VI. — La volupté contiendra-t-elle la félicita parfaite
Il y a deux manières d'entendre la volupté.
Ce mot peut signifier, en général, plaisir, délectation, et s'appliquer à toutes les délectations, à tous les plaisirs. Prenons d'abord la volupté dans ce sens, pour lui faire honneur.
La volupté ou la délectation peut-elle être considérée comme la fin dernière de l'homme? Non, car elle n'a pas sa raison d'être en ellemême ; elle est un complément, une perfection naturelle ajoutée à la possession du bien (1).
nac animœ non dependet a corpore, ut supra oslensum est, I, q. lxxv, a. 2, et Xi:, a. 2, ipsumque corpus est propter animant, sicut materia propter formam, et instrumenta propter niotorem, ut per ca suas actiones exerceat ( I— II, q. H, a. 5).
(1) Omnis delcctalio est quoddam proprium accidens, quod consequitur beatitudinem vel aliquam bcatitudinis partem. Ex hoc enim aliquis delectatur, quia habet bonum aliquod sibi conveniens, vel in re, vel in spe, vel sallem in memoria. Boiiiini aiitem conveniens, siquidem sit perfectum, est ipsa hominis beatiludo ; si aulein sit imperfectum, est beatitudo quœdam parlicipata, vel propinqua, vel reinota, vel saltem a[iparens. Unde manifestum est quod nec ipsa delectatio quae sequitur bonum perfectum, est ipsa essentia bealitudinis, sed quoddam consequens ad ipsam, sicut per se accidens (I-II, q. il, a. fi ).
CE QUE LE BONHEUR N'EST PAS iôT
On a du plaisir parce que l'on jouit d'un bien.
Le mot: jouissance, en français, est, comme le mot : ordre, un de ces termes amphibologiques qui conservent la marque de l'ancienne philosophie. Jouissance est la traduction du mot latin : fruitio. Jouir veut dire d'abord: posséder quelque chose ; et veut dire aussi : avoir du plaisir à le posséder. La seconde signification est dérivée de la première. Le plaisir est une réalité, mais il n'existerait pas s'il n'y avait pas la possession de quelque chose pour faire plaisir.
La volupté, entendue dans le sens général de délectation, n'est donc pas, en elle-même, le principe du bonheur. Comme il faut un autre bien dont on jouisse, pour que naisse la meilleure délectation, c'est plutôt cet autre bien qui peut être la cause principale du bonheur.
La volupté, dans une acception plus restreinte, est le plaisir sensible. Cette volupté non seulement n'est pas le bien parfait, elle n'en est même pas la conséquence directe ; car, elle dépend du corps, comme le bien sensible qui l'engendre : or, nous venons de le voir, tout ce qui tient au corps est inférieur à notre fin dernière.
A cette occasion, saint Thomas retrace la supév-
riorité des facultés intellectuelles (1). Il n'y a pas de proportion entre l'esprit et la matière ; l'homme est composé de ces deux éléments, mais il n'y a pas de commune mesure entre ces deux parties de sa constitution. Tout ce qui est matériel est individuel, limité à ceci ou à cela. L'esprit a une plus large envergure : il va, par l'absolu, à l'universel, parce que l'universel découle de l'absolu. Ainsi, l'âme, dans ses facultés rationnelles, dépasse infiniment la matière corporelle. Elle a une sorte d'infinité, par ses puissances intellectuelles ; en effet, par elles elle atteint l'universel, qui, précisément parce qu'il est dégagé de toute matière, contient en soi une infinité de singuliers.
(1) Quum enim anima rationalis excédât proportionem materiïe corporalis, pars anima? qua? est ab organo corporeo absoluta, quamdam habet inlinitatem respecta ipsius corporis et partium animée corpori concreatarum : sicut invisibilia sunt quodammodo infinita respecta materialium, eo quod forma per materiam quodammodo contrahitur et Gnitur ; unde forma a materia absoluta est quodammodo infïnita. Et ideo sensus, qui est vis corporalis, cognoscit singulare quod est determinatum per materiam ; intellectus vero, qui est vis a materia absoluta, cognoscit universale quod est abstractum a materia et continei sub se infinita singnlaria. Inde patet quod bonum conveniens corpori, quod per apprehensionem sensus delectationem corporalem causât, non est perfcctum bonum bominis, sed est
La conclusion est celle-ci : Le bien convenable au corps, d'où vient la volupté corporelle, est comme sans valeur, comparé au bien de l'âme, et, partant, ne saurait être le bien parfait de l'homme. Donc, la volupté corporelle n'est pas même l'accessoire propre de notre vraie félicité.
