LA TROMBE
Depuis le coucher du soleil la brise avait sensiblement fraîchi; le soleil se couvrait d'épais nuages; la Clorinde, emportée sous ses voiles principales^ filait neuf milles à Theure, lorsque le commandant prit place au quadrille formé à tribord derrière.
Le navire, rapidement entraîné vers le sud, tremblait sous les bondissements de ses cinq cents hommes d'équipage. Le punch avait fait merveilles, et la gaieté générale atteignait des proportions gigantesques.
De tous les côtés retentissaient des éclats de rire populaires ; le pont ressemblait alors au parterre de l'Opéra par une nuit de bal masqué; toutefois/ à bord, les costumes étaient encore plus étranges, les cris plus sauvages^ la cohue plus épaisse et non moins grossière.
L'orchestre^ renforcé par les instruments charivariques da père La Ligne^ tonnait au-dessus des cinq cents voix qui chantaient^ criaient et hurlaient à renvi. Si quelque paisible bâtiment de commerce avait passé le long du bord il eût forcé de torle^ et se serait éloigné avec terreur^ craignant d'avoir rencontré le pirate du Black captain ou le Voltigeur hollandais.
Les aspirants s'en donnèrent à cœur joie ; W^^* Héloïse et Amanda venaient de jeter leurs bonnets à de jeunes mousses qui s*en coiffèrent aussitôt; elles laissaient flotter \euxs beaux oheveux sur leurs spencers^ et faisaient l'admiration du deuxième quadrille de bâbord.
Déjà bien des incidents grotesques s'étaient succédé.
On avait entendu dans la hune Ih terrible voix d'un dieu marin qui avait ordonné une ronde colossale^ et Coco-Beli^[\, obéissant à l'oracle^ avait entonné :
C'est les mariniers .
Qaî sQot toujours gai!
Il mit successivement en scène, dans son improvisation^ la princesse et Miguéla qu'il porta aux nues; la marquise dont il détailla les ridicules ep style du gaillard-d'avant, et Mlle" les femmes de chambre^ dont il analysa les perfections dans le mênne goût. Qqe dit-il, ou plutôt que ne dit-il pas de leur gréement (leurs cheveux)^ de leurs écubiers (leurs yeux), de leurs guibres (leurs nez), de leurs joues ^ et de toutes les autres beautés de ces aimables corvettes qui répétaient elles-mêmes le refrain.
T Le père La Ligne jouait gravement du tam-tam en fumant sa vieille pipe.
Ce fut dans cet étrange bal que la princesse Félicia osa s'aventurer pour tenir sa promesse au comte de Boqueterre, '
LES PASSAGiBES Q7
Miguéla de Beijaflor^ placée vis-à-vis d'elley n'écoutait pas le docteur Ësturgeot^ et ne la perdait pas de vae.
Estorgeot, s'apercevant qa*il faisait eii pure perte des frais de galanterie très-recommandables> ne tarda point à se i^ntenter du rôle moins fatigant de spectateur.
Il s'amusait infiniment ; rien ne lui échappait ; il préméditait des tirades drolatiques pour ses correspondants; du coin de l'oeil^ il suivait les mouvements de la bilieuse marquise da Yiraçâo.
Dona Léonarda observait aussi le commandant et la duchesse de Yiseu ; elle se glissa derrière le mât d'artimon^ et prêta Toreille.
Didier^ depuis qu'il était remonté^ sentait accroître son audace ; il venait de remporter un premier succès^ il était ivre de bonheur; déjà son imagination en feu avait conçu un projet non moins insensé que son amour.
Il ne tarda point à le déclarer à la princesse- dans les termes les plus clairs. Il commença par lui dire qu'elle avait été malheureuse avec son premier époux, sevrée de toute affection vraie, trahie par les siens, calomniée^ persécutée.
— Et maintenant, ajouta-t-il, où allez- vous? Vous allez vous exposer à de nouvelles Injustices. Renoncez à vous rendre à la cour du Brésil, et daignez suivre un conseil dicté par un sentiment pur comme la flamme, plus brûlant qu'elle.
