GRAND GALA
Le jeu de loto paraphrasé en style du gaillard d'avant, les romances sentimentales roucoulées par les voix de rogomme de Neptune , de M'^'' La Ligne, du postillon ou du meunier; les assauts de danse, d'escrime ou de bâton; les joutes à la savate; les vers grotesques débités par le révérend père Coco-Bel-Œil, la drogue, la pipe, la blague, les dés, le jeu de t'oie renouvelé des Grecs, et autres divertissements ordinaires ou extraordinaires, remplirent pour l'équipage les loisirs de l'après-midi.
La brise était favorable, mais, afin que les nécessités de la manœuvre ne dérangeassent point les matelots, l'on naviguait simplement sous les voiles majeures, sans bonnettes ni cacatois.
Pour rétat-maj'or, l'après-midi fut en quelque sorte l'entr'acte qui sépare deux pièces de théâtre; en effet, le
soir^ après le souper de l'équipage^ après le grand diner offert par le commandaat^ la fête devait recommencer.
Ainsi, d'un côté du grand mât l'on s'amusait, et de l'autre où se reposait dans l'attente de nouveaux plaisirs. Mais autour des cuisines on ne se reposait pas; une activité infernale régnait sut les cratères des fourneaux à roulis ; les plus sérieuses préoccupations agitaient le c]ief et ses aides.
Il s'agissait d'un splendide repas de quarante couverts ! Il s'agissait d'une de ces batailles comme un général n'en livre qu'une dans sa vie. Le chef, sublitne de sang-froid, se promenait, les bras croisés sur la poitrine,, à travers ses marmitons haletants. Les fours étalent rouges, les brocheç tournaient, les rôts répandaient une odeur digne d'inspirer un-grand maître. Il était là. Son regard d'aigle planait sur les évolutions de ses mineurs, de ses chauffeurs., de ses héros en bonnets de coton. Quarante couverts! une princesse) le jour du passage de la Ligne! Trilogie puissante f
Le commandant, en outre de ses quatre convives hatuels, traitait son lieutenant et les cinq officiers du bord, le commissaire, les trois chirurgiens, les dix élèves, et enfin les quinzes passagers ou passagères de la suite de la prhicesse. • •
La chambre du conseil , qui servait habituellement de salle à manger, et qui était diminuée d'un tiers par la chambre à coucher de la duchesse de Yiseu, aurait été beaucoup trop petite pour un t^l festin. La table fut dressée sur le gaillard d'arrière, au-dessous d'une tente en pavillons de nations. Les couleurs du Brésil et celles de France se mariaient de tous côtés dans Tenceinte improvisée entre le mât d'artimon et le grand mât.
Le commandement du quart fut confié . au premier maître de manœuvre, pour qu'aucun des membres de i'état-major ne manquât au grand gaia, dont le début fut plus que royal. '
80 LES PASSACiRES
La pièce montée qui occupait le centre de la table eût excité Tadmiration et l'envie d'un empereur romain.
Napoléon Parnasse^ cuisinier de génie, chef illu9tre^ vraiment digne de son nom, qui prendra place dans l'histoire. Napoléon Parnasse l'avait méditée dans le silence des nuits pendant plus d'un mois; sur elle il fondait sa gloire. Des artistes de tous genres avaient été appelés par lui à la collaboration du chef-d'œuvre, qui affectait la forme d'une frégate de soixante canons. On en donnera une première idée en déclarant que la quille avait un mètre de longueur.
Sur ces proportions gigantesques, le grand homme avait construit sa Clorinde à trois étages, avec une mâture dont maître Baraquette fila le gréement en sucre de diverses nuances.
Un pareil monument culinaire mérite bien une description ; mais déclarons d'abord que sept villes de Provence : Aix, Marseille, Tarascon, Arles, la Ciotat, Toulon et la Seyne, se disputent depuis, rhonne,ur d'avoir vu naître Napoléon Parnasse, qui peut-être ne naquit dans aucune d'elles, car il fut trouvé à l'âge de six mois au bord d'un grand chemin.
Parlons maintenant de son pâté-monstre.
