‹ Les pasteurs en Egypte (volume 2)Chapitre 57 sur 88 · EXTRAIT DE LA LEÇON D'OUVERTURE DU COURS DE DÉMOTIQUE · texte numérisé non relu

EXTRAIT DE LA LEÇON D'OUVERTURE DU COURS DE DÉMOTIQUE

C'était sous Théodose, au lendemain des célèbres décrets contre le paganisme. Le reclus du Sérapéum de Chénoboscium, St Pachome, qui y menait jusque-là une vie analogue à celle de Ptolémée Glaucias, venait d'être arraché à son asile et baptisé de force, pour devenir bientôt l’un des patriarches du monachisme égyptien. L’Apis sacré, chassé de son adytum, vaguait, entouré encore de la vénération publique, dans les pâturages voisins, où le rencontrait longtemps après un des moines pachomiens de la maison de Tabenne. Les chrétiens excités par les ordres impériaux parcouraient les villes et les bourgs, en pillant les temples. Leurs «prophètes» les plus écoutés, comme Sénuti dont j'ai ailleurs raconté l’histoire, les poussaient à la destruction, et souvent au massacre. La foule s’y prêtait d'autant plus volontiers qu’en Thébaïde, par exemple, les riches étaient païens et les pauvres, chrétiens. La guerre religieuse devenait donc une guerre sociale, et Sénuti, âpre tribun, ne manque jamais dans ses discours d'insister sur cette considération. Un jour, ou plutôt une nuit, on allait couper les digues et livrer au fleuve et à la destruction une île de jardins appartenant à des païens. Un autre jour on surprenait les riches dans un festin joyeux, et on les faisait périr dans les flammes. Un autre jour encore on allait attaquer une ville idolâtre, on en brflait vif le grand prêtre, on en chassait la population, et on s’en partageait les richesses. Les païens, armés, rendaient le mal pour le mal et appelaient au besoin à leur aide leurs coréligionnaires, les Blemmÿes, qui martyrisaient les moines et dévastaient la contrée. Et puis, ces païens abhorrés ne sacrifiaient-ils pas à leurs divinités les petits chrétiens, comme les juifs de notre moyen âge, n’opprimaient-ils pas de toutes manières les malheureux? Toutes les haïnes, toutes les calomnies s’entrecroisaient de toutes parts — et cela dura plusieurs siècles —- depuis le moment où Théodose, rompant avec les traditions de liberté religieuse de son prédécesseur immédiat, eut sacrifié une partie de la population aux vengeances de l’autre.

Mais sous Théodose même, c'était le plus chaud moment. Les gouverneurs et les magistrats — qui, à d’autres temps, selon Sénuti lui-même, favorisèrent surtout les riches et les

———— ne - ES —— Rs nee

40 ECGÈNE REVILLOCT.

païens, ou, dans tous les cas, nous le voyons par tous les documents, s’opposaient dans limite de leur force aux excès de la populace contre les personnes et les monuments — à moment là, triés avec soin par un empereur fanatique — étaient les premiers à provoquer destructions.

Écoutons, par exemple, ce que nous dit Eunape, à propos d’un des plus illus thérapeutes païens et de la vie qu'on menait dans les temples quand intervinrent les déc: de Théodose :

«Antonin fut digne de ses parents. Étant allé se fixer près de l'embouchure canopi »du Nil, il se donna tout entier à ceux qui cherchaient dans ce lieu la perfection. La} »saine jeunesse, celle qui désirait les choses spirituelles et les divines inspirations de »sagesse, accourait auprès de lui. Le lieu saint était plein de jeunes néophites dans » sacerdoce. Quant à lui, tout en enseignant qu'il n'était qu'un homme vivant au mi » d'autres hommes, il prédisait ouvertement à ceux qui l’entouraient qu'après lui ce s: lieu n'existerait plus,' que même les temples si grands et si saints de Sérapis retournerai »à l'obscurité, au chaos, et que tout ce qu’il y avait de plus beau sur la terre serait ai -livré à de fabuleuses et incroyables ténèbres. Le temps prouva tout cela et justifia l’ora

«Cependant Antonin s'adonnait et s’appliquait de plus en plus au culte des Dieux »aux sacrés mystères. Bientôt il en arriva à une étroite affinité avec le divin. Il mépr »le corps et ce qui en dépend, donna congé à ses vaines jouissances et régla toute sa »sur une sagesse inconnue à la plupart des hommes . . . . Tous ceux qui venaient étud »à Alexandrie arrivaient auprès de lui . . . . et quand on avait été admis à une entrev »ceux qui lui soumettaient des problèmes philosophiques étaient aussitôt et abondamm »remplis de la doctrine platonicienne. — Quant à ceux qui lui proposaient quelques qu >tions sur des choses plus divines, ils ne trouvaient plus qu'une statue. Antonin ne le »>prononçait pas un mot, mais il levait les yeux, les tenait fixés vers le ciel et demeur > immobile, comme privé des sens et de la parole.?

nn = mm me — ee mm

La prédiction par laquelle Antonin avait annoncé que le temple de Canope où il habitait sen: détruit et chaugé en solitude peu de temps après sa mort, cette prédiction, dis-je, se trouva accompli comme le raconte encore Eunape, et on établit des moines à Canope (A. p. 85), presque immédiateme après la mort d’Antonin, dont on avait craint jusque-là l'influence. Nos documents coptes nous donnent ce sujet de curieux renseignements supplémentaires. Ce fut le patriarche Théophile qui, après avoir détru le Sérapéum d'Alexandrie, envoya une colonie monastique à Canope, en en expulsant les idolâtres. Cet colonie d'abord composée de moines de Jérusalem ne réussit pas. Les nouveaux venus furent effrayés ps des démons (sans doute les anciens habitants revenant dans leur demeure par des passages secrets dor étaient pourvus tous les sanctuaires de cette époque). Ils s’enfuirent au bout de peu de jours. Théophil envoya alors chercher des moines pachomiens de la Thébaïde, beaucoup plus énergiques et qui appa tenaient sans doute à la réformo de Pdjol ct de Sénuti. Peut-être le jeune Sénuti conduisit-il lui-mêm cette nouvelle expédition si bien conforme à sa nature. Ce qu'il y a de certain c'est que, <par leur force et leurs prières, les pachomiens chassèrent les démons de leurs repaires et en firent un lieu d'habitatio pour tous les moines qui le voulurent> (voir le texte copte dans Zorca, p. 265). «Ainsi se trouv accomplie, nous dit Eunape, la prophétie d'Antonin, disant que les temples seraient changés en tombeaux Le philosophe païen a soin de nous expliquer qu'il parle des os des martyrs, de ces hommes qui avaier été exécutés pour leurs crimes, reliques sacrées que les moines avaient apportées et dont ils avaient sut titué le culte à celui des dieux. Rien de plus intéressant que de comparer, sur un même événement, | langage pieusement passionné des deux partis.

2 Nous avons de nombreux documents contemporains d'Antonin et de Sénuti et qui nous prouve: les tendances mystiques des païens d'Égypte à cette époque. Je citerai parmi ces documents les papyrt

Page 1