III. — Quels sont les effets de l'audace
Le premier effet est une action vive et prompte.
Mais, il faut remarquer que l'audace proprement sensible, celle qui n'est qu'une passion animale, après une attaque rapide et ardente, facilement conduit au découragement (1). Il est intéressant d'en rechercher les motifs: saint Thomas se donne la peine de les analyser avec assez de détails.
Lorsque l'audace est une simple passion animale, l'appréciation instinctive juge en bloc le mal imminent, sans se rendre compte avec assez d'attention de tous ses caractères (2). Dans ce cas, l'audacieux s'élance au devant du danger sans en mesurer toute la portée, sans mesurer
(1) Sed contra est quod dicitur in III Ethic. , cap. vu post mcd. , quod audaces prsevolantes sttnt et râlantes ante périclita, in ipsis autan discedunl (MI, q. xlv, a. -4).
(2) Audacia, quum sit quidam motus appetitus sensitivi, sequitur apprehensionem sensitivac virtutis: virtus autem sensiliva non est collativa nec inquisitiva singulorum quae circumstant rem, sed subitum habet judicium... Inde, quando jam experiuntar ipsum periculum, sentiunt majorem difficultatem quant œstimaverunt -, et ideo deficiunt (I-II, q. xlv, a. A).
non plus ses forces. Bientôt la menace approche : quand il est en plein péril, il s'aperçoit que le mal est plus terrible qu'il ne l'avait supposé, et le voilà qui se décourage ; son audace est abattue, et, perdant l'espoir de vaincre, au lieu d'attaquer, il s'enfuit.
Si, au contraire, l'audace est dirigée par la raison, l'effet primitif n'est plus le même ; il y a moins de vivacité à l'attaque, moins de promptitude dans le premier mouvement d'agression. Gomment cela? Précisément parce qu'on juge avec la raison et non par instinct, on prend le temps de réfléchir, on délibère. Mais aussi, en face du danger, on n'a plus cette surprise qu'avait l'autre audacieux; au contraire, le péril, considéré d'abord avec attention, paraît moindre qu'on ne l'avait pensé. Aussi, l'audace raisonnable a-t-elle plus de solidité, plus de constance, quoiqu'elle attaque avec moins de rapidité (1).
(1) Scd ratio est discursiva omnium quae afferunt difficultatem negotio : et ideo fortes, qui ex judicio rationis aggrediuntur pericula, in principio videntur remissi, quia non passione, sed cum deliberatioue débita aggrediuntur ; quandoautem sunt in ipsis periculis, non experiuntur aliquid improvisum, sed quandoque minora illis quse prœcogitaverunt ; et ideo inagis persistunt. Vel etiani quia propter bonum virtutis pericula ag-
l'audace 251
Ajoutons avec saint Thomas: si c'est pour le bien de la vertu que l'audace entreprend de repousser le mal, l'amour intellectuel de ce bien ne s'affaiblit pas en face du péril ; tout au contraire, il ne fait que se fortifier. Voilà pourquoi le vaillant dont la hardiesse est inspirée par la noble passion du bien moral, est plus constanl <lans son audace que celui dont le courage est un simple élan d'inclination sensible. Toutefois, rappelons-nous que l'homme a une puissance sensitive d'appréciation plus parfaite que celle des autres animaux. Donc, même par cette faculté, il pourra mieux considérer, mieux juger les caractères du danger imminent, et avoir ainsi l'audace plus constante au milieu du péril. Du reste, cette raison particulière de l'homme sert d'instrument à sa raison universelle, pour diriger la passion, sous l'empire de la volonté.
Y( aïs le voyez, l'audace, qui naît à cause même du mal imminent, ne croit, cependant, pas proportionnellement au danger. C'est que, dans les passions d'irascibilité, un bien est mêlé au mal, un mal est mêlé au bien. Ici, le bien de la victoire éveille l'espérance et l'audace la suit. Mais,
grediuntur, cujtjs boni voluntas in ois persévérât, quantacumque sint pericula (I-H, q xi.v, a. A).
si la victoire paraît plus difficile, l'espérance est diminuée et l'audace en même temps. Si la victoire paraît impossible, c'est uniquement le désespoir.
Je me contenterai de ces considérations sur les passions de crainte et d'audace.
Dans la prochaine leçon, nous aurons à examiner la dernière passion d'irascibilité : la colère. Elle a pour objet, non pas un mal futur, comme l'audace et la crainte, mais un mal présent. En face de ce mal, la colère ne s'éloigne pas; elle attaque, elle aussi, et s'efforce de triompher: nous verrons sous quel aspect particulier se présente le mal qui la provoque.
INTRODUCTION
La colère, dernière passion de l'appétit d'irascibilité.
Nous avons encore une passion d'irascibilité à étudier : la colère. Elle a pour objet un mal présent difficile à dominer, à vaincre.
Ce n'est pas, nous le savons, la dernière de toutes les passions, si Ton considère le mouvement passionnel dans sa génération d'ensemble. De même que toutes les passions d'irascibilité naissent des passions de concupiscence ou de désir, de même elles se terminent à l'objet final de ces passions d'amour, c'est-à-dire à la possession du bien, qui donne le plaisir. C'est donc le plaisir qui, dans la génération de toutes les passions, est la dernière émotion.
Mais, la colère est la dernière des passions de
l'appétit irascible. En effet, son objet n'est pas à venir, il est là, il est présent. Cette passion regarde donc bien le terme du mouvement d'irascibilité. En outre, elle est la plus manifeste des passions de ce genre . A cause de son importance évidente, elle a donné son nom à l'appétit dont elle dépend (1). C'est du mot latin ira, en français colère, qu'on a appelé l'appétit s'adressant au bien difficile ou au mal difficile appétit irascible ou appétit d'irascibilité.
C'est donc de la colère que nous allons nous entretenir.
(1). Vis irascibilis denominatur ab ira, non quia omnis motus hujus potentiœ sit" ira, sed quia ad iram terminantur mnes motus hujus potentia?, et inter alios ejus motus iste est manifestior (I— II, q. XLVI, a. 1, ad I).
I. — Nature de la colère. Deux objets : le bien de la vengeance ri l'auteur du mal dont on veul se venger. Chacun de ces objets a le caractère de difficulté. Corn ni la colère écoute la
raison: Aristote ej saiût Thomas. Les animaux onl cette passion. La colère est-elle i>lu^ naturelle que la concupiscence? La colère aime la justice: comparaison avec la liaine. Se met-on en colère contre soi-même '.'
II. — Causes de la colère. I" action d'aulrui nuisible à celui qui se met en colère. Qu'est-ce que la colère de Dieu '.' 2° Le dédain ou le mépris: plusieurs exemples. 3° L'excellence de l'offensé. -I" L'infériorité de l'offenseur. 5° Les tempéraments.
III. — Effets de la colère. 1° Le plaisir de la vengeance. • L'échauffemenl du sang el l'agitation du cœur : comparaison avec l'amour. U0 Le troulile et l'immobilisation île la raison, •f" Une certaine magnanimité. 5° Le silence.
[. — La colère est un mouvement violent contre un mal présent dont on veut se venger.
Kl le ;t deux objets: l'un est la vengeance du mal, vengeance appréciée comme un bien, et l'autre est l'auteur lui-même du mal, auteur qu'on veut punir pour se venger.
La colère a donc une analogie avec l'amour
gardair. — LES PASS. ET LA VOL. — 17. 257
d'amitié et avec la haine : comme ces deux passions, elle a pour objet quelque chose qu'on applique à quelqu'un (1 ).
Vous savez que l'amour d'amitié s'adresse à une personne à qui l'on veut du bien. Le bien est un complément que l'on souhaite à la personne qu'on aime. Dans la haine, c'est le contraire : on veut du mal à la personne que l'on hait. Dans l'amour d'amitié, un bien s'applique aune personnejugée bonne. Dans la haine, c'est un niai que l'on destine à une personne jugée mauvaise, nuisible.
