‹ Les pasteurs en Egypte (volume 2)Chapitre 52 sur 88 · IV PRÉFACE · texte numérisé non relu

IV PRÉFACE

Je dois ce résultat à un de mes élèves, M. Carraui, que j'avais fait charger d’une mission en Égypte et qui me rapporta d'excellents estampages ou plâtres de quelques-unes des plus notables inscriptions.' Ces textes firent l’objet de mon cours de démotique de cette année et des articles qui forment mon Second mémoire sur les Blemmyes.

Évidemment le sujet est loin d’être épuisé : et j'aurai sans doute l’occasion de rédiger un troisième mémoire.

En attendant, j'ai cru devoir grouper quelques sujets connexes dont lordre est assez suivi :

1° Les origines de l'empire blemmye:

2° Les Blemmyes sous les derniers Antonins;

3° Un empereur blemmye;

4° Les Blemmyes païens et la romanité chrétienne sous la famille de Théodose.

Ces quatre chapitres nous font assister aux vicissitudes d'un empire puissant dont les historiens ont jusqu'ici complétement perdu le souvenir. Mais, pour en voir les dernières luttes, il faudra toujours recourir à mon précédent travail. En effet, ce second mémoire, au lieu de faire suite au premier, le précède au point de vue historique, et cela, d'autant que le démotique précède le conte.

1 M. De Rocnemonterx m'a prêté aussi quelques cstampages de Dakké.

Quelle fut l’origine de l'hégémonie blemmye ?

Évidemment cette tribu barbare, rompant avec les traditions antiques et écrivant, au lieu de l’égyptien, soit en démotique, soit en hiéroglyphes, une langue encore inconnue, qui affirmait sa nationalité distincte, cette tribu, dis-je, n’a pu supplanter en Éthiopie la puissance de la colonie égyptienne et de la vieille dynastie ammonienne qu’à la suite d’un grand désastre. Jusque là tous les documents sont d'accord pour nous montrer dans les rois éthiopiens, — les Pianchi, les Sabaka, les Tahraka ou les princes de Napata dont MM. Marrerre,! Devis, MasPero? et Prerrers ont étudié les archives, — les successeurs légitimes de ces anciens pharaons qui avaient si longtemps possédé le pays de Koush par leurs gouverneurs ou «fils royaux». C'était bien, comme on l’a dit, une branche de la vraie civilisation égyptienne, séparée depuis que la famille royale des prêtres d'Amon eft été chassée de Thèbes, mais gardant l’égyptien comme seule langue officielle et conservant scrupuleusement tous les usages de la mère patrie.

1 C'est à Manierre qu'est due la découverte de la plupart de ces stèles de Djebel barkal ou de Napata (y compris la stèle de Piankhi, si bien traduite par M. ne Rovcé). Voir sa brochure intitulée : Quatre pages des archives officielles de l'Ethiopie, dans laquelle il a analysé, avec l'aide de Dévéria, quatre de ces stèles. LePsius en avait aussi publié quelques-unes (stèle de Nastosenen, etc.).

2 Voir ses travaux sur la stèle de l’intronisation, la stèle de l’excommunication, la stèle du songe, la stèle d'Horsiatef, la stèle de Nastosenen, etc. M. MasPero, à propos de la stèle de l’intronisation, divise l'histoire de l’Éthiopie en trois périodes. La première, s'étendant jusqu'à Tahraka, comprend des rois héréditaires. La deuxième, depuis Tahraka jusqu’à Ergamène, des rois électifs. La troisième, depuis Ergamène jusqu’à la fin de l'Éthiopie antique, des rois héréditaires. Tous ces rois sont également ammoniens. Notre travail a pour but de montrer qu'après les rois ammoniens il faut compter une longue période de rois blemmyes, également attachés au culte égyptien.

3 Stéle éthiopienne, dans les Études égyptologiques.

Comment du jour au lendemain tout cela a-t-il changé? Quelle a été la cause, quelle a été la date de ce bouleversement? C’est ce que nous allons essayer de préciser.

Évidemment il est bien postérieur aux luttes de l'Éthiopie et de l'Assyrie, c'est-à-dire au VIT siècle avant notre ère. Les ammoniens dominaient absolument alors : (jouissant en Égypte, du reste, d’un tel prestige qu'ils y furent rappelés plusieurs fois par la population entière et qu'après leur départ, des princesses de leur famille servirent à légitimer par des mariages l’usurpation des souverains saïtes).

