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II. — Voyons maintenant quelles sont les causes du plaisir

La première cause est l'opération, l'action même de celui qui jouit (1 ).

En effet, le plaisir naît de la possession du bien et de la connaissance de cette possession. Or, nous acquérons et possédons le bien par une opération. En outre, pour connaître l'étal d'où naît le plaisir, l'union avec nous de l'objel délectable, il faut que nous produisions une certaine opération, une certaine action. Enfin,

ruptionem aatune in eo existentem (I-II, q. xxxi, a. 7).

(1) Ad delectationem duo requiruntur: scilicet consecuiio l'uni convenientis ei cognitio hujusmodi adeptionis. UtFumque autrui horum in quadam operatione consistit... l'iule oportel quod omnis dclectatio aliquam operationem consequatur (I-II, q. xxxu, a. I).

l'acte par lequel nous saisissons l'objet peut être lui-même considéré comme délectable.

Voilà donc trois points par lesquels l'action est la cause principale du plaisir.

Cependant, pour donner une jouissance, l'opération doit être proportionnée à nos dispositions actuelles (1). Si l'on dépasse une certaine mesure, s'il y a excès, ce qui produisait du plaisir engendre de la douleur. Toute action trop longue, dans les actes physiques, donne cette fatigue que tout le monde connaît.

Mais il y a plus que cela. N'allez-vous pas me dire que vous connaissez des paresseux, des hommes qui trouvent plaisir à ne rien faire, dont toute la délectation semble être à ne pas agir, qui se complaisent clans l'inaction ? Ce n'est donc pas l'opération, semble-t-il, qui est cause principale du plaisir. Et ne pourrait-on pas dire que nous sommes tous paresseux à un certain degré ?

Voici l'explication . Le paresseux est prédis-

(1) Operationes sunt delectabiles inquantum snnt proportionatœ et connaturales operanti. Quum autera virtus huraana sil imita, secundum aliquam mensuram operatio est sibi proportionata": unde, si excédât illam mensuram, jain non crit sibi proportîonata nec delectabilis, sed magis laboriosa et attœdians (l-II, q. xxxn, a. 1, ail 3).

posé de telle manière que la moindre action le fatigue : aussi entrevoit-il l'action, tout de suite, comme un excès. Que ce soit une prédisposition de naissance, d'éducation ou de maladie, on est paresseux parce qu'on aperçoit une fatigue dans l'action. Et cependant, au fond, c'est encore dans quelque action que réside le plaisir de la paresse. Le paresseux aime cette opération cachée, cette action lente de la vie, qui lui donne un plaisir faible, mais qu'il trouve par cela même plus délicat ; il se sent vivre, il se laisse vivre, il respire avec plaisir. Il conserve encore quelque chose de l'opération dans cet acte vital si atténué, et c'est parce qu'il agit encore, qu'il éprouve du plaisir.

Quelle est la seconde cause du plaisir? C'est le mouvement (1).

Est-ce dans tous les êtres une cause de plaisir ? Nous allons voir que non : mais c'est une cause de plaisir pour les êtres changeants que nous sommes.

(I) Ad delectationem tria requiruntur: scilicet bonum delectans, conjunctio delectabilis, et tertium quod est cognitio hujus conjunctionis. Et secundum hœc tria motus efficitur delectabilis, ut Philosophus dicit, in VII Et hic, cap. xn, et in I fiftef.,cap. xi (I-II, q. xxxii, a. 2).

Saint Thomas, avec cette bonhomie- qui se révèle à chaque page de ses œuvres, même dans la Somme théologique, fait observer que nous ne sommes pas les mêmes l'été et l'hiver : l'été nous avons besoin de fraîcheur, et de chaleur l'hiver. Or, c'est précisément parce que nous ne sommes pas toujours les mêmes, que nous aimons le mouvement, dans le sens de variation ; nous voulons varier nos sensations, parce que ce qui nous convient à un moment, ne nous est plus approprié plus tard.

Nous aimons aussi le changement parce que trop de durée, dans la même opération, nous donne naturellement de la lassitude.

Enfin, et voici la cause la plus profonde, nous aimons le mouvement parce que nous n'obtenons pas immédiatement et totalement ce qui nous est délectable. Il nous faut travailler, il nous faut nous mouvoir, pour prendre peu ;'i peu tout ce que nous pouvons en acquérir. Voilà pourquoi nous aimons le -mouvement. Nous cherchons à avancer dans le plaisir, parce que, ne pouvant avoir tout notre plaisir à la fois, nous nous efforçons d'atteindre successivement Je plus de plaisir possible.