* Félicia, calme au milieu de ce tumulte, qui ressemblait à une orgie, écoutait Didier d'un air impassible et froid ; Didier, continuant le développement de son idée, poursuivit avec enthousiasme.
— «*Foalez au pieds de vains préjugés, madame, acceptez une couronne; soyez reine, car je suis roi, et je vous aime!...
Félicia fronça les sourcils et devint pâle. Ses yeux rencontrèrent ceux de Miguéla : elle se tut et attendit encore.
— Oui, madame, reprit Didier, plus rassuré qu'effrayé
.d8 LES PASSAGÈRES
par son silence, je vous aime^ je vous aime éperdûment^ j'ose le dire, enfin ! Dussé-je être pétrifié par ce regard que vous jetez sur moi. Je vous aime> et je mets à vos pieds Tempire de TOcéan 1 La princesse irritée se recula :
— G*en est trop^ monsieur le comte ; silence f vous dis*je.
Didier ne tint aucun compte de Tobservation ; il lui prit la main et continua d'un ton déclamatoire :
— Celte frégate, madame, sera votre trône, tous les navigateurs seront vos sujets I .. Nous allons changer de route, ,nous descendrons sur une des îles voisines pour y demander la bénédiction nuptiale; je vous ferai donner le sacre... A vous les mers !.:. Pour vous, je veux les conquérir de l'un à l'autre pôle. Je déclare la guerre à tous les vaisseaux qui ne vous reconnaîtront pas pour leur souveraine.
Félicia tenta de dégager sa main et de fuir; elle n'en eut pas la force; ses yeux se voilèrent, son énergie l'abandonna, elle cherchait un appui.
- — A moit... au secours 1... dit-elle d'une voix mourante.
— Vive la reine Félicia ! cria de toutes ses forces le cornmant de la Clorinde,
Il était fou.
— Vive la reine Félicia! répondit l'équipage, dont les hourras couvrirent les exclamations confuses des oflBciers.
Higuéla et la marquise étaimit accourues à la fois^ la première avait reçu dans ses bras la princesse évanouie^ la seconde s'élança comme une mégère sur le capitaine» qu'elle prit à la gorge, et, de sa voix glapissante, elle vomissait un torrent d'injures et de malédictions.
— Infâme 1 traître ! monstre capable de tous les crimes ! lâche forban t.. . disait-elle. A mortl à la mer I mes^eurs les officiers» il voudrait se faire pirate I A bas le misérable!... aux armes I
— Madame la marquise^ de grâce, taisez-vaus I s^écria Miguéla.
Déjà quelques seigneurs portugais de la suite de la princesse s'avançaient en menaçant ; les ofSciers du bord s'apprêtaient à défendre leur capitaine.
La marquise da Yiracâo entendit Mignéla, et eut encore le temps de lui répondre avec fureur.
— Me taire! malheureuse sans honte... Allez cacher votre ignoble amour. pour ce scélérat... Qu^ faites- vous ici?... arrière... Aux armes! braves Portugais.. Mais où est donc mon frère?... Dom .César, à moi 1 à moi !
— Diantre! pensa le docteur Esturgeot; ceci devient trop récréatif... Il va. pleuvoir des coups tout à l'heure; mettons-nous à l'abri..
Sanà plus se soucier de sa danseuse que si elle n'eût jamais existé, le chirurgien-majôt se glissa prudemmejit derrière le mât d'artimon, à la place même que venait de quitter la marquise da Viraçâo.
— Me voici aux premières loges, se dit-il encore.
Le lieutenant Rupert fendait la foule des matelots pour arriver sur les lieux.
— A vos postes ! à vos postes de manœuvre I cria-t-il. Mais il avait mille peines à s'ouvrir un passage à travers,
les bandes de chanteurs et de danseurs qui- ne le reconnais* saient plus.
La ronde avait repris de plus belle depuis que l'orchestre s'était brusquement arrêté.
