‹ Les passions et la volontéChapitre 26 sur 34 · CE QU EST LK BONHEUR · texte numérisé non relu

CE QU EST LK BONHEUR

I. — Le bonheur, entendu connue possession du souverain bien, est une perfection créée dans l'âme. Différence avec la béatitude de Dieu. Le bonheur est une opération de l'âme! Aristotc et saint Thomas. Caractères de celte opération.

II. — Le bonheur n'est ni une opération sensitive, ni essentiellement une opération de la volonté, mais une opération de l'entendement, de l'intelligence spéculative, et non de l'intelligence pratique. Belle page d'Aristote.

III. — Différence entre l'inclination intellectuelle et l'inclination sensible au regard de la tendance vers la délectation. La possession du bien parfait n'est pas autre chose que la vision intellectuelle.

IV. — Participation du corps au bonheur final de l'homme. Rôle de l'amitié humaine dans la béatitude de l'autre vie.

Le bonheur de la vie présente est tout ù fait incomplet.

Après avoir vu ce que le bonheur n'est pas, voyons avec quelques détails ce qu'il est.

Je n'ai plus rien à dire sur l'objet du bonheur: j'ai nommé Dieu, cela suffit.

Il me reste à étudier avec vous les caractères du bonheur entendu comme possession du souverain bien.

CE QU'fiST LE BONHEUR i<>7

I. — Cette félicité est-elle quelque chose de créé dans l'âme ?

Sans doute, l'objet du bonheur, c'est l'incréé même, puisque c'est Dieu. Mais, du côté de l'homme, le bonheur est une perfection définitive créée dans l'âme, puisque tout ce qui tient à l'âme est créé (1).

C'est la différence entre notre béatitude et celle de Dieu. En lui, tout est essentiel ; dans son être, ne se distinguent pas des puissances et leurs actes; il est tout entier essentiellement acte. Par son essence même, il connaît son essence et en jouît avec délectation. Par conséquent, en lui rien n'est accessoire, rien n'est complément ; il est son propre complément, sa perfection et sa béatitude à lui-même (2). Nous, au

(1) Secundo autcni modo, ultimus finis hominis est creatum aliquid in ipso existens ; quod nihil est alind quam adeptio vel IVuitio finis ultirni. Ultimus autem finis vocatur beatitudo. Si ergo beatitudo hominis consideretur quantum ad causam \el objectum, sic est aliquid increatum ; si autem consideretur quantum ad ipsam essentiam beatitudinis, sic est aliquid creatum ( E—II, q. m, a. i ).

(2) Deus est beatitudo per essentiam suam : non enim per adeptiotiem aut participationem alicujus alteiïus beatus est, sed per essentiam suam. Homines autem sunt beati, sicut dicit Boe-

contraire, pour être heureux, nous avons besoin d'un perfectionnement ajouté aux puissances de notre être.

Mais, pour cela, faudra-t-il que nous recevions passivement quelque chose du dehors, ou bien sera-ce une opération de nous-mêmes qui sera notre bonheur final ?

Il semble que nous soyons sur le point de pénétrer dans la plus haute théologie, bien que je fasse tous mes efforts pour y entrer le moins possible. Voyez, cependant, la largeur d'esprit de ce théologien du moyen âge qui s'appelait saint Thomas. Ici même, il ne dédaigne pas de donner à sa thèse une formule empruntée à, Aristole. [1 se propose de démontrer que c'est par une opération de nous-mêmes que nous prenons possession de Dieu, et il ne croit [tas pouvoir mieux faire que d'inscrire en tête de son argumentation celle maxime du philosophe païen (1) : « La félicité est une opération suivant une vertu parfaite ».

tius, per participationem . . . : i|i-;i autem participatio beatitudinis, secundum quam horao dicitur beatus, aliquid creatum est i [-II, i[. m, a. 1, ad I ).

(1) Sed contra esl quod Philosophus dicit, in I Ethic, <-;\\>. vu; quôd félicitas est operatio secundum rirtutem perfectam ( l-II, i|. m, a. 2).

ce qu'est le bonheur Ï69

Puisque saint Thomas nousadonné l'exemple, je vous citerai exactement la phrase tout entière d'Aristote (1) • : « Le bien de L'homme est une action de l'âme suivant une vertu, et, s'il y a plusieurs vertus, suivant la meilleure .el La plus parfaite ; et aussi, dans une vie complète».

Il est assez facile de prouver que le bonheur doit être dans l'âme une opération. En effet, il est le dernier perfectionnement de L'homme. Or. une puissance, une capacité de devenir ou de faire, est ordonnée à ses actes. Ce n'est donc pas une puissance qui peut être la perfection dernière; il faut que ce soit un acte. Mais, l'opération est le dernier acte de l'homme, puisqu'il est fait pour agir (2). Ainsi, la science .habituelle n'est pas la dernière perfection de l'intelligence, puisque le savoir, à l'état d'habitude, est en puissance par rapport à la considé-

(1) To avOcw-'.-'Sv i-f-aôcv 'V/;r,; Êvép^eia vtvsTaï /.y- zpzxtyj ;•. ii r.i\ii-yjz xi xpecxi, y.jr.7. njv Xfianrjv xal rcAS'.OvXTïjv ' iT*. i! ii p'.w ïôAsito \ï):/.. A./.-p... I. Vit).