Sur le pont, qu'on enlevait aisément en prenant la mâture à pleines mains, la pkice des caronades, des panneaux et des chaloupes était occupée par des hors-d'œuvre du premier mérite. L'habile architecte aurait dédaigné une imitation imparfaite. Tout pouvait se manger : pas de bois, pas de carton, pas de peintures indigestes, pas de ficelles gastronomiques; mâts, cordes, canons, chaloupes, canots, contenu, contenant, tout était comestible, et mieux encore, tout était exquis t
Les pavillons môme, rares merveilles de'Tart, étaient en pâte crêpée assez fine et assez bien liée pour flotter au vent sans s'émietter. Toutefois, la mâture devait rester intacte jusqu'au dessert, et alors faire pendant à la cale
pleine de crème, et travaillëe au dehors en p&te feuilletée^ dorée de manière à représenter le doublage en cuivre.
Pendant le premier service^ le contenu du pont devait disparaître; pendant le second, la batterie du prodigieux pâté chaud; pendant le troisième^ l'entre- pont truffé à outrance.
Les chantiers sur lesquels posait cet appétissant et ma-, gnifique édifice naval étaient eux-mêmes mangeables, et, qui plus est, savoureux, excellents, dégustahles ! Quoique faits pour supporter le poids d'une frégate de premier rang chargée à couler bas, de munitions... de bouche, ils étaient destinés à craquer sous les dents et à fondre ensuite sous le palais des convives. Le secret de leur matière a valu à Napoléon Parnasse une médaille d'inventeur; nous ne saurions 'en dire davantage sans trahir les intérêts d'un bienfaiteur de l'humanité. On avouera seulement, en reconnaissant convive, que l'ananas, la vanille, la goyave et le tamarin y confondaient leurs parfums aromatique^.
Pour figurer aux deux extrémités de la table, des mets ordinaires auraient paru mesquins. Mais, heureusement, le maître d'hôtel, jaloux desdauriers du chef des cuisines qui annonçait une merveille, voulut fournir un phénomène- Il promit au pêcheur du bord qui loi rapporterait le plas beau poisson. une prime proportionnée au poids de l'animal, et par le travers du détroit de Gibraltar, le pilote ramena au bout de sa ligne une loubine de vingt-trois kilogrammes. Le maître d'hôtel la recueillit dans une cuve dont l'eau fut renouvelée de deux heures en deux heures pendant quinze jours entiers; il nourrissait sa loubine de sa propre msûn, il Tengraissait, il la caressait des yeux et du geste; il veillait sur elle avec une sollicitude d'amant, il la montrait au chef avec orgueil, et ne voulut la livrer au coutelas que le matin du gran^ jour. Pour la cuire, il fallut emprunter au maître coq la chaudière de l'équipage; pour la farcir, il fallut que trois marmitons fissent du hachis durant dix heures consécutives.'
82 LES PASSÂCÈRjES
Nul à bord n'avait le droit de revendiquer le patronage des cinq agneaux empilés en pyramide qui faisaient face ' à la loubine. Chevet les avait préparés. Colin les mit en conserve; Un certificat d'origine en fait foi.
Jja Gastronomie de Berchoux n'a que quatre chants; la Physiologie du goût de Brillât-Savarin forme à peine deax volumes in-18; le poète qui oserait entreprendre la description poétique du menu de la Clorinde ne pourrait écrire finis coronat opus qu'après une œuvre égale à V Iliade d'Homère; le savant qui en aborderait l'étude scientifique produirait assurément une collection plus volumineuse que le dictionnaire de Trévoux.
L'înTatigable et profond Martial Esturgeot^ Tun des plus érudits gastrophiles de notre siècle, a fait un traité abrégé sur ce sujet ; nous renverrons nos lecteurs à son précieux ouvrage.
