‹ Les passions et la volontéChapitre 9 sur 34 · I.\ DOULEUR IS · texte numérisé non relu

I.\ DOULEUR IS

Mais rappelons-nous que les passions animales

suivent la connaissance I >i\ au poinl de vue de la connaissance, une privation du bien n'esl pas tout à l'ait identique à l'absence du bien : Iecaractèrepnvatil'i>cutètreconnu comme tell l ).

En considérant le mouvement de passion animale, on doit dire que c'est en laid que mal, en tant que privation de bien, que la cause objective détermine lemouvement d'éloigncunMd que nous appelons la douleur.

Sans doute, dans le fond intime de l'émotion passionnelle de l'âme, l'amour est ce qu'il y a de plus fondamental, de premier : par conséquent, à cet égard, c'est le bien qui est l'objet premier de tous les mouvements de passion (2). Mais, s'il s'agit delà douleur actuelle, cette dou-

(1) Tristitia est motus appetitus apprehensionem sequentis; in apprehensioœ autem ipsa privâtio babet rationem cujusdaoi

ciilis, unde dicitur eus rationis; et sic maluin, quuin sit privâtio, se habet per moJum contrarii: et ideo, quantum ad motum appetilivum, differtutrum respiciat principalius malum conjunciiim velbomioi amissum (I-II, q. xxxvi, a. 1 ).

(2) Sicul delectatio per prius respicit bonum adeptum quasi proprium objectum, ita tristitia respicit malum conjunctum; sed causa ilelectationis et tristitia1, scilicet amor, per prius respicit bonum quam malum. Sic ergo, eo modo quo objectum est causa passionis, magis proprie est causa trisLitiae vel doloris malum conjunctum quam bonum amissum (I-II, q. xxxvi, a. I).

leur étant un éloignement, doit avoir pour eau-' se le mal, c'est-à-dire la privation du bien saisie comme telle. Si c'était simplement l'absence du bien, nous n'aurions pas une cause directe, proportionnée au mouvement.

Le désir est aussi une cause de douleur. Voyons comment (1).

D'abord, on peut entendre par désir l'amour même, en tant que l'amour est une prédisposition, qui n'est pas encore passée en acte, et que le désir est le premier mouvement actuel de cette disposition intime. Aussi, très souvent, saint Augustin " confond-il ces deux passions, sans y attacher une grande importance. De même, dans le langage ordinaire, désir est pris fréquemment comme synonyme d'amour. Or,

(1) Quia concupiscentia vol cupiditas est primus efl'ectus unions, quo maxime delcctamur, ut supra dictum est, q.xxxn, a. 0, ideo fréquenter Augustinus cupiditatem vel concupiscentiani pro amore ponit, ut supra dictum est, q. xxx, a. 2, et hoc mo- • ilo concupiscentiani dicit esse universalem causam doloris. Sert ipsa concupiscentia, secundum propriam rationcm considerata, est inleidum causa doloris : . . . concupiscentia fit causa tristi- «uc inquantum de retardatione boni concupiti vel totali oblatione tristamur. Universalis autem causa doloris esse non poli si, quia magis dolemus de subtiactionc bonorum prœsentium, in quibus jam delcctamur, quam futurorum, quse concupiscimus (I-II, q. xxxvi, a. 2).

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l'amour du bien est la cause profonde de ta douleur, en face de la privation du bien aimé.

D'autre part, le désir, comme tendance actuelle vers un bien absent, est cause de douleur, lorsqu'un retard ou un obstacle définitif s'oppose à la possession du bien désiré. Mais il faut observer que le désir n'est pas cause de toute douleur ni de la plus grande peine; ainsi nous souffrons plus de la perte d'un bien présent qui nous délectait, que de la privation d'un bien futur que nous désirons.

On peut dire aussi que le désir de l'unité est cause de douleur(l). L'homme désire s'unir à son bien, il aime l'union avec ce qui lui est conforme, et, en ce sens, le désir de l'unité engendre la peine d'être séparé de ce qui perfectionne, de ce qu'on voudrait être uni à soi.

