LES BLEMMYES PAÏENS ET L'EMPIRE CHRÉTIEN, ETC
«Adoration de Xemi, Arbatenkeri d'Isis, la grande — devant Isis de Philée dans »lAbaton, la déesse grande, vénérable et bonne. — Bonne libation annuelle et pains de » propitiation des Éthiopiens de Tpi et de la terre de Tateri.
«J'ai fait dix ans d’Arbatenkeri : j'ai aimé le temple d’Isis, étant lié à lui d’un grand lien » d'amour sans jamais briser ce lien. Quand je fus devenu vieux, cassé, mais agissant encore, » pendant ces dix ans, par un service juste et parfait, le fils du Kerni de Coptos du lac, » l'ennemi puissant, Persée, chef de l’Abaton du mont de vérité d’Éléphantine, vint en haut »vers moi, qui étais sans préparatifs pour les recevoir, il vint, dis-je, sans fatigue, au lieu »où était le navire. Il fit emporter par ses gens la statue (d’Isis) à Syène, loin de là. Il >empêcha par là de faire le droit d’Isis. Il ouvrit le temple de la mère (divine) d'Élé- > phantine en disant : Ne venez pas à l’Abaton de Philée, — Je passai l'année entière à > Philée sans qu'il rendit le chemin libre pour aller au sud. — Je passai l’année entière, — » Voici que je payai l'huile pour l'éclairage d’Isis et cinq talents à ceux qui chantent les »>hymnes et pour les largesses de la fête — étant venu moi-même adorer à l’Abaton, »étant toujours sur le dromos de Philée et à l'extérieur du bourg. — L'augustal Archélaus > vint ici. J'allai à lui, à Syène, pour la statue sublime (d'Isis). I] m’accorda (ma demande), . >en sorte qu'il fit faire le droit du monde sur le temple. Je fis apporter de l'huile :/ pure »pour une grande onction et pour une libation à Isis.
«Je m'occupe de la faire voyager (la déesse). Je suis dedans, dehors, pour le linafep »(voyage sacré) d’Isis pour mon Éthiopie. Je prie à savoir : tu me donneras le chemin pour »amener aujourd'hui celle-ci (la statue). Que je m'occupe de la faire reposer. Que je m'en »aille encore et que tu m'accordes de chanter avec joie, devant le grand frère Pachnumis, » dans la chapelle du midi. Amène-moi à l’intérieur! Conseille au chef de l’Éthiopie le bien en » paix! Son nom, affermis-le à jamais!»
Nous n’en aurions jamais fini si nous voulions indiquer ici, même sommairement, toutes les données que nous fournissent les inscriptions démotiques de Nubie et de Philée sur les dernières phases du paganisme égyptien à son déclin. Nous ne vous détaillerons pas non plus tous les autres documents coptes ou grecs relatifs au temple d'Isis : je les ai depuis longtemps mis à profit dans mon mémoire sur les Blemmyes. Qu'il me suffise de rappeler que les luttes des Blemmyes païens contre les empereurs chrétiens prirent, depuis le roi Tererermen, une intensité plus grande encore. Sans cesse les barbares faisaient irruption sur le sol de l'empire, mettaient à mort les moines, incendiaient les églises et les couvents, dévastaient les villes.
Un jour qu'ils venaient d'exercer leurs ravages avec plus de férocité que jamais et qu’ils emmenaient des foules compactes de prisonniers chrétiens, parmi lesquels était l’hérésiarque Nestorius arraché par eux du lieu de sa relégation, ils se rencontrèrent avec le terrible prophète Sénuti qui, par l'autorité de sa parole, leur fit relâcher les captifs — ce dont Sénuti profita bientôt pour faire mourir sous ses coups Nestorius. C'était au moment même où, selon le récit discuté par Évagrius, on venait de convoquer Nestorius au Concile de Chalcédoine pour y prendre sa revanche contre les Égyptiens et St Cyrille en condamnant Dioscore. Mais Sénuti, dont les moines avaient cette année-là même détruit toute une ville païenne et brûlé vif son grand-prêtre Homère, n’était pas homme à se laisser intimider par les événements, alors qu’ils tournaient contre sa cause.