Il paraît en avoir été de même du temps des Perses, époque à laquelle pourraient peut-être remonter plusieurs des princes éthiopiens dont on n’a pu préciser la date.

Enfin nous savons par les Grecs que, vers le temps! où commençait dans la vallée inférieure du Nil la dynastie des Lagides, c'était une dynastie ammonienne, celle d'Ergamène, ? qui régnait en Éthiopie et en Nubie.

1 Selon Cnaurozziox (Lettres, p. 150—1) : «La Nubie cessa d'être soumise à l'Égy pte dès la chute > de la 26° dynastie détrônée par Cambyse, et cette contrée passa sous le joug des Éthiopiens jusqu’à » l'époque des conquêtes de Ptolémée Évergète I®, qui la réunit de nouveau à l'Égypte. Aussi le temple » (celui de Pscleis ou de Dakké), commencé par Ergamène, a-t-il été continué par Évergète 1°, par son fils » Philopator et son petit-fils Évergète Il.» Cuampozcion saute l’époque d'Épiphane, pendant les 20 premières aunées duquel la Nubie appartenait aux rois éthiopiens de Napata, qui possédaient aussi la Thébaïde. Il est certain, cn effet, nous le verrons, qu'un retour offensif des rois ammoniens avait eu lieu à la mort d'Épiphane. Selon Cuaurozcion-Ficrac (Égypte, 419), Évergète I°" avait seulement conquis la Nubie jusqu'à Ibrim (Primis), c'est-à-dire jusqu'aux limites de ce qui fut plus tard le Commilitium de Nubic. C’est possible, bien que Cuawpozzion n'ait pas donné d'inscriptions ptolémaÿïques d'Ibrim. En tout cas, la Haute-Nubie était restée aux rois de Napata, et c'est de là qu’ils revinrent.

Voici les noms des souverains de cette dynastie, qui semblent s'être suivis de plus près d'après la ressem-

blance de leurs am quus 1° Le contemporain de Philadelphe Ergamène û ” | 4 2° Le roi (U= Es Lafo k | ue Cunampozion croyait déjà avoir été le prédécesseur ou le

successeur imm = d'Ergamènc: £ le La FEUON | Les deux premiers de ces rois ont fait de grands travaux dans les temples de Dakké et de Deboud.

Le cartouche du troisième ne se trouve que dans la Haute-Nubie, particulièrement à Begerauieh, à côté

(ae Lo ol] | et, d'une autre part, de beaucoup

A de rois blemmyes postérieurs, écrivant en hiéroglyphes inconnus et en démotique inconnu.

2 Voir Diodore III, 6 au sujet du roi Ergamène, contemporain du second Ptolémée et initié (par son influence) à la philosophie des Grecs, qui, ayant été condamné à mort par les prêtres, suivant une loi

nationale, alla les attaquer dans leur temple de la montagne d'or (le {| O = Pré”) de la stèle de

du roi ammonien (probablement antéricur) (l

Dongola) et les massacra eux-mêmes (conf. Strabon XVII, ch. II). Evidemment la loi prescrivant au roi de se tuer sur l'ordre des prêtres — autrement dit d' Amon lui-même — ne devait être appliquée qu'en cas de crime religieux. Sans doute il fallait accuser ce roi d'hérésie ou de sacrilége, et on procédait dans l'interrogatoire du dieu comme dans le procès criminel jugé par Amon qu'a récemment publié M. Navire. Il est clair aussi que le roi Ergamène, pour ne pas froisser les religieuses populations d'Éthiopie, qui faisaient désigner le roi par le dieu (voir Diodore 111, 6 et stèle de l'intronisation), a dû nécessairement invoquer, de son côté, des prétextes religieux pour rendre la pareille aux prêtres. Aussi ne serions-nous pas éloigné de croire que la stèle dite de l'excommunication, ne portant plus aucun nom royal, serait la réponse d’Ergamène lui-même : au lieu de se rapporter, comme l'avait cru Marierre, soit au temps de la stèle du songe, soit au temps, Cvidemment déjà plus tardif, des stèles d'Aspurta et de Nastosenen. Cette stèle, si bien traduite par M. Masreno, s'explique alors à merveille : «L'an 2 de son avènement, tandis que S. M. était sur »le trône de Seb, se transporta S. M. au temple de son père Amon de Napata, sur la montagne sainte, pour

