avec feu!... Mais ils échangent un coup d'œil... examinons!

Le jeune capitaine, en relevant la tête, venait en effet de rencontrer les doux regards de Miguéla de Beijaflor, qui dit aussitôt:

— Monsieur le comte, vous avez déjà fait acte de clémence aujourd'hui, et j'espère que vous serez bien disposé à accueillir une requête dont j'ai accepté l'entremise.

— Je serais trop heureux, mademoiselle, de pouvoir vous être agréable, si, comme je l'espère, vos désirs ne sont pas contraires aux règles de la discipline.

62 tes PASSAGiRES

La princesse prêtait attention maie tenant.

— Ce n'est pas avec cette restriction qu'il parle quand il aime, pensa 4-el1e. Pauvre Miguéla^ pourquoi songer à lui?... Décidément je tâcherai de la guérir de son amour.

— Je me garderais bien d'oser empiéter sur vos droits^ monsieur le commandant, reprit la gracieuse favorite, mais on m'a bien affirmé qu'un vieil usage autorise ma démarche. Il ne s*agit du reste que de prendre connaissance de cette intéressante page de haute poésie.

 ces mots, Miguéla remit au commandant Tœuvre fleurie de notre ami Coco-Bel-Œil.

— Ah ! dit galamment le jeune officier, le dieu de ITÉquatenr ne pouvait choisir une plus aimable messagère.

Miguéla fut toute heureuse de ce peu de mots; dom César fronça les sourcils; la marquise da Yiraçâo pensa qu'il était fort inconvenant de faire remettre une lettre à un jeune homme par l'héritière des Beijaflore; mais la princesse, distraite de ses préoccupations, dit simplement:

— S'il n'y a pas d'indiscrétion, monsieur le comte, lisez tout haut cette éloquente missive.

Didier tressaillit de bonheur.

— Puisqu'elle me parle ainsi, c'est qu'elle pardonne, se dit-il. Je suis pauvé!

Après une inclination profonde, il lut à haute voix:

Aujourd'hui, le 36 — du mois des z'haricots, De la grand*hune du ciel — qui est un endroit très-haut, Dans la maison de campagne — du bonhomme la Ligne, Par son ordre ont été — écrites ces 36 lignes.

MMBienr le eommandant -^ de la frégate la Clorinde^

Comme nous étions, hier an soir, •— de retour du fin fond de l'Inde,

Voilà qu'en nous curant — les yeux, mon épouse et moi«

Arec un boujaron — de très-crâne tafia, •

Dans notre Louvre b&ti — en diamants, perles fines,

A 500,000,000,000,000,000,000 — de lieues pfais loin que la Chine,

Dans le département >- des grands éléphants blancs,

OU demeure présentement — notre parent le soleil levant,

Voilà qne nous avons vu — venir votre frégate

Avec basses-voiles, huniers, — perroquets et bonnettes

A tribord à bâbord, — et les catacois dehors.

Sans compter que nous nous disions: — « Parait qu'il y a-t-ibor

Des messieurs, des belles dames, — et même une duchesse,

Qui est en même temps — une soignée princesse,

Soit dit sans l'offenser, — qui n'est pas piquée des vers :

Donc, Qa ne l'oiTensera pas, — vu que la chose est en vers.

Et avec ces marquises, — ces marquis et ces seigneurs.

Il y a un tas de faillis-gars — qui arrivent d'ailleurs.

Et qui n'ont jamais reçu — notre saint baptême. »

Snr notre orde, nous avons — commandé qu'on attelle

Notre carrosse, nos lunettes — et tons notre gréement,

Et que notre postillon -- parte bien vite devant,

A seule fin de vous faire -*- tout de suite prévenir

Que nous serons à votre bord — deux heures avant midi,

Ou, comme qui dirait, — sans parler en latin

Après votre déjeuner — à dix heures du matin.

La présente est à l'effet ~- donc, de vous faire à sa? oir

Qne demain nous vous ferons — celui d'aller vous voir,

Au moment qui conviendra — à votre autorité.