Mais, pourrait-on dire, la délectation est aimée pour elle-même ; elle est le terme de toutes les aspirations humaines. Si ce n'est pas la volupté corporelle qui est ainsi poursuivie, c'est au moins une certaine délectation, un certain plaisir. C'est là que tendent tous nos efforts, c'est le but final de toutes nos inclinations. Une certaine volupté est donc notre fin dernière, notre béatitude.
Il est important de regarder de près cette objection.
Si l'on entend par volupté, une jouissance comprenant à la fois la possession du bien et la délectation qui en émane, et si Ton considère cette jouissance comme le terme de l'inclination, on peut dire qu'elle est aimée pour ellemême et non pour autre chose, et qu'une telle
minimum quiddam in comparatione ad bonum animae ... Sic igitur neque voluptas corporalis est ipsa beatitudo, nec est per se accidens beatitudinis ( MI, q. Il, a. 6 ).
volupté est la lin dernière (1). Mais si, par l'intelligence, on pénètre plus profondément, si l'on recherche, par elle, quelle est la raison qui fait désirer la volupté, on voit que la délectation n'a pas sa raison d'être en elle-même, qu'elle suppose toujours un hien dont on jouisse avec plaisir : c'est ce bien qui est le principe de la volupté. Donc, il faut autre chose que la délectation pour donner à l'homme son véritable bonheur.
Rien ne s'oppose à reconnaître que la délectation est une conséquence immédiate de la possession du bien suprême et, par conséquent, accompagne le bonheur. Mais, ce n'est pas la délectation même qui est essentiellement la béatitude (2).
(1) Ejusdem rationis est quocl appetatur bonum et quod appetatur delectatio, quœ nihil est aliiul quam quietatio appetitus in bono ; sicnt ex eadem virtute uaturœ est quod grave feratur deorsum et quod ibi quiescat. Unde sicut bonum propter seipsum appetitur, ila et deleclatio propter se et non propter aliud appetitur, si ly propter dicat causam finalem ; si vero dicat causam formalem vel potius causam motivam, sic delectatio est appctibilis propter aliud, id est propter bonum, quod est delectationis objectum, et per consequens est principium ejus et dat ei formam. Ex hoc euim delectatio habet quod appetatur, quia estquies in bonodesiderato (I-II, q. il, a. 6, ad 1 ).
(2) Unde non sequitur quod delectatio sit maximum et per
Oui, il est une délectation que l'on doit considérer comme l'apanage de la parfaite félicité. La possession du souverain bien donne la suprême joie, et cette possession joyeuse est la béatitude. Mais, n'oublions pas que, dans ce bonheur définitif, la délectation n'est qu'une conséquence de l'union de l'âme avec le bien parfait (1).
VII. — Les biens de l'âme sont-ils la fin dernière de l'homme?
Considérons d'abord l'âme en elle-même.
Arrive-t-elle en ce monde avec tout le développement qu'elle peut avoir? Évidemment non; elle a des puissances, et ces puissances s'actualisent, se développent. Elle acquiert ainsi la science, la vertu. Elle n'est donc pas fin dernière, puisqu'elle est ordonnée à d'autres fins (2).
.se bonum, sed quod unaqueeque delectatio consequatur aliquod bonum, et aliqun delectatio consequatur id quod est per se el maximum bonum ( I-II, q. H, a. 6, ad 3 ).
(1) Delectatio non habet quod sit optimum ex hoc quod est delectatio, sed ex hoc quod est perfecta quies in optimo ( I-II, q. XXXIV, a. 3, ad 3) .
(2) Ipsa enim anima in se considerata est ut in potentia oxistens ; fit enim de potentia sciente actu scions, et de potentia virtuosa actu virtuosa. Quum autem potentia sit propter actum sicut propter complementum, impossibile est quod id quod est
D'autre part, dans les actes de l'âme trouverons-nous le bonheur?
Ces actes ont quelque perfection ; ils ne sont pas l'acte parfait ; ils n'ont qu'une perfection limitée, relative, et non pas la perfection essentielle et absolue (1). L'intelligence humaine le sait, le voit, et elle sait aussi que la volonté de l'homme tend au bien parfait en soi.
L'âme n'est donc, ni par elle-même, ni par ses puissances, ni par ses actes, notre fin dernière : si, toutefois, permettez-moi de vous le faire observer, nous envisageons le bonheur au point de vue de l'objet que nous poursuivons pour être heureux.