»chasser cette race (KnS a) ennemie de Dieu qu’on nomme les Tem pesiu per dut yaiu, décrétant :

»Qu'’on ne leur permette pas d'entrer dans le temple d'Amon de Napata à cause de cette parole abominable à dire qu'ils ont prononcée dans le temple d'Amon. Ils avaient proféré une parole. Mais Dieu n'a point

Beaucoup de sanctuaires d’Éthiopie et de Nubie! portent des inscriptions des rois de cette souche, parlant égyptien et réunissant toujours dans leurs légendes le culte d’Amon au culte d’Isis.

Postérieurement à <Ergamène aimé d'’Isis» (e est-à-dire au temps de Philadelphe) et à l'occupation d’une partie de la Basse-Nubie par Évergète I‘2?, d’autres documents, de date précise, nous permettent encore de constater l’existence des princes ammoniens d’Éthiopie. En effet, plusieurs papyrus démotiques, comparés par nous aux renseignements de Polybe, du papyrus grec 1% de Turin, etc., nous ont appris que des rois certainement éthiopiens, nommés Anchmachis et Hormachis, qui s'intitulaient aussi «aimés d’Isis, aimés d’Amon ra sonter», s'emparèrent de la Thébaïde à la mort de Philopator et y régnèrent pendant vingt ans, après avoir fait transporter, chez eux, dans le Haut-Nil, probablement au-delà de Syène, et Tous aœvw torou:, la garnison grecque de Thèbes.

Je n'ai pas à m'étendre ici sur une histoire que j'ai longuement racontée ailleurs. Mais c'est justement cette histoire qui nous fournit la date Pin : celle du commencement de

Ce blemmye. A mon avis, quand Épiphane, à l’âge de 25 ans, envoya le général

nt} Aristonicus (Aptozonxcs — IR = ACT |A A1 ) ou ÀAristomachus

(( RE © Naf) chercher en Grèce ces troupes dont nous ont parlé Polybe (23, 14) et le décret de Philée, <pour combattre les impies dans la terre du midi, en Thébaïde», il tâcha aussi de s'assurer le concours de tribus barbares devant l'aider à se débarrasser de ses ennemis héréditaires. Il suivit en cela, en Éthiopie, la politique qu'y devait suivre plus tard Justinien s’alliant aux Nobades pour combattre ces mêmes Blemmyes que le roi grec, lui, appelait contre des adversaires plus redoutables encore.

»ordonné qu'elle s'accomplit. Ils avaient comploté de massacrer celui qui n'était pas leur complice. Mais »Dieu n'a point ordonné que cela se fît. Dieu a fait que leur parole, de leur bouche, qu'ils avaient dite à »ce sujet, devint leur ruine : il les a massacrés, faisant passer la flamme du roi au milieu d'eux. Afin de remplir de crainte tous prophètes et prêtres qui entrent devant ce dieu vénérable par la grandeur de ses esprits et l'étendue de sa puissance, Sa Majesté dit : Si tous les prophètes et les prêtres font une action »mauvaise dans les temples, que Dieu les détruise! Qu'il ne laisse pas leurs pieds reposer sur terre! Qu'il »ne leur laisse pas établir une postérité après eux, afin que le temple ne soit pas infecté de leur indocilité

(Si = |; mais que ce qui est mensonge, il en soit vide!» — À peine est-il besoin de dire qu’en ce qui touche l'assimilation de 1 Q ee J et de l'Ergamène AAA