Saint Thomas pose ici, comme. corollaire, une

observation d'une haute portée Cl). « Si donc, dit-il, on suppose un être dont la nature ne soit point changeante, ni sujette à un état excessif par continuation du plaisir, et qui puisse connaître d'une seule vue son objet délectable dans sa totalité, le changement ne lui donnera pas de plaisir ; et plus certaines délectations se rapprochent de cet idéal, plus elles peuvent se continuer uniformes».

Cet être immuable, sans lassitude, jouissant dans une indivisible éternité de son bonheur parfait, vous l'avez nommé : c'est Dieu. Et ce qui se rapproche le plus de la délectation de cet être premier, existant en soi, c'est le plaisir intellectuel, c'est une joie qui ne réside pas dans le changement ; la vérité que contemple l'intelligence est immuable, et l'acte contemplatif est, dans sa perfection, une opération immobile.

Il y a dans le mouvement un principe que saint Thomas met en lumière, c'est que le mou-

(1) Si ergo sit aliqua res cujus oahira sit intransmutabilis, el non possit in ea fieri excessus naturalis habitudinis per continuationem delectabilis, et quae possit totum siuim delectabilc simul intueri, non erit transmutatio delectabilis: et quanto aliqtue delectationes plus ad hoc accedunt, tanto plus continuari possunt (I— II, q. xxxn, a. i).

vement tend vers quelque chose pour le posséder et implique déjà un commencement de possession (1). Il se développe d'une manière continue, et c'est cela qu'on aime dans les plaisirs corporels. Dans la satisfaction, par exemple, de la faim et de la soif, nous allons successivement à un plaisir plus complet, et celui que nous éprouvons est un avant-goût de celui qui va suivre.

L'espérance estime autre cause de plaisir (2).

Mais, comment l'espérance, qui est une tendance vers un bien futur, peut-elle produire le plaisir, qui est^ au contraire, dans le bien présent?

Dans l'espérance le bien est futur, mais il est présent par l'imagination. Néanmoins, le plaisir

(1) Id quod movetur, ctsi nondum habcat perfecte id adquod movetur, incipit lamen jam aliquid habere ejus ad quod movetur; et secundum hoc ipse motus habet aliquid delectationis (I— II, q. xxxn, a. 2, ad 1).

(2)Maxima est delectalio quœ fitper sensum, quirequiritprœsentiam rei sensibilis; secundum autem gradum tenet delectatio spei, in qua non solum est delectabilis conjunctio secundum apprehensionern, sed etiam secundum facultatem vel possibilitatem adipiscendi bonum quod delectat; tertium autem gradum tenet delectatio mémorise, quœ habet solam conjunclioncm apprehensionis ( I-II, q. xxxn, a. 3 ).

de l'espérance est moindre que celui de la présence réelle du bien, parce que l'union avec l'objet par l'imagination est moins positive.

Le souvenir, lui aussi, est délectable, parce que par la mémoire le bien est encore en quelque façon présent. Cependant, le souvenir cause moins de plaisir que l'espérance, parce qu'il donne seulement une représentation, tandis que l'espérance y joint l'appréciation de la possibilité d'acquisition réelle.

Et la tristesse? X'est-il pas surprenant que la tristesse soit cause de plaisir ? Eh ! qui n'a bien des fois pris un amer plaisir à verser des larmes? Quelle est la cause de cette singulière délectation? Il est intéressant de le rechercher.

Saint Thomas remarque qu'on aime à pleurer un ami absent, parce qu'on trouve du plaisir à penser à lui en le regrettant : c'est la mémoire qui mêle de la joie aux larmes.

Il y a un autre point de vue : le souvenir d'une tristesse passée rend plus délectable le plaisir présent (1). On a été triste, mais on ne l'est plus,

(1) Tristitia quidem in actu cxistens est causa delectationis, inquantum facit memoriam rei dilecta?, de cujus absentia aliquis tristatur, et tamen de sola ejus apprehensioue delectatur. Memoria autem tristitiœ fit causa delectationis propter subsequeu-

et le contraste donne de la joie. Saint Thomas cite cette maxime de saint Augustin : « Plus grand a été le péril dans le combat, plus grande est la joie dans le triomphe». Il y a certaines époques, dans la vie et dans l'histoire, où cette parole s'applique d'une manière trop visible. Plus on a souffert, plus on a lutté, plus on aime à arriver au bout de la lutte, à ce que saint Augustin appelle le triomphe.