Une troisième cause de douleur est dans toute puissance, toute activité, qui nous contrarie, et à laquelle nous ne pouvons pas victorieusement résister (2).

(1) Bonuni eiiim uniuscujusque rei in quadara unitate consistit. . . Et propter hoc, sicut amor vel appetitus boni est causa «loloris, ita etiam amor vel appetitus unitatis ( [-II, q. xxxvi, a. 3).

(2) Quod autem est contra inclinationem alicujus, mmquam advenit ei nisi per actionem alicujus fortioris : et ideo potestas

Ceci est manifeste, et ne se vérifie que trop souvent. L'homme est exposé à la douleur, parce que tout ce qui l'entoure est plus fort que lui, le blesse dans sa nature corporelle ou intellectuelle et morale.

Cependant, une puissance qui nous domine peut causer, non pas de la douleur, mais du plaisir, si elle est assez forte pour changer, par sa victoire sur nous, notre disposition intime (1). C'est ce que cherchent à faire souvent les médecins, lorsqu'ils ordonnent un médicament pénible à prendre ; ils espèrent guérir le corps, changer ses dispositions, et, par cette violence faite à la nature, rendre à l'homme le plaisir précieux de la santé. De même, en faisant violence ù une inclination immorale, on peut arriver à la transformer en amour de la vertu, d'où découle la meilleure joie de l'âme.

III. — Quels sont les effets de la douleur V Un premier effet est semblable à un résultat

major ponitur esse causa cloloris al> Augustino ( I— II, q. xxxvi. a. 4).

(1) Si potestas fortior inlantum invalescat, quod mutet contrariam inelinalioncm in inclinalionem propriam, jam non eril aliqua repugnântia vel violentia ( I— II, q. xxxvi, a. i).

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'lu plaisir: c'esl d'être an obstacle à l'intelligence. Et cela, par la même raison que nous avons signalée tout à l'heure, lorsque nous avons parlé du plaisir exagéré : l'usage de la raison est enipêché par distraction des forces de l'âme, dans la douleur comme dans la délectation (1). Uy a là une déviation d'énergie, qui est d'autant plus redoutable, que tout être, et spécialement l'être vivant et sensible, tend fortement à résister, à lutter, contre ce qui lui esl opposé, contre ce qui le blesse. Cette inclination à la lutte accapare l'activité de la vie ; l'âme se porte tout entière du côté douloureux, et n'a plus assez de vigueur pour exercer ses opérations intellectuelles. Cet empêchement atteint d'abord la faculté d'apprendre du nouveau ; plus intense, il peut aller jusqu'à rendre impossible la con-

(1) Uniusenim anima- non potest eSse nisî una inlenlio; ei propter hoc, si aliquid ad se trahat totam intcntiunein anima' vel magnam partetn ipsius, non compatilur secuîn aliquid aliud quod magnant attentionem requirat. Manifestum est autem quoi! dolor sensibilis maxime trahit ad se intentionem anima?; quia naturaliter anumquodque tota intentione tendit ad repellendum contrarium : sicut etiain in rébus naturalibus apparet.. Et ideo, si sit dolor intensos, impedilur homo ne tune aliquid addiscere \»>«\\ : et tantum potest intendi, quod nec etiam instante dolore potest homo aliquid considerare etiam quod prias scivit ( I— II, q. xxxvn, a. I).

sidération de ce qu'on savait déjà, tellement la douleur attire à elle les forces de l'âme. Mais, plus on aime l'étude et la réflexion, plus on peut retenir au profit de l'intelligence l'énergie de l'âme.