de Diodore nous nous en tenons à la doctrine de CHampozcioN et LETRONNE, suivie par Lepsics (auquel seul notre ami Wiepemaxn veut l’attribuer). Wrepkuanx récemment a soutenu une opinion toute différente, faisant d'Ergamène un contemporain des premiers empereurs. Mais, ainsi que nous aurons occasion de le voir, cette opinion ne repose que sur l'usurpation d'un tableau d'Ergamène. par Tibère. Nous reviendrons plus loin sur cette question. Notons en attendant que l'opposition que Wrepemanx croit trouver entre deux passages de Diodore (III, V et I, XXXVII, 5) ne s'y trouve pas dans la réalité des choses. L'existence du roi Ergamène, ami des Grecs en Éthiopie du temps de Philadelphe, n’est nullement inconciliable avec une expédition faite dans ce pays par l'armée du second Ptolémée, expédition qui, selon Diodore, eut pour résultat de faire mieux connaître l'Éthiopie aux Grecs (voir à ce propos ce que dit Pline VI, 35, sur les renseignements concernant l'Éthiopie fournis par l'amiral de Philadelphe, Timosthénés). Peut-être, aprés tout, Philadelphe était-il allé aider Ergamène dans ses luttes.

1 Pour moi, comme pour les Romains, la Nubie va de Philée à Primis et tout ce qui est plus haut forme l'Éthiopie. C’est la vieille terre de Koush.

2 Voir une des notes précédentes. C’est probablement pendant le cours de cette expédition qu'Évergète I‘ alla jusqu'en Troglodytice et fit rédiger la célèbre inscription d'Adulis, n° 5127, dont parlait déjà Cosmas en l'an 54 de notre ère, et en laquelle il raconte ses victoires dans tout le monde antique et jusqu'en Perse.

En tous cas, il est évident pour moi que lorsqu'Épiphane, en l'an 21 de son règne, en finit avec les derniers des dynastes révoltés, selon l'expression de Polybe, il dut comprendre dans ces destructions nécessaires la dynastie, égyptienne d'origine, qui de l'Éthiopie était venue pour le chasser d'Égypte. Obtint-il ce résultat par trahison, comme le dit l’historien, et en rompant un traité solennellement juré — ce qu'il avait fait déjà du temps de la campagne de Lycopolis? C’est possible. Mais il l’emporta : et le décret trilingue de Philée! marque bien, en l’an 21, son triomphe sur les rois ammoniers, comme le décret memphitique, dit de Rosctte, marquait, en l'an 9, son triomphe sur les dynastes de la Basse-Égypte, Peutêtre même, si quelques-unes des ruines nubiennes explorées par Mariærre sont telles depuis Auguste, d’autres datent-elles de l'an 21 de Ptolémée Épiphane, époque du supplice des dynastes Athinis, Pausiras, Chésouphos, Irobastos, et probablement de la mort du roi Harmachis.

Ce fut également vers ce moment que le roi grec prit définitivement à sa solde les sauvages Blemmyes,? et organisa le commilitium tel qu'il existait encore du temps des Romains jusqu'à Dioclétien.

Il y garda le principal rôle et commença en Nubie même une série de travaux d’architecture, que devaient continuer ses successeurs pour rehausser leur puissance. Mais dès lors, à côté des garnisons égyptiennes, il y avait des garnisons blemmyes, et plus haut, audelà de Primis, surtout du côté de Méroë, les Blemmyes étaient seuls maîtres. {

Les enfants d'Épiphane complétèrent son œuvre. Les <dieux philométors»5 par exemple, dans un décret célèbre, imité d’un décret antérieur d’Ergamène et confirmé depuis par plusieurs souverains grecs ou romains, promulguèrent de nouveau les droits d’Isis de Philée sur 12 schènes de terres, des deux côtés du fleuve, à partir de Takemso jusqu'à Syène.6 Mais dans le système ptolémaïque des «parts congrucs» laissées seules aux prêtres, ceux-ci ne pouvaient administrer directement leurs biens, surtout dans la région éthiopienne, puisque Philée faisait alors partie de l'Égypte proprement dite. Il était naturel, par conséquent, qu'Isis

1 C'est vers la même époque qu'il bâtit en l'honneur d’Esculape ou Imouth un temple à Philée et qu’il en fit la dédicace dans une inscription grecque publiée par LerRonxe (/nscr. II, p. 8).