Nous^ qui ne sommes ni poète ni savant^ bomons*nous à constater qu'à l's^spect imposant du premier service^ dont le fumet embaumait la fréga^te entière^ les murmures admiratifs des quarante convives couvrirent^ pour un instant les sons de l'orchestre qui jouait un air triom* phaL
Le stoïque lieutenant Rupert, Rupert le Sparliate, Rupert l'ours marin, ne put réprimer une exclamation gutturale qu'un Mohican de Cooper aurait prise pour un garde à vous! mais cette exclamation^ amique en son genre, fut étouffée par les bravos du docteur Esturgeot, par les bruyantes marques d'approbation des enseignes, et des élèves, par les voix fiûtées des passagères ébahies, et enfin par un viva! portugais de dom César Chifaroté marquis das Pénilhas. ' •
La princesse, que le comte de Roqueterre conduisait à la place d'honneur, crut elle-même devoir complimenter l'amphitryon sur le luxe de sa table.
Seule, Miguéla ne vit ni la frégate, ni la loubine, ni la pyramide d'agneaux; elle se demandait si elle serait placée
us PASSAGÈRE? 83
auprès du eammandant. Il n'en fut rien. Elle troava son nom à la droite du lieutenant Rupert> qui était assis vis^à* vis de la princesse, et fut ainsi séparée^ par la largeur de la table, du Jeune capitaine^ qui s'était réservé la ([auche de Félicia. Pour comble de contrariétés^ le chef-d'œuvre de Napoléon Parnasse cachait complètement à la favorite Didier et sa voisine; Miguéla s'aperçut alors de l'espèce du monument qui l'empêchait d'observer le comte de Roqueterre^ et voua secrètement à la destruction l'obstacle que la plupart des convives voulaient voir en pièces par un tout autre motif.
Passonsisous silence les premiers instants d'un tumulte laconique. Les fourchettes et les verres s'entre-choquaient^ leur cliquetis retentissait dans la vaste enceinte^ comme le bruit des armes d'une troupe en marche; mais lorsque les vins de Madère et de Xérès eurent par deux fois accompli leur révolution elliptique^ de toutes parts des voix confuses engagèrent la conversation sur un ton mesuré.
On chuchotait gaiement et (galamment; les passagères riaient^ les ofûciers entretenaient leur belle humeur; des vins de tous' les crûs d'Europe, d'Asie, ou d'Afrique apparaissaient successivement; le Johannisberg le disputait au Sauteme, les vins du pape aux vins musulmans de Chypre, le Constance ou le Ténériffe aux produits de la Gascogne, du Roussillon et de l'Espagne.
La mftture et le pont du pâté glissèrent parallèlement à eux-mêmes; une vapeur, chargée de parfums, s'échappa de sa batterie. Tel fut le signal avant*coureur du seopnd service que vingt domestiques déployèrent en ligne avec une précision merveilleuse. ,
Les yeux commencèrent à pétiller, les voix s'accordèrent sur un diapason moins sourd.
Miguéla jusqu'alors s'était passablement ennuyée. Le lieutenant Rupeit, son voisin de gauche, se bornait à remplir avec une scrupuleuse opiniâtreté son assiette et son faarmoniea de verres dé tous calibres. Un officier portugais, son
YDisin de droite^ après quelques banalités auxquelles elle répondit par monosyllabes^ fit demi-tour et se consacra exclusivement à une dame moins timide ou moin^ fière qui venait ensuite. Il n'eut-pas lieu de s'en plaindre.
Dona Léonarda da Yiraçâo^ assise de l'autre côté du lieutenant Rupert, fut, par ses soins, tout aussi bien approvisionnée que la favorite. Le loyal capitaine en second servait ses voisins en conscience, sans acception d'âge ni de sexe, avec un zèle infatigable; mais il ne parlait pas. La marquise, désolée de son silence, et profondément irritée de la conduite du commissaire qui l'abandonnait absolument pour une jolie brune de vingt-quatre ans placée près de lui, s'arma de résolution ; elle mangea d'abord avec le courage du désespoir; ensuite elle observa les divers couples attablés; enfin, elle attendit, non moins impatiemment que Miguéla, la chute d'un autre étage du gigantesque pâté- ' Arégate.