Si un plaisir sensible trop prononcé tend à à nous faire perdre l'usage de la raison, ou du moins l'usage convenable et complet de nos facultés rationnelles, une douleur introduite à point, à la condition qu'elle soit proportionnée, peut agir contre la délectation qui entraîne, faire retourner l'âme vers elle-même, et lui rendre la capacité qu'elle avait perdue (1). La douleur peut avoir cet effet parce qu'elle prend plus de force que le plaisir : l'âme réagit plus contre ce qui lui est contraire, qu'elle n'agit dans le sens de ce qui la flatte.

La douleur modérée est encore bienfaisante parce qu'elle concentre l'activité à l'intérieur de l'homme, par conséquent distrait l'être de ses préoccupations externes, et peut ainsi aider à la réflexion (2).

(1) Magis trahit ad se intentionem animas dolor quam deleclatio. . . Si ergo dolor seu tristitia fuerit moderata, per accidens ■potest conferre ad addiseendum, inquantum aufert superabuntlantiam delectationum (I-II, q. xxxvn, a. 1, ad 2).

(2) Tristitia moderata, quœ excluait evagationcm aninii, po-

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Saint Thomasse demande si la douleur intérieure est plus douloureuse que la douleur corporelle. Oui (4), répond-il, parce que la douleur intérieure a pour cause ce qui est directement contraire à l'affection de l'âme, tandis que la cause de la douleur corporelle a besoin de blesser le corps, pour atteindre l'appétit. Au surplus, la douleur intérieure suit une connaissance plus hauteket prend par là plus de profondeur.

Cependant, la douleur corporelle est un obstacle plus grand que la douleur intérieure à l'acte de contemplation, parce que, pour cette opération supérieure, il faut une tranquillité totale, la paix dans l'être tout entier (2). L'homme

test conferre ad disciplinant suscipiendam (MI, q. xxxvn, a. I,

ad 1).

(1) Dolor intérim- est i'x hoc quod aliqûid répugnai ipsi appelitui; exterior autem dolor ex eo quod répugnât appetitui quia répugnât corpori; semper autem quod est pèr se, prius est eo i|uod est peraliud: unde ex parte ista dolor intérim' prseeoûnel dolori exteriori. Similiter etiam ex parte apprehensionis : uaiu apprehensio rationis et imaginationis altior est quam apprebensio sensus tactus. Unde, simpliciter et per se loquendo, dolor interior potior.est quam dolor exterior (l-II, q. xxxv, a. 7).

(2) Dolor exterior accidit ex hesione corporali, et ita magis habel transmutationem corporalem adjunclam quam dolor interior... Et ideo dolor corporalis magis impedit contcmplatio-

émotionné dans son corps n'est pas favorablement disposé à contempler la vérité.

On dit que la douleur cause l'appesantissement de l'âme (1). C'est une métaphore, comme la dilatation attribuée au plaisir. L'âme est appesantie, c'est-à-dire ne peut se mouvoir vers son bien, se complaire dans ce qui lui plaît.

La douleur affaiblit l'action, par la même raison que le plaisir la perfectionne (2). Gomme nous n'aimons pas ladouleur, nous n'aimons pas une opération qui nous est pénible. Or, pour agir, il faut que l'action nous plaise ; aussi faisonsnous moins bien ce que nous avons à faire, si nous y rencontrons de la douleur.

Cependant, quelquefois , la douleur provoque elle-même l'action, en portant à repousser le mal, s'il y a espoir de l'éloigner par la résistance.

nom, quse requirit omnimodam quietem, imam dolor interior (I-II, q. xxxvn, a. 1, ad 3).

( 1) Tristitia conlingil ex aiiquo malo pnnsenli; quod quidem, ex hoc ipso quod répugnât motui voluntatis, aggravai animum, inquantum impedit ipsuro ne fruatur eo quod vult (I-II, q. xxxvn. a. 2).

(2) Yoluntas est causa operationis humanae; unde, quando operatio est de qua aliquis contristatur, necesse est quod actio debilitetur . . . Alio modo, . . . quanto aliquis magis trislatur de re aliqua, tanto magis conatur ad expellcndum, dummodo remaneat spes expellendi (I-II, q. xxxvn, a. 3).

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