2 En dehors des preuves que nous avons déjà données, nous pourrivns en indiquer bien d'autres. En effet, les monuments blemmyes, c'est-à-dire écrits soit en hiéroglyphes inconnus, soit en démotique inconnu, sont tellement nombreux ct importants dans la Basse-Nubie et surtout dans la Haute-Nubie ou l'Éthiopie, — c'est-à-dire dans les pays même où régnaient auparavant : d'abord directement les rois d'Égypte; puis les rois ammoniens d’Ethiopie, écrivant toujours, les uns et les autres, en égyptien, — qu'il faut nécessairement admettre plusieurs siècles de domination blemmye. Du temps des Romains, à partir d'une certaine époque surtout, l'empire blemmye n'est pas discutable pour nous. Tout nous prouve qu'il faut aussi l’admettre forcément du temps des derniers Ptolémées. C’est le seul moyen de rendre possible la longue série des rois blemmyes que nous font connaître les monuments.

3 De même, sous Justinien, après la défaite des Blemmyes, le roi Nobade Eirpanome partageait le gouvernement de la Nubie avec l’exarque byzantin de Talmis. Les constructions d'églises se faisaient par leur double autorité.

4 C'est du côté de Méroë et de l'Astaboras que Strabon, Ptolémée, Agathémère placent surtout les Blemmyes. Strabon a cependant bien soin de faire remarquer ailleurs qu'ils se trouvaient aussi au midi de l'Égypte, au-dessus de Syène.

» Voir aussi le n° 4379 du Corpus.

6 Notons du reste que vers la même époque les dieux philométors (ou peut-être les dieux évergètes, car l'an 35 permet ce doute) avaient bien soin de laisser à la véritable frontière de l'Égypte une forte garnison. Nous en avons la preuve dans la table d’offrande D 653 de notre Musée égyptien, portant cette

inscription circulaire : LAE ETIEID ITETENCUNEL 6EQI MÉTISTQI IITOAEMAIOZS O FPAMMATEYZ TON EN TQI ILEPI EAEDANTININ AYNANEON.

eut son représentant, son ret, c'est-à-dire son agent, qui était en même temps l'agent du roi des Blemmyes ou d'Éthiopie:! car les Blemmyes possédaient réellement la Nubie, dont les rois lagides (comme leurs successeurs, les empereurs romains) n'avaient que la surveillance armée exprimée par les mots commilitium, collimitium et cuvostx, Aussi voyons-nous dès cette époque, ou du moins dès le règne du frère de Philométor, Évergète Il, qui venait d'étendre les privilèges du temple d’Isis,? le chef du peuple (ou des troupes) gouvernant la Nubie, prendre le titre d'agent des prêtres d’Isis® et d'agent du roi. L'inscription 142 (de Dakké){ datée de l'an 25 des dieux Évergètes, c’est-à-dire du commencement du second règne d’Évergète ILS est des plus formelles à cet égard. Dès la première ligne, d’ailleurs, elle met en parallèle : d’une part, <les rois» lagides (appelés plus loin également au pluriel «dieux Évergètes»); d'autre part, <le roi» d'Éthiopie, dans le territoire duquel ce texte était rédigé et dont Temna était l'agent. Évergète II et sa femme étaient toujours nommés ainsi collectivement <les rois», soit en grec, soit en démotique, parce que la reine avait été associée à la couronne, comme elle létait déjà du temps de Philométor. Au contraire, même en ce cas, en Éthiopie, la coutume était de nommer séparément le roi et la reine et d'écrire, par exemple, comme dans l'inscription 143 de Dakké : «L'an 2 du roi Abrahaman et de la reine Niklou.»

Peut-être n'est-il pas inutile de donner ici quelques détails sur le commilitium de Nubie, tel qu'il existait sous les derniers Lagides, à partir du règne d'Épiphane, et plus tard sous les Romains.

Nous aurons l'occasion de voir plus loin que, d'après Strabon et T'acite, il en était de même du temps d'Auguste ou de Tibère et, d'après Pline l'ancien, du temps de Néron. C'était également à Syène et à Éléphantine que se trouvait la véritable limite de l'empire, limité défendue par un corps de troupes. Sous les grands Antonins eux-mêmes, alors que des troupes romaines stationnaient en Nubie, les inscriptions le prouvent, Syène et Éléphantine n'en restaient pas moins les vraies frontières. Aristide nous l'apprend expressément. Il ajoute même que Philée, située au-delà des cataractes, était entre l'Éthiopie et l'Égypte, et que non loin de Philée et d'Éléphantine se trouvait un fort des Éthiopiens. La Nubie était donc bien à cette époque, comme sous les derniers Ptolémées, un pays médiatisé, contenant des garnisons des deux peuples, un commilitium en un mot. Seulement à partir de Trajan, les Romains avaient mieux fait reconnaître leurs droits, mieux entretenu leurs garnisons de Nubie et c'est ainsi qu’on pouvait dire alors : «Éléphantinen et Syenen claustra olim imperii romani.» Nous verrons du reste que cet olim redevint l'état de choses actuel après la chute des grands Antonins.