Ce moment, ardemment désiré, arriva enfin. L'entre-pont truffé fut b^ttu en brèche avec une ardeur surexcitée par l'apparition du Champagne. Miguéla de Beijaflor et la marquise da Viraçâo découvrirent à la fois h commandant, la princesse et dom César Ghifaroté, qui occupait la droite de cette dernière.
Au commencement du festin, le grand sénéchal avait cherché du regard Miguéla de Beijaflor, mais' le pâté la lui cachait diagonàlement. Il s'en consola en brave gastronome, en dégustateur consommé, en digne appréciateur des charmes d'une cave polycratique. A peine entrevit-il la jeune fille, quand la frégate fut rasée jusqu'au plan des daubes et des gélatines, car le commandant avait spécialement recommandé au plus intelligent des échansons de ne pas négliger l'illustrissime marquis.
De brgyantes exclamations, parties des deux bouts de l'immense table, saluèrent la chute dx\ second service; enfin, tous les convives pouvaient se voir. Le docteur £sturgeot, si renommé dans la marine firançaise pour ses qua-
lités de boute-en-train et de chef de la gamelle, envoya un mousse aueommandant pour le prier de porter le premier toast.
Le repas n'était point politique : on ne but ni aux rois^ ni aux peuples; le eomte de Roqueterre^ tenant en main un verre de Tavel pâli par les ans^ se leva, et dit aussitôt:
— A Sa Grâce Sérénissime la princesse de Bragance !
L'on trinqua à la française^ envers et contre toutes les lois de.rétiquette,
yartiai Esturgeot prit alors la parole :
— A Tamour 1 s*écria-t-il. Trinquons à ce dieu badin^ malin et mutin, qui règne à tous les bouts du monde, et n'a pas négligé TÉquateur. Le père La Ligne aura beau dire, l'amour a usurpé son empire aujourd'hui, et j'en remercie l'usurpateur. A l'amour qui règne sur la terre et sur l'onde; comme notre frégate en est la preuve flottante ; n'est-il pas vrai, messieurs et mesdames? A l'amour! notre passager le plus charmant, et à vous toutes, passagères charmantes, qui lui avez délivré son ordre d'embarquement sur la Clorinde!,,.
Il faut, hélas I laisser interminée cette harangue du plus joyeux des chirurgiens majors ;il faut passer sous silence les soupir et les œillades et les serrements de mains échangés à la dérobée. Les vives acclamations des aspirants groupés à l'avant de la table, les santés galantes portées pat les enseignes, disséminés à l'arrière, doivent aussi être omises. Il suffira de dire que Gignac et Garnet choquaient leurs verres, et ne comprenaient plus comment ils avaient pu croiser le fer, que dom Gésaî était dans un état, complet de béatitude, et que dona Léonarda, rassasiée, mais scandalisée et de très-méchante humeur, grommelait à la sourdine.
Le lieutenant Rupert avait conservé son impassible sangfroid.
Miguéla, quoiqu'elle n'eût pris qu'une faible part au festin, était sous l'impression d'une émotion extraordinaire; il lui sembla que la princesse écoutait avec plaisir la conversation
86 LSS PASSAGÈRES
fort animée du comte ;ielle vil que, par la force des choses^ Didier et Félicia se trouvaient isolés au milieu de la tbule. D'une part, dom César ne bougeait que pour boire encore; de l'autre^ la seconde voisine du commandant^ la plus coquette des jeunes dames passagères, était placée à côté d'un adorateur déclaré^ le plus entreprenant des officiers du bord. Ce dernier couple ne songeait guère aux affaires d'autrui.
Au dessert^ la joie générale ne connut plus de bornes; le soleil venait de se^coucber, et Ton était sous la Ligne, c'estàndire que le crépuscule devait être très^^oart ; déjà Tombre de la nuit s'étendait sous la tente.
Les yeux de la favorite ne suivaient que confusément les mouvements de la princesse^ simple mortelle malgré son titre et son rang, et qui, amenée par des transitions insensibles au point où l'on en était, ne fronçait plus ses beaux sourcils quand Didier s'enhardissait à faire des allusions plus que transparentes.