Les opérations, les actions d'autrui sont aussi une cause de plaisir (I ).

teni evasionem ; nain carcre malo accipitur in ratione boni ! un- <le, secundum quod homo apprehendit se evasisse ab aliquibus Iristibus et dolorosis, accrescif ri gaudii materia; secundum quod Auguslinus. . . in VIII Cun/ess. dicit, cap. m ante mod., quod quanto majus fuit periculum in prselio, tanto ma jus erit gaudium in triumpho ( I— II, q. xxxii, a. -î).

(I) Ad délecta tionem duo requiruntur : scilicet consecutio proprii boni et cognitio proprii boni cousecuti. Tripliciter <tgo operatio alterius potest esse delectationis causa. L'no modo, inquantum fier operationem alicujus consequimur aliquod boniini. . . . Alio modo, secundum quod per operationes aiiorum efficitur nuliis aliqua cognitio vol aliqua aestimatio proprii boni. Et propter hoc hommes delectantur in hoc quod laudanturvel honorantur ah aliis, quia scilicet per hoc accipiunt aestimationem in seipsis aliquod bonum r>sc. . . : et quia amor est alicujus boni et admhalio est alicujus magni, ideirco amari ah aliis et in admiratipne haberi est delectabile, inquantum per hoc fit homini testimatio proprise bonitatis vel magnitudinis, in quibus aliquis delectatur. Tertio modo, inquantum ipsae ope*

Cest, d'abord, lorsque les autres hommes nous i,,mi du bien; dans ce cas, leurs actions mêmes nous fonl plaisir, pour le bien qu'elles nous procurent.

D'autres fois, les actions humaines ae semblent pas augmenter notre Lien, comme par exemple celle de nous louer, de nous faire des compliments. Comrnentsefait.il que cette action

fasse plaisir à celui que l'on complimente?

[ci, nous retrouvons ce que je vous ai signalé; l'amour de soi se cache au fond de toute inclination. Nous aimons la louange \^<- qu'elle nousfail paraître, à nos yeux, plus excellents queles autres; et sainl Thomas fait observer

que certains! imes aiment à être loués même

par ceux qu'ils n'estimenl guère.

L'amour d'un ami pour nous est aussi une opération. Pourquoi nous fait-il plaisir?

Sainl Thomas, avec sa simplicité, ne craint pas de dire qu'il nous ësl agréable parce que nous nous complaisons dans la préférence que

raUonesaUorum,si8Ïatbonœ,«»tiinanturiitbonampropnuin

proptervim amoris, qui facit «stimare amicum quasi ^eumdeni L;etpropterodium,quodfacita«timarebonumallermse8-

,,. m1„ contrarium, efficitur mala operatio uumic. ddectabdis

( HI, q. xxxii- ri :'

cet ami nous donne sur les autres hommes. Vous surprenez encore cet amour de soi, qui est au fond de toute amitié, même la plus respectable.

De même, l'admiration nous fait plaisir, parce qu'elle nous donne la persuasion que nous sommes vraiment grands.

Allons plus loin. Les bonnes actions, considérées en elles-mêmes, d'une personne que nous aimons, les vertus actives de quelqu'un que nous estimons, pourquoi nous font-elles plaisir?

Eh bien ! ici encore, l'amour de soi n'est pas étranger à la délectation. C'est parce que nos amis sont comme d'autres nous-mêmes, que nous aimons leurs vertus, leurs qualités, comme un prolongement de notre propre être. On est heureux et fier d'avoir des amis vertueux ; il semble qu'on en est soi-même grandi. Cela n'est pas mauvais; c'est un mouvement naturel, mais il faut reconnaître qu'il cache cet amour de soi, que nous avons plusieurs fois remarqué.

Inversement, les mauvaises actions d'un homme que nous haïssons nous sont délectables, parce que son mal est notre bien, de même que son bien est notre mal.

La bienfaisance est, par un motif analogue, une cause de plaisir.