Cependant le comte de Roqueterre, harcelé par la duègne, se débarrassa d'elle par un mouvement de colère ; dona Léonarda roula sur le pont en jetant des cris effrayants. Didier n'avait pas quitté la main de la^ princesse, il l'arracha aux soins de Miguéla, et, la portant en triomphe au-dessus de sa tête, il répétait :
— Vive la reine des mers I
Une rkie était engagée entre les ofSciers français et les Portugais ; déjà même elle attirait l'attention de l'éauipage.
qui n'aurait pas manqué d'y 'prendre part^ si tout à coup un bruit épouvantable ne s'était fait entendre.
Un grâin^que le lieutenant Rupert avait été le seul à voir monter^ éclata sur la frégate, qui s'inclina d'unef manière effrayante. La mâture pliait comme un jonc ; les passagers et les passagères roulèrent pêle-mêle sous le vent avec les matelots ivres.
Didier^ tenant toujours la princesse etntre ses bras^ s'élança sur le banc de quart:
— Aux drisses des buniersl commanda-t-il d'une voix de tonnerre. •
Le père La Ligne retrouva son sifflet à point pour traduire ce commandement^ et de même que^ malgré sa folie^ le jeune capitaine avait tout d'abord agi en n^arin, de même les meilleurs matelots, obéissant aux instincts du métier, s'élancèrent à leurs postes malgré leur état d'ivresse.
Le lieutenant Rupert s'arrêta au pied du banc de quarts et dit :
— Me voici à vos ordres, commandant... je venais vous prévenir, j'avais vu le grain, mais...
— Allez à la barre, interrompit le comte de Roqueterre avec le plus grand sang-froid.
. Le lieutenant courut à la roue du gouvernail, abandonnée alors aux soins d'un timonnier de troisième ordre^ et gouverna suivant les indications du capitaine.
Si nous écrivions pour les marins, nous entrerions ici r. in> ^ue foule de détail techniques; il nous serait facile '^ '.nl'auer comment la frégate, couchée sur le côté de '^ >:>ar«a, se redressa pendant une seconde, et tomba aussiid: sur le bord opposé. La brise avait subitement masqué les huniers et basses voiles; les mâts et les vergues craquaient, tous les objets épars sur le pont^ les hommes, les femmes roulaient çà et là. Les fanaux se brisaient; et si une pluie battante n'était survenue, l'incendie aurait été à craindre; — 4Dais nous éviterons de faire un cours de manœuvre. •
A la elarté la plus vive succède une obscurité profonde ; aux chants de joie^ des cris de terreur.
Le lieutenant gouverne^ le capitaine commande; quelques officiers qui les secondent^ pressent les matelots. Maître Baraquette et une vingtaine de gabiers travaillent avec une ardeur incroyable. ^
Vains efforts; les voiles n'amènent pas, elles sont collées sur la mâture qui gémit. La frégate s'incline de plus en 'plus; déjà Teau ruisselle dans la batterie où elle entre par les fentes des sabords, heureusement fermés d'avance.
La princesse, ranimée par le froid, rouvre les yeux et se trouve dans les bras du comte, qui la presse sur son cœur sans cesser de commander.
— Ab! mon Dieu! où suis-je? murmura- t-elle.
— Ne craignez rien, ô ma reine! répondit le jeune marin, nous triompherons. . .
Il achevait à peine ces mots que de toutes parts des craquements se firent enjtendre, — la frégate plongeait dans la mer, l'eau remplissait le pont, — tous les mâts de hune tombèrent à la fois.
— Sauvés I murmura le 4ieuienant Rubert.
^ Vous voyez, madame, que nous sommes sauvés, dit le commandant; la frégate se redresse, nous avons des mâts de rechange!... Je vous apprendrai plus tard à régner sur notre orageux empire.
Ces derniers mots rendirent à la princesse le sentiment de la situation; elle parvint à se dégager de l'étreinte du capitaine de vaisseau en disant :
— Sauvez votre navire, monsieur le comte, je vous l'ordonne!... il faut que je m'éloigne! ,
— J'obéis... répondit le jeune commandant qui n'essaya plus de la retenir, et dirigea les travaux avec une habileté qui enthousiasmait le vieux Rupert lui-même, avec une lucidité dont les témoins de la scène précédente se rendaient
'l02 LES PASSAGÈRES
comptepar une supposition gratuite^^ qu'on laissera dans la i)ouclie de Coco-Bel-Œil.