(2) Est ciiim beatitudo.ultima hominis perfectio. Unumquodque autem inlantum perfectum est inquantum est actu : nain potentia sine actu imperleeta est. Oportet ergo beatitudinem in ultimo actu hominis consistere. Hanifestum est autem quod operatio est ultimus actus operantis. . . Necesse est ergo beatitudinem hominis operationem esse ( I-IF, q. ni, a. 2).

ration actuelle de la vérité connue. C'est donc dans une opération actuelle de quelqu'une de nos facultés, de nos puissances, que se trouvera la possession du souverain bien, c'est-à-dire le bonheur.

Cherchons les caractères de cette opération.

Sera-ce une action transitive, dont l'effet ne peut être qu'une modification d'une chose extérieure ? Par exemple, l'ouvrier qui a fait cette table, a agencé le bois en une certaine forme; son actiona passé audehors de lui-même. Évidemment, ce n'est pas par une opération de ce genre que nous pourrons avoir le bonheur ;car, c'est nousmêmes qu'il s'agit de rendre heureux (1). II faut que ce soit une opération interne, une action immanente, comme la pensée ou le sentiment. • Nous avons vu qu'Aristote ajoute à sa définition :« Et aussi dans une vie complète ».

[1 ne suffit donc pas, pour être pleinement

(I) Sicul dicitur in IX Metaph., duplex est actio. tint quae procedit ab opérante in exteriorem materiani, sicut urere et secare ; et talis operatio non potest esse beatitudo : nam talis operatio non est actus et perfectio agentis, sed magis patientis, ut ibidem dicitur. Alia est actio manens in ipso agente, ut senlire, intelligere et velle; et hujusmodi actio est perfectio et actus agentis ; et talis operatio potest esse beatitudo ( I-II, q. HT, a. 2, ad 3).

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heureux, de jouir un instant du bonheur. Loin de là : l'homme aspire à être heureux toujours, dans l'unité et la continuité d'une béatitude immuable. La perfection dernière, précisément parce qu'elle est le complément définitif de l'être, ne comporte, dans ce qu'elle a d'essentiel, ni variation, ni interruption.

Aristote dit, à cet égard, avec autant de poésie que de raison (1): « Une seule hirondelle ne fait pas le printemps, ni un seul jour ; de même, un seul jour ni un peu de temps ne fait pas l'homme vraiment heureux ».

J'ai plaisir à citer ce Grec. Il semble que la mer et le ciel bleu aient communiqué leur heauté harmonieuse à son langage comme à sa pensée : je crois voir un rayon de soleil éclairer ses ouvrages. Une philosophie est heureuse de se trouver ainsi revêtue, et je me plais à vous la présenter sous cette forme. Cet aspect lui va si bien !

Saint Thomas remarque, à ce propos, qu'Aristote parle du bonheur de la vie présente et le donne comme imparfait, proportionné à l'in-

(1) M'.avap £;Xi3ù>v ïxp ci r.zizi, cuce \j.ix \k\itpxij-u> it g'jôs px/àpio* t.7.\ £JCa'.v.ovjc T/.a t)f.ipa oui o/.'.vi; jrjiovoç v HO.-/.. Ni/.oj;.., 1, vn).

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firmité actuellede l'humanité (1) . « S'il en est ainsi, dit le Slagirite, nous appellerons heureux ceux des vivants qui ont et auront les biens que nous avons dits, niais heureux comme <\c> hommes » (2).

II. — Quelle est donc l'opération qui méritera le nom de bonheur?

Sera-ce une opération sensitive ? Mais non, cela n'est pas le propre de la vie humaine (3). La perfection de l'homme ne saurait être dans la vie sensible. Par les sens, nous ne pouvons prendre possession du souverain bien, puisque le souverain bien, c'est Dieu, l'esprit absolument pur.

(1) Philosophus, in 1 Ethic, cap. x, ponens beatitudinem hominis in hac vita, dicit eam imperfectam, post multa coneludens •. Beatos autem dicimus, ut homines ( I— II, q. m, a. 2 ).

(2) Lt Ô' uOîoj, [).y./.xp\ojq epûûj*£v ïuiv Lw/.ui, ~i^ !j~i//-. /.y.i ù::ap-ci Tût h~/})taj., ^.a/.ap'.jj, c àyU^ù)t.jjz /HÙi/.. i\./.0|7.., 1, Xj.

(?>) Essentialiter quidem non potesi pertinere operatio sensus ail beatitudinem. Nam beatitudo hominis consistit essentialiter m coujunctione ipsius ad bonum increatum, quod est ultimus linis, ut supra ostensum est, a. I hujus quaest. , cui homo conjungi non potesi per sensus operationem ; similiter etiarn quia, sicul ostensum est, q. H, a. 5, in corporalibus bonis beatitudo

I linis non consistit, quœ tamen sola per sensus operationem

uttimjimus ( F-II, q. m, a. •'! ).

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