Dans la colère, les deux objets ont un caraetère opposé :'d'un côté, un bien ; de l'autre côté, un mal. La vengeance qu'on espère, est considérée comme un bien que l'on désire. La personne sur laquelle on veut exercer sa vengeance, est considérée comme un mal : c'est un homme qui nuus a nui, sur lequel va s'emporter notre
(h Amanius ciiini aliquem inquantum volumusei inessc aliquod bonum ; odimus autem aliquem inquantum volumusei înesse aliquod malum. Et similit.-r est in ira. Quicumque enim irascitur, quœril vindicari de aliquo, et sic motus ira- tendit m duo: scilicet in ipsam vindictam, quam appétit et sperat sicul quoddam bonum, unde et de ipsa delectatur ; tendit etiam in ilhun dequoquîsrif vindïctam, sicutin contrariumetnocivum, ,illlM| pertinet ad rationem mali (I-II, <i mai, a. 2).
colère. Vous ne vous étonnerez pas du contraste entre ces deux objets, si vous vous rappelez que, précisément, les passions d'irascibilité ont pour caractère spécifique d'être à. la fois des passions dérivées de l'amour, c'est-à-dire de l'inclination fondamentale vers le bien, et en même temps des mouvements passionnels à l'égard d'un mal, d'une difficulté à vaincre.
Aussi la colère suppose-t-elle d'autres passions : la tristesse du mal que l'on a reçu, le désir el l'espoir de la vengeance que l'on veut tirer de ce mal (1). ( '.es passions ne sont pas comprises dans la colère comme des espèces, par rapport à un genre; elles sont pour elle des principes d'excitation.
Ajoutons que l'audace mène aussi à la colère en entraînant à la vengeance (2). Nous avons vu, dans la dernière leçon, que l'audace est la pas-
(1) Non eiiini insurgit motus ira: nisi propter aliquam tristiliam illatam et nisi adsit desiderium et spes ulciscendi . . . Ira includit muttas passiones, non quidem sicut genus species, sed magis secundum continentiam causas et effectus (I-II, q. xlvj, a. I, corp. et ad 3).
(2) Ex prasseritia niali causatur passio ira?,. . . Ira autem consequitur audaciam: uulltts enifn irascitur vindictam appetens, nisi audeat vindicare, secundum quod Avicenna dicii in VI de Naturalibus (I-II, q. xxv, a. 3).
sion qui s'élève contre un mal absent, mais imminent, que l'on veut éloigner ou dominer. C'est cette tendance agressive contre le mal qui excite à la colère, lorsque ce mal est présent et que l'on a immédiatement à lutter contre lui.
Chacun des objets, dans la colère, a ce caractère de difficulté ardue qui est la note propre des liassions d'irascibilité (1). On ne se met guère en colère pour très peu de chose, ni pour une punition facile à infliger. On reste assez calme; on punit, si on le juge à propos, mais on ne s'emporte pas violemment pour si peu. Pour enflammer une véritable colère, il faut que l'injure soit grave ou jugée grave, et que la punition soit difficile, la vengeance ardue : alors l'âme est soulevée par ce mouvement spécial de passion.
Aristote avait fort bien remarqué que « la colère écoute quelque chose de la raison ». Ce sont ses propres termes. La raison apprécie et
(i) Ira respicit duo objecta : sciliret vindictam quam appétit <*t eum fie quo vindictam quaerit. Et circa utrtimque quamdani arduitatem ira requirit : non enim insurgit motus irae nisi aliqua magniludine circa utrumque existante; qusecumque enim nihil sunt mit modica valde, nitllo modo digna seslimamus, ut dicit Philosophus, in II Rhet., cap. n parum a princip. (I-II, q. xlvi, a. 3).
LA COLÈRE '-2til
montre l'injure ou le mépris digne de vengeance.
Serait-ce que la colère est vraiment raisonnable, toujours et essentiellement raisonnable ?
Sans doute, elle écoute l'indication, par la raison, d'une injure à punir, d'une injustice dont il convient de se venger. Cette injustice est présente, soit de l'ait, soit au moins en imagination. Mais, comme l'observe très spirituellement Aristote dans la suite du texte dont j'ai cité le commencement : « La colère, en écoutant la raison, n'écoute qu'à moitié » (1) ; et voici les deux jolies comparaisons qu'il ajoute, pour mettre en relief sa pensée : « Gomme les serviteurs étourdis et trop vifs qui, avant d'avoir entendu tout ce qu'on leur dit, s'en vont brusquement et font de travers ce qu'ils ont à faire; ou bien comme les chiens de garde qui, avant d'avoir l'ait atten-
(l)*Eotxe yàp b G'jjj.c; àzcûsiv jj.év ->. xou /.c'/cj. Tràpaxcùeiv es, y.aOâzsp cl TCtyjzïq xùv Btaxcvaw, oc -p'.v ày.cjsa'. r:xv xb Xe^CfAevov ÈxBécuaiv, e;.~x âjxapxâvsust -f,ç zpsTTârîwç, xaî oi xûvsç, îcpiv sxé(]/ac6at s? ^tXoç, av [asvsv ^c^tr/), uXaxxoDctv ■ cj^w; s 8u- |«ç six Û£pii.6xY;xa xaî -.x/y-.-7-.z xyjç çj^îco; àxoycaç ;/£v, cjy. ÈziîaYiAx ô" àxoûaaç, :?i->.x ï:pcç xr,v xt^topiav l'HOtx. Nixop., VII, vi).
tion si c'est un ami, dès que quelqu'un frappe à Ja porte, se mettent à aboyer ».
Vous reconnaissez là le génie grec avec sa grâce naturelle et familière.
Et pourquoi, d'après Aristote, la colère faitelle comme un serviteur étourdi ou comme un chien de garde ? « C'est par suite de la chaleur et de la vivacité de sa nature qu'elle n'écoute pas le commandement de la raison et s'emporte trop vite à la vengeance ».
Saint Thomas ne craint pas de citer ce passage d' Aristote, même dans la Somme théologique (1). Cependant, je dois dire que je n'y ai pas trouvé les comparaisons avec les serviteurs et les chiens de garde. Il aurait pu les reproduire : à cause de sa simplicité habituelle, personne ne serait étonné de les rencontrer dans son grand ouvrage de théologie.
Au sujet de la colère, saint Thomas est un commentateur constant d' Aristote ; il le cite à cha-
(1) Sicut dicitur in VII Etliic, cap. vi circa princ, ira audit. aliqualiter rationem, sicut nuntiantem quod injuriatum eut ci, serf mm perfeete aurfit, quia non observât regulam rationis in rependendo vindictam: ad irara ergo requiritur aliquis actus rationis, et additur impedimentum rationis (I-II, q. xlvi, a. 4, ad 3).
que article, pour ainsi dire, el prend des textes dans divers ouvrages, uotammenl ['Éthique à Nicomaque, la Rhétorique, même le livre des Problèmes. Complétant la pensée du philosophe,
il explique pourquoi la colère ne suit pas com
il conviendrai! les indications de la raison jusqu'au bout : c'est que, par sa nature, l'appétil sensitif n'obéit pas à la raison toute seule; pour qu'il se plie à son empire, il faut que la volonté intervienne 1 1 1 ; e'esl elle qui porte la raison à donner un commandement tel que toutes les puissances inférieures elles-mêmes soient obligées d'obéir. Si la volonté reste paresseuse, l'intelligence a neau raisonner, elle ne retiendra pas la vivacité exagérée de la passion : la colère n'étant pas modérée, s'emportera trop vite.
Mais, si la raison est nécessaire pour indiquer l'objet de la colère, devons-nous en conclure que les animaux sans raison n'ont pas cette passion ? Vous vous rappelez qu'une question analogue s'est posée pour l'espérance et pour la crainte.
(I) Appetitus eiiim sensitivus immédiate rationi non obedit, soil mediante voluntate (I-II, q. xlvi, a. 4, ad I).
v2(ii LÈS PASSIONS ET LA VOLONTÉ
Les animaux, pour Jes passions qui dans l'homme supposent la raison, appliquent, au lieu de la raison, une faculté organique qui est leur intelligence à eux, etque j'appelle, d'après saint Thomas, la puissance. d'estimation, l'instinct d'appréciation sensible (1). C'est donc une appréciation instinctive qui montre à l'animal qu'il se présente un mal à dominer, à vaincre. Ce jugement tout sensitif suffit pour que la colère s'éveille.
Puisque la colère suppose, dans l'homme du moins, un certain exercice de la raison, il convient de se demander si cette passion, rationnelle en apparence, est plus naturelle à l'homme que la concupiscence, l'amour et les liassions qu'il engendre directement.
Cette question a été posée par Aristote luimême, à qui saint Thomas n'a pas craint d'emprunter la proposition suivante pour indiquer sa thèse (2) : « La colère est plus naturelle que la concupiscence ».
