L'AUDACE
La crainte est vraiment cause de désespoir. En effet, le désespoir s'éloigne d'un bien difficile. Or, le bien ne peut pas directement déterminer un mouvement d'éloignement, parce que l'homme, comme tout être sensible, aime naturellement le bien. Pour qu'il y ait par rapport au bien une passion d'éloignement, il faut qu'un mal, une privation du bien survienne: et ainsi, pour causer le désespoir, il faut une passion qui ait pour objet le mal. Cette passion sera la crainte ; c'est parce que nous craignons de ne pouvoir surmonter l'obstacle au bien, que nous désespérons. Vous voyez que le désespoir naît après une certaine crainte.
D'autre part, n'est-il pas certain que, si nous craignons un mal futur, c'est parce que nous ne voyons pas possibilité de le dominer; en d'autres termes, parce que nous désespérons d'en triompher.
Or, quel est le genre de passions vraiment primordial dans l'être sensible? C'est le genre des passions qui ont trait au bien, avant celles qui se rapportent au mal, parce que l'amour est la source première de tout mouvement passionnel. Voilà pourquoi, à l'origine d'une passion déterminée par le mal, est toujours une
24b" LES PASSIONS ET LA VOLONTÉ
passion qui s'adresse au bien (1). Ici, c'est parce que nous désespérons de vaincre le mal, que nous le craignons ; et, à mon sens, cette liaison qui fait remonter jusqu'à un certain désespoir la cause de la crainte, est plus fondamentale que la relation inverse, précisément parce que les passions qui ont pour objet le bien sont primitives dans l'être sensible.
Le bien n'est pas plus l'objet direct de l'audace qu'il ne l'est de la crainte. Dans la génération de l'audace, le bien de la victoire est l'objel de l'espérance. Quant à l'objet propre de l'audace, c'est le -mal à vaincre (2). N'oublions pas, en effet, que cette passion s'adresse à un danger qui menace et, que, si un bien prévu s'y ajoute, il éveille une passion collatérale d'un autre genre, l'espérance.
(1) Quod autem spes et desperatio sint naturaliter priores quam timor ef audacia, ex hoc manifestum est quod, sicut appetitus boni est ratio quare vitetur malum, ita etiam spes et desperatio snut ratio timoris et audacia? : nam audacia conscquitur spem Victoria?, et timor consequitur desperationem vincendi (I-II, q. xxv, a. 3).
(2) Audacia, licet sit circa malum cui coojunctum est bonum Victoria? secundum aestimationem audacis, tamen respicit malum ; bonum vero adjunctum respicit spes : . . . inde proprie loquendo audacia non est pars specici, sed ejus effectus (1-11, q. xi.v, a. 2, ad 3).
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Comme corollaire de ce que nous venons de «lire, il est manifeste que tout ce qui provoquera l'espérance ou exclura la crainte, sera cause naturelle d'audace < I ).
Au point de vue de l'appétit de l'âme, l'espérance est favorisée par tout ce qui donne confiance en soi-même : la force physique, l'expérience, toutes les capacités, la fortune. L'espérance sera aussi facilitée par la confiance en autrui, et principalement par la confiance en Dieu. Je nomme Dieu ici a l'imitation d'Aristote lui-même : Tous les hommes, dit-il, qui sont bien avec la Divinité, ont de l'espérance et, par suite, de l'audace (2).
Du côté de l'âme, la crainte est exclue par ce qui supprime la prévision de l'imminence du
(1) Sicut supra dictum est, audacia consequitur spem et contrariatur timori ; mule qusecumque mta sunt causare spem vel excludere timorem, sunt causa audacia?. Quia vero limor el spes et etiam audacia, quum siut passiones qusedam, consisiiml in niotu appetitus et in quadam transmutatione corporali, dupliciter po-test accipi causa audacise, sive quantum ad provocationem spei, sise quantum ad exclusionem timoris : uno modo quidemex parte appetilrvi motus; alio vero modo ex parte transmutationis corporalis (I-II, q. xlv, a. 3).
(w2) L'iule illi qui se bene habent ad dïvina, audaciores sunl, ut ctiani Phitosophus dicit, in II liliet. , cap. v, sub fine fl-ll, q. xlv, a. 3).
mal : par exemple, absence d'ennemis, conscience de n'avoir nui à personne.
Au point de vue de la passion physique, la chaleur du sang, un tempérament vif, ardent, comme dans la jeunesse, activent l'espérance, chassent la crainte et excitent l'audace: saint Thomas le remarque après Aristote. L'entraînement des forces physiques facilite l'entraînement de la passion. C'est ainsi que l'ivresse est cause d'audace.
Aucun défaut de capacité, aucune faiblesse ne cause l'audace directement, parce que cette passion demande de l'énergie, de la puissance; mais, indirectement, un défaut peut disposer à l'audace, en donnant une excellence vraie ou imaginaire, soit à l'audacieux, soit à une autre personne qui peut secourir la faiblesse (1). L'inexpérience, par exemple, produit l'audace, surtout chez les jeunes gens. Un malheur immérité fait naître la confiance en un Dieu protecteur
(1) Sicut Philosophus dicit, in II Rhet., cap. v, in fine, injustum passi redduntur audaciores, quia wstimant qnod Deus injustum passis auxilium ferai: et sic patet quod nullus defectus causât audaciam nisi per accidens ; inquantum scilicet habet adjunctam aliquam excellentiam, vel veram vel aestima. tam, vel ex parte alterius vel ex parte sui (I-II, q. xlv, a. 3, ad 3).
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et vengeur, et, par là, peut rendre audacieux.