1 Voir les inscriptions d'Horneytatef et de Mentu, etc. mentionnant expressément le roi d'Éthiopie, ou de Tonehes que les agents d'Isis représentaient aussi. Notons que, dans sa stèle, le roi ammonien Horsiatef demandait déjà à Amon l'investiture du pays de Nahasi ou de Tonehes.

2 Voir la requête des prêtres d’Isis, la lettre de l’épistolographe et l’édit royal dans les Inscriptions de LerRonxe, p. 337 et suivantes. Le n° VII de LerTronxne (Inscriptions, p. 48), prouve qu'Évergète avait construit ou réparé et dédié un des temples de Philée.

3 Ou l’agent-prêtre d'Isis. Voir plus loin.

4 La reproduction de Lersics est tellement mauvaise qu'elle ne pourrait permettre une traduction suivie. Mon ami M. pe Rocxemowteix avait promis de m'envoyer ces jours-ci un estampage pris par lui sur les lieux. Mais il a sans doute oublié et je suis réduit à mettre en pages sans plus attendre, tout en me réservant de me servir de cet estampage pour mes planches.

5 Le n° 5073 du Corpus (voir LETRONXE, Inscriptions, p. 38) contient de plus en grec l'inscription dédicatoire des rois Ptolémée et Cléopâtre, dieux Évergètes, en l'honneur du très grand dieu Hermès, appelé

ko aussi Paotnuphis (c'est-à-dire de Thot, de Pnebs, 6 Î seigneur de Dakké ou Pselcis) et des dieux guvvaot, qui est datée de dix ans plus tard (l'an 35).

Le personnage qui paraît alors en Nubie le plus important, est certainement le chef des troupes ou du peuple.!

Ce chef des troupes (ou du peuple?) appelé «agent du roi» et «agent des prêtres d’Isis» ou simplement eagent d'Isis»3 s'intitulait souvent en cette qualité, nous aurons occasion de le voir, prince du pays nubien (yes) de Takemso.* Parfois on le nommait seulement «prince de Nubie (yes)».5 Il était sans doute gouverneur éthiopien du commilitium, de même que, sons les empereurs, l’actor5 de César en était le co-gouverneur romain. Le mot ret, agent, répond, en effet, tout à fait au mot actor dans ses différents sens juridiques ou administratifs. Mais le ret et l'actor restaient, d’après leur nom même, les délégués et les représentants des souverains qui les envoyaient : c'est-à-dire, d’une part, du souverain de l'Égypte (soit le roi lagide, soit l’empereur son successeur); et d'une autre part, du roi des Blemmyes (t'ihimti), appelé aussi roi d'Éthiopie (keë), de la terre des nègres (tonehes), etc, ete. C'est «en leur nom», pour nous servir des expressions des textes, que ces fonctionnaires accomplissaient les devoirs de leur charge, et quand il plaisait au souverain d'envoyer un autre représentant à une cérémonie publique, le chef des troupes (ou du peuple), agent du roi, se trouvait immédiatement rejeté au second plan. Nous constaterons cela, par exemple, pour le chef des troupes Wauinki. Lorsque le roi des Blemmyes Tererermen députa, en son nom, son ministre

1 Nous hésitons entre ces deux traductions parce que le même mot démotique (fe 12 OÙ Tu ou Te 2) signifie à la fois peuple, o hao; (voir dans ma Chrestomathie démotique le décret de Rosette, p. 13

et 55) ct troupes de pieds, fantassins, piétons — ro; (ibid, p. 26 et 29). Conf. LA 1402 — e

(Br. 639). x Dans le roman de Setna (p. 2 et 5 de mon édition) le eu 56 paraît bien désigner un général,

km et il en est de même dans le bilingue Rhind, car alors 1:5pv est traduit par

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