Voici le texte complet d'Aristote : « La colè-
il) Bruta animalia habçnt instinctum naturalem ex divina ratione cis inditum, per que m habent motus interiores et exteriores similes motibus rationis, sicut supra dictum est, q. xi., a. 3 (I— II, q. xlvi, a. 4, ad 2).
(2)Sed contra est quod Philosophus dicit, in VII Ethic, cap. vi»
LA COLÈRK 265
re, l'humeur vindicative, esl plus naturelle que les concupiscneces immodérées el non nécessaires »( I ).
Pourquoi la colère est-elle plus naturelle que la concupiscence, el en quoi est-elle plus naturelle ?
Ici, se montre encore l'esprit d'analyse de saiul Thomas.
On peut considérer la nature «le la colère au point de vue de l'objet <m du côté «lu sujet. Ce sont là deux causes : la cause objective et la cause subjective (2).
La concupiscence <les choses nécessaires à la vie, proportionnées à la conservation de l'individu ou de l'espèce, est plus naturelle, il tant l'avouer, que Ja colère, parce qu'elle vise
quod ira est naturalior 1/1111111 coneupi¢ia (I— II, q. xi.yi, a. 5).
(1) '0 8s Bupcç yjfftxwtepsv ■/.%: r( •/y.'/.zr.i-r,- tôv £-'.Oj;j.uov tiov TÏjç &~ep55Atfë v.xl Twv [xr, àva'f/.X'iov ('HOc/.. Nc/.c;;.., VII, vi .
(2) Naturale dicitur illud quod causatur n natura, nt patel in 11 Physic. Cnde utrum aliqua passio sil magis vel minus naluralis, COnsiderari non potesl nisi ex causa sua. Causa autrui passionis, ut supra dictum est, q. xxxvi, a. -, duplicitcr accipi potest: uno modo ex parte objecti, alio modo ex parte subjecti (I— II, ([. xi.vi, a. 5).
i2<)<) LES PASSIONS ET LA VOLONTÉ
;ui bien initial de l'homme. Avant de vivre de telle et telle manière par des puissances spéciales, il faut commencer par vivre simplement, et, si l'espèce ne se reproduisait pas, les individus n'existeraient plus. La colère, par rapport à l'objet, est donc moins naturelle que cette concupiscence primitive.
Du côté du sujet, il faut distinguer.
Si l'on entend par nature, dans l'homme, le genre, l'animalité, la concupiscence est encore plus naturelle que la colère; car, l'amour du bien sensible est l'inclination fondamentale de cette nature animale.
Si, d'autre part, on considère la nature spécifique de l'homme, ses facultés rationnelles qui le classent comme animal de telle espèce, la colère lui est plus naturelle que la concupiscence, parce que l'appréciation de la justice par la raison est plus naturelle à l'être raisonnable que la connaissance et l'amour du bien sensible. Même la concupiscence qui dépasse les besoins de la nature, les désirs de la fortune, des mets recherchés, des vêtements luxueux, cette concupiscence est moins naturelle à l'homme que la colère, parce que le jugement des degrés et des proportions, dans ces
LA COLÈRE "2(i7
objets sensibles, est moins un acte de raison proprement humaine que l'appréciation du juste.
Enfin, si, du côté du sujet, on considère le tempérament, il faut dire que le tempérament irascible est plus porté à la colère que le tempérament de concupiscence n'est disposé à aimer le bien sensible. Préoccupé de diriger toujours ses regards, non seulement sur l'âme, mais sur le corps, sur les forces physiques, saint Thomas explique ce fait par la nature de la bile qui est, dit-il, parmi les humeurs celle qui se met le plus facilement en mouvement (1) .
Vous pensez bien que je ferai bon marché, si on l'exige, de cette explication physiologique donnée par saint Thomas. Comme je vous l'ai fait remarquer, ce n'est pas en physique qu'il faut s'attacher à suivre les théologiens du moyen âge: ils étaient, non pas à l'enfance de l'art, mais à l'enfance de la science ; ils répétaient
(1) Est fiiiin homo dispositus ad irascendum secundum quod habet cholericam complexionem ; choiera autem inter alios liuinores citius movetur, assimilatur enim igni : et ideo nia^is est in promptu illi qui est dispositus secundum uaturalcni complexionem ad iram, quod irascatur, quam ei qui est dispositus ad concupiscendum, quod concupiscat (I — II, q. xlvi, a. 5).
Aristote, parce qu'ils n'avaient rien de mieux. Et néanmoins, avec quelle finesse ingénieuse ils trouvaient encore des raisons à peu près plausibles, pour rendre compte des rapports entre les puissances de l'âme et l'activité du corps !
Quoi qu'il en soit, nous pouvons, si je ne me trompe, conserver comme exacte cette observation : le tempérament irascible est plus porté à la colère que le tempérament sensuel à la sensualité. Aussi, se transmet-il plus facilement par l'hérédité que le tempérament sensuel : avis aux parents (1).
La colère humaine, impliquant l'amour de la justice, vaut mieux que la haine (2). Celle-ci veut le mal d'une personne considérée comme nuisible, mais sans aucun jugement d'injustice à punir. L'objet propre de la haine est le mal
(1) Et propter hoc Philosophus dicit, in VII Ethic., cap. vi ante nied., quod ira ma^is traducitura parentibusintilios quam conçu piscentia (I— II, q. XLVI, a. 5).
(2) Appetere malum sub ratione jtisti minus habet de ratione inali quam velle malum alicujus simpliciter ; velle enim malum alicujus sub ratione jusli polest esse etiam secundum virlutem justitiœ, si prsecepto rationis obtemperetur: sed ira in hoc solum déficit quod non obedit rationis praecepto in ulciscendo. Unde manifestum est quod odium est multo deterius et -ravins quam ira (I-II, q. XLVI, a. G).
d'un autre, celui de la colère est la punition d'un coupable.
Lorsque la colère, emportée par le désir de vengeance, a dépassé la mesure et a trop puni, elle a naturellement de la miséricorde (1). La haine, au contraire, Aristote l'avait remarqué, est insatiable.
Il est vrai qu'une colère prolongée peut engendrer de la haine LJi. Si trop longtemps on considère un homme comme digne de châtiment, une injure comme méritant vengeance, il esl naturel que s'élève dans l'âme la haine contre cet homme et cette injure. Mais, la haine n'est pas, dans ce cas, un simple développement de la colère : c'est une passion surajoutée à une première passion.
Par amour de la justice, la colère désire que celui dont elle tire vengeance, le connaisse et en
(1) Quia enim odium appétit malurâ alterius secundum se, ruilla mensura mali satiatur. . . Sed ira non appétit tnalum nisi suli ratione justi vindicativi; unde, quando malum illatum excedit rnensiiram justifia? .secundum aestimationem irascentis, tune miseretur (I-II, q. xlm, a. G, ad 1).
(2) Ira dicitur crescere in odium, non quod eadem numéro passio, quœ prius fuit irae, postmodum fiât odium per quamdam inveterationem, sed per quamdam causalitatem : ira enim per diuturnitatem causât odium (I-II, q. xlvi, a. 3, ad 2).
souffre (1) ; sans cela, la punition n'atteindrait pas la volonté coupable. La haine n'a pas la même préoccupation: elle désire simplement le. mal d autrui.
De même, on ne se met en colère que contre l'auteur déterminé d'une offense qu'on a subie, tandis qu'on peut haïr tout un genre jugé nuisible : par exemple, les voleurs eu général (2). On peut haïr aussi tous les hommes d'une même nation, et vous savez combien certains événements douloureux peuvent engendrer de haine contre des ennemis appartenant à un même peuple.
Cependant, observe saint Thomas, il peut y avoir colère contre un groupe, même contre une
(1) Est autrui de ratione pœnœ quod sil contraria voluntati, et quod sh afflictiva, et quod pro aliqua culpa inferatur:et ideo iratus hoc appétit ut ille cui nocumentum infert, percipiat et doleat, et quod cognoscal propter injuriam illatamsibi hoc proveiiirc Scd odiens de hoc nihil curât, quia appetil malum altérais inquantmn hujusmodi (1— II, q. xi.yi, a. 6, ad 2).