Et sauf votre permission. — De la part de leurs Majestés

Signé : Le bonhomme La Ligne, — roi des trois piqoes,

EUa bonne femme La Ligne, — avec toute sa famille.

Enregistré au borean de notre paradis,

Par celui que ça regarde — notre premier commis.

Signé: Rogneportion, commissaire filou, Qui pose zéro et relient tout.

P. S. te postillon, qui ? soif, — attend à votre porte.

Avec son cheval, la réponse — à ce qu'il vous porte.

Une bouteille de vin^ que le postillon et son cheval partagèrent suivant Tusage, lut la réponse demandée; elle était, du reste^ accompagnée de la permission de célébrer la cérémonie^ le lendemain^ de dix heures à midi.

La brillante missive de Coco-Bel-Œil avait eu le don de dérider les convives; dom César et même dona Léonarda n'avaient pu résister à la contagion de l'exemple.

6h LES PASSAGÈRES

La princesse avait ri^ elle était désarmée; Didier était ravi ; les illusions de Tamoar sont si promptes à se développer^ un sourire les fait naître^ un seul mot les fait régner sans partage.

Quant à Miguéla^ charmée de Tentrain du jeune capitaine de vaisseau^ elle sortit de table plus éprise que jamais^ ^e berçant de l'espoir d'être bientôt aimée de lui^ interprétant déjà au gré de ses vœux quelques paroles simplement polies qu'il lui avait adressées.

Dom César Chifarolé se ressentit de la bonne humeur de la favorite^ qui ne lui refusa point l'appui de son bras pour monter sur le pont.

Sur le pont^ la plus vive gaieté avait succédé à la morne tristesse de la veille: officiers^ élèves, matelots^ étaient également enchantés. Les premiers saluèrent le commandant avec cordialité ; quelques-uns l'accostèrent pour le remercier de son indulgence.

Dans le groupe des aspirants, on remarquait Gignac donnant le bras à Garnet^ qui ne souffrait presque plus de sa légère blessure.

L'équipage^ ameuté autour du postillon du bonhomme la Ligne^ riait aux éclats ; quelques acteurs de la grande représentation du lendemain préludaient par des bouffonneries à la cérémonie du baptême.

Dans les grandes traversées^ comme celles de l'Océan^ la farce traditionnelle de TEquateur ou du Tropique produit un bon effet sur la multitude, devenue maîtresse du navire pendant cin(i ou* six heures de beau temps. C'est une distraction dont le souvenir sera agréable aux matelots jusqu'à la fin de la campagne, un épisode burlesque à inscrire sur les pages sérieuses du journal du bord, un moment de plaisir pour mille de fatigues et d'ennuis. Aussi, le capitaine abdique toujours ses pouvoirs en faveur du père la Ligne et de son étrange cortège.

L'on ne tente jamais d'empêcher des jeux grossiers consacrés par un long usage, et dont le classique déuoûment

esty comme on sait^ quelques bouteilles de vin pour le présent^ et pour l'avenir^ quelques- pièees de cent sous ; — de quoi faire un repas soigné lors de l'arrivée au woutZlage.

La première (été célébrée en mer est donc Torig^ne d'une seconde fête qui aura lieu en rade ; le commandant et la cambuse du navire font les frais de Tune, ceux de l'autre sent prélevés sur les passagers^ les officiers et les bourgeois du bord qui n'ont pas antérieurement pénétré dans la zone torride.

Tous les initiés aux mystères de la cale^ travaillent sans relâcbe à se procurer les costumes et les attributs nécessaires: on fait des perruques^ des barbes et des appas d'étoupe ; on emprunte à la timonnerie ses pavillons de signaux ; au canonnage, un affût qui sera transformé en char pour le bonhomme la ligne et sa famille ; au maître de manœuvre^ des harpons et des fouines qui deviendront les sceptres et les tridents des divinités; aux élèves^ leurs aiguillettes et leurs chapeaux montés^ destinés aux gendarmes^ — car le gendarme occupe une place respectable dans la mythologie de ce carnaval marin.

£i^n^ tout est prét^ et il est temps d'afficher la pièce : Par permission des autorités constituées.

