IV. — Vient maintenant le pouvoir
La puissance de faire quelque chose, et de faire beaucoup, constitue-t-elle le véritable bonheur?
Non. veuillez le remarquer, le pouvoir, en tant que pouvoir, n'est pas encore un acte réalisé, il n'est qu'une capacité d'agir. Ce n'est donc pas ce que nous cherchons, quand nous poursuivons la réalité substantielle qui doit nous donner la béatitude.
Le pouvoir, en lui-même, n'est donc pas la lin dernière de l'homme.
Du reste, le pouvoir sert au mal comme au bien (1). Plus un homme est puissant, plus il est capable de mal faire, si sa volonté est pervertie. Or, la félicité, bien parfait de la nature
tiune Dei ; et ideo ex gloria quae est apud Deum, dependet beatiludo hominis sicutex causa sua ( I— II, q. n, a. o ).
(i) Impossibile est beatitudinem inpotestate consistera, propter duo. Primo quidem, quia potestas habet rationem principii, ut palet in V Metaph . ; beatitudo autem habet rationem ultimi Unis. Secundo, quia potestas se habet ad bonum et ad malum ; beatitudo autem est proprium et perfectum hominis bonum : nnde magis posset consistera beatitudo aliqua in bono usu potestatis, qui est per virtutem, quam in ipsa potestate ( I-1I, q. n, a. i).
humaine, ne peut être mélangée de mal. Ce qui est vrai, c'est que le bon usage du pouvoir est un certain bonheur, quoique relatif et restreint.
Mais, on insiste et l'on dit : Dieu s'appelle le Tout-Puissant ; donc, plus grande est la puissance de l'homme, plus il ressemble à Dieu. Le pouvoir est donc le bonheur même.
Rappelons-nous qu'en Dieu les perfections se tiennent. S'il n'y avait en lui que la toute-puissance, il ne serait pas le vrai Dieu. Si Dieu est Dieu, c'est qu'il est à la fois omnipotence et honte infinie (l). Donc, ce n'est point par le pouvoir, considéré tout seul, que nous ressemblerons à Dieu, c'est par le bon usage du pouvoir.
Avant d'aller plus loin, saint Thomas croil devoir grouper ensemble les quatre biens que nous venons de considérer: richesses, honneurs, gloire, pouvoir, et donner plusieurs raisons générales de leur insuffisance au regard du bonheur (2).
(1) Divina poteslas est sua bonitas ; undeuti sua potestate non potest nisi bene. Scd hoc in bominibus non invenitur. Unde non suflïcit ad beatitudinem quod homo assimiletur Dee quantum ad potestatem, nisi assimiletur ei quantum ad bonitatem CI-U, q. il, a. 4, ad 1 ).
(i) Possuni a%tem quatuor générales ratio es induci ad os-
D'abord, ils peuvent tous se trouver chez les bons comme les méchants : or, le bonheur parfait ne comporte pas le mal .
Puis, ceux qui les possèdent ont visiblement quelque chose encore à désirer : le bonheur ne laisse rien à souhaiter en dehors de lui.
En outre, ces biens peuvent engendrer quelque mal pour celui qui en jouit ; trop souvent, par exemple, ils sont une cause ou une occasion de déchéance morale pour ces prétendus heureux. Le bonheur véritable ne produit, n'amène que du bien.
Enfin, ces biens proviennent de causes extérieures, souvent de causes fortuites ; ce sont les biens de la fortune, ce qui veut dire du hasard. Le bonheur a son principe dans l'intime de l'âme humaine : c'est là qu'est l'inclination el c'est là que doit être ce qui la satisfait.
V. — Considérons, si vous le voulez, les biens du corps en général, notamment la santé.
Est-ce que ces biens nous donneront le bonheur?
Le corps est comme la base de l'être humain.
tendendum quod in nullo praemissorum exteriorum bonorum béatitude consistât ( II, q. Il, a. <i).
Si l'âme le quitte, l'homme est mutilé, il n'est plus une personne complète. Il semble doncque les biens du corps soient partie essentielle du bonheur de l'homme tout entier.
Mais, remarquez que la conservation de l'être humain ne peut pas être la fin dernière de l'homme (1). Ce n'est pas là qu'est le souverain bien qu'il cherche. Il vise à autre chose, il tend à quelque être supérieur à lui. Puisqu'il n'est pas à lui-même sa fin dernière, ce n'est pas simplement en conservant son être, qu'il sera parfaitement heureux.
En outre, les biens du corps sont destinés à faciliter les biens de l'âme (2). Nous le savons, c'est l'âme, dans ses facultés spirituelles, qui est l'élément supérieur et proprement humain de notre nature, et le corps nous est donné pour travailler au perfectionnement de cette haute partiede nous-mêmes.
(1) Impossibile quod illius rei qu;r ortlinatur ad aliud sicul ad fine m, ultimus finis sit ejus conservatio in esse . . . Manifesta m est autem quod homo ordiuatur ad aliquid sicut ad fineni, non enim homo est summum bonum. L'nde impossibile est quod ultimus finis rationis et voluntatis huinanse sit conservatio humain esse ( I— II, q. n, a. 5).
(2) Omnia bona corporis ordinantur ad bona anima:: sicut ad finem. l'nde impossibile est quod in bonis corporis beatitudo consistât, qua1 est ultimus finis (I-H, q. n, a. 5).
Les biens du corps ne sont donc pas notre dernière fin.
A ce sujet, saint Thomas se pose une objection subtile, qui est dans l'esprit de l'école du moyen âge.
L'être, pourrait-on dire, vaut mieux que toul : or, l'être de l'homme exige les biens du corps ; donc, ces biens sont essentiels au bonheur.
11 ne faut pas oublier que l'être supérieur à tout, c'est l'être parfait, l'être divin, existant par soi. En dehors de cet être absolu, il n'y a que des formes d'être dérivées, qui sont plus ou moins parfaites, selon le degré de leur participation à la perfection immuable de l'être premier. C'est, ainsi que l'être avec la vie est supérieur à l'être brut, l'être avec la sensibilité plus parfait encore, l'être avec l'intelligence encore au dessus.
Une créature n'est pas l'être conçu par une abstraction rationnelle, mais tel ou tel être : l'homme est un être, il n'est pas l'être. Il faut voir quel être il est. pour en conclure quel bonheur lui convient. Or, il n'est pas principalement un être corporel (1) ; donc, les biens du
(1) Esse enim hominis consistit in anima et in corpore; et, quamvis esse corporis dependeat ab anima, esse tamen huma-
i56 LES PASSIONS ET LA VOLONTÉ
corps ne constituent pas principalement le bonheur humain.