L'audace de quelques-uns s'accrut à la faveur du demijour ; les voix sonores des aspirants grondaient et couvraiei^t les douces paroles qu'on se disait tout bas; elles empêchaient d'entendre, non-^seulement les serments d'amour, mais peut-être d'autres bruits qui en étaient le gage et le sceau; et les flambeaux n'arrivaient pas. Seulement à l'extérieur de la tente, tout autour du navire, sur des filières tendues, se balançaient des fanaux qui ne répandaient qu'une lueur douteuse à travers Tétaminedes pavillons brésiliens et français. Au crépuscule succédait le clair-obscur.
L'équipage avait soupe; une double ration et i'esiK»ir d'un punch offert par le commandant surexcitaient la gaieté des matelots. ^ '
La variété des costumes et des nudités de toutes les couleurs devait être plus grande encore que le matin. On voyait des hommes verts, ocre jaune et blanc de plomb. Indépendamment des dieux de la Ligne et de leurs comparses^ qui allaient reparaître en ours, en diables, en Turcs ou en
gendarmes^ ceux des profanes qui avaient pu se déguiser^ se tatouer ou se peindre^ n'y avaient pas manqué. La g'arderobe d'Héloïse et celle d'Amanda furent amplement mises à contribution ; tous les novices^ tous les mousses étaient plus ou moins habillés en femmes.'
L'orchestre jouait, sur l'arrière, des airs harmonieux; sur Tavant^ retentissaient le tam-tam^ le biniou et la grosse caisse.
La voix de Coco-Bel-Œil peicçait à travers ce charivari; elle chantait :
C'est les mariniers j , .
Qui sont toujours gais I j ^'
Madame la. passagère
Je sais le secret
Qu'il taut pour vous plaire...
Gai!
C'est les mariniers, etc.
Et les matelots^ se prenant la main^ dansaient et hurlaient la ronde improvisée en Thonneur des femmes de chambre qu'on fêtait devant.
Le café était servi en même temps dans la salle du conseil et dans la dunette; le défaut d'espace obligeait à fractionner ainsi lès convives en deux bandes^ dont l'une resta en haut avec le* lieutenant Rupert et le docteur; l'autre suivit le commandant^ qui descendait avec la piiincesse.
Dom César vint^ en trébuchant, offrir le problématique appui de son bras à Miguéla de Beijaflor. Le lieutenant entraîna la vieille marquise* sous la dunette.
Grâce à cet arrangement^ on pouvait s'abstenir d'obéir à l'impulsion; l'intérieur de la frégate était sombre^ et Ton assure que le dédale des cabines recela plusieurs fugitifs.
Au moins est-il certain que la plupart des aspirants se précipitèrent» dans la cohue des matelots, à la découverte d'Héloîse et d'Âmanda.
88 LES PÂSSAGiRES
La table desservie fut enlevée en un clin d'œil^ la table du festin démolie^ et le gaillard d'arrière livré à l'équipage^ qui s'y élança en bondissant.
L'orchestre aristocratique était mis aux ordres du père la Ligne^ les quadrilles se formèrent; Gignac et Amanda^ Gamet et la piquante Héloïse^ ne craignirent pas de se mêler à la foule des masques et de figurer non loin de Coco* Bel- Œil et de mademoiselle Tropique.
Napoléon Parnasse confectionnait une cuve de punch^ et faisait passer aux danseurs les débris du festin. L'on apporta au père La Ligne^ ou^ si Ton aime mieux^ à maître Baraquette^ une bonne tranche du faux-pont^ le mât de misaine et quelques autres bribes du pâté. On offrit un fragment de la guibre et l'image de la Clormde, en sucre^ à l'intéressante Amanda; Héloïse croqua le gouvernail et l'étambot^ qui formaient un ensemble des plus doucereux.
Les valses^ les galops^ les danses de toute espèce se succédaient sur le pont; màiç abandonnens ces tableaux pour descendre dans la chambre du conseil.