(2) Philosophus, in II WicL, cap. iv suli fine, assignat imam difîerentiam inter odium et irani, quod odium potest esse ad aliquod genus, sicut habemus odio omne latronum genus; sed
ira non est nisi ad aliq I singulare... Ira causatur ex hoc
quod aliquis nos lœsil per suum actum; actus otnnes sunl singularium : cl ideo ira semper est circa aliquod singulare. Quum autem tota civitas nos laesit, tota civitas computatur sicut ununi singulare (I-II, q. xi.\i, a. 7, ail 3).
ville tout entière. Au moyen âge, pareils faits se produisaient souvent, dans les luttes entre [es seigneurs et les municipalités naissantes. G'esl qu'alors la collectivité est assimilée par la raison à un être individuel, est considérée comme un seul singulier.
La colère proprement humaine ne s'adresse ni aux choses ni aux animaux, parce que ces êtres, étant incapables d'injustice envers nous, ne paraissent mériter aucune vengeance.
A l'égard des choses inanimées, il y a encore une autre raison : c'est que la colère désire faire souffrir celui dont elle veut se venger, el que lesêtres sans vie ne peuvent souffrir.
Mais, n'allons-nous pas trop loin".' N'est-il pas visible que les animaux, par exemple, se niellent en colère ou s'irritent contre tout ce qui leur nuit, contre un ohstacle qui les arrête".' Ne voyons-nous pas aussi certains hommes s'enflammer de colère contre des animaux, même contre des ohjets inanimés".''
Dans ces circonstances, ce n'est pas la colère dans sou intégralité, c'est un diminutif de colère ( 1). Ainsi, une colère animale peut s'élever
(1) Ira, quamvis >ii cum ratione, potest tamen eliam e?>e in
dans l'âme par la simple appréciation instinctive d'un mal à repousser : commencement de colère, qui n'a pas les caractères complets de la passion que nous étudions. De même, toute irritation, toute impatience, contre ce qui déplaît, se rattache à la colère, sans en avoir tous les éléments.
Peut-on se mettre en colère contre soi-même ?
La question est délicate. Il semble que non, car l'homme, en se regardant lui-même, n'a pas en face de lui une autre personne dont il puisse tirer vengeance. D'ailleurs, on s'aime trop pour se faire du mal à soi-même : on ne devrait donc pas s'emporter contre soi.
Cependant, n'y a-t-il pas, dans une certaine
brûlis animalibus, quserationc carent, inquantum naturali instinclu per imaginationem moventur ad aliquid simile operibus rationis. Sic. igitur, quum in homme si t et ratio et imaginatio, dupliciter in homiiic potest motus iras insurgere. L'no modo, ex sola imaginatione nuntîante lœsionem; cl sic insurgit alii|iu's motus ira- etiam ad res irrationales et inanimatas, secundum similitudinem il] i us motus qui est in animalibus contra quodlibet nocivum. Alio modo, ex ratione nuntîante lœsionem; et sic, ni Philosophus dicit, in II lihet., cap. m circa finem, nullo modopotest esse ira ad res insensibiles neque ad mortuos; tum quia non dolent , quod maxime quœrunt irati in eis quibus irascuntur; tum etiam quia non est ad eos vindicta, qumu eorum non sit injuriam facere (I— II, q, xlvi, a. 7, ad I).
mesure, deux hommes dans le même homme : l'homme sensible et l'homme intellectuel, l'homme animal el l'homme raisonnable? Nous le savons ions. Or, l'homme intellectuel esl né pour gouverner l'homme sensible, pour le maîtriser, pour le diriger vers le bien (1). Si cet homme sensible fait comme le serviteur trop étourdi dont nous avons parlé tout à l'heure, s'il s'emporte trop vite, il peut nuire à ce que la raison pense être son bien, el alors l'homme rationnel peut s'animer de colère contre l'homme sensible, pour lui infliger une punition, un châtiment que l'on juge mérité. <>n peul aussi s'impatienter contre soi-même, uniquemenl parce qu'on n'a pas Pieu fait ce que l'on devait l'aire, comme on s'impatiente contre tout ce qui déplaît.
Après ces analyses sur la nature de la colère, voyons les causes et ensuite les effets de cette passion.
i 1 1 Sicul Philosophus dicit, in V Et hic, circa fin. libri, quaedam metaphorica justitia el injustilia esl hominis ;iil seipsum, inquantum scilicel ratio regil irascibilem el concupiscibilem ; '•i secundum hoc etiam borna dicitur de seipso vindictam faeere, el per çonsequens sibi i psi irasci ; proprie autem el per se non contingit aliquem silii ipsi irasci (I— II, q. xm. a. T, ad 2)
II. — La cause générale de la colère est une action d'autrui contraire au bien de celui qui .-'irrite et se tache.
La colère est provoquée par l'injustice, niais n'oublions pas qu'elle n'est pas directement excitée par toute injustice. Il faut qu'il y ait quelque tort envers la personne qui se met en colère (1). Nous trouvons là cet amour de soi qui est à la source de toutes les passions : celles d'irascibilité connue les simples passions d'amour.
Remarquons, avec Aristote et saint Thomas, que nous considérons comme un prolongement de nous-mêmes tous nos goûts, tout ce que nous aimons (2). Il paraît, d'après le philosophe grec,
( 1 1 Sicnl enim unumquodque naturaliter appétit proprium bonum, ita etiam naturaliter repellit proprium malum. Injuria autem ah aliquofacta non pertinet ad aliquem, nisi aliquid fecerit quod aliquo modo sit contra ipsum. Unde sequitur quod motivum ira? alicujus semper sit aliquid contra ipsum factum (MI, q. xi.vn, a. 1).
(2) sicut Philosophus dîcit, in II Hhet., cap. n post med., hommes irascuntur prèecipue contra eus qui despiciunt ea circà quse ipsi maxime student ; sicut qui student in philosophia, irascuntur contra eos i/ni philosophiam despiciunt ; et simile est in aliis (l-II, q. xi.vn, a. 1, obj. 3). — 1*1 in quo maxime studemus, reputamus esse bonum nostrum : et ideo, quum illud dcspicitur, reputamus nos quuque despici, et arbitramur nos lassos (Ibid., ad 3).
que les philosophes rhême prennenl un si grand goût à l'étude de la philosophie, qu'ils s'irritent contre ceux qui mettent obstacle à cette étude ou la méprisent. L'observation n'est pas de moi; je n'aurais peut-être pas osé publiquement l'exprimer, si j'en riais l'auteur.
Mais cependant, ne se met-on pas en colère pour venger une injure faite à un autre homme? Et, si cela est vrai, le principe que nous avons invoqué tout à l'heure comme cause générale de la colère, esl donc faux. Ah! c'est que, lorsque nous nous mettons en colère pour venger
un autre homme, nous considérons celui-ci
comme nous appartenant plus ou moins, soit par l'amitié, soit par quelque ressemblance, quelque affinité, soit tout au moins par celte commune nature qui le t'ait homme comme nous 1 1 1. C'est paire que nous nous retrouvons encore nous-mêmes dans cet homme, dont le déshonneur nous intéresse, que nous nous emportons de colère à son profit.
Permettez-moi de vous signaler ici, à la suite
(I) Irascimur contra illos qui ;iliis nocent, ei vindictam appetiiniis, inquantum illi quibus nocetlir aliquo modo ad nos pertinent, vol per aliquam aiïinitatem, vel per amicitiam, vol s;iltem per cômmunionem naturae (I-1I, q. xlvii, a. 1, ad "2).
de saint Thomas, une observation assez délicate, empruntée à saint Jean Ghrysostôme : Pour irriter davantage un homme en colère, il suffit de l'ester impassible devant lui, se taire et le regarder en face (1). Voilà un fait qui parait contradictoire avec la cause que nous venons d'indiquer. Comment se fait-il que cette inaction augmente la colère ? Dans ce cas, la cause de la colère, ce n'est pas, à proprement parler, le silence : c'est le sentiment qui fait rester silencieux en face de l'homme irrité (2). Quel est ce sentiment ? N'est-ce pas une sorte de dédain, presque du mépris, pour celui qui s'emporte? Or, le dédain, le mépris, pour être un acte intérieur, n'en est pas moins un acte, et c'est cette action secrète que saisit très bien l'homme en colère : c'est pour cela qu'il s'indigne davantage ; il voit dans ce silence volontaire une injure plus grave que dans une parole insultante.
(J) Illc qui lacet contra contumeliantem inarjis ipsum ad iram provocat, ut dicit Chrysostomus (MI, q. xlyji, a. 1, obj. 4).