Un meunier^ monté sur son âne^ avait engagé avec le postillon une dispute qui se résolut en quelques petits coups de fouet et en abondantes aspersions de farine qui atteignaient les curieux sans acceptijon de grades.

Après cette parade assez longue^ les fanaux reparurent aux filières^ et^ tandis que les matelots bondissaient en rond au pied du mât de misaine^ Forchestre entonnait^ sur Farrière^ des airs qui conviaient les jeunes gens à aller chercher leurs danseuses.

Le commandant^ n'osant s'adresser à la princesse^ invita Miguéla de Beijaflor^ et la jeune fille, oublieuse des propos de M"*» Héloïse et Amànda, se leva sans hésiter. Gomme toujours, Féloge de la princesse fournit le sujet principal

âe reDtretien; mais, pleine de ses ilIasioBs, la favorite trouvait à chaque phrase un sens nouveau.

— C'était surtout par la bonté de son cœur qu'elle était au-dessus de toutes les femmes^ disait le capitaine.

— Oh! oui, répondit Miguéla, elle aime avec effusion, sans arrière-pensée; elle sait se sacrifier au bonheur des autres; son rang ne l'a point rendue vaine ni orgueilleuse. Je lui dois toute la joie que j'éprouve. Elle est à la fois pour moi une sœur et une mère.

— C'est par elle, reprenait Didier, que la paix et la bonne harmonie sont rétablies à bord, par elle que l'espérance renaît dans les Ames désolées.

— Ses paroles, ajoutait Miguéla en s'appliquant cette dernière phrase, ses paroles sont un baume divin qui ferme les plus cruelles blessures.

— Elle vous aime, vous, sa compagne chérie ; peut-il rien manquer à votre bonheur ? Vous êtes digne d'envie, mademoiselle, car elle est aussi bonne qu'elle est belle.

— Hier, j'étais triste, elle m'a demandé la cause de ma tristesse pour la dissiper, et maintenant je suis heureuse bien heureuse^ en vérité î

— Vous méritez de l'être, digne amie de Félicia, dit le capitaine de vaisseau en réconduisant la jeune fille.

— ^Je mérite mon bonheur, dit-il, murmura Miguéla pendant qu'il s'éloignait. ma noble maîtresse, merci! vous lui avez ouvert les yeux; il est touché^ il me le fait entendre. En répétant votre éloge, il répondaft à mes pensées avec une exquise délicatesse. Sans qu'il me parlât d'amour, il me semblait que chacune de ses phrases siipiiifiait : Je vous aime ! Et mon cœur nageait dans les délices. Soyez mille fois bénie, Félicia ; je voudrais avoir un trône pour vous le donner, et je ne croirais pas encore avoir acquitté la dette de la reconnaissance.

Le comte de Roqueterre passa la plus grande partie de la soirée à causer avec la princesse. Ni l'un ni l'autre ne fit la moindre allusion à la scène de la matinée ; l'entretien roula

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principalement sur la fête qui devait avoir lieu le lendemain. L'esprit en fit presque tous les frais ; à peine Didier se permit-il quelques mots complimenteurs^ dont on lui sut gré tout bas, bien qu'on n'eût pas l'air d'y attacher la plus petite importance.

FéUcia songea bien à parler pour son amie, mais les mots expirèrent toujours sur ses lèvres ; elle trouva qu'il n'était pas encore temps ; elle pensa que l'occasion n'était pas assez favorable. Tantôt elle ne voulait pas interrompre, tantôt il fallait répondre; jamais la transition ne se présentait naturellement...

Le jeune commandant demanda la permission de donner^ le lendemain, un grand dîner à tous les membres de Tétatmajor et à )a suite de la princesse.

— Vous êtes chez vous, commandant^ dit-elle; ma permission est inutile.

— Madame, répliqua Didier, vous êtes la reine de mon bord ; je me serais cru coupable du crime de lèse-majesté, si je n'avais pris vos ordres. Dieux! qu'auraient dit M. le marquis das Pénilhas et son illustrissime sœur, si j'avais porté une atteinte si grave aux lois de l'étiquette ?

