L AUDACE
I. — Nature de l'audace. A quelle passion l'audace est-elle contraire ?
II. — Causes de l'audace. 1° L'espérance. Relations entre la crainte et le désespoir. 2° Tout ce qui provoque l'espérance ou exclut la crainte. Comment un défaut peut-il être cause d'audace !
III. — Effets de l'audace. 1° Action vive et prompte. 2° Découragement après un début très vif, lorsque l'audace n'est pas inspirée et modérée par la raison.
I. — L'audace est une tendance agressive vers le mal imminent, difficile à vaincre.
A quelle passion l'audace est-elle contraire?
Pour répondre à cette question, il faut savoir si l'on envisage la contrariété du côté de l'objet ou bien par rapport au sens du mouvement passionnel.
S'il s'agit du sens de la passion, l'audace est contraire à la crainte (1). Dans les deux émo-
(l)Timor enim refugif nocumentum futurum propterejus vicloriam super ipsum timenlein ; sed audacia aggredilur periculum immïnens propter victoriam sui supra ipsum periculum. Inde manifeste timori contrariatur audacia (I— II, q. xi.v, a. 1).
GARDAIR. — LES PÂSS. ET LA VOL. — 16. 241
tions, même objet: c'est un mal futur difficile à repousser; seulement à ce mal répond, dans la crainte, un retrait, un éloignement; dans l'audace, une agression, une attaque pour le dominer. L'objet est le même, le mouvement de passion diffère. Si nous supposons que le mal est presque impossible à repousser, il nous effraie, nous le redoutons; si, au contraire, nous jugeons qu'il est possible de le vaincre, l'audace peut s'éveiller en nous avec l'effort agressif pour triompher du danger qui nous menace.
Au point de vue de l'objet, l'audace est contraire à l'espérance (1). En effet, quel est Pobjel de l'espérance ? C'est un bien futur difficile à acquérir. Quel est l'objet de l'audace? C'est un mal à venir difficile à repousser. D'un côté, Je ■ bien; de l'autre côté, le mal. De chaque côté, une difficulté. Vous voyez que, sous ce rapport, l'espérance est la passion directement contraire à l'audace.
(1) Passiones irascibilis habent duplicem contrarietatem : unam secundum oppositionem boni et mali, et sic timor contrariatur spei; aliam secundum oppositionem accessus et recessus, et sic limoii contrariatur audacia, spei vero desperatio (I-II, q. xi.v, a. 1. ad 2).
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II. — Cependant, cette passion contraire, l'espérance, est une cause de l'émotion opposée.
L'audace nait de l'espérance < I >. C'esl facile à entendre. Si nous n'avions pas l'espérance de vaincre la difficulté, le mal se présenterait avec sou caractère répulsif et ne ferait naître en nous que la crainte: nous ne serions jamais entraînés à l'attaquer. Il faut que nous espérions la
victoire, pour que l'audace s'élève dans notre
âme.
Dans une autre passion, nous voyons un ellèl analogue. La crainte, qui esl un mouvement d'éloignemenl par rapport au mal, est cause du désespoir, qui a pour objet le bien. C'est parce que l'on craint de ne pouvoir vaincre une difficulté, que le bien parait impossible à atteindre : et c'est pour cela qu'on désespère.
Permettez-moi de vous signaler deux passages de la Su, mur t héologique3 qui semblent formellement contradictoires, au sujet des relations entre la crainte et le désespoir. Je voudrais attirer votre attention sur ces deux textes.
(1) Àudacia consequitur ad spem; ex hocenim quod aliquis sperat superare terri bile imminens, es hoc audacter insequilur ipsum (I-II, q. \i.\> a. 2).
pour vous épargner un étonnement et essayer de résoudre avec vous la difficulté d'interprétation.
Lorsque saint Thomas étudie l'ordre des diverses passions entre elles, il est amené à se demander si l'espérance est la première passion de l'appétit d'irascibilité. Dans l'article où cette question est traitée, il énonce positivement cette proposition : Le désespoir est cause de la crainte, et pour cette raison il est plus primitif.
D'autre part, à propos des causes de l'audace, saint Thomas dit le contraire, en apparence; à savoir: La crainte est cause du désespoir (1).
Gomment concilier ces deux assertions ? Y al-il eu contradiction dans la pensée de saint Thomas? La cause du désespoir peut -elle être la crainte et, néanmoins, la cause de la crainte peut-elle être le désespoir? Je crois que les deux relations inverses peuvent exister.
Je vais vous exposer ma manière d'entendre les deux textes, vous laissant juges de son exactitude.
(1) Ad timorem vero sequitur desperatio ; idoo cnim aliquLs desperat, quia timet difficultatem quœ csl circabonum sperandum (I— II, q. xlv, a. 2). — Timor consequitur desperationcni vincendi (I— II, q. xxv, a. 3).