(Î2) Tune aliquis tacens ad iram provocat injuriantem, quando videtur ex contemptu tacere, quasi parvipendat alterius iram ; ipsa autem parvipensio quidam actus est (I— II, q. xlvii, a. 1, ad 4).
Sainl Thomas, donnant à nue autre objection une forme franchemenl chrétienne, cite ce verset du Psaume cv : « Le Seigneur s'est irrité de fureur contre son peuple ». Dieu, dit-il, est donc capable de colère, de fureur même, contre un peuple coupable ? El immédiatement après, il oppose cette parole de .loi» : «Homme, tu as beau multiplier tes iniquités, «pie feras-tu contre lui ?» (1). Voici donc la dificulté : si, quelque coupable que soit un homme ou un peuple, il ne peut rien contre Dieu, pourquoi Dieu s'irrite-t-il de fureur contre lui ? N'est-ce point contradictoire, s'il est vrai qu'il faut, pour susciter la colère, un acte nuisible à celui qui s'irrite".'
La réponse est facile à coniprendre.il est bien vrai que nous ne pouvons rien enlever à la perfection de Dieu ni à son infini bonheur. Il n'y a donc, rigoureusement, aucune colère en Dieu. même si Ton entend par ce mot un mouvement de passion intellectuelle, comme en peut éprou-
(1) Videtur quod non semper aliquis irascatur propter aliquid contra se factum. Bomo enim peccando nihil contra Deumfacere potesl ; dicitur enim Job. xxxv, 6 : Si multiplicatse fuerini iniquitates tuse, quid faciès contra illum? Dicitur tamen Deus irasci contra homines propter peccatum, secundum illud Psalm. cv, -il» : Iratus es! furore Dominus in populum smnn (MI, q. xi.vii, a. 1, olij. il.
ver la volonté humaine. Les passions qui supposent une sorte d'amoindrissement, ne peuvent pas, même au sens large, être attribuées à Dieu. Néanmoins, on peut dire que l'homme coupable l'ait vraiment tout ce qu'il peut pour nuire à la Divinité (1). D'abord, il le méprise dans ses préceptes ; en outre, il se nuit à lui-même ou aux autres créatures, et tous les êtres créés appartiennent à Dieu, comme dépendant de sa Providence, comme étant sous sa protection divine et paternelle. A ces divers points de vue, l'homme coupable mérite punition. Or, la colère en Dieu est précisément l'acte simple de la volonté divine décrétant l'application de la justice, sous forme de punition, à l'homme coupable.
Une seconde cause de la colère est le dédain ou le mépris.
A vrai dire, toutes les causes de colère peu-
(1) Ira non dicitur in Deo sccundum passionem animi, sed secuhdutn judicium justîtiae, prout vnlt vindictam facere de pecoato. Peccator enim peccando Deo nihil nocere effective potest. Tainen ex parte sua dupliciter contra Deum agit : primo quidem inquantum euria in suis màndatis contemnil; secundo inquantum nocumentum aliquod infert alicui, vel sibi, vclalteri; quod ad Deum pertinet, prout ille cui nocumentum infertur. Mil) Dei providentia et tutela continetur (I— II, q. xlvii, a. 1, ad 2).
Ï.A COLÈRE k27'.'
vent, pi us où moins facilement, être ramenées à ce dédain, à ce mépris, qu'Aristote exprimait par le mot sXtvwpCa, el sainl Thomas par le mot latin parvipensio, calqué sur le mot grec < I ). Les deux termes signifient exactement : taire peu de cas; je les traduis par dédain, mépris, faute d'un nom meilleur.
La colère suppose une action nuisible à celui qui se fâche. Or, tous nos biens sont, à nos yeux, des éléments d'excellence pour nous. Nous nous pentons plus grands, supérieurs aux autres, à mesure que nous en possédons davantage : biens intellectuels, biens moraux ou biens physiques - La colère est précisément provoquée par un acte contraire à cette excellence, par une action <|ui marque un certain mépris pour notre supériorité.
I sni contra es! quod Philosophas dicit, in II Rhet., cap. ri, quudtra est appetitus cumtristitiapunitionispropter apparentent par vipensionem non convenienter factam | [-II,q.xLvn
i Omnes causse irœ reducunturad parvipensionem:.. .quia parvipensio excelleutiae hominis opponilur; quseenim homines niilli) mmlt) puinnt digna esse, paruipendunt, ut dicitur in Il /,'//*'/., cap. ii parum a princ. : ex omnibus autem bonis nostris aliquam excellentiam quserimus; el ideo quodcumque no-
<•' ut lobis inferatur, inquantum excellentise derogat, vi-
detur ad parvipensionem pertinere (l-ll, q. xi vu, a. 2).
Aussi, moins nous nous croyons méprisés ou dédaignés, moins la colère s'élève en nous ; inversement, tout ce qui nous parait avoir un caractère accentué de dédain, de inépris, tend à exciter notre colère (1).
Si une injure nous est faite, non pas de propos délibéré, mais par ignorance ou par passif m, c'est-à-dire avec moins d'intention de nous l'aire injustice, nous ne nous mettons pas en colère ou nous nous fâchons beaucoup moins.
On ne se met pas en colère quand la punition est méritée, parce qu'alors il n'y a ni injustice ni" mépris. N'avez-vous pas vu quelquefois un enfant frappé par un camarade supporter le coup tranquillement, parce qu'il sait qu'il l'a bien mérité ?
Mais, dira-t-on, les animaux n'ont pas le sen-
(1) Ex quacumque alia causa aliquis injuriam patiatur quam ex contemptu, illa causa minuit ratipnem injuria' ; sed soins eontemptus vcl parvipensio ratiouem irae auget, et ideo esl per se causa irascendi (I-II, q. XLVH, a. 2, ad 1). — Inde dicit Philosophus, in II Rliet., cap. ni prope fin., quod, si hQmines pittaverint ali eis qui Iseserunl esse juste passas, non irascuntjar :. non enim fit ira ad justum.. . Si enim putemus aliquos vel per ignorantiam vel ex passione nobis intulisse injuriam, vel non irascimur contra eos vel mnlto minus: agere enim aliquid ex ignorantia vel ex passione diminuit rationem injuria? (Ihid. , corp.).
timent de L'honneur ; ils ne peuvent donc apprécier le mépris, le dédain ; et cependant, ils se mettent en colère contre les autres animaux ou contre nous. Pourquoi donc s'irritent-lls '.' C'est que, si les animaux n'ont pas la notion de l'honneur, ils ont une certaine appréciation instinctive de la supériorité (1). Ce n'est pas par simple jeu d'esprit que La Fontaine se plaît à mettre en scène l'orgueil du lion et d'autres bêtes qu'il a le génie de faire, parler et agir comme nos semblables : l'animal a vraiment un instinct d'excellence, et c'est pour cela qu'il prend colère. Sans juger rationnellement qu'un acte est juste ou injuste, il sait apprécier sa supériorité sur un autre animal et même sui" nous, ne fût-ce qu'au point de vue de la force.
Aristote énonce plusieurs causes de colère que saint Thomas prend soin d'expliquer en les rattachant au mépris ou dédain (2).
(1) Licet animal brutum non appetat honorent! sub rationc honoris, appétit t amen naturaliter quamdam excellentiam, el irascitur contra ea quae illi excellentiœ derogant (I-II, q. xiaii, a. 2, ad 2).
(2) Philosophas, in II Ftltet., cap. n, ponil multas alias causas ira1, puta obliyionem, et exultât ionem in infortuniis, de-
Ainsi, l'oubli provoque la colère. Si l'on nous oublie, si l'on ne pense plus à nous, nous nous en irritons ; et ce n'est pas sans raison, car, d'ordinaire, ce que nous estimons beaucoup se fixe fortement dans notre mémoire.
La joie d'autrui en face «le notre infortune nous indigne. Voilà bien, en effet, la parvipensio : celui qui rit ou sourit devant nous, quand nous sommes tristes, paraît faire peu de cas de notre bien ou de notre mal, puisqu'il ne sympathise pas avec notre douleur.