— Prenez-y garde, monsieur le comte, répondit la princesse en souriant, mon autorisation ne vous sauvera pas de leur déplaisir.

— Hélas ! hélas ! j'en ai bien peur I répondit le jeune capitaine sur le même ton.

Les songes les plus doux bercèrent pendant toute la nuit Didier de Roqueterre et Miguéla de Beijaflor ; mais la princesse ne dormit pas d'un sommeil aussi paisible ; elle s'était . couchée mécontente d'elle même.

Martial Esturgeot était enchanté.

Combien n'avait-il pas de sujets de joie ! Les rigides consignes avaient passé comme des ombres vaines ; l'amour et la galanterie reprenaient leurs droits ; un festin monstre couronnerait la cérémonie de la Ligne.

€ Victoire ! au nom de tous les dieux de l'Océan^ écrivait, il à ses fidèles du club des Vieux-Garçons^ demain sera un grand jour !... Je compte sur le Champagne pour opérer des miracles dont vous aurez bonnes nouvelles. Notre Gythère flottante s*éinancipera^ j'espère^ après le repas succulent auquel Tétat-major est convié par M. le comte de Roqueterre... Vive la Ligne... équinoxiale t

» Ce dernier mot est de rigueur^ sous peine d'une équivoque indigne de votre président. Je ne veux pas être confondu avec les très-aimables bourgeois de Paris^moi^ officier civil et militaire de TOcéan I >

Parmi les gens de l'équipage, les heures de veille furen employées à faire des contes menaçants aux novices et aux passagers du pont. Le baptême du lendemain leur fut dépeint sous les plus affreuses couleurs; les apprentis navigateurs durent frémir d'effroi lorsque Theure fatale fut sonnée à bord.

Héloîse et Amanda elles-mêmes n'étaient pas très-rassurées, malgré les services qu'elles avaient rendus. On leur parlait tout bas< d'un serment redoutable, mystérieux, comme la fête de Gérès-Éleusine.

Coco-Bel-Œil se surpassa par les beaux contes qu'il leur fit à ce sujet.

— Vous en verrez de sévères, mes amoursj... leur dit-il. Prenez garde surtout au père la Ligne 1... il n'est guère galant tous les matins.

Héloîse et Àmanda riaient néanmoins comme de bonnes enfants qu'elles étaient.

— Lé diable n'est pas si noir que vous nous le faites, disait l'une.

•— Je n'ai pas peur, monsieur Coco-Bel-Œil, disait l'autre, puisque vous serez le curé.

— Je me recommande à vous pour le baptême.

— Je vous confirmerai, soyez tranquille !... reprenait l'aide-canonnier avec un geste qu'on passera sous silenpe.

On passera de même le reste de sa galante conversation^ et une foule d'autres entretiens non moins remarquables.

Baraquette^ en vérité^ oubliait ses fâcheuses pronosticatioDS de gente femineâ, tant il était préoccupé de son rôle de patriarche.

Miguéla^ devenue plus timide depuis qu'elle avait confessé son amour^ alla dès le matin trouver la duchesse de Yiseu ; mais ses yeux seuls interrogeaient ; elle n'osa pas même demander Texplication de quelques phrases énigmatiques, — graves sujets de réflexions.

La sagesse populaire nous apprend qu'il ne faut pas jouer av8c le feu. '

La princesse de Bragance s'était crue assez forte pour braver l'amour du comte de Roqueterre^ assez maîtresse d'elle-même pour le dominer^ le diriger et l'amener à reporter ses hommages sur la jeune favorite. C'était de bonne foi qu'elle avait promis son puissant concours^ de bonne fbi qu'elle avait tenté une démarche difficile ; c'était même pour le succès de sa cause qu'elle avait caché son premier mouvement de colère au comte à genoux devant elle. Et déjà elle en était venue à vouloir détourner^ non plus Didier^ mais Miguéla. Elle ne se l'avouait point ; ses paroles pourtant avaient toutes un double sens qui prêtait à des interprétations diamétralement opposées.