— Maître, disait le matelot au ci-devant' dieu de la Ligne, il paraît que le commandant se dégrise vite. Ce calme qu'il vous al
— Bon! bon! répondit Baraquette, 4a' grande danse corn- , mence; je savais bien, moi, que ces passagères nous causeraient de la peine. Nous avons trois jours d'ouvrage sur les bras, et un commencement de coup de cape un peu soigné.
— Non, maître, reprenait le matelot, c'est une toumade et voilà tout.
Maître Baraquette se mit à rire d'un air railleur.
— Une tournade, excusez du peu!... j'aimerais encore mieux un coup de vent... Tu crois, que c'est une toumade?
— Regardez I
Une nouvelle saute de vent confirma l'opinion de Coco- Bel-Œil. Mais déjà les bras ne manquaient plus; le pont était déblayé. Par les soins du lieutenant Hubert, un excellent timonnier tenait la barre; les passager^ ainsi que les gens ivres avaient été portés en bas.
Martial Esturgeot alla se coucher et dormit du plus doux sommeil.
Le commandant et les officiers restèrent sur le pont durant toute la nuit; la mer était furieuse; la brise passait incessamment d'un point de Thorizon à l'autre, la frégate semblait être au centre d'un tourbillon; l'on craignait une trombe, et même l'on avait préparé quelques pièces d'ar^ tillerie pour la couper le cas échéant.
Une heure avant le jour, on vit en effet une immense colonne d'eau qui se dressait du côté du vent; sa base plongeait dans la mer; sa cime touchait aux nuages, elle g'avançait vers la Clorinde, qui n'avait plus de voile, et dont la mftture supérieure était entièrement brisée.
— Nous voilà fricassés I dit tranquillement maître Baraquette.
— Doucement, répondit Coco- Bel-Œil, ne parlez plus de même, vous nous portez malheur.
— Moil plus souvent!... les princesses et les autres particulières, je ne dis pas ! .
Une bordée d'artillerie, un coup de tonnerre effroyable, et un bruit pareil à celui d'une cataracte, retentirent coup sur coup. Mille cris de terreur, partis des profondeurs de la frégate, répondirent à la triple explosion.
On avait tiré sur la trombe, qui s'était affaissée en dégageant une masse énorme d'électricité.
Un éclair rougèâtre et plusieurs jets de flamme sillonnèrent les lîuages. Par- l'effet de la chute d'eau, la mer bondit' à plusieurs lieues à la ronde.
Les passagers et les autres personnes enfermée!^ dans les batteries et le faux-pont, en entendant ces détonations répétées et sentant les secousses extraordinaires qui ébranlaient la fréfrate, voulaient fuir; mais dans la crainte que la trombe île tombât à bord, tous les panneaux avaient été couverts et cloués hermétiquement ; des hurlements de désespoir partaient des étages inférieurs.
— Ouvrez iHiaintenant, dit le comte de Roqueterre, qu'on m'appelle l'officier de service!
On ouvrit; une multitude de gens épouvantés se précipitèrent sur le pont.
Déjà les matelots qui venaient de manœuvrer étaient sans craintes.
La brise s'était décidément arrêtée au nord-est, la mer s'apaisait; et quand les premières lueurs du crépuscule rougirent le côté du levant, quelques voiles basses soutenaient la frégate et lui permettaient de gouverner en route.
— Que diable se passe- t-il donc à bord? demanda Martial Esturgeot en s'éveillaht.
-^ C'est une trombe qu'on a coupée à coups de canon.
lui répondit un apprenti marin attaché à son service particulier.
— Ah ! elle est bien coupée!... tu en es sûr?...
— Bien sûr, major, je l'ai vu tomber.
— Parfaitement, mon garçon)... Tu diras au cuisinier d'ajouter un supplément pour )e déjeuner. Tous nos passagers se .creusent l'appétit au grand air; quant à moi, je vais continuer à dormir et n'en mangerai pas plus mal.
Là -dessus, l'honorable chef de gamelle se retourna dans sa couchettef en souriant; il eut bientôt repris son somme.