L'annonce, que l'on nous fait sans ménagement, de nouvelles affligeantes pour nous est un signe apparent que l'on a peu de souci de nous épargner une peine; et ce défaut d'attention nous fâche.
nuntiationem malorum, impedimentum consequendœ propriae voluntatis (I— II, q. xi.vii, a. 2, obj 3). — Omnes illae causse ad quamdam parvipensioaem reducuntur. Oblivio enim parvipensiniiis esl evidens signum; ea enim quae magna aestimamus, magis mémorise infigimus. Similiter ex quadam parvipensione esl quod aliquis non vereatur contristare aliquem denuntiando vihi aliqua trislia. Qui etiam in infortuniis alicujus hilaritatis si^'na ostendit, videtur parum curare de bono vel malo ejus. Similiter etiam qui impedil aliquem a sui propositi assecutione, non propteraliquam utilitatem sibi inde provenientem, non videtur multum curare de amicitia ejus. Et ideo omnia talia, inquantum sunt signa contemptus, sunt provocativa ira? (IbuL, ad 3).
Quel'on tasse une opposition gratuite et inutileà l'exécution de nos projets: c'est L'indice qu'on se préoccupe fort peu de notre satisfaction légitime à l'accomplissement de uosdésirs, et il n'esl pas étonnant que ce manque d'égards nous révolte.
On pourrait multiplier ces exemples, où se montre, sous une forme ou sous une autre la parvipensio, le dedain,lepeu de cas, le mépris. Une troisième cause de colère se lie à la précédente: c'esl précisément l'excellence chez celui qui se met en colère.
Mais, ici, remarquons deux causes opposé,-. D'une part, l'excellence engendre lacolère, parce que plus un homme est supérieur, plus il mérite le respect et la considération, plus, par conséquent, il <jst injuste île le mépriser : par exemple, le riche dans sa fortune, le professeur dans son enseignement, l'orateur dans son éloquence. Dans ces professions ou ces états, il parait qu'on se met facilement en colère , si l'on se croit dédaigné ou méprisé. D'autre part, la faiblesse et l'intériorité disposent à la colère (1).
(1) Constat autem quod, quanto aliquis est excellentior, injustius parvipendilur in hoc in quo excellit ; et ideo illi qui sont in aliqua excellentia, maxime irascuntnr, si parvipendan-
Il est certain que les hommes qui souffrent ou ont quelque infirmité de corps ou d'esprit, se mettent facilement en colère, parce qu'ils sont facilement blessés dans leur amour-propre, dans leurs autres sentiments ou leur bien-être.
Il y a là deux causes en apparence contradictoires. Mais, au fond, cette homme inférieur ou faible n'a qu'une disposition plus grande à la colère: ce qui l'irritera en définitive, ce sera une atteinte à ce qu'il considère comme sa propre valeur.
Si l'excellence est trop manifeste, on ne se fâche plus(l). Pourquoi? Parce qu'on ne se croit plus lésé ; on reste indifférent à une injure qui n'entame pas une dignité trop supérieure.
Il faut le remarquer, l'excellence, dans cette
tnr : puta si dives parvipenditur in pecunia, <'t rhetor in loquendo;et sic dealiis... Manifestuni est autem quod nihil iiuivi't ;ul irara nisi nocumentum quod contristat ; ea autem quœ ad defectum pertinent, maxime sunt eontristantia, quia homines defectibus subjaccntes facilius laeduntur ; et ista esl causa qua're homines qui sunt infirmi vel in aliis defectibus, facilius irascuntur, quia facilius contristantur (I-II, q. xlvh, a. 3).
(1) Illc qui despicitur in co in quo manifeste multum excellit, non reputat se aliquam jacturam pâli; et ideo non contrjslatur, et ex hac parte minus irascitur (I-H, q. XLVH, a. ■>, ad 2).
hypothèse; ne t'ait qu'accidentellement opposition à li colère. En soi, toute excellence tend :t suscitercettè passion. C'est un fait accidentel, si l'f .11 jugequ'onne peutêtre atteint dans cette excellence même.
Cependant, a-t-on dit, l'excellence donne la joie :1a satisfaction de l'amour-propre est un des plaisirs les plus naturels à l'homme. I >r, la joie, comme l'avait bien vu Aristote, ne prédispose pas à la colère ; tout au contraire, quand on est joyeux, on -"irrite moins facilement (1). Il semble donc que l'excellence soit plutôt contraire que favorable à la naissance et au développement de la ciiletc
Sans. lotite, la tristesse, nous l'avons dit, engendre naturellement la colère : la joie, étant contraire à la tristesse, n'est donc pas en ellemême, pour la colère, une cause d'excitation. Mais, ne v.ms y lie/, pas trop (2). Si vous voyez
(1) Ea que ad exeellenliam pertinent, maxime (aciunt hommes jncundos et bons -| "î esse ; -•■'! Philosophus dicit, in Il /;//.'/., cap. iu a med., quod in ludo,in risu, in festo, m prosperitate, m consummatione opèrent, m deleetatione non turpi et m tpe optima, homines non irascunlur il-ll. q. xi.mi. a. :!. obj
2 Omnia illa impediunt iram, inquantnm impediunt ti islitiam; sed ex alia parte nata suât [novocare iram, secundum
un iiomme joyeux, ne croyez pas qu'il ne soit plus sasi eplible d'amour-propre, et qu'il soit incapable de se tacher, si vous le dédaigne/ ou le méprise/.. Sa joie pourra bien ne pas le prédisposer facilement à s'irriter ; niais néanmoins, s"il se juge blessé, il s'emportera. Il pourra même s'indigner d'autant plus aisément que vous aurez l'air de ne pas prendre part à sa joie : l'injure ne lui paraîtra que plus déplacée.
Une cause qui est la contre-partie de l'excellence, c'est la faiblesse, l'infériorité de celui qui nous fait tort. Plus petil est l'offenseur, plus grande, par rapport à lui, est l'excellence de l'offensé et, par conséquent, plus injuste et plus indigne est l'olïense ; plus aussi elle est de nature à soulever l'indignation (1). Pvappelons, toutefois, l'exception que nous avons indiquée: si l'excellence est trop grande, elle rend indifférent l'homme supérieur , parce qu'il
quod faciunrt hominem inconvenientius despici (I-1I, q. xlvu, a. :!, ad 3).
(I) Sicut enim, quanto aliquis est major, tanto indignais despicitur; ila, qnanto aliquis est minor, tanto indignais despicit: et ideu nubiles irascuntur, si despiciantur a rusticis, vel sapientes ab insipientibus, vel domini a servis (I-H, q. xlvn, a. 4).
ne se croit pas atteint. Mais ordinairement, el par une conséquence naturelle, les intérieurs, en taisant injure à ceux qui sont au dessus d'eux, s'attirent leur colère. Saint Thomas cite la colère des seigneurs contre les paysans, des sages contre les sots, des maîtres contre les serviteurs.
Mais, peut-on objecter en s'inspirant d'Ariste, celui qui avoue ses torts, s'humilie, demande pardon et montre du repentir, câline acôlèrel 1 ). Or, cette humiliation est une faiblesse, une intériorité; donc, semble-t-il, la faiblesse, l'intériorité, n'est pas directement cause de colère.
Il est facilede répondreque ce repentir et cette humiliation impliquent le contraire du mépris (2), c'est-à-dire la considération, le respect, pour l'offensé à qui Ton demande pardon ; et c'est ce respect qui fait tomber la colère, comme le mépris l'avait soulevée.
On peut dire encore: La mort du coupable fait cesser la colère; et cependant, c'est la plus grande des faiblesses que la mort. Saint Thomas
(1) Dicit enim Philosophus, in II Rliet., cap. in parum a princip., quod his qui confitentur et pœnitent et humiliantur, non irascitnur, serf magis nrf eos mitescimus ; . . . seil hoc pertinet ad parvitatem el defectum (I-II, q. xi.vii, a. 4, obj. 1).
(2) Talcs videntur non despicere, sed inagis magnipendere «os quibus se humiliant (I-II, q. XLVH, a. 4, corp.).
répond (1): Celui qui n'est plus là, ne peut plus souffrir; or, nous l'avons vu, la colère désire faire souffrir celui qu'elle entend punir. Au surplus, la mort paraît le plus grand des malheurs, si grand, que la punition semble avoir dépassé la mesure: or, quand un homme paraît puni démesurément, on ne cherche plus à le punir.
Autre objection : Plus on aime quelqu'un, plus on s'indigne des injures qu'il nous fait ; pourtant, l'amitié ne crée pas d'infériorité entre les amis. C'est que l'offense, dans ce cas, est plus grave (2), parce que l'amitié donne des droits particuliers aux égards affectueux et au sympathique respect.
