LIVRE I
Venant donc avec Chloé à la caverne des Nymphes, il lui donna sa pannetière et son sayon à garder, et se mît au bord de la fontaine à laver ses cheveux et son corps.
Ses cheveux étoient noirs comme ébène, tombant sur son col bruni par le hâle; on eût dit que c'étoit leur ombre qui en obscurcissoit la teinte. Chloé le regardoit, et lors elle s'avisa que Daphnis étoit beau ; et comme' elle ne Tavoit point jusque-là trouvé beau, elle s'imagina que le bain lui donnoit cette .beauté. Elle lui lava le dos et les épaules, et en le lavant sa peau lui sembla si fine et si douce, que plus d'une fois, sans qu'il en vît rien, elle se toucha ellemême , doutant à part soi qui- des deux avoit le corps plus délicat. Comme il ae faisoit tard pour Jors, étant déjà le soleil bien bas, ils ramenèrent leurs bétes aux étables, et de là en avant Chloé n'eut plus autre chose en l'idée que de revoir Daphnis se baigner. Quand ils fureht le lendemain de retour au pâturage, Daphnis, assis sous le chêne à son ordinaire, jouoit de la flûte et regardoit ses chèvres couchées, qui sembloient prendre plaisir à si douce mélodie.
Chloé pareillement, assise auprès de lui, voyoit paître ses brebis; mais plus souvent elle avoit les yeux sur Daphnis jouant de la
26 pAPHNIS ET CHLOâ.
flûte, et alors aussi elle le trouvoit beau; et pensant que ce fût la musique qui le faisoit paraître ainsi, elle prenoit la flûte après lui, pour voir d'être belle comme lui. Enfin, elle voulut qu'il se baignât encore, et pendant qu'il se baignoitelle levoyoit tout nu, et le voyant elle ne se pouvoit tenir de le toucher; puis le soir, retournant au logis, elle pensoit à Daphnis nu, et ce penser-là étoit commencement d* amour. Bientôt elle n'eut plus souci ni souvenir de rien que de Daphnis, et de rien jie parloit que de lui. Ce qu'elle éprouvoit, elle n'eût su dire ce que c'étoit, simple fille nourrie aux champs, et n'ayant ouï en sa vie le nom seulement d'amour. Son âme étoit oppressée; malgré elle bien souvent ses yeux s'emplissoient de larmes Elle passoit les jours sans prendre de nourriture, les nuits sans trouver de sommeil : elle rioit et puis pleuroit; elle s'endormoit et aussitôt se réveilloit en sursaut; elle pâlissoit et au même instant son visage se coloroit de feu. La génisse piquée du taon n'est point si follement agitée. De fois à autre elle tomboit en une sorte de rêverie, et toute seulette discouroit ainsi : « A cette heure je suis ma- <c lade, et ne sais 'quel est mon mal. Je « souffre, et n'ai point de blessure. Je m'af-