— Il faut renoncer à un amour impossible^ disait-elle. Pourquoi chercher à conquérir un cœur qui ne s'appartient plus? L'amour est aveugle^ ou plutôt il n'a des yeux que pour un seul objet.

La princesse n'en dit guère davantage. Miguéla de Beija- Sor étouffa un soupir.

— Elle n'a pas encore triomphé de lui^ pensa la jeune fille; je me trompais sans doute hier t Elle semble décou' ragée.

. — Ah ! madame^ ma chère maîtresse, vous si généreuse et si bonne ! s'écria-t«elle, ne renoncez pas à la victoire. Espérance, espérance, comme vous disiez hier. Persévérez I

VOUS vaincrez sa résistance^ et je vous devrai plus que la vie. Mon Dieu! je crois qu'il hésitait déjà...

Félicia passa la main sur son fronts et^ sans répondre^ elle sonna ses femmes de service.

^ Il est temps de s'habiller pour la grande cérémonie du passage de la Ligne, ditrolle alors. Un costume simple,. Miguéla... On dit que les marins ne nous épargneront point, et que nous serons inondées..* Va, va te préparer^ mon enfant.

Héloïseet Amanda se présentèrent : Miguéla disparut en murmurant encore le doux mot d'espérance!

Déjà, le plus étrange tintamarre faisait retentir les échos de la Clorinde.

,Dans les hunes, transformées en coulisses, un orchestre fantastique jouait l'ouverture à grands renforts de coups de pistolets. Une grêle de haricots tombait sur le pont. La grosse caisse, le fifre, le biniou bas-breton, le cornet à bou« quin et le tam-tam nègre, unissaient leurs accords bi^rbares aux sons discordants d'un porte- voix de combat et d'une multitude de casseroles métamorphosées en cimballes et timbales. Les acteurs se costumaient à la hâté dans leur donjon enveloppé de rideaux.

Dès que le commandant et tous les passagers furent montés sur le pont, une marche lente annonça que le père la Ligne et. son (abuleux cortège allaient descendre de Tempirée; bientôt, en effet. Ton vit apparaître dans les airs tous les initiés aux mystères de la cale.

C'est sur deux cordages inclinés, — les grands étals^ •— que la troupe céleste défilait majestueusement.

En tête s'avançaient le postillon et le meunier de la veille^ menant leurs montures en laisse; puis venait Neptune, destiné à prendre le commandement du quart, puis Satan et ses diables. Des Turcs et des gendarmes précédaient ua prêtre, l'étole au col, dans lequel il faut reeonnsdtre le poétique Goco-Bel-Œil ; des enfants de chœur, clochette en main, suivaient de près.

Maître Baraquette^ surchargé d'une barbe en étoupe, était méconnaissable sous les attributs traditionnels du bonhomme La Ligne.

Un char^ composé de quelques planches ajustées sur des roues de canon^ et recouvertes de pavois^ attendait le divin vieillard au pied du mât de misaine^ où les divers acteurs du drame étaient déjà rangés en bon ordre. Le patriarche grelottant y prit place; à côté de lui se carra bientôt M^^ La Ligne, allaitant un poupon de toile. Aux pieds de ce groupe imposant, on admirait H"* Tropique, leur fille, dont le plus jeune mousse^ attifé par Héloïse et Amanda, jouait le personnage.

Voici le commencement du second acte.

Aussitôt que le bonhomme La Ligne est dans son char, les musiciens et les comparses, descendus par les haubans, s'alignent processionnellement. Les gendarmes font faire place aux souverains des cieux, de l'Océan et des enfers; le cortège, naguère suspendu aux cordages, s'ébranle pour un défilé horizontal.

Les tambours, binious, cymbales et grosse caisse, et les Turcs pavoises de tous les pavillons de signaux, ouvrent la marche sous les ordres du tambour-major Neptune, qui balance, en guise de canne, son trident, ou, pour mieux dire, sa fouine.

Viennent ensuite Coco-Bel-Œil et son clergé, puis le postillon

Et ses ours attelés, d*an pas tranquille et lent Promenant sur le pont le monarque indolent.