Dom César Chifaroté se laissa tomber lourdement sur un fauteuil dès qu'il y fut arrivé. Miguéla de Beijaflor^ dégageant son bras^ s*enfuit aussitôt à la recherche de la princesse; elle fut étonnée de ne point la trouver dan&la première salle, entr'ouvrit la portière de la galerie, et la vit assise sur le divan en tête-à-tête avec le comte de Roqueterre.
Le premier mouvement de la jeune fille fut de se retirer ; et, sortant alors de la salle du conseil, elle fit le tour de l'appartement, et passant par sa propre cellule, — elle s'arrêta derrière la portière qui flottait entre la galerie et la chambre à coucher de la princesse.
Miguéla fut indiscrète; que l'amour soit son excuse!
Malgré les observations qu'elle venait de faire pendant le dîner, elle estimait trop sa ^naitresse pour la croire capable d'une faiblesse, ou d'une trauison ; — car, à ses yeux, après les promesses de Félicia, c'était la trahir que d'agréer
les hommages du capitaine de vaisseau. Le doute^ la jalousie^ un reste d'espoir et même un peu de cet enivrement qui agissait plus ou moins sur tous les convives^ la poussèrent irrésistiblement jusqu'au rideau de la porte dérobée. Elle écoutait en tremblant. Elle entendit le comte qui disait avec feu :
— Non^ madame, je vous le jure; hier, je n'exagérais en rien! Je disais la vérité sans arrière-pensée. Ohl croyezmoi! Pour vous je ferais avec bonheur le sacrifice de ma vie^ et^s'il m'était donné de renaître dix fois^ dix fois mes jours ne seraient qu'à vous.
La fière princesse de Bragance tressaillit; elle jeta un regard autour d'elle : un demi-jour mystérieux éclairait la galerie^ la lampe n'était pas allumée; seulement^ quelques points bjillants scintillaient sur les glaces et sur les dorures quand le rideau ^e balançait au gré du roulis. Par les fenêtres ouvertes à bne tiède brise^ on voyait la mer teinte de reflets rougeâtres; la frégate illuminée laissait à son arrière une trace de feu.
Félicia' comprenait à peine comment elle était là^ dans Tobscurité^ seule, avec un homme qui lui déclarait si audacieusement un amour sans bornes; elle entendait^ il est. vrai, les voix confuses des invités rassemblés dans la première pièce; mais elle savait bien qu'aucun d'eux n'oserait franchir le seuil de son appartement.
— D'un mot, pensa-t-elle, je puis le réduire au silence 1 Cependant, elle ne prononça pas ce mot terrible : son
sang portugais bouillonnait dans ses veines^ ses pensées étaient confuses; elle se croyait forte, parce qu'elle se savait la puissance de conjurer le péril, et le péril était plein de charmes pour elle; elle ne l'apercevait déjà qu'à travers un nuage.
L'exaltation des louanges passionnées de Didier, le magnétisme contagieux de l'amour agissaient sur elle à son insu; l'atmosphère était imprégnée d'émanations^ volup-
tueuses^ et, pour la première fois, elle venait de s'asseoir à on grand festin d'où l'étiquette avait été bannie.
Elle voulut feindre, pourtant ; un signe de tête, un geste, forent sa réponse :
— Au nom du ciel ! madame, s'écria Didier, ne me glacez plus le cœur. Quoi ! vous diriez encore que J'ai l'air de jouer la comédie... Quand je vous entendis hier me répondre ainsi, madame, il me sembla que la lame d'un poignard déchirait ma poitrine; je devins froid comme un cadavre. Moil vous mentir... a vous, qui êtes ma reine et ma .divinité. Traitez-moi comme le dernier des esclaves; mais, par pitié! ne répétez plus des paroles si cruelles! ne doutez pas de mon dévouement.
Didier, tel que nous l'avons dépeint, ne pouvait posséder l'art de conduire une intrigue ; une passion irréfléchie était son unique guide; vaincu par elle après de longs et pénibles efforts, il s'y abandonnait, il se laissait emporter par le courant, il n'était plus maître de lui, c'en était fait.