Chose curieuse, c'est aussi cette année-là qu'après cette nouvelle expédition des Blemmyes, le duc d'Égypte, Maximin, ayant obtenu quelques succès, par suite, pensait-il, des prières et des phylactères de Sénuti, qu'il était allé visiter au départ, négocia avec les barbares une nouvelle paix de cent ans. Tout pieux chrétien qu'il était, Maximin suivit l'exemple du préfet Archélaus en tenant compte du respect de la population pour le temple d'Isis de Philée. Il jura donc la paix avec le roi blemmye dans ce sanctuaire vénéré des païens.
Le reste des événements vous est connu.
Moins de cent ans après, Silco, le roi des Nobades, peuple de couleur, voisin de la race blanche des Blemmyes et depuis longtemps son ennemi, fit alliance avec l’empereur Justinien, et par son aide vainquit l'ennemi commun en trois campagnes successives.! Lors des premières il était encore païen et il avait juré, dit-il, sa trève avec eux <de par leurs idoles». Mais lors de la dernière il s'était fait chrétien, et c’est pourquoi nous avons tant d'inscriptions de cette époque portant : «La croix a vaincu.»
Les Blemmyes furent dès lors expulsés par Silco et par le célèbre Narsés du commilitium de Nubie, que se partagèrent le roi nobade et l'empereur, représenté dès lors par un exarque à Talmis, ville qui remplaçait la païenne Pselcis. ?
Narsés chassa aussi les prêtres d’Isis de leur temple et les emmena, suivant Procope, en exil à Constantinople.
Un évêque, nommé Théodore, dont nous possédons en grec les inscriptions, fit badigeonner le temple et le transforma en église. Des missions officielles propagèrent le chris tianisme dans toute la Nubic. Nous en avons la preuve dans l'inscription copte de Dendour, érigée à l’occasion de la construction d’une église par l'autorité tant du roi des Nobades, Eirpanome, successeur de Silco, que de Joseph, l’exarque impérial de Talmis.
Ainsi fut enlevé aux païens d'Égypte leur dernier sanctuaire officiel et ces asiles sacrés de Nubie où, du temps des Blemmyes, allaient se retremper les pieux idolâtres et les néoplatoniciens. On sait, en effet, que la foi de ces barbares faisait encore l'admiration de Marius, quand il écrivait, en 486, sa vice de Proclus, et aussi celle d’Olympiodore, qui les a visités au commencement du VI* siècle, enlevé, comme il le dit lui-même, par les prêtres de ces barbares qui voulaient jouir des charmes de sa savante conversation.
Désormais les antiques croyances durent se cacher et, bien que leurs rites fussent encore
Se © ——— — © ————— ———
‘ Ainsi que nous l'avons dit plus haut (p. 10, note), l'abdication rédigée par le grand prêtre Pachôme, alors qu'il n’y avait déjà plus de roi des Blemmyes, semble être de cette époque de désorganisation suprême. Quel contraste entre le ton désolé de cette inscription et l'orgueilleuse confiance du roi Tererermen aspirant à conquérir l'Égypte et à rouvrir les mondes aux dieux!
2? La ville de Ptalké ou Pdalké dont il est question à l'avant-dernière ligne de la page 42 (comme dans plusieurs inscriptions) est celle qui se nomme actuellement Dakké (avec chute de l’article À remplaçant © 2 et disparition de Ja lettre L par son assimilation avec la lettre suivante). La forme antique
était soit —+— À soit simplement . (Voir Brucscu, Dict. géogr., p. 861 et 932.) Le + s'est changé <> > eo
en { pour transformer d'abord psalke en ptalke (avec un a de simple prononciation). Cette ville de Pselcis, Ptalke ou Dakké paraît avoir joué le rôle de métropole de la Nubie à cette époque. C'est là que résidait le fils du roi tandis que son père était à Méroë. On y a trouvé de très importantes inscriptions démotiques, entre autres le fameux n° 156 de LePsius donné plus haut et dans lequel la ville est déjà nommée Daké. On sait que le sanctuaire célèbre de Thot avait fait de Pselcis, ou Dakké, la seconde ville sainte des Blemmyes, après Philée.