Saint Thomas dit qu'au point de vue de l'effet, au point de vue de la fin, au point de vue du principe, nous éprouvons du plaisir à la bienfaisance (1 ). Au point de vue de l'effet, parce que faire du bien à un homme que nous aimons, c'est en quelque sorte nous faire du bien à nous-mêmes, toujours pour cette raison que l'ami est un autre nous-mêmes. Ainsi, à la joie même de la bienfaisance l'amour de soi n'est pas étranger. La bienfaisance est délectable, au point de vue de la fin, lorsque nous en espérons une récompense. Enfin, au point de vue du principe, lorsque nous avons l'a-

(1) Benefacere alteri potest tripliciter esse delectationis causa, l'no modo, per comparationem ad effectum, quod est bonum in altero constitutum ; et secuâdum hoc, inquantum bonum alterius reputamus quasi nostrum bonum propter unionem amoris, delectamur in bono quod per nos fit aliis, prœeipue amicis, sicutin bono proprio. Alio modo, per comparationem ad finem; sicut quum aliquis, per hoc quod alteri benefacit, sperat consequi aliquod bonum sibi ipsi . . . Tertio modo, per comparationem ad principiuin ; et sic hoc quod est benefacere alteri potest esse delectabile per comparationem ad triplex principiurn : quorum unuin est facilitas benefaciendi . . . ; aliud principiuin est habitas inclinans ... ; tertium principium est motivuum (I-1I, q. xxxn, a. 6).

bondance suffisante pour faire du bien, nous sommes heureux, nous jouissons du plaisir de la bienfaisance, parce que nous estimons que notre richesse nous donne une supériorité. Il y a aussi des dispositions naturelles qui portent à faire le bien ; des hommes viennent au monde plus inclinés à la bienfaisance : la satisfaction de ce penchant naturel est un plaisir. On peut encore prendre plaisir à la bienfaisance parce qu'on fait plaisir à un ami en obligeant une autre personne : le plaisir de ceux, que nous aimons est, par l'amitié, notre propre plaisir.

Faire le mal môme d'un ennemi n'est pas délectable, en soi, en tant qu'opération nuisible. Ce n'est pas le mal, à proprement parler, que nous aimons, car l'homme n'aime pas faire le mal ; c'est le bien qui en résulte pour nous (1). Quand deux ennemis sont en présence, ils espèrent l'emporter l'un sur l'autre, ils soupirent après la victoire, non pas pour le plaisir de détruire, mais pour la joie de vaincre. Or, vaincre,

(I) Vincere, redarguere et punire non est delectabile inquanliini est in tnalum alterius, sed inquantum pertinet ad proprium bonum, quod plus horao araat quam odiat malum iilterius. . . Et

sir: palet quod benefacere altcri per se potest esse delectabile; sed malefacere alterinon est delectabile, nisi inquantum videlui- pertinere ad proprium bonum (I-lf, q. xxxu, a. 0, ad 3).

c'êstêtre supérieur: c'est son propre bien qu'on cherche, et non pas le mal d'autrui.

Saint Thomas conclut que la bienfaisance est plus directement délectable que l'action de taire le mal.

I ne autre cause de plaisir se rapporte directement à l'amour, c'est la similitude. Nous prenons plaisir à ce qui non- ressemble, parce que nous aimons ce qui nous ressemble (4).

Nous avons vu, en parlant de l'amour,- que l'homme aime son semblable, et aime tout ce qui a un rapport de conformité avec la nature humaine. Or, le plaisir est le terme des passions d'amour. Il est donc naturel que la similitude soit une cause de plaisir. En effet, nous voyons les jeunes rechercher les jeunes et, dans une certaine mesure, les hommes doués d'aptitudes particulières rechercher ceux qui ont des aptitudes pareilles. Je dis: dans une certaine mesure,

(I) Similitudo esl quaedam imitas: mule id quod e-t simile, inquantum est unum, esl delectabile, sicut et amabile, ut sii|>r.i dictum est, q. xxvii, a. 3. Et si quidem î « 1 quod est simile proprium bouum non corrumpat, sed augeat, est simpliciter delectabile, put a hoiiin bomini el juvenis juveni. Si vero sit corruplivum proprii boni, sic per aciiilens efficitur fastidiosum vel contristans, non quidem inquantum esl simile el unum, sed inquantum eoiTumpit id qnod esl magis unum (I-II, q. xxxu, a. 7

parce que, nous l'avons remarqué à propos de l'amour, certaines ressemblances produisent une concurrence entre les hommes, et engendrent une jalousie opposée à l'amour et accompagnée de tristesse plutôt que de plaisir.