Satan et sa division de diables et diablotins demi-nus, barbouillés de noir, de jaune et de vert, hérissés de plumes de poulets et chargés de chaînes, feignent d'attaquer le char sacré* Hais les gendarmes repoussent les assaillants.

Derrière les combattants, le meunier, semant toujours la

farine à pleines mains, divers charretiers distribuant des coups de fouet aux curieux, et le perruquier, — autre puissance du jour, armé d'un pinceau à savon, qui le matin était encore un pinceau à barbouiller, muni d'un gigantesque plat à barbe et d'un rasoir en bois plus gigantesque encore, sorte de palette d'arlequin enduite de goudron et de pâte blanche, — égaient les spectateurs par un déluge de lazzis, de singeries et de poses empruntées aux danses africaines.

La procession fait plusieurs fois le tour du navire; elle fait halte d'abord non loin de la statue de Clorinde, placée à l'avant.

Le père La Ligne déclare ne point la connaître; en effet, la frégate, nouvellement lancée, n'avait pas encore passé l'Equateur.

Un des officiants s'arme d'une hache pour la punir de sa témérité. La figure va voler en éclats.

Heureusement, le commandant est prévenu par l'enfant de chœur.

Une rançon magnifique rachète la tête de l'emblème.

Le chiffre de cette première recette ne contribua pas médiocrement à mettre en joie les démons et les dieux.

Us continuèrent leurs pérégrinations dans le navire, prélevant partout l'impôt de la bienvenue.

Le grand prêtre bénissait, les enfants de chœur aspergeaient, le meunier saupoudrait, les diables hurlaient, les instruments retentissaient, le postillon faisait claquer son fouet. Les offrandes en nature liquide étaient pieusemeut avalées par les divinités infernales ou célestes qui trinquaient àJ'amiable. Enfin la cale, la cambuse, le postai des maîtres, celui des élèves, le carré des officiers, les cuisines, le logement du commandant et les domiciles des passagers ayant payé contributions, on remonta; Ton fit, pour la dernière fois, le tour du pont, et Ton finit par s'arrêter dans une chapelle réservée, où étaient dressés un autel et des trônes pour les principales divinités du jour.

LES PASSAGiRES 73

La paix est définitivement conclue entre les démons et la maréchaussée^ qui se partagent la garde du temple et la mission de faire comparaître^ bon gré^ mal gré^ les catéchumènes qu'il est temps de baptiser.

Neptune va demander le porte-voix à l'officier de quarts et commande des manœuvres impossibles ou grotesques^ au grand éi^audissement des marins.

Coco-Bel-Œil; revêtu des ornements sacerdotaux, bénit l'assemblée; ses grimaces et ses gestes mystiques excitent un rire universel. Satan et le père La Ligne, les Turcs et. les gendarmes assistent dévotement à ces mystères bouffons; ils écoutent gravement un sermon, qui, enire autres mérites, a celui d'être fort court.

Après la ^célébration du sacrifice, un affreux charivari annonce à l'équipage que les gentils vont tour à tour être conduits aux fonts baptismaux.

Si le commandant n'a jamais navigué dans l'hémisphère ' sud, il a l'honneur d'être appelé le premier, car 6n procède méthodiquement, hiérarchiquement, des grands aux petits; mais le comte de Roqueterre avait passé la Ligne plus de dix fois, il venait de payer pour la frégate; les dieux de l'Equateur le reconnurent pour un de leurs adeptes.

Alors une voix formidable prononça ces mots :

— Ge^darm^es ! allez chercher la princesse Félicia de Bragance, duchesse de Viseu I

Quoi qu'en pût dire dona Léonarda, qui commençait à redouter le baptême pour son propre compte, la princesse consentit à^ suivre les émissaires du gaillard d'avant.

Un plat d'argent, empruntée l'office du comte de Roqueterre, étinceiait à côté du père La Ligne; déji une somme considérable y était déposée; Félicia, mise au fait par le commandant/y jeta quelques pièces d'or, et s'assit ensuite sans crainte sur l'énorme baquet plein d'eau , recouvert d'une planche et d'un tapis, qui sert ^e siège aux néophytes.