Une dernière cause de la colère est dans les tempéraments. Aristote en a indiqué trois principaux (3).
(1) Duplex est causa, quare ad mortuos cessât ira. Una, quia non possunt dolere et sent ire; quod maxime quaerunt irati in Ii is quibus irascuntur. Alio modo, quia jani videntur ad ultiiiiiim malorum pervenisse ; unde etiam ad quoscumque graviter lassos cessât ira, inquantum eorum malum excedit mcnsuram justa? retributionis (I-Il, q. xi.vii, a. i, ad 2).
(2) Despectio quœ est ab amicis, videturesse magis indigna; et ideo ex simili causa magis irasciinur contra eos, si despiciant vel nocendo vel non juvando, sicut et contra minores (MI, q. xiAii, a. i, ad 3).
(3) Philosophas, in IV Ethic., cap. v, quosdam irascenlium
D'abord, le tempérament violent et emporté. Saint Thomas désigne ceux qui le possèdent, par le mot : acuti, les hommes aigus ; et Aristote par: àxpfyoXei, ceux qui ont la bile vive. Ces hommes s'irritent très vile et relativement pour peu de chose.
Un autre tempérament est le mélancolique ou chagrin. Ici, la colère demeure longtemps dans l'appétit, comme le souvenir de l'injustice es! durable dans la mémoire. Saint Thomas appelle ceux qui ont ce tempérament : amari, des hommes amers. Aristote: Tctxpei, nom qui a le même sens.
Enfin, un troisième tempérament est te vindicatif; c'est celui de ces hommes qui, une fois irrités, ne s'arrêtent que lorsqu'ils ont tiré vengeance, jusqu'au bout, de leurs ennemis. Saint Thomas les nomme difficiles, dit'iiciles à contenter. C'est la traduction du mot d'Aristote: V.i/.zr.zi.
III. — Quels sont les effets de la colère? Un premier effet est le plaisir, la jouissance^ I >.
vocat aeutos, quia cito irascuntur; quosdam amaros, ijuia diu refînent îram; quosdam difficiles, quia nunquam quiescuut ni<i jjuuiant (I-H, q. xlvi, a. 8).
(1) Hânifestum est autem ex pracdictis, q. xlvii, a. 1, quod
200 u:s passions et la volonté
De même que ]a colère est précédée par la tristesse de l'injure reçue, de même, et par contraste, la satisfaction que donne la vengeance fait naître le plaisir, la joie ; et plus grande a été la douleur de l'injustice, plus intense est la délectation née île la punition.
Mais, dit-on, ce n'est pas la colère qui produit le plaisir, c'est la punition, laquelle précisément exclut la colère, puisque cette passion s'apaise quand on a puni le coupable. Saint Thomas répond (h: Il est bien vrai que la colère s'arrête quand la vengeance est consommée; mais auparavant, l'espoir de la vengeance et la pensée constante du châtiment qu'on va infliger, donnent cette joie qui accompagne Ja colère: dans ce cas, la passion reste ardente et accomplit son
inc'us m i insurgil ex ahqua iil ita injui u consistante, cui quidem tristitiae remcdium àdhibetur per vindictam. El ideo ad prsescntiam vindictfe'delectatio sequîtur, cl tanto tnajor, quanto major fuit tristitia (I— II, q. xi.vhi, a. I).
1 1 1 si igitar vindicta fueril praesens realiter, lit perfecta deleclatio, quœ totaliter excludit tristitiam ; el per hoc quietat inotum irae. Sed, anteqûam vindicta sit prœsens realiler, lit irascenti prœsens dupliciler : uno modo per spcm, quia nullus irascilur nisi sperans vindictam, ut supra dictum est, q. xlvi, a. 1; alio modo secundum continuant! côgitationem ; unicuique ciiiiii concupiscenti est delectabile immorari in cogitatione eorum quœ concupiscit (I— II, q. xlviii, a. I).
oeuvreavec un plaisir approprié à son tempérament.
Ce plaisir de la colère esl bien analysé par
Aristote, et il le juge si grand pour l'homme, qu'il ne craint pas de répéter un vieux proverbe que saint Thomas, dans la Somme théologique, a traduit littéralement pour en faire la formulé de sa thèse sur le plaisir de la colère. Voici cette antique maxime (1) : « Beaucoup plus douce que le miel qui coule, se répand la colère dans le cœur des hommes ».
Si vous connaissez quelques tempéraments irascibles, vous pourrez leur procurer quelque consolation en leur ci lai il cepoétiqueaphorisme.
I'ii effet physiologique de la colère esl réchauffement du sang et l'agitation du coeur, par suite une surexcitation désordonnée de la vie. C'est une application de l'analogie entre les mouvements passionnel^ de l'âme et les mouvements de passion physique qu'ils entraînent dans le corps ci). La colère de l'âme est une
(l\ Sed contra estquod Philosophus, in II Rhèt:, cap. h, paruro a priai'., inducit proverbium, quod ira rnulto dulcior m elle distillante in pecloribus virorum creseit (I-II, q. XLVin, a. 1).
(2) Corporalis Iransmutatio, quœ esl in passionibus anima?,
excitation, un élan, contre l'injure présente : à limitation de ce mouvement, la chaleur vitale est elle-même excitée dans le sang, le cœur s'agite à l'excès, et son trouble engendre le désordre violent qui secoue et bouleverse tout le corps. Je ne saurais mieux dépeindre ce bouleversement que par cette phrase de saint Grégoire, citée par saint Thomas : « Le cœur échauffé palpite, le corps tremble, la langue s'embarrasse, le visage est en feu, le regard exaspéré, l'homme est méconnaissable ; sa bouche forme des cris, mais il ne sait ce qu'il dit ».
Le soulèvement spécial de la colère vient précisément de ce que le mal difficile à vaincre est présent (1) : saint Thomas fait observer que
proportionatur raotui appetitus. . . Et quia motus ira? non est per modum retractionis, cui proportionatur frigus, sed inagis per modum insecutionis, cui proportionatur calor, consequenter fit motus ira? çausativus cujusdam fervoris sanguinis et spiriluuun circa cor, quod est instrumentum passionum anima1. Et înde est quod propter inagnam perturbationem cordis, qufe est in ira, maxime apparent in iratis indicia qua?dam in exterioribus membris; unde Gregorius dicit, in V Moral., cap. xxx ante med. : Irœ suse stimulis accensum cor palpitât, corpus f remit, lingua se piwpedit, faciès itjnescit, e.rasperantur oculi, et nequuquinn recognoscuntur noti : ore quidein clamorem format, sed sensusquiil loquatur ignorât (I-II, q. xlviii, a. 2). (1) Quilibet appetitus, etiam naturalis, fortins tendit in id
toute inclination, même physique, tend plus fortement à lutter contre ce qui s'oppose à elle, lorsqu'elle se heurte présentement à cet obstacle.
La chaleur de la colère a pour principe fondamental la chaleur même de l'amour. Mais, l'amour est mieux senti dans la colère, parce que l'injure à l'excellence qu'on aime met en relief, par contraste, le sentiment primitif (h : de même, la chaleur physique de la passion d'amour acquiert une ardeur plus vive, quand elle prend la forme de la chaleur de colère activée par la lutte vengeresse. Seulement, dans l'amour simple, la ferveur est douce ; dans la colère, l'ardeur est accompagnée d'une certaine amertume.