A un autre point de vue, la similitude ne produit pas toujours le plaisir. En effet, nous savons trop bien que l'augmentation par similitude des plaisirs corporels amène facilement la satiété, et même le dégoût. Donc, il y a une limite, il y a une mesure, dans cet accroissement. Cette mesure, c'est celle qu'indique la disposition même du sujet humain. Si l'on dépasse cette proportion que la nature commande, ce n'est plus le plaisir qu'on recueille, c'est la peine.

Il est une autre circonstance où le plaisir naît plutôt de la dissimilitude que de la ressemblance. N'est-il pas vrai que la tristesse recherche la distraction, une diversion à la peine qu'éprouve l'homme triste (1) ? Cette distraction n'est pas

(1) Id in quo delectatur tiïstatus, etsi non sit simile tristitise, est tamen simile hominicontrkstato; quia tristitise contrariantur proprio bono ejus qui tristatur, et ideo appetitur delectatio au lus qui in tristitia sunt, ut conférons ad proprium bonum, inquantum est medicaliva contrarii (MI, q. xxxu, a. 7, ad 2).

LE PLAISIR loi

une ressemblance, tout au contraire. Vous voyez qu'ici la similitude augmenterait la douleur, au lieu de la diminuer. La tristesse est contraire à la nature humaine, et tout ce qui serait dans le même sens provoquerait de la douleur dans l'âme, et non pas du plaisir.

Il faut donc, quand on est dans la peine, chercher à se distraire ; il faut chercher autre chose que ce qu'on éprouve, changer, faire diversion. C'est le contraire de la similitude. I)'- là vienl que les hommes et même les animaux, dans leur jeunesse, aiment la distraction, aiment le changement, parce qu'il se produit en eux un travail pénible pour le développement de la vie. Voilà l'explication de cette recherche du plaisir par variation, au lieu de la recherche par similitude. Il est aussi des hommes qui, par tempérament, ont une mélancolie naturelle, d'où naît dans leur âme un désir constant dé variation, de changement. Cette disposition interne leur donne une tristesse qui, loin de leur taire rechercher le semblable, les porte toujours à la diversion.

Une dernière cause du plaisir est l'admiration (l). C'est celle qui produit surtout la délec-

(1) Ailiniratio est causa délecta tionîs, inquantum habet adjunctam s|/ciu consequendi cognitionem ejus quod scire deside-

tation esthétique dans les arts. Le principe profond du plaisir dans l'admiration, c'est le désir et l'espoir de connaître ce qu'on ignore, la joie d'exercer notre connaissance en comparant entre elles les choses rares.

Nous avons vu que le plaisir du beau réside dans la jouissance que nous donne l'action même de connaître, plutôt qu'il ne nous vient des objets eux-mêmes. Par conséquent, lors même que, dans un spectacle, nous avons une émotion de douleur, si nous aimons à analyser, par notre connaissance intelligente, les péripéties de ce" drame qui se déroule devant nous, si nous goûtons intimement la joie tout humaine de comparer entre elles les circonslances qui nous émeuvent, nous pouvons éprouver du plaisir dans cette douleur (1). Aimer à pleurer au théâtre est une passion en appa-

rat. El propter hoc omnia admirabilia sunt delectabilia, sicut quœ sunt rara, et omnes repraesentationes rcrnm, etiamquaein se non sunt delcctabiles : gaudetenim anima in collatione unius ;id alterum; quia conferre unurn alteri est proprins et connaluralisactus rationis, ut Philosophus dicit in sua Poetica, cap. iv (I-II, q. xxxii, a. 8).

(1) Dolor ipse potes) esse delectabilis per accidens, inquantum scilicet habet adjunctam admirationem, ut in spectaculis (III, q. xxxv, a. 3, ad 2).

le plaisir lt;:;

rence contradictoire, et néanmoins louL à fail conforme à notre nature, précisément par le sentiment d'admiration qui est au fond «le cette émotionde l'homme. Cette douleur, accompagnée de plaisir, dans la contemplation des spectacles, a aussi une autre cause, qu'analyse fort bien saintThomas : c'est que nous nous intéressons, parsympathie, par amour, aux personnages représentés devant nous dans le drame (1). Bien qu'elle soit une émotion pénible, cette sympathie, qui est de l'amour, produitun certain plaisir, comme tout amour engendre une délectation. Voilà, si je ne me trompe, les principales causes de la joie qui naît dans l'admiration, et de ce plaisir mêlé de douleur, qui nous charme dans les spectacles (''mouvants.

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