Le grand prêtre n'exigea d'elle que le serment de continuer à être charmante.

Goco-6el-Œil était galant, comme on sait; il se tirft de son petit discours en orateur consommé.

La princesse jura. •

On Tas^pergea de quelques gouttes d'eau de Cologne; le barbier se permit même de passer sous son menton un pinceau à barbe neuf et doux. Enfin^ le père La Ligne fit un signe : il se déclarait satisfait.

La princesse, triomphalement reconduite à sa place au son dune aubade charivarique^ riait encore lorsque Miguéla de Beijaflor fut appelée à son tour.

Bien que Toffrande de la favorite n'approchât pas de celle de sa maîtresse^ elle ne fut pas moins galamment traitée.

Coco-Bel Œil la complimenta de son pouvoir sur le commandant^ et 1^ remercia de son intervention favorable. Miguéla rougit au souvenir des propos d'Héloïse et d'Amanda; elle était encore un peu troublée quand elle fut ramenée auprès de la dunette. • ^

La 'marquise da Yiraçâo n'ignorait pas que les marins veulent^ par dessus tout^ de bonnes grosses farces; elle songeait à prendre la fuite/ mais on i>dssa son tour ; toutes les passagères^ sans même excepter Héloïse et Âmanda^ furent appelées avant elle.

• Les femmes de chambi^ se virent obligées d'accorder au grand prêtre la dînfie d'un baiser, et payèrent l'impôt en riant de leurs frayeurs passées; mais elles ne sortirpt pas sans avoir fait le mot à l'officiant.

A Tinstant même, dom César Chifaroté, marquis das Péûjlhas et dona Léonarda, marquise da Yiraçâo, furent enveloppés simultanément par les diables et par les gendarmes; ils marchèrent de force et prirent place en mémtf temps sur le siège aquatique dont ils ne devaient pas toujours ignorer les secrets; car, au moment le plus pathétique du discours de Coco-Bel-Œil, la planche fut brusque-*

ment retirée. Un démon caché s'accrocha au collet du grand sénéchal^ qui entraîna sa sœur dans sa chute. '

— Horreur ! abomination t au secours ( criait la marquise.

— Par la sambleu! ventrebleul cordon bleu ! criait le marquis.

— Parafagaramus! argentihus coùrtibus î baptemus àuPerus laLignjbusl disait gravement Coco-Bel Œil, tandis que le barbier^ en deux cojaps de rasoirs de bois^ noircissait la joue gauche du marquis et placardait de blanc la-joue droite de la duègne.

— Coleratis malsainihus ! ajouta le grand prêtre envoyant que les deux illustres personnages ne s^apaisaient point et criaient de plus belle. — PompibusîU

A ce mot du rituel matelotesque un seau d'eau de mer tomba sur les têtes du couple infortuné^ qui fut ainsi puni de n'avoir déposé qu'une cruzade dans le bassin d'arg^t^ parcimonie qui, jointe aux recommandations des deux gri* settes^ leur valut le baptême dans toute sa rigueur.

— Parfaitamenté baptisatis ! dit alors €o6o-Bel-CEiL

Un rire homérique accueillit le grand sénéchal et les dames d'atours^ quand ils s'enfuirent de la chapelle. Ils portèrent leurs plaintes au commandant^ qui les renvoya sérieusement à Neptune^ lequel commandait dans son portevoii :

— Chacun à son poste pour étemuert Haie les boulines du cabestan! Hisse la cale sur le pont ! Attrape à cuire la soupe t

— Vous voyez que j'ai abdiqué pour aujourd'hui^ dit le comte; adressez-vous au dieu de la mer.

Neptune entendit et reprit dans son porte-yoix :

— Charivari >»

— Et pour qui? demanda l'équipage ameuté.

— Pour le marquis et pour la marquise aussi t -

La princesse Félicia^ Miguéla^ les passagères^ lesofSciers^ tout le monde riait.