Mais, si nous appelons bonheur la possession de cet objet, nous aurons un autre aspect de la félicité. L'âme est, à cet égard, un élément essentiel du bonheur ; car, c'est par notre âme
secundum se in potentia existais, habeat rationera ultimi finis. Onde impossibile est quod ips;i anima sit ultimus finis sui ipsius (I-II, q. h, a. 7 ) .
(1) Bonum enini quod esl ultimus finis, est boaum perfectum complens appetitum. Appelitus autem bumaaus, qui est voluntas, est boni universalis ; quodlibet autem bonum inhacrens ipsi anima? est bonum participa tum et per consequens particulatum. Onde impossibile est quod aliquid eoruru sit ultimus finis hominis (I-II, q. il, a. 7 ).
que nous aurons la jouissance du bien final 1 1). Ainsi, l'objet dans lequel réside la béatitude, est autre que l'âme ; mais la possession de cet objet est quelque cbose de l'âme elle-même, et cela est la béatitude.
En somme, aucun bien créé ne peut être la fin dernière de l'homme, parce que sa volonté a pour objet le bien universel, comme son entendement le vrai universel (2).
Or, ce n'est pas L'universel en quantité qui est objet de l'entendement, mais l'absolu, universel parce qu'il est absolu.
Donc, aucune quantité, même l'univers, ne
(1) Sed >i loquamur de ultimo fine hominis quantum ad ipsom adeptionem vel possessionem seu quemcumque usum ip- <ius rei quœ appetitur ut finis, sic ail ultimum finem pertinet aliquid hominis ex parte anima.', quia homo per animam beatitudinem consequitur. Res ergo ipsa quae appetitur ut finis, est i<l in quo beatitudo consistât ut quod beatum facit ; sed hujus rei adeptio vocatur beatitudo : unde dicendum est qood beatitudo est aliquid anima; : sed id in quo consistit beatitudo, est aliquid extra animam | I-II, q. n, a. 7).
<"2) Objeetum autem voluntatis, quae est appetitus humanus, est universale bonura, sicut objeetum intelleetus est universale verum : ex quo patet quod nihil potesl quietare voluntatem hominis nisi lionum universale, quod non invenitur in aliquo creato, sed solum in Deo, quia omnis ereatura habet bonitatem parlicipatam (I-II, q. n, a. 8).
peut être fin dernière pour la volonté. L'univers lui-même est ordonné à un absolu, qui est Dieu, comme à sa dernière fin, mais il ne le connaît pas et il ne tend à lui qu'indirectement (l). L'intelligence humaine, conduite par ses principes rationnels, s'élève à une connaissance abstraite de l'absolu divin, et la volonté, à sa suite, aspire à posséder Dieu.
Certains philosophes de nos jours parlent, eux aussi, de l'universel. Celui que nous avons rencontré à propos du libre arbitre, en parle assez souvent, et, si on ne le lisait pas avec attention, on pourrait croire que son universel est le même que le nôtre. Il n'en est rien, cependant : le sien n'est que l'universalité des (ixislences, et non pas l'absolu.
Le positivisme, dont je puis nommer les fondateurs, puisqu'ils ne sont plus : Auguste Comte, Littré, le positivisme assigne quelquefois l'humanité, dans son progrès collectif, comme fin
(I) Si tôt u m aliquod non sit ulliinus finis, sed ordinetur ad fine m nlteriorem, ulliinus finis partis non est ipsuin totum, scd aliquid alind. l'niversilas autem creaturarum, ad quam rnmparatur lionio ut pars ad totum, non est ulliinus finis, sed ordinatur in Deum sicut in ultinium finem. Unde lionuin universi non est ulliinus finis liominis, sed ipso Deus ( I-II, q. II, a. «, ad 2).
dernière à l'action de l'homme. Qu'il s'agisse de l'humanité, de notre planète on de l'univers, aucun de ces objets, si grands qu'ils soient en extension, n'est comparable à l'Être absolument universel que conçoit notre entendement et vers lequel est inclinée notre volonté. Cet universel. c'est Dieu lui-même.
Dieu donc, et non l'humanité et non l'univers, est la fin dernière de l'homme. Lui seul, nous l'avons proclamé déjà, peut remplir la volonté humaine ; en lui seul est notre parfaite félicité (1).
(1) Unde soins Deus voluntatem hominîs impie rc potesf . . . In solo igitur Deo bcatitudo hominis consistft ( I-II, q. n, a. 8).
LES PASS. ET LA Vol.. — uJ.