On a opposé la colère à l'amour eu égard à l'effet du temps sur ces deux passions. La colère, a-t-on dit, s'apaise par le temps: l'amour,
qnod est sibi contrarium, si fuertt praesens I-II. q. xlviii,
(I) Ferventius cor miitatur ad removendum impedimentum rei amata\ ut sic fervor ipse amoris per iram erescat et magis sentiatur. Et tamen fenror, qui eonseqnitor calorem, alia ratione pertinet ad amoremel ad iram : nam fervor amoris esl cnm qoadam dulcedine et le-iitate: est enimia bonamamaturn...; fervor aatem ira esf cnm amaritadine ad consumendnm, quia temlit ad punitionem contrariï il-ll. q. xlviii, a. 2, ad I).
au contraire, reçoit de la durée un accroissement naturel. Il faut répondre qu'il y a analogie, sous ce rapport, entre la colère et l'amour (1). Le temps calme la colère, lorsque le souvenir de l'injure reçue s'efface peu à peu. De même, l'amour diminue et se refroidit par l'absence et l'oubli de ce qu'on aime. En présence de ce qui est aimé, l'amour va croissant ; et aussi, la colère s'augmente, si l'injure présente se continue. Au surplus, si la colère s'éteint rapidement en exerçant sa vengeance, c'est une preuve de sa violence, comme un grand feu, dit saint Thomas, s'éteint vite, parce qu'il dévore tout rapidement,
Quelquefois une seconde colère en apaise une
(i) Major etiam videtur injuria quando primo sentitur, et paulatim diminuitur ejus aestimatio, secundum quod magis receditur a prœsenti- sensu injuria1. Et simililer etiam est de .aiuore, si amoris causa romançât in sola memoria: unde Philosophus dicit, in Mil Elkie,, cap. v, non procula princ, quod, si diuturna fiât amici absentia, videtur amicitise oblinonem facere. Sc«l in praesentia amici semper per tempus multiplicatur causa amicitiae ; el ideo amicitia crescit. Et similiter esset «le ira, si continue multiplicarctur causa ipsius. Tamen hoc ipsum quod ira cito consumitur, attestatur vehementi t'urori ipsius: sicut enim ignis magnus cito extinguitur, consumpta miteria; ita enim ira propter suam vehementiam cito déficit ([-II, q. xi.mii, a. 2, ad 2).
première : par exemple, quand on s'irrite contre «me personne après s'être taché contre une autre. C'est que toute force qui se divise en plusieurs, diminue d'intensité (1). Ce résultat se produit surtout quand la seconde colère est plus violente que la première : la seconde injure, dans ce cas, paraissant plus grande, amoindrit l'importance de la précédente et, par la, affaiblit la première colère.
Une conséquence extrêmement grave de l'agitation du cœur et de réchauffement du sang, dans la colère, est le trouble et l'immobilisation de la raison (2). Le bouleversement général des
(Il Omnis virtus divisa in plures partes diminuitur: et ideo, quando aliquis iratus alicui irascitur postrftodum alteri, ex hoc ipso diminuitur ira ad primum ; et prœcipue si ad secundum l'uerit major ira; nain injuria, quœ excitavit irani ad primum, videbitur comparatione secundae injuriée, quae aeslimatur major, esse parva vel nulla (l-II, q. xlviii, a. '1, ad 3)".
(5) Mens vel ratio, quamvis non utatur organo corporali in suo proprio aetu, tanien, quia indiget ad soi actum quibusdam viribus sensitivis, quarum aetus impediuntur corpore perturbato, necesse est quod perturbationes eorporaleè etiam judicium «ationis impediant, sicut patet in ebrietate et somno. Dictum est autem, artic. praeced., quod ira maxime facit perturbationeni corporalem circa cor, ita ut etiam usque ad exteriora membra derivetur. l'nde ira inler eaeteras passiones manifeslius impedit judicium rationis ([-II, q. xi.viii, a. 3).
forces du corps se communique aux puissances sensitives internes, qui agissent par le cerveau, et dont l'exercice bien ordonné est nécessaire à Pusage de la raison : de là, désordre ou arrêt dans les opérations intellectuelles elles-mêmes.
Ainsi, la colère, qui est éveillée par un jugement en quelque façon rationnel, aboutit à l'empêcbement de l'action intellectuelle (1), parce qu'entraînée par l'ardeur passionnelle et physique, elle n'écoute plus la raison, et trouble Je corps au point d'immobiliser, par contre-coup, l'intelligence.
Cependant, il y a dans la colère une énergie virile, même une certaine magnanimité, dont saint Thomas ne craint pas d'attribuer la cause physique à l'élargissement du cœur dans cette passion.
Cette magnanimité porte l'homme à agir ouvertement, au grand jour, à ne plus rien cacher, dans la colère : il y est disposé aussi par
(1) A ratione est principium irœ quantum ad motum appelitiviun, qui est formalis in ira; scd perfectum judicium ratienis passio irœ prœoccupat, quasi non perfectc ralionem axrdiens, propter commotionem caloris velocitcr impellentis, m11-'" est materialiS in ira; et quantum ad hoc impedit judicium rutionis (I-II, q. xlyiii, a. 3).
LA COLÈRE 2f>7
l'arrêt de la raison ; celle-ci ne peut plus juger exactement ce qu'il convient de dissimuler par prudence. Aussi, la colère laisse-t-elle échapper des secrets qui n'auraient pas été surpris dans l'état de calme (1 1.
Dans la passion de concupiscence sensuelle, l'homme se cache plutôt, parce que souvent il y a quelque honte, quelque mollesse dégradante, dans les actes de sensualité.
l'n dernier efièt de la colère, qui se lie aux précédents, est le silence. 11 y a deux causes possibles à ce silence (2).
il) Iracundus dicitur esse manifestus (Ethic. Nieom., VII, \i i. . . . quia manifeste operatur, non quœrens aliquam occultationem: quod partim contingit propter Laapedlmentum rationis, quœ non potesl discernere quid -il occultandum è( qnid manifèstândum, nec etiam excogitare occultandi \i;is: partim vero est ex ampliatione cordis, quœ pertinel ad magnanimitatem quam facit ira. Unde et de magnanimo Philosophas dicit, in I\ Ethic., cap. m a med., quod est manifestus oditor <'t stnator, et manifeste dicit et operatur. Concupiscentia autem dicitur esse latens et insidiosa, quia ut plurimum delectabilia qua> concupiscuntur, habent turpitudinem quamdam et mollitiém, in quibus homo vult latere ; in his autem quœ sunt vîrilitatis el excellentiœ, cujusmodi sunt vindicte, quœrit homo manifestus esse (141, q. xi.mii, a. 3, ad 2).
(~2) Ira, sicut jam dictum est, et cuni ratione est, et impedil rationem; et exutraque parte polest taciturnitatem cansare. Ex parte quidem rationis, quando judicium rationis in tantum
l2il8- LÈS PASSIONS ET LA VOLONTÉ
Quelquefois, la raison, qui indique les motifs de la colère, n'a pas assez d'empire pour dominer entièrement l'irritation et empêcher la passion d'éclater, mais en a assez pour suspendre la parole.
D'autres fois, au contraire, c'est l'immobilisation même de la raison qui laisse la colère s'enllammer à l'excès, et troubler tellement les forces physiques que la langue est paralysée en quelque sorte: l'homme reste muet.
En terminant le chapitre de la colère, dans la Somme théologique, saint Thomas décrit en quelques mots le paroxysme de la passion (1) : le trouble physique va jusqu'à immobiliser tous les membres ; la vie s'arrête ; c'est la mort.
Je m'arrêterai là.
viget, quod, etsi non cohibeat affectum ab inordinato appetitu vindictae, cohibet tamen linguam ab inordinata locutinne. . . Ex parte vcro impedimenti rationis, quia, sicut dictum est, perturbatio irae usque ad exteriora membra perducitur. . . :potest ergo esse tanta perturbatio irae, quod omnino impediatur lingua ab usa loquendi ; et tune sequitur taeiturnitas (I— II, q. xi.viii, a. 4).
(1) Perturbatio cordis quandoque potest superabundare usque ad hoc quod per ïnordinatum motum cordis impediatur motus exteriorum membrorum; et tune causatur taeiturnitas et immobilitas exteriorum membrorum, et quandoque etiam mors (l-If, q. XLvm, a. i, ad 3).
Dans la prochaine Leçon, nous commencerons enfin l'étude de la liberté.
Nous avons vu, avec tous les détails qui m'ont paru nécessaires, la nature, la cause et les effets de toutes les passions. Mais, voici venir le libre arbitre, qui aura à gouverner tout ce peuple d'appétits et à le faire servir aux actions proprement humaines.
Nous avons déjà pu signaler la puissance «le la raison et de la volonté pour maîtriser les passions. Il va être temps d'aborder de front les doutes et les négations de nos contemporains au sujet de la liberté humaine, et de voir si nous sommes assez forts pour y répondre. Le libre arbitre de l'homme est peut-être ce qu'il y a déplus contesté aujourd'hui : nos philosophes ont prétendu démontrer, non seulement que la liberté n'existe pas, mais qu'elle n'est pas possible. Nous commencerons par établir, avec saint Thomas, qu'elle existe; puis, nous répondrons à toutes les objections enveloppées dans la théorie générale qu'on appelle le déterminisme. Nous étudierons ensuite l'empire de la volonté, et nous terminerons par le bonheur.