Les personnes qui n'avaient pas encore passé la Ligne : officiers, passagers, élèves, maîtres, *m*usiciens et autres, furent baptisés ensuite, suii'ant leurs mérites, avec plus ou moins de sévérité.

L'appas de ToiTrande et la générosité ^es néophytes tempèrent toujours les élans facétieux des officiants. Le grand prêtre et ses clercs, le barbier et le meunier, n'aspergent, ne savonnent, ne goudronnent et n'enfarinent .qu'avec poids et mesure les autorités réelles du bord.

Toutefois, un serment immuable est exigé de tous, il fait partie essentielle de la cérémonie.

L'honneur des matelots mariés devra être respecté par eeux qui reçilfivent le sacrement.

On pourrait déduire de graves réflexions de cette autre précaution inutile, A nos yeux, c'est le grain de sagesse toujours enfoui sous le tas des folies populaires. Au milieu d'un bizarre salmigondis du sacré et du profane, quel est l'Esope navigateur qui a imaginé de rappeler aussi tristement aux marins leurs affections délaissées au delà de l'Océan? Aux paroles 'mystiques de Coco-Bel-Œil, le fa|*ouche Pluton a tressailli, en songeant à sa pauvre femme qui l'attendra deux ans et plus !

Le tour du capitaine d'armes' arriva; ce fut un beau moment.

La vengeance est le plaisir des dieux! Le rigije surveillant fut immergé à deux reprises dans la baille de lavage; on fit pleuvoir des cataractes sur sa tête; il ne sortit de la sainte chapelle qu'enduit de suie, de goudron et de farine, badi- ^ geonné, gaKpotécomme^une galiote hollandaise.

Les cambusiers, lesrogneurs de portions/ces traîtres, ces brigands qui mettent le fouce dans la mesure de vin, furent punis une fois pour toutes de leurs krcini de chaque jour.

L'Olympe éclatait de rire.

L'équipage, attiré par les supplices des parias du bord, ne peut résister au désir de voir immoler, sur l'autel de l'Equateur, lés boucs d'iniquité cent fois maudits. On cesse

de se tdnir en garde contre les ruses du cortège sacré. Le cercle se resserre^ devient compact^ est tout yeux et- tout oreilles. Si quelque distributeur se fâche,, on applaudit, on siffle, on hue, on crie, on est aux anges.

Tout à coup les fonts baptismaux s'écroulent, la pompe à incendie se démasque, un déluge tombe des hunes sur les curieux. Un jet continu les poursuit et ne fait grâce à per* sonne, ni aux torchons, ni aux épaulettes^le commandant, le second, les hauts dignitaires ne sont pas épargnés. Au même instant une effroyable lutte s'engage; les divinités et les simples mortels y prennent la même part: on s'empare de tous les seaux, de toutes les gamelles du bord, on court, on s'évite, on se cherche, on s'arrose, on s'inonde à l'envi. La mer fournit les armes, le combat devient terrible ; mais il n'y a ni vainqueurs ni vaincus; les deux camps sont également trempés.

La princesse tint à honneur de rester jusqu'à la fin, et de ne descendre avec Miguéla qu'après avoir été mouillée de la tète aux pieds. Les deux nobles amies se présentèrent, ^inâ faites, devant .l'irascible doua Léonarda, retirée dans sa cellule, comme Achille sous^sa tente.

— Voyez! ma chère damel dit la princesse, le père La Ligne ne nous ^ pas épargnées non plus !

— Grand Dieu ! s'écria la duègne exaspérée. Sa Grâce Sérénissime souffre de pareilles saturnales 1 Elle se fait donc un jeu des sages règlesde l'étiquette et des usages les plus vénérés?

— £st-il usage plus respectable que le baptême* de la Ligne? Son origine se perd dans la nuit des temps.

A ces mots, littéralement vrais, car les anciens naviga-* teurs célébraient de semblables fêtes en certains parages, bien des siècles avant que l'Équàteur eût été franchi pour la première fots; la duchesse rentra dans son appartement.

Midi sonnait, le baptême général était achevé; l'équipage eut double ration, mais la gaieté devait se prolonger jusqu'au soir.

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