La violence de son amour pour Félicia ne connaissait d'autre frein que la volonté de Félicia, et la jeune veuve était désarmée. Un concours de circonstances incalculables avait été nécessaire; ces circonstances s'étaient groupées d'elles-mêmes; mais le jeune commandant n'appartenait point à la klasse de ces adroits jouteurs qui n'avancent qu'à coup sûr. On voit qu'il s'exprimait comme un enfant; ses brûlantes protestations seraient ridicules, si elles n'avalent été sincères jusqtià la folie.
D'un autre côté, U princesse^ nécessairement préservée par son rang des assauts vulgaires de la galanterie^ manquait de l'expérience que possèdent généralement les femmes du monde; elle ne connaissait l'amour que par ses regrets. Depuis longtemps son imagination avait accepté comme vraies les formes idéales des sonnets de Camoëns et des romans de chevalerie. Le langage de Didier, qu'une coquette eût trouvé d'une naïveté de mauvaig goût, était justement ^elui qui devait faire le plus d'impression sur elle.
LES PAâ$Â&èRES ,91
D'ailleurs la passion véritable a un accent auquel ne peut se méprendre un cœur bien placé.
Didier ne lui dit pas en propres termes: — Je vous aime! Il ne l'osa points et crut sans doute être resté dans les limites du respect^ en ne formulant pas ainsi une peiisée qui n'avait rien d'obscur. Tout autre que le jeune commandant aurait remarqué le trouble extrême de la princesse^ et aurait pu profiter d-un pareil avantage.
La salle du conseil était déserte^ il n'y restait plus que dom César Chifaroté^ profondément endormi; les autres officiers étaient remontés sur le pont. Mais Didier^ à genoux devant la duchesse, la suppliât simplement de danser avec lui. Pour obtenir cette grâce, il fit valoir la solennité exceptionnelle du jour : — Tous les rangs étaient intervertis à bord, la duchesse de Viseu ne devait pas craindre d'obéir à la commune loi.
— J'ai abdiqué mon autorité suprême, disait Didier, vous daignerez oublier votre haute naissance pour me rendre le plus heureux des hommes.
Félicia, d'une voix étouffée, répondit par son consentement.
— Allons, allons, vite ! dit-elle ; car, sentant enfin sa faiblesse, elle voulait se fuir elle-même. Elle tendit la main à son cavalier. '
Le comte de Roqueterre prit cette main, il la porta passionnément à ses lèvres. Félicia frémissait; elle ne dit rien, mais s'appuya sur son bras pour sortir.
Alors elle soupira.
Miguéla de Beijaflor, qui avait tout entendu, soupira aussi, essuya ses larmes et courut sur le pont.
Pendant que le commandant ordonnait aux matelots d'évacuer une ^partie du gaillard d'arrière, pour laisser à rétat-major la place de former un quadrille, la favorite s'approcha de sa maîtresse.
— Madame^ lui dit-elle à voix basse en la regar4ant fixe mçnt, au nom du duc ée Bragance votre père, au nom des
92 LES PASaAGÈRES
rois vos aïeux^ sur Tâme de votre mère, qui- est une sainte dans le ciel, sur votre honneur, par Tamitié sacrée que vous avez daigné avoir pour moi, écoutez ma prière. Mais d'abord éloignons-nous, que personne, ne puisse m'en- Hendre.
£n parlant ainsi, la jeune fille entraînait Félicia vers la porte de la dunette plongée dans l'ombre, tandis que le pont était inondé de lumière et de bruit.
Félicia, stupéfaite, s'arrêta au seuil du logement particulier du commandant, et là, Miguéla reprit:
— Je vous observais pendant le dîner, ma chère maîtresse, je vous observais comme une sœur, comme un ange gardien... Il vous aime! vous le savez, et il ose vous le faire entendre !... Vous, madame, vous l'avez jugé noble et généreux; son caractère est loyal ; Didier est magnifique comme un roi; devant vous, il est humble comme un esclave, il a toute l'éloquence d'un cœur passionné, il a la retenue d'un chevalier sans reproche... Hélas! j'en suis certaine, il est vSur le point de succomber... Prenez-y garde, ma noble ^amie... Que vous ayez oublié la pauvre Miguéla, je le com-
' prends... car, après tout, c'est vous qu'il aime... mais, au nom du ciel, n'oubliez pas qui vous êtes. Pduvez-vous accepter sa main ?... Repoussez donc l'hommage de, son amour... et si ce n'est point pour mol, si ce n'est point pour vous, au moins par respect pour votre royale famille, conservez votre fierté... J'en ai trop dit peut-être... moi! je vous aime et je l'aime ^ussi, et je suis deux fois jalouse! Félicia serra la main de la jeune fille.
— Avant-hier, reprit Miguéla, si j'avais vu ce que j'ai vu ce soir, j'aurais pleuré sur mon triste amour... j'aurais amèrement pleuré... A présent, jie sais ce que j'ignorais alors: je veux être la gardieiuie de votre honneur!
— Val sois tranquille, ma sœur, s'écria la princesse en l'embrassant, je saurai le garder moi-même!
Un moment après elle ajouta :
— Dès ce soir, il faudra qu'il renoncé à sa coupable espé* rance^ et, si tu le veux encore, je parlerai pour toi !
— Je Taime, répondit la tremblante jeune fille en levant 1^ yeux sur Félicia de Bragance.
Le comte de Roqueterre s'avança vers la princesse en lui offrant respoctueusement \i main; le docteur Ësturgeot, qi|i avait été choisi par le commandant, invita Miguéla de Beijaflor à faire vis-à-vis à la duchesse de Yiseu.
La jeune fille accepta.
Au même instant, la marquise daViraçâo sortit de la dunette, où elle s'était réfugiée dans Tombre^ et jetant un regard de colère sur la princesse :
— Elle danse avec lui ! dit-elle, et l'autre est amoureuse et jalouse. Aht bravo ! je tiens donc enfin leurs secrets.
Martial Ësturgeot, qui tenait aussi bien des secrets à Tusage du club des Vieux-Garçons^ n'en était que plus gaillard et plus aimable.
■—Tout ceci, pensait-il, devient excessivement drôle I... Ah! la ravissante campagne!... Sur le Pélican, j'ai eu mes heures de plaisir; à Brest, dans la société Cobichon, Patin et Jeannet^ ou chez M"""" Limousin, les commérages florissaient assez joliment;, à bord de Vlnconsiante, nous fîmes une trouvaille qui avait son charme : trois Napolitaines, jetées par le vent, les courants et la maladresse de leur batelier à dix lieues au large, lesquelles ont fièrement défrayé mon journal de cette époque; à bord du Colosse, avec ce cher commandant Graincourt, qui depuis... mais alors nous' riions joliment ; à Taïti, à Yalparaiso, à Lima, à Manille^ j'ai eu de fort piquantes aventures; à Paris, j'ai vu de curieuses drôleries... mais, foi d'Esturgeot, celte traversée est plus drôle, plus piquante; plus comique, plus véritablement épicurienne qu'aucune autre... Je ne donnerais pas ma place abord pour vingt dîners comme celui d'aujourd'hui... Et pourtant!... quel dîner!... quel pâté!... quel homme que ce Napoléon Parnasse!... Si j'étais empereur, je mettrais ma couronne en gage pour un cuisinieic pareil!...
• Ce fraient de monologue nous apprend pourqaoi Martial Erturgeot était insensible; il aimait trop les truffes^ les Tins d'Espagne et les romans d'autrui^ pour avoir le loisir d'être lui-même le héros d^une intrigue amoureuse.
En était-il moins galant? Non^ mille fois... si bien qu'il ne tarda pas à accabler Miguéla de compliments supérieurement tournés dans leur genre.
Ces compliments ne tiraient pas à conséquence.
Martial Esturgeot n'était point dangereux; il avait acquis la position d'homme inoffensif^ ce qui lui permettait de nager^ comme poisson dans l'eau^ à travers les intrigues qui tourbillonnaient à bord.
Notre conscience d'historien nous contraint à dire, toutefois^ qu'il avait fort bien observé la colère de la marquise da Yiraçao^ et qu'il en attendait les conséquences avec